XCVIII
Il versa de Peau de Cologne sur sa main blessée, trouva belle l'estafilade, s'ennuya. Alors quoi, elle ne venait pas, elle le laissait seul? Pour s'occuper, il pensa à sa mort, s'imagina dans son cercueil avec des détails, imposa des poses au petit ourson de velours, en fît un amoureux déclarant sa flamme, puis un dictateur haranguant la foule. Il était en train de le faire jouer au football avec une bille de jade lorsque deux coups furent frappés. Il se retourna, vit une feuille passée sous la porte, la ramassa.
«Tous les gens de mon milieu m'avaient abandonnée. Mon seul proche, mon oncle, était en Afrique. J'étais si seule, ma vie était si vide. Si j'ai accepté d'être la maîtresse de cet homme, c'était pour le garder comme ami, pour ne pas me sentir seule. Je ne l'ai jamais aimé. Il était mon refuge contre le pauvre homme qui était mon mari. Dès que tu es venu et que tu as voulu de moi, il n'a plus existé. Ne te moque pas si je te dis que c'est une vierge d'âme et de corps qui est venue à toi.
Ne te moque pas, c'est vrai. Oui, de corps aussi, car les joies du corps c'est par toi queje les ai connues. Ne me quitte pas. Si tu ne veux plus de moi, je n'aurai qu'une issue. Je souffre, laisse-moi entrer.»
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Derrière la porte, de petits sanglots étouffés. Il ganta de blanc sa main blessée puis l'autre, changea de robe de chambre, en revêtit une noire, pour le contraste avec les gants. Après un coup d'œil à la glace, il ouvrit. Elle était assise par terre, décoiffée, la tête contre le chambranle, un petit mouchoir à la main. Il la prit par les bras, l'aida à se lever. Comme elle tremblait de tout son corps, il ouvrit l'armoire, en sortit un manteau, l'en revêtit. Dans ce pardessus d'homme, trop large et trop long, qui la couvrait jusqu'aux chevilles, elle était menue, enfantine. Ses mains disparues dans les manches, elle claquait des dents, fragile dans son immense manteau.
—Assieds-toi, lui dit-il. Je vais te faire du thé.
Dès qu'elle fut seule, elle se leva, prit dans la poche de sa robe de chambre un peigne et un poudrier, se recoiffa, se moucha, se poudra, se rassit, attendit, regarda autour d'elle, s'étonna de cet ourson dont il ne lui avait jamais parlé, un jumeau de celui qu'il lui avait donné. De son index elle effleura le front velouté de la petite bête. Lorsqu'il entra, chargé d'un plateau, elle se remit à trembler.
— Bois, ma chérie, dit-il après avoir versé le thé. (Elle renifla, leva sur lui des yeux de chienne battue, but une gorgée, trembla plus fort.) Veux-tu des biscuits? (Elle fit non de la tête, humblement.) Bois encore.
— Tu m'aimes toujours ? osa-t-elle demander.
Il lui sourit et elle lui saisit la main gantée, la baisa doucement.
— Tu as mis un désinfectant?
— Oui.
— Tu ne veux pas un peu de thé aussi ? Je vais te chercher une tasse.
— Non, ce n'est pas la peine.
— Alors, bois à ma tasse.
Il but, puis il s'assit en face d'elle. Une musique de 1034
danse retentit chez les voisins en même temps que des cris joyeux. Ils n'y prêtèrent nulle attention. Il était tard, mais elle n'avait pas sommeil. On ne s'ennuie pas ce soir, pensa-t-il.
Elle prit un étui sur la table, le lui tendit, lui alluma une cigarette. Il en tira deux bouffées, puis l'écrasa. De nouveau, il lui sourit, et elle vint sur ses genoux, tendit les lèvres. Le baiser fut profond. Désireuse, elle sut bientôt, comme si de rien n'était, qu'il la désirait aussi. Elles ont de ces hasards. Se rappelant soudain que ces mêmes lèvres avaient servi à un autre, il se détacha sans drame.
— C'est fini, chérie, et je te demande pardon. Mais si tu veux que ce soit fini pour toujours, il faut que tu me dises tout.
— Mais après, ce sera pire.
— Au contraire, cela me calmera, je n'aurai plus le sentiment insupportable que tu me caches des choses. Tout à l'heure, si j'ai été impossible, et vraiment je le regrette, c'est parce queje me sentais banni d'une partie de ta vie, un étranger qui n'avait pas le droit de savoir. Cela me faisait trop mal.
Il lui arrangea doucement une mèche.
— Tu es sûr que ce sera bien après?
— Après, tu seras une chérie qui a tout dit à son ami. Et puis quoi après tout, ce Dietsch, hein, quoi, tant pis, hein?
(Elle le trouva charmant, si jeune encore, tendre, un peu ahuri.) Il ne mérite pas qu'on fasse tant de mystères à son sujet. Je me rends bien compte que ce n'était pas important, ce chef d'orchestre. Et puis quoi, tu as immédiatement rompu. (Il lui arrangea de nouveau les cheveux.) Au fond, je ne suis pas pressé, l'idée que tu me diras tout tôt ou tard m'a calmé. Tu vois, je suis tout autre déjà. Si tu ne veux pas m'en parler ce soir, tu me raconteras quand tu voudras, demain, après-demain, dans dix jours.
— Autant en finir maintenant, dit-elle.
Animé, il l'embrassa, amical, tout au plaisir de 1035
l'histoire à écouter. Un enfant au cirque attendant l'entrée des clowns. Empressé, il apporta un second manteau plus chaud, en vigogne, le lui posa sur les genoux, lui offrit de refaire du thé. Plein d'égards, il la traitait comme une femme enceinte ou un génie prêt à créer et qu'il ne fallait pas brusquer. Il éteignit le lustre, alluma la lampe de chevet, lui proposa même de s'étendre sur le lit, ce qu'elle refusa.
— Interroge-moi, j'aime mieux, dit-elle en lui prenant la main.
— Comment l'as-tu connu?
— Par Alix de Boygne, une amie à moi, la seule qui m'était restée, une femme d'un certain âge. (Entrée de la maquerelle, pensa-t-il.) Elle a été très bonne avec moi.
— Parle-moi d'elle, demanda-t-il, sympathique, appliqué.
— C'est une femme de la bonne société, mais qui a eu quelqu'un dans sa vie autrefois, un homme marié dont la femme n'a pas voulu divorcer, enfin cela a fait un certain bruit à Genève. Mais il y a longtemps de cela, on a oublié.
(L'hypocrisie du quelqu'un dans sa vie le mit hors de lui, et il détesta cette vieille lubrique. Mais il tint bon, fit un nez compré-hensif.) Elle est très généreuse, très large d'idées. (Et d'autre chose, pensa-t-il.) Elle s'intéressait beaucoup à l'art, subventionnait un orchestre de chambre, recevait de jeunes musiciens dans sa campagne (Friande de chair fraîche, pensa-t-il.) Elle en voulait aux gens de notre milieu de ne plus me voir.
Elle m'a entourée, gâtée.
Elle renifla, se moucha.
— Grosse?
— Un peu, dit-elle, gênée. (Il sourit, ravi de l'obésité.) Mais très élégante. (Grâce à un corset à baleines d'acier, pensa-t-il, et la femme de chambre tirant fort sur les cordons de serrage.) Très cultivée aussi.
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— Tu ne m'en as jamais parlé à Genève.
— C'est que je ne la voyais plus. Elle est partie peu avant queje, queje vous connaisse. Elle est allée au Kenya vivre chez sa sœur mariée. (Et trouver des nègres, pensa-t-il.)
— Donc c'est chez elle que tu as rencontré ce monsieur?
— Oui, fit-elle en même temps qu'un signe affir-matif mais réservé.
Ce geste décent et conventionnel l'agaça, mais il se fit une raison. Évidemment, elle ne pouvait tout de même pas faire une mimique lascive à l'évocation du bonhomme.
— Quel âge avait-il? demanda-t-il, non sans émotion.
— Cinquante-cinq ans.
Il eut un imperceptible sourire. Donc à peu près cinquante-six maintenant. Très bien. Dans quatre ans, soixante. À la bonne heure.
— Grand?
— Ni grand ni petit, moyen.
— Moyen comment? Moyen grand ou moyen petit?
— Plutôt au-dessous de la moyenne. (Il sourit avec bienveillance. Le Dietsch devenait presque sympathique.) Dites, laissons cela maintenant, n'est-ce pas?
— Non, décris encore.
— Ce sera pas mal ?
— Au contraire, chérie. Je t'ai expliqué. Les cheveux, par exemple.
— Blancs, rejetés en arrière, dit-elle en regardant ses sandales. (Il lui prit les genoux, les serra doucement.) Voilà, c'est assez maintenant, s'il vous plaît.
— Et la moustache, blanche aussi ?
— Non.
— Noire?
— Oui.
Il desserra l'étreinte, se ravisa, serra de nouveau. Il 1037
n'osa pas demander plus de détails. Ce Dietsch était capable d'être élancé et bien fait. S'en tenir à la tête. Pas chauve, malheureusement. Enfin, les cheveux étaient blancs, Dieu merci.
— Oui, dit-il d'un ton pénétré, je me rends compte, ce devait être assez beau ce contraste entre les moustaches noires et les cheveux blancs. (Elle toussa.) Pardon?
— Rien. J'ai la gorge un peu irritée.
— C'était beau, n'est-ce pas, ce contraste?
— Il m'avait été plutôt antipathique d'abord. (Passons à la suite !) C'était cette moustache qui semblait teinte. Mais je me suis rendu compte assez vite, je peux tout dire, n'est-ce pas?
— Chérie, tu vois comme je suis tranquille, c'est parce que tu ne me tiens plus à l'écart. Alors, tu disais que tu t'es assez vite rendu compte.
— Enfin que c'était un homme intelligent, cultivé, fin, un peu désarmé. (Pas de partout, pensa-t-il.) Nous avons causé.
— Oui, chérie. Et alors?
— Eh bien, j'étais contente en rentrant à la maison. Ensuite, quelques jours plus tard, Alix et moi nous sommes allées le voir diriger. Il y avait la Pastorale au programme.
Il fronça les sourcils. Bien sûr, on était une artiste, on disait simplement la Pastorale, ça faisait intime de Beethoven. Et de Dietsch. La Pastorale serait payée.
— Continue, chérie.
— Eh bien voilà, il remplaçait le premier chef d'orchestre, j'ai oublié son nom. (Le nom du vrai chef, elle l'avait oublié. Mais le nom du faux chef, non. Tout serait payé.) J'ai aimé sa manière de diriger.
Il vit le Dietsch faire le pantin génial, dirigeant sans baguette, et les deux crétines se pâmant et croyant voir Beethoven lui-même! On n'avait jamais admiré Beethoven ou Mozart autant que les chefs d'orchestre,
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poux du génie, tiques du génie, suceurs du sang des génies, et se prenant au sérieux et se croyant importants, et osant se faire appeler maître, et venant saluer comme s'ils étaient Beethoven ou Mozart, et gagnant tellement plus d'argent que Beethoven ou Mozart! Et pourquoi admirait-elle le pou Dietsch? Parce qu'il savait lire la musique inventée par un autre ! À la rigueur, tout juste capable de composer une petite marche militaire, le pou Dietsch !
— Je me rends compte qu'il était beaucoup mieux que ton mari.
— Oui, reconnut-elle avec le sérieux de l'objectivité, et de rage il se mordit la lèvre jusqu'au sang.
— Parle-moi encore un peu de lui, chérie, et après ce sera fini.
— Eh bien, il a été premier chef à l'Orchestre philharmonique de Dresde. Quand les nazis ont pris le pouvoir, il a donné sa démission. D'ailleurs, il était membre du parti social-démocrate.
— C'est sympathique. Et alors?
— Alors, il est venu en Suisse et il a dû accepter le poste de deuxième chef d'orchestre à Genève, alors qu'il avait dirigé en premier le plus important orchestre d'Allemagne. (Mais elle était folle de son Dietsch ! Que faisait-elle à la Belle de Mai avec un homme qui ne savait pas lire une note de musique?) Voilà, c'est assez maintenant, je vous en prie.
— Une dernière chose, chérie, et après fini. Est-ce que vous passiez quelquefois la nuit ensemble?
La question étant grosse, il lui serra amoureusement les mains, les lui baisa.
— Non, s'il te plaît. Tout cela est mort, je n'aime pas y penser.
— C'est la dernière question. Avez-vous passé la nuit ensemble?
— Très rarement, dit-elle d'une voix angélique.
— Eh bien, tu vois qu'il ne se passe rien de mal 1039
lorsque tu me réponds franchement. Mais comment as-tu pu t'arranger? sourit-il, amusé, malicieux.
—Grâce à Alix, dit-elle en lissant son peignoir sur son genou. Assez maintenant, je t'en prie.
Il tira longuement sur sa cigarette afin de pouvoir parler avec calme. Puis il fit un sourire bonasse, complice.
— Ah oui, je comprends, tu étais censée être allée chez elle alors que tu étais chez lui, et tu téléphonais à ton mari qu'il était trop tard pour rentrer et qu'elle te gardait ! N'est-ce pas, petite coquine?
— Oui, souffla-t-elle, tête baissée, et il y eut un silence.
— Dis, chérie, est-ce que tu as eu d'autres hommes ?
— Mon Dieu, mais pour qui me prends-tu?
— Mais pour une putain, dit-il mélodieusement. Pour une petite putain très rusée.
— Ce n'est pas vrai ! s'écria-t-elle, dressée, frémissante. Je te défends de dire cela !
— Comment, tu crois vraiment que tu es une femme honnête?
— Certainement ! Et tu le sais ! J'étais désemparée par mon horrible mariage. (Le coup de l'araignée, pensa-t-il.) Je suis une femme honnête !
— Excuse-moi, mais. (Il simula une hésitation de courtoisie.) Mais tu revenais à ton mari un peu. (Il feignit de chercher un adjectif poli.) Un peu moite de ce monsieur Dietsch et, enfin, je pensais que ce n'était pas tout à fait honnête.
— J'ai eu tort de ne lui avoir pas avoué, mais j'avais peur de lui faire de la peine. C'est mon seul tort. De tout le reste, je n'ai pas à rougir. Mon mari était un pauvre être. J'ai rencontré un homme qui avait une âme, lui, une âme !
— De combien de centimètres?
Elle le regarda, stupéfaite, comprit enfin.
—Tu es révoltant !
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Il frappa dans ses mains, leva les yeux au ciel pour le prendre à témoin. Plus beau que tout ! C'était elle qui faisait cela, trois, quatre fois peut-être dans une nuit, chez le chef d'orchestre, engloutissait avec ferveur, et c'était lui qui était révoltant! Il y avait de quoi se voiler la face.
Pour se voiler la face, il tira un drap de lit, s'en couvrit. Ainsi revêtu de son blanc suaire, il déambula à travers la chambre.
Tout en suivant du regard le fantôme en sa ronde, elle s'intimait de ne pas rire, se disait des mots sérieux. C'est très grave, ma vie va se décider, se disait-elle. Enfin il se débarrassa de son linceul, alluma une cigarette. Elle n'avait plus envie de rire.
Oui, son sort se décidait.
— Aimé, écoute, c'est mort tout cela.
— C'est très vivant, dit-il. Dietsch sera toujours entre toi et moi. Et même sur toi. Il est là en ce moment. Il te fait des choses tout le temps. Je ne peux plus vivre avec toi. Va-t'en !
Quitte cette maison !