CHAPITRE PREMIER
Cette version doit bien être la cinquantième ; du moins est-ce la cinquantième fois que je commence ce... Qu'est-ce au juste ? Une biographie ? Je n'en suis pas certain.
— Tu te perds encore, s'esclaffe Tatiana. (Elle se sert de son écran pour intercepter ce que le mien affiche.) Raconte, bon sang ! Contente-toi de raconter... comme à des gosses, par exemple.
Nous n'avons pas d'enfant, nous n'en avons jamais eu, nous sommes trop âgés pour en avoir à présent et nous n'en voudrions toujours pas. Parfois, cela nous a manqué... Parfois. Mais c'eût été un crime pour nous, vous comprenez ? Non, mais vous comprendrez ; c'est ce que je me suis promis, c'est pour cela que j'écris.
— Si tu mets l'épilogue en prologue, tu ne t'en sortiras jamais !
Tatiana aime les choses carrées, logiques.
— Par quoi veux-tu que je commence ? dis-je.
Elle se lève, sûre d'elle, impérieuse, magnifique, et elle se place derrière mon écran. Le regard qu'elle me jette est un encouragement à n'être que moi, aussi faible et futile, brouillon — et immature que je le suis toujours. Pensez ce que vous voulez, elle n'a jamais été aussi belle, elle ne fait qu'embellir ; chaque ride, chaque cicatrice, chaque stigmate de son vieillissement ne font que l'embellir.
— Raconte ce qui t'importe, juste ce qui t'importe. (Elle sourit. Elle sait tellement ce qui m'importe.) Mais situe-le dans l'espace et le temps, et situe-toi dans le contexte. Sois partial.
— C'est la première phrase qui me pose un problème.
Elle rit.
— La première phrase ? Tu es bien né quelque part, non ? Tu as un nom, des origines, des...
J'ai beaucoup de choses, en effet. J'ai Tatiana.
*
**
Je ne m'appelle pas. J'ai porté un nom pendant quarante ans, mais c'est fini... Tout ce que j'ai porté pendant ces quarante années est fini, oublié, incinéré. Même en me concentrant, je ne parviens pas à retrouver la moindre image, le moindre bruit. Tout se résume en quelques phrases. Cela pourrait débuter par : le trente janvier 2190, j'ai fêté mon quarantième anniversaire avec des collègues (je n'avais pas d'amis, à peine quelques collègues), mais je n'en suis pas sûr. Le lendemain, je suppose que je suis allé bosser avec la gueule de bois.
Je n'ai jamais pensé que j'avais un poste à grosses responsabilités. Je remplissais ma fonction telle qu'on me l'avait définie, de la manière qu'on me le demandait — ou suggérait, mais cela ne faisait pas grande différence. Pourtant, sur le papier, c'était ronflant ; et, sur la fiche de paie, encore plus respectable.
Au départ, j'étais médecin, sans spécialité particulière si ce n'était un penchant marqué pour la prévention statistique des maladies microcosmiques. Moyennant quelques années de pratique en station orbitale, cela aurait dû faire de moi un ponte de la médecine sociale en milieu clos, sur une des Lagrange, sous un des globes planétaires ou dans n'importe quel groupe de stations industrielles du système. De bien des façons, au début du troisième essor spatial, c'était un travail particulièrement gratifiant et, pour cause de mathématiques probabilistes des plus rebutantes, sans concurrence sérieuse. Ma thèse sur la propagation « sympathique » des maladies non-contagieuses avait fait plus de bruit que je ne m'y étais attendu. Aussi, dès ma première candidature, déposée auprès de l'Agence Spatiale Européenne, j'ai été nommé à un poste d'encadrement sur Lagrange 4, comme adjoint au délégué de l'Ordre, responsable de toute la structure sanitaire de la station. C'était énorme quoique essentiellement administratif. J'aurais pu y trouver mon compte... si je n'avais été atteint de géotropause, cette affection psychosomatique qui me cloue à jamais sur Terre.
Moi qui n'avais rêvé que de l'aventure spatiale et avais orienté toutes mes études en ce sens, je me retrouvais coincé, aigri, dans un sous-bureau sous-ministériel à éplucher des statistiques et à remplir des formulaires de recommandations. Un moment, j'ai envisagé de m'installer en libéral, un autre d'étudier une spécialité clinique, pour finalement me satisfaire des missions de plus en plus politiques que la Communauté Européenne me confiait auprès de l'Organisation Mondiale d'Expansion Spatiale.
Contrairement à ce que voit l'opinion publique dans les pays industrialisés, l'O.M.E.S. n'est pas étroitement liée à l'O.N.U. Elle n'en dépend même pas. L'O.M.E.S. est une émanation directe des autorités politiques des nations « spatiales ». Sans savoir comment, j'ai fini par me retrouver salarié de cette organisation, au département social évidemment, dans la commission médicale, comme directeur de la sous-commission chargée de la prévention sanitaire.
Mon rôle était tellement éminent et explicite que les stations m'envoyaient parfois leurs doléances en matière de tout-à-l'égout et de retraitement des déchets organiques ; pour elles, je m'occupais des chiottes. Plusieurs fois, par dérision, il m'est arrivé de mettre en demeure les nations ou les entreprises concernées de régler leurs problèmes de plomberie. J'ai même publiquement admonesté un chef de cabinet pour le manque d'hygiène des gogues d'une station minière dans les astéroïdes. C'était à peu près les seules fantaisies dont l'O.M.E.S. me laissait jouir et l'essentiel de mon emprise sur la passionnante fonction que j'occupais.
Une fois, une seule, j'ai tenté d'élargir mon influence en demandant officiellement aux stations de transformation de réduire les temps de travail journalier, parce que les statistiques montraient chez elle un taux alarmant de dépressions et des difficultés de réadaptation insurmontables après les périodes d'emploi. Si ma suggestion ne touchait que des entreprises privées, à une ou deux exceptions près, elle concernait toutes les nations ; qui se sont toutes entendues pour faire contre-expertiser mon rapport et le rendre caduc.
J'ai parfaitement compris que les dépressions n'entraient pas dans les priorités médicales et que certains impératifs de rendement primaient sur l'épanouissement individuel, d'autant que le nombre de chômeurs suffirait longtemps encore à pallier la défection des ouvriers « stressés ». Je me suis quand même suffisamment débattu pour qu'on me parachute quelqu'un au-dessus de la tête, quelqu'un à qui je devais remettre toutes mes analyses et qui, seul, était habilité à les concrétiser ou non.
Sincèrement, je ne peux le leur reprocher : je me suis toujours senti incompétent pour cette tâche. Il fallait un politique, et je n'ai jamais rien compris au métier politicien. Bref, peut-être aurais-je dû alerter les médias. Cela m'aurait au moins permis d'user des journaux pour crier « Je vous avais avertis ! » quand, un an plus tard, les émeutes ont éclaté dans les deux stations péri-saturniennes... Encore une fois : bref.
Tout cela pour dire que, malgré l'énormité de mes émoluments, ma plaque d'officiel et mon titre de haut fonctionnaire international, je n'étais qu'un petit bureaucrate plus ou moins bien dressé. Alors, quand on m'a kidnappé, j'ai battu tous les records de stupéfaction.