XXX

— Chérie, quel bonheur de t'avoir au bout du fil, j'avais peur que tu ne sois sortie ! Chérie, un événement capital dans ma vie administrative ! Mission de douze semaines! Mission politique demandant du doigté ! Le hic, c'est que je dois partir déjà demain soir! Je n'ai pas osé protester, que veux-tu, c'est une telle chance au point de vue carrière. Une mission de ce calibre, tu te rends compte si ça va enrichir mon dossier, ça me fera un titre pour l'avenir, tu vois ce que je veux dire, enfin on en reparlera à la maison. Donc départ pour Paris demain soir déjà, mais à minuit cinquante seulement, ça fait que naturellement le dîner tient toujours avec la personne S.S, comme Suzanne, tu comprends.

Je n'aurai qu'à partir du Ritz à minuit trente, ça sera bien suffisant, la gare est tout près. J'ai déjà mon ordre de mission. Je viens de passer à notre service des voyages que Vé, que monsieur van Vries avait déjà avisé. Ils sont sensationnels ! Wagon-lit de première classe, single donc, déjà retenu ! Appartement idem à l'hôtel George V avec salle de bains et W.-C. politique, pardon, privé. Le George V, c'est ce qui se fait de mieux, super-luxe, quatre cent neuf chambres, j'ai consulté le Michelin. Et puis dis donc, monsieur van Vries est d'accord pour que je prenne congé demain, pour que je puisse faire tous mes pré-

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paratifs. Heureusement que j'ai mon fichier pour les bagages, tu te rappelles, je te l'ai montré, toutes mes fiches pour ce que je dois emporter d'après la durée du voyage. Heureusement aussi que pour le Proche-Orient il n'y a pas besoin d'injections spéciales. Je n'aurai qu'à passer au Palais demain après-midi pour prendre mes lettres officielles d'introduction, signées par Sir John, tu te rends compte, et puis mes billets Cook. Et last but not least, ma lettre de crédit que le service financier a commandée d'urgence au Crédit Suisse. Ah, chérie, j'ai encore quelque chose à te dire, mais tâche de comprendre à demi-mot, écoute bien, je ne crois pas qu'une certaine personne ait osé prendre une initiative de cette envergure, malgré son affirmation, tu vois qui je veux dire, une des dernières lettres de l'alphabet. Pour moi, l'initiative vient de très très très haut. À

mon avis, la source réelle doit être cherchée du côté de Suzanne, tu comprends Suzanne avec qui nous dînons demain soir. Enfin on en reparlera. À propos, j'ai oublié le plus important. Tu sais, je crois que c'est dans son appartement que nous dînerons. Je vais te dire pourquoi. D'une source bien informée, commençant par la lettre K, et à qui sous le sceau du secret j'ai parlé du dîner de demain soir, j'ai appris qu'il a un appartement complet au Ritz, complet c'est-à-dire non seulement chambre à coucher et salle de bains naturellement mais aussi salon et salle à manger!

Salle à manger, tu te rends compte ce qu'il doit payer comme note de semaine ! D'autre part, j'ai appris qu'il a un domestique annamite, qui ne fait pas partie de l'hôtel, son valet de chambre personnel, quoi. Je pense que ce valet doit avoir sa chambre à l'hôtel, mais sur ce point on n'a pas pu me renseigner. Enfin bref, ces deux informations réunies, salle à manger et valet de chambre personnel, me donnent la quasi-certitude que c'est dans son appartement que nous dînerons. Enfin, on sera au clair demain soir.

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Dis, chérie, tu vas bien ? Bon, tant mieux. En tout cas, il faudra te coucher de bonne heure ce soir, pour que tu sois en grande forme demain. Dis-moi, tu n'aimerais pas m'accompagner dans ma mission? Paris, Londres, Bruxelles ! Syrie, Palestine, ambiance exotique ! Tu sais, avec mes indemnités de séjour et les frais de représentation, ça s'arrangerait presque sans frais supplémentaires. Non? Bon, bon, comme tu voudras, moi naturellement ça m'aurait fait plaisir, enfin comme tu voudras.

Bon, alors je te quitte parce que j'ai un gros travail qui m'attend, ça fait que je resterai à déjeuner ici, mais je rentrerai de bonne heure pour commencer déjà les bagages, monsieur van Vries étant d'accord pour que je parte plus tôt cet après-midi, dès que j'aurai liquidé ce qui me reste à faire. Alors, au revoir, à bientôt, chérie.

Il raccrocha, sourit enfantinement. Nom d'un chien, depuis quelque temps il était verni, une veine de cocu ! Membre A depuis sept jours, dîner avec le S.S.G. demain soir et à minuit cinquante départ en mission !

— Dans mon wagon-lit de première, j'enlève mon smoking, je l'introduis dans ma valise-armoire pour qu'il ne se froisse pas, je mets mon pyjama et je me coule dans le lit ravissant !

Et un compartiment single, mon vieux ! Pas un purotin, moi ! Un roi de la vie, moi !

Dans son miroir de poche, il considéra le roi de la vie, lui fit de petites grimaces d'amour, lui dit qu'il était un Adrien chéri, un vrai bandit, un réussisseur de première classe ! Le seul hic, c'était les douze semaines sans elle. Ne pas la voir le soir en rentrant à l'hôtel ? Enfin, trois mois, ça passerait vite. Et puis il y aurait le retour, elle dans ses bras, et lui avec le prestige du négociateur revenu du Proche-Orient, bronzé, chargé de lauriers

! En attendant, son premier soir à Paris, après-demain donc, au George V, il se collerait au lit à huit heures du soir avec un roman policier et il se commanderait un dîner formidable, rien que les

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choses qu'il aimait, hors-d'œuvre riches avec andouille de Vire, puis pieds de porc farcis ou tout simplement grillés, c'était tout aussi bon, avec purée mousseline et sauce moutarde, et un tas d'autres bonnes choses, et un vin extra, on verrait ça sur la carte, et pour terminer, un grand gâteau aux fruits confits, le tout servi au lit, ils avaient des tables exprès, et on savourerait tout ça en lisant le roman policier ! La grande vie ! Il se leva, tourna deux fois sur lui-même pour mieux sentir sa mission.

— Et maintenant bouffer, je crève de faim. Allons, viens.

Dans le couloir, il alla à grands pas, léger de félicité et maître du monde. Nom d'un chien, quand une huile vous nommait A par choix direct et de plus vous invitait spontanément à dîner, il n'y avait pas à tortiller, c'était une preuve d'atomes crochus ! Soudain, il se vit à la table luxueuse de demain soir, à la gauche du S.S.G., se vit brillant et charmeur, fumant avec désinvolture, admiré par le boss épaté par tout ce qu'il lui sortirait sur Proust et Vermeer. Qui sait, un jour viendrait où il lui dirait cher ami ou même Solal, tout simplement, sans autre, entre un verre de fine et un gros cigare. Dites donc, Solal. Le Vévé, on s'en foutait ! Le Vévé ne dînait pas avec le S.S.G. ! La littérature aussi on s'en foutait en somme ! Bien plus chic d'être un diplomate en mission avec W.-C. privé au George V !

Au restaurant, lèvres spasmodiques d'émoi, il s'efforça d'annoncer calmement son départ en mission à ses collègues, serra des mains. Il se sentait plein d'amitié pour ces pauvres types qui allaient rester enfermés dans leurs petits bureaux, courbés sur leurs tâches monotones, alors que lui, la grande vie des wagons-lits, des palaces et des fins gueuletons avec des personnalités! Interrogé, il répondit sur un ton discret que c'était une simple tournée d'information,

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mais sans développer, de manière à faire suspecter une mission confidentielle. Ce sujet épuisé, il s'intéressa fort à la question du jour, à savoir qui remplacerait le directeur de la section du désarmement, tout juste nommé ministre de la guerre dans son pays.

De retour dans son bureau, il alluma le cigare cher qu'il venait d'acheter pour fêter sa mission, tira une bouffée de victoire avec un ample geste, et décida qu'il n'avait pas la tête à s'occuper d'un accusé de réception, simple travail de routine, indigne d'un négociateur. Le faire au culot, parfaitement ! Mâchonnant son cigare pour être un homme d'action, il s'empara du dossier Cameroun et inscrivit sur la feuille de correspondance intérieure :

« M. Le Gandec. Pour action, s.v.p.A.D.» Parfait. Quelle heure?

Deux heures quarante. Évidemment, un peu tôt pour partir déjà.

Oh, et puis zut, il avait ses bagages à préparer et puis, crotte, il dînait avec le S.S.G. demain soir !

—Allez, hop, on file !

Il ferma à clef les tiroirs de son bureau, s'assura des fermetures en tirant les poignées, l'une après l'autre, et avec une force particulière celles de la léproserie et du cimetière. Après quoi, pour faire impression durable et se libérer de toute inquiétude durant les trois mois de sa mission, il déclara à haute voix, pour bien se persuader : fermé, archifermé, vu, constaté et vérifié par nous soussigné. Recoiffé et brossé, il mit son feutre de côté, genre bravache. Chic impression de filer à deux heures quarante-cinq de l'après-midi, alors que les dépourvus de mission, les forçats sédentaires, allaient transpirer sur leurs dossiers ! Il jeta un dernier coup d'œil sur la table. Nom d'un chien, le mémo britannique !

—Toi, tu me fais suer, lui dit-il.

Que faire ? L'envoyer aussi à Le Gandec, pour commentaires?

Un peu trop fort de café tout de même, il s'en ferait un ennemi.

Mais quoi, se rasseoir, rester

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enfermé à ingurgiter des centaines de pages, alors qu'il faisait si beau dehors? Sans prendre la peine de s'asseoir, il se pencha sur le dossier, écrivit sur la minute : « M. van Vries. J'ai lu avec un vif intérêt cet important document. Il rend compte de manière complète et satisfaisante de la situation en Palestine. En conséquence, il me paraît pouvoir être approuvé in toto par la Commission permanente des mandats. A. D. »

En même temps qu'un mot malodorant, il lança joyeusement le dossier du mémo britannique dans le casier des sorties et s'en fut, homme libre, sa grosse canne sous le bras, chargé de mission, l'œil important, parfaitement heureux, de toutes ses fibres social et protégé, gavé d'appartenances, et ne sachant pas qu'il mourrait.

Belle Du Seigneur
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