LI
Soucieuse de perfection, elle rédigeait d'abord des brouillons, deux ou trois, ou davantage. La dernière version jugée satisfaisante, elle se lavait les mains pour ne pas risquer d'altérer le papier à lettres, un vélin teinté, se les lavait longuement, charmée par la pensée qu'elle était une vestale se purifiant avant l'accomplissement d'un rite.
Assise devant sa table, ou même à genoux, posture peu commode mais qui lui était troublante, elle dévissait son bon stylo, celui à pointe en biseau qui donnait une écriture un peu masculine. Après une mise en train par quelques essais d'écriture noble mais lisible, elle posait sous sa main droite un buvard protecteur du beau vélin, et elle commençait sa lettre, langue un peu dehors faisant de mignons ronds accompagnateurs. Tourmentée d'absolu, il lui arrivait de déchirer une page presque terminée, à cause d'un mot mal réussi ou d'une minuscule tache soudain repérée. Ou encore elle décidait de récrire deux ou trois fois le même texte afin de choisir le mieux venu d'aspect. L'œuvre terminée, après mainte consultation du dictionnaire, elle la relisait à haute voix pour mieux la sentir, la relisait avec des intonations enchanteresses, faisant un sort mélodieux à chaque trouvaille, ména-535
géant des temps d'arrêt pour bien savourer, s'offrant des bis en cas de phrase jugée particulièrement réussie, imaginant qu'elle était lui recevant la lettre, afin de se rendre mieux compte de l'impression qu'il en aurait.
Une fois, elle s'imposa d'écrire incommodcment, allongée sur le sofa, pour le plaisir de commencer sa lettre par «je vous écris doucement étendue sur notre sofa», ce qui faisait voluptueux et Rccamier. Une autre fois, après avoir écrit en sa présence un message qu'il ne devrait lire qu'arrivé chez lui, elle s'abstint de lécher le bord de l'enveloppe, ce qui eût été vulgaire, mais fit d'adorables manigances avec son index décemment mouillé puis passé sur la gomme. Elle avait fait moins de délicatesses sur le sofa quelques minutes auparavant.
De toute lettre envoyée à son amant parti en mission, elle gardait un brouillon afin de le relire au jour et à l'heure où elle pensait qu'il devait recevoir l'original. Ainsi elle se sentait avec lui et pouvait savourer l'admiration qu'il devait éprouver. Un soir qu'en pensée avec lui elle relisait une fin de lettre qui lui paraissait réussie («Je suis contre vous et je sens nos cœurs d'un rythme unique battre l'un contre l'autre.») elle aspira largement, artisan satisfait. Vraiment bien, ce truc des deux cœurs battant l'un contre l'autre. Ce n'était pas la comtesse qui aurait trouvé ça.
Dans sa Hongrie, Dieu merci, celle-là. Et puis, l'inversion d'un rythme unique battre n'était pas mal. Soudain, elle mordit sa lèvre. Ça n'allait pas du tout, ce truc, puisqu'il était supposé être en face d'elle! Son cœur, qui est à gauche, est forcément contre mon côté droit, donc contre mon foie, pas contre mon cœur. Pour que ça tienne, mon image, il faudrait qu'il ait le cœur à droite, moi l'ayant à gauche. Impossible, il n'est pas 536
anormal. Que faire? Rectifier par télégramme? Non, ça ferait original. Oh, je ne fais que des gaffes ! Pour mieux réfléchir, elle se retroussa le nez à l'aide du pouce, parvint à une conclusion rassurante. En somme, oui, on peut soutenir qu'il n'est que partiellement en face de moi, oui, voilà, il est bien contre moi mais très de côté, bref côté gauche contre côté gauche, donc cœur contre cœur, ce n'est pas une posture impossible. En tout cas, ça peut se soutenir. Donc, ne nous faisons pas de souci. Apercevant son ourson à genoux sur le prie-Dieu, elle le traita de petit bigot, l'installa dans un fauteuil. «Quoi? Tu veux dormir avec moi? Non, mon chéri, ça ne va plus depuis qu'il y a le monsieur. Vraiment ça me gênerait. Tu es très bien dans ce fauteuil. Allons, détends-toi, bonne nuit, dors bien.»
Trois fois dans la journée, bien avant l'arrivée du courrier, elle était sur la route à attendre. Lorsqu'il n'y avait pas de lettre de l'absent, elle faisait au facteur un sourire aimable, la mort dans l'âme. Lorsqu'il y avait une lettre, elle l'ouvrait tout de suite, la balayait du regard. Une lecture superficielle, du bout des yeux. Elle s'empêchait d'en prendre vraiment connaissance, ne voulait pas s'en pénétrer. Il s'agissait seulement de s'assurer qu'il n'y avait pas de catastrophe, qu'il n'était pas malade, que son retour à Genève n'était pas retardé.
La lecture pour de vrai viendrait plus tard, à la maison.
Rassurée, elle courait vers la villa et la vraie lecture, courait, seins un peu agités, courait et s'empêchait de crier son bonheur. Ma chérie, murmurait-elle à la lettre ou à elle-même.
Dans sa chambre, l'habituel cérémonial. Porte fermée à clef, volets fermés, rideaux tirés, boules de cire pour supprimer les bruits du dehors, tous les bruits de non-amour. La lampe de chevet allumée, elle s'étendait sur le lit, arrangeait l'oreiller.
Non, ne pas lire
537
encore, faire durer le plaisir. Voir un peu l'enveloppe d'abord.
Belle enveloppe solide, sans l'affreux doublage intérieur. Très bien. Et il avait collé le timbre soigneusement, pas sens dessus dessous, tout droit, juste au bon endroit, avec amour, voilà. Oui, parfaitement, c'était une preuve d'amour. Elle regardait la lettre de loin, sans la lire. Ainsi, lorsqu'elle était une petite fille, elle considérait le biscuit Petit-Beurre avant de le manger. Non, ne pas lire, attendre encore. Elle est à ma disposition, mais il faut que je meure d'envie de la lire. Regardons un peu l'adresse. Il a pensé à moi en écrivant mon nom, et parce qu'il a dû mettre madame qui fait honorable, décent, il a peut-être pensé par contraste à moi nue, si belle, qu'il a vue de tous les côtés.
Maintenant regardons un peu le papier, mais du côté pas écrit.
Papier très beau, japon peut-être. Non, le papier ne sent rien. Il sent la netteté, la propreté absolue, un papier viril, voilà.
Soudain, elle n'en pouvait plus. C'était alors une lecture minutieuse et lente, une étude de la lettre, avec des arrêts pour méditer, pour se représenter, les yeux fermés, et sur les lèvres un sourire un peu idiot, un peu divin. Afin de mettre en valeur des mots plus tendres ou plus ardents, elle recouvrait parfois la feuille de ses deux mains, de manière que seule la phrase merveilleuse restât visible. Elle s'hypnotisait sur cette phrase.
Pour mieux la sentir, elle la déclamait, ou encore, prenant une glace à la main, se la confiait à mi-voix, et s'il lui écrivait qu'il était triste sans elle, elle était contente, elle riait. Il est triste, il est triste, chic ! s'écriait-elle, et elle relisait la lettre, la relisait tant de fois qu'elle ne la comprenait plus et que les mots perdaient leur sens.
Le plus souvent, elle résistait à la tentation, savait qu'à trop lire une lettre on l'abîmait, on ne la sentait 538
plus. Alors, elle l'enfermait, se donnait sa parole d'honneur de la laisser se reposer et de ne pas la reprendre avant ce soir. D'ici là, la lettre aurait repris son suc, et ce serait la récompense d'avoir attendu, et on la lirait, bien fourrée dans le lit. Elle souriait, rêvassait, remontait un peu sa jupe, aimait ses jambes. Aimé, voulez-vous voir encore plus? Tout est tellement à vous. Elle relevait davantage sa jupe, regardait.
Un soir, elle trouva qu'avec les doigts ça n'allait pas bien pour cacher. Elle sauta hors du lit, prit une feuille blanche, découpa un petit rectangle avec des ciseaux, recommença la lecture. Oui, c'était un meilleur système. Par la petite fenêtre, on ne voyait que trois ou quatre mots à la fois, et c'était encore plus chic, les mots vivaient davantage. Lorsqu'elle arriva à « la plus belle des femmes », elle fit un bond hors du lit, courut à la psyché voir cette belle femme. Oui, c'était juste. Mais cette beauté ne servait à rien puisqu'il n'était pas là. Devant la glace, elle fit des grimaces enlaidissantes pour se consoler de l'absence de l'aimé. Eh là, assez de grimaces, ça pouvait abîmer la peau, ou même détériorer les muscles d'en dessous. Pour réparer le dégât possible, elle fit un sourire angélique.