CHAPITRE XVII
Les six derniers jours de 2195 ont été d'un calme du genre à précéder le déluge, mais il n'y a pas eu de signes annonciateurs. Cela s'est produit d'un coup.
Pour la nuit de l'an, je m'étais arrangé afin d'être invité à une réception très officielle (je ne tenais pas à m'exposer seul) que donnait la faculté de Montpellier aux thésards de l'année. J'ai quitté mon domicile vers vingt heures et ne suis jamais parvenu à destination.
S'il y a un aspect dramatique dans cette phrase, c'est que les événements ont pris une dimension dramatique, au sens théâtral du terme.
En montant dans mon véhicule, j'ai failli crier, de peur d'abord, puis de joie, mais je me suis abstenu, parce que le doigt sur les lèvres closes de Soufi était très explicite. Je me suis installé, il m'a tendu un morceau de papier sur lequel était griffonné un plan : une direction à suivre et un endroit où s'arrêter.
Depuis l'accident, je ne confiais plus ma vie à l'auto-pilote. J'ai donc suivi les indications de Soufi, qui nous ont conduits en rase campagne ; du moins à flanc de coteau, au-dessus du spatioport. Là, Soufi m'a fait signe de descendre, et nous nous sommes éloignés de la voiture, de deux kilomètres. Puis il m'a passé au « radar » avant de consentir enfin à ouvrir la bouche.
— Ça va. Ta bagnole est bourrée de micros mais tu n'en as pas sur toi. (Il était toujours aussi grand, mais plus sérieux que dans mon souvenir.) Comment tu te portes, l'Interne ?
— Marité ? n'ai-je pas répondu.
— À Modayifo, les mouches ont essayé de te piéger : elles sont infoutues de trouver Marité.
— Tu veux dire...
Il n'avait pas besoin de s'expliquer davantage, je venais de comprendre : le Vieux était plus retors encore que je ne l'avais imaginé.
— Comment tu t'en sors ?
Cette fois, il souriait.
J'ai fait la moue.
— Pas trop mal, je crois, mais je n'ai aucune certitude.
Il a ri.
— Tu te débrouilles comme un singe, oui. (Il a ri plus fort et m'a serré dans ses bras.) Je suis content de te revoir, l'Interne. Putain, ouais, je suis vachement content !
Moi aussi, j'étais content, comme je ne l'avais jamais été. Soufi ! Bon sang, le bien-être qu'il me procurait n'avait pas de prix ! C'était comme si tous mes problèmes disparaissaient d'un coup. Soufi, c'était le rire, la confiance, la quiétude, la facilité. Il m'a lâché pour s'asseoir dans l'herbe, face aux feux du spatioport.
— C'est pas très joli, ce truc, a-t-il commenté.
Du coup, j'ai regardé le truc de plus près que je ne l'avais jamais fait. C'était vrai : c'est moche, un astroport. Bizarre que je ne m'en sois pas rendu compte avant. Je me suis assis à côté de lui.
— Comment tu vois l'avenir ? m'a-t-il demandé.
Aïe ! L'avenir pour moi s'arrêtait au lendemain, et encore ! Que voulait-il que je lui dise ?
— Sais pas. (J'ai haussé les épaules.) Ça dépend du ministre et des barbouzes... En tout cas, je ne parierais pas sur moi.
Curieusement, en le disant, j'ai eu l'impression de mentir. C'était comme si, pour la première fois, j'étais prêt à engager ma vie sur mon avenir. La présence de Soufi était lénifiante.
— C'est-à-dire ? m'a-t-il relancé.
— Ben... (J'ai failli parler de moi, puis j'ai parlé de ce que je faisais. Impossible de l'expliquer, ça m'est venu comme ça.) Riyad est grillé, mais c'est déjà arrangé. J'ai trouvé un relais à Aden. Je suis au bout de ce que je peux faire avec Central et je suppose qu'on va bientôt me fermer la Médiathèque, mais le plus embêtant, c'est le proto et l'orbite. Je ne sais pas comment m'y prendre sans Riyad et je suis à peu près certain de ne pas pouvoir dégager une orbite ; sans parler de la tenir une année complète. Je coince...
— Je parlais pas de ça, m'a-t-il arrêté. Comment tu penses te tirer de ce merdier ?
— Eh bien...
C'était à peu près tout ce que je pouvais en dire. Je n'y avais jamais réfléchi, je n'avais même jamais pensé que ce pouvait un jour devenir indispensable. Ce n'était pas comme à Modayifo, en tout cas ; là-bas, j'avais une nuit éprouvé le besoin de foutre le camp. Pour rentrer chez moi... Mais d'ici, où j'étais chez moi, vers quel refuge m'en voler ? Sa question était marrante. Je me sentais moins bloqué qu'à Modayifo ; pourtant, je l'étais davantage. Je voyais des dangers qui ne m'effrayaient finalement pas tant que ça, pas au point de me faire courir droit devant ; pourtant, j'avais une espérance de vie de plus en plus courte. Bref, je ne recherchais pas d'issue, et il m'interrogeait sur mes projets de fuite.
— J'y penserai quand le moment viendra, ai-je conclu.
— Le moment est venu, a-t-il affirmé. (Mais je ne le croyais pas. Il a dû le lire dans mon regard débile et a insisté.) Je comprends ton état d'esprit, l'Interne. Tu joues un jeu, et tu as l'impression, sans être vraiment invincible, que tu peux te permettre de perdre la mise. Mais la mise, en l'occurrence, c'est ta tête.
— Je sais.
— Je ne pense pas, sinon tu te serais rendu compte que tu n'en avais plus pour longtemps.
— À ce point ? me suis-je étonné.
— À ce point. (Si le regard de Soufi était capable d'être sévère, il était sévère.) Réfléchis.
Je l'ai fait. Ce n'était pas un effort insurmontable, et mes déductions s'obstinaient à invalider sa notion d'immédiat, ainsi que celle plus radicale de fuite.
— D'accord, je ne peux plus faire un mouvement sans risquer d'être percé à jour, mais ce que j'ai accompli jusque-là est indémontable. Vous vous passerez du proto, c'est tout.
— Nous nous en passerons, en effet, comme de l'orbite et tout ce que ta disparition va suspendre.
Le mot « disparition » m'a arraché un petit rire. Il l'a précisé.
— Décès, mort, accident, suicide, appelle ça comme tu veux, l'Interne. Les mouches sont vraiment en train de te mouiller dans des trucs dégueulasses. Ils se foutent de découvrir ce que tu trafiques réellement, l'essentiel pour eux est de te mettre hors circuit.
— Ça va, Soufi. Le Vieux me l'a dit en personne et je lui ai rendu la monnaie de sa pièce...
— Ton message au ministre ? Tu plaisantes, j'espère ! Tu sais ce qu'ils te préparent, à Riyad ? Putain, ouvre ton portable et regarde ce qu'est devenu ton département météo fantôme.
— Il est dans la voiture, ai-je dit en me levant.
— Te fatigue pas, je vais t'expliquer.
Il m'a expliqué. Le Vieux avait donné vie à mon fantôme. Il s'en servait comme couverture pour un genre très particulier de barbouzes : les nettoyeurs, toute une équipe de tueurs patentés n'existant sur aucune fiche. Le plus vicieux était qu'il constituait un dossier de toutes les saloperies perpétrées depuis Riyad et qu'il balançait ces informations a Interpol, sous le nom de Fleur de Mai, groupuscule terroriste dirigé par Marika Endvloor. Doucement, il orientait Interpol sur l'Arabie Saoudite. Quand il n'aurait plus l'usage de ce centre de nettoyage, il balancerait le département météo de Riyad. Alors on remonterait inéluctablement jusqu'à moi... et moi seul !
— Comment sais-tu tout ça ? me suis-je donné le temps de penser.
— Nous avons une taupe à Interpol.
— Pardon ?
Il a cru que j'ignorais ce qu'était une taupe.
— Un type des fichiers, à Londres, qui travaille pour nous.
Je n'avais pas envie d'en savoir plus. Il s'agissait probablement de quelqu'un comme moi, apitoyé, pressé, coincé et qui, toujours comme moi, n'en voulait finalement à personne.
— Tu veux que je répète ma question de tout à l'heure ? s'est-il enquis.
— Comment je vais m'en sortir ? Pas la peine, je suppose que vous avez une idée derrière la tête... C'est bien pour ça que tu es venu, non ?
Le grand rire de Soufi a éclairé la garrigue d'une lumière argentée.
— Une idée, oui, a-t-il convenu. Celle de t'assister de bout en bout. Mais la façon de s'y prendre... j'ai bien peur que ce soit à toi de la trouver.
Il s'est enfin décidé à me rejoindre debout et m'a attrapé par les épaules.
— Tu vois, tout ça, c'est là, seulement là. (Il désignait l'astroport.) Mais il y a tout ce qui va avec, derrière, dans l'ombre, et ça a des antennes et des tentacules presque partout. Il faut que tu foutes le camp, mais il ne faut pas qu'on te retrouve. L'idéal serait même qu'on ne te cherche pas, et surtout pas en Af-East.
— Pfuit ! ai-je fait.
— Boum ! a-t-il nuancé.
J'avais compris le sens de son onomatopée, mais aussi autre chose qui me bouleversait bien plus : « surtout pas en Af-East ». Je ne savais pas bien si je voulais ou pas y retourner. Je savais seulement qu'on ne m'avait jamais laissé aucun choix. Tout à coup, le spatioport m'a semblé moins laid.
Peut-être parce qu'une navette s'y posait, peut-être parce qu'une fusée s'apprêtait à mugir ses millions de tonnes de poussée, peut-être parce que je n'étais pas prêt d'assister de nouveau à ce spectacle infernal. L'idée dont parlait Soufi était là-dedans. Du moins est-ce là que je l'ai trouvée.
— Je crois qu'on va pouvoir emprunter le proto, ai-je dit.
Il m'a regardé avec une certaine tendresse amusée.
— Tu as déjà voyagé dans l'espace ? ai-je demandé.
Son amusement a disparu dans la seconde : j'avais trouvé quelqu'un qui souffrait encore plus que moi de géotropause.