XXI
Sortie du bain, elle se séchait en hâte car il fallait absolument être au lit avant onze heures et demie, dernier délai, sans quoi catastrophe. (Cette fille de riches était d'une longue lignée de délicats habitués à s'observer et à accorder une grande importance à la fatigue, au repos qui la répare, au sommeil qui apporte le repos. Un principe reçu pour évident par la tribu des Auble était que si l'on se couchait après onze heures du soir, on risquait une insomnie, petite abomination de la désolation. Cette crainte du coucher tardif, transmise de génération en génération, touchait à la hantise chez les Auble femelles, plus oisives que les mâles et par conséquent plus adonnées à l'introspection inquiète, plus préoccupées de ce qu'elles appelaient leur santé nerveuse, et qui veillaient à ne pas se surmener, à prendre de fréquentes vacances pour se faire du bien, comme elles disaient, et surtout à ne pas se coucher trop tard. C'est ainsi que le soir, après le dîner, la conversation de bon ton au salon était souvent interrompue par une de ces dames qui, lâchant soudain tapisserie ou broderie, s'écriait en sursaut: «Quelle horreur, onze heures moins vingt, juste le temps de faire notre toilette !» Il va sans dire que le lendemain matin, au petit déjeuner, la première pensée de ces dames était de s'informer réciproque-246
ment, avec un vif et aimable intérêt, de la qualité de leur sommeil, avec force détails et de subtiles nuances de spécialistes, telles que: «Oui, j'ai bien dormi, mais peut-être pas très bien, en tout cas pas aussi profondément qu'avant-hier soir. » Durant son enfance et son adolescence, Ariane d'Auble avait scrupuleusement observé la règle sacrée des onze heures, tant de fois répétée par sa tante Valérie. Ce respect enfantin ne l'avait pas quittée. Cependant, depuis sa majorité et peut-être sous l'influence de son amie russe, elle avait estimé, en fille évoluée, pouvoir retarder d'une demi-heure le moment du coucher. Mais après onze heures et demie, c'était la panique de l'insomnie probable.)
Soulagée de n'avoir pas dépassé la limite extrême, elle s'introduisit dans son lit à onze heures vingt-neuf, éteignit aussitôt. Dans l'obscurité, elle sourit. Pas de sonnette à la porte d'entrée depuis qu'elle était remontée. Donc le goujat n'était pas venu. Penauds, les Deume.
—Bien fait, murmura-t-elle, et elle se pelotonna.
Elle se disposait à entrer dans le sommeil lorsque deux coups légers furent frappés à la porte. C'était lui, sûrement.
Que lui voulait-il encore? Elle décida de ne pas répondre. Ainsi, il penserait qu'elle dormait et il n'insisterait pas. En effet, elle l'entendit peu après qui regagnait sa chambre et en refermait la porte. Sauvée. De nouveau pelotonnée, elle referma les yeux.
Zut, le voilà qui revenait. Deux coups plus forts. Mon Dieu, ne pouvait-il pas la laisser tranquille ? Autant répondre et en finir.
— Qu'est-ce que c'est? gémit-elle, feignant d'être réveillée en sursaut.
— C'est moi, chérie. Est-ce que je peux entrer?
— Oui.
— Tu ne m'en veux pas de te déranger? demanda-t-il en entrant.
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— Non, dit-elle, et elle esquissa un sourire douloureux.
— Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais. J'aimerais seulement savoir ce que tu en penses, enfin qu'il n'est pas venu.
— Je ne sais pas. Il a dû être empêché.
— Oui, mais ce qui est étrange, tu comprends, c'est qu'il n'ait même pas téléphoné pour avertir, enfin pour s'excuser plus ou moins. D'après toi, qu'est-ce que je devrais faire demain? Aller le voir?
— Oui, aller le voir.
— Mais c'est que ça peut le mettre en rogne, tu comprends, ça ferait reproche, comme si je lui demandais de se justifier.
— Alors ne pas le voir.
— Oui, mais d'un autre côté, je ne peux pas laisser les choses comme ça. De quoi est-ce que j'aurai l'air si je le rencontre et qu'il ne me dise rien ? Tu comprends, du point de vue dignité. Qu'est-ce que tu en penses?
— Alors le voir.
— Tu es-ennuyée que je sois venu? demanda-t-il après un silence.
— Non, mais j'ai un peu sommeil.
— Je regrette, j'ai eu tort de venir. Excuse-moi, je m'en vais.
Alors, bonne nuit, chérie.
— Bonne nuit, sourit-elle. Dors bien, ajouta-t-elle pour le remercier de partir.
Arrivé devant la porte, il se retourna, revint vers elle.
— Écoute, est-ce que je peux rester deux minutes encore?
— Oui, bien sûr.
Il s'assit sur le rebord du lit, lui prit la main. Épouse modèle, elle posa sur ses lèvres un sourire immobile tandis qu'il la regardait avec des yeux de chien derrière ses lunettes, attendant d'elle le réconfort. Les paroles qu'il espérait ne venant pas, il voulut les provoquer.
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— Tu comprends, c'est un sale coup pour moi.
— Oui, je comprends, répondit-elle, et de nouveau ce fut le sourire peint.
— Alors, qu'est-ce que tu me conseilles?
— Je ne sais pas. Attendre ses excuses.
— Oui, mais s'il ne m'en fait pas?
— Je ne sais pas, dit-elle, et elle lança un regard vers la pendule de la cheminée.
Dans le silence, il la regardait, attendait. Elle ne pensait qu'aux minutes qui tombaient, une à une, dans le silence. S'il restait encore, elle perdrait son sommeil et ce serait une nuit blanche. Il avait promis qu'il ne resterait que deux minutes et il était là, à la regarder sans arrêt depuis plus de deux minutes.
Pourquoi ne tenait-il pas sa promesse? Elle savait bien ce qu'il voulait. Il voulait être rassuré. Mais si elle commençait à le consoler, on n'en finirait plus. Il ferait des objections à ses consolations pour être consolé plus à fond, et la comédie durerait jusqu'à deux heures du matin. Cette main transpirante qui collait à la sienne était désagréable. Les menus retraits qu'elle entreprit n'ayant pas eu d'effet, elle dit qu'elle avait des fourmis, retira sa main et regarda la pendule.
—Je reste encore une minute et je m'en vais.
— Oui, sourit-elle. Il se leva d'un
trait.
— Tu n'es pas très gentille avec moi.
Elle se dressa dans son lit. C'était trop injuste ! Elle lui avait répondu gentiment, n'avait cessé de lui sourire, et voilà qu'il lui faisait des reproches !
— En quoi? demanda-t-elle, le regard droit. En quoi est-ce que je ne suis pas gentille ?
— Tu n'as qu'une envie, c'est de me voir partir, et pourtant tu sais que j'ai besoin de toi.
Ces derniers mots la mirent hors d'elle. Cet homme qui avait tout le temps besoin d'elle !
—Il est minuit moins dix, articula-t-elle.
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—Mais alors, si une fois je tombe malade et qu'il faille me veiller, qu'est-ce que tu feras?
Cette fois, ce fut la vision d'une veille toute la nuit qui la mit en rage contre cet homme qui ne pensait qu'à lui. Elle fit sa tête de marbre, butée et dure. Elle était maintenant une froide folle, insensible à tout ce qui n'était pas son sommeil menacé, épouvantée par la perspective d'une nuit d'insomnie. Il posa de nouveau la question.
—Je ne sais pas, je ne sais pas ! cria-t-elle. Je ne sais pas ce que je ferai ! Il est minuit moins huit, voilà ce que je sais ! Pourquoi cet interrogatoire au milieu de la nuit? Pourquoi ces arguties au sujet d'une mala die future? (Elle eut envie d'ajouter qu'il y avait des infirmières pour veiller les malades, se ravisa.) Je ne pourrai plus dormir maintenant, à cause de ton égoïsme !
Elle regarda avec haine cet homme qui choisissait d'avoir besoin d'elle à minuit. Oh, cette manie qu'il avait de dépendre d'elle pour tout !
—Chérie, sois bonne avec moi, je suis si malheu reux.
Elle fit de nouveau sa tête implacable, la tête qu'il connaissait bien, et il fut épouvanté. Cette tête de sourde du cœur, c'était sa femme, celle qu'il avait choisie, la compagne de sa vie. Il s'assit sur une chaise, près du lit, se concentra, s'efforça de penser à son malheur pour arriver à pleurer. Enfin, les larmes arrivèrent et il tourna son visage du côté de sa femme pour les lui faire bien voir et n'en pas perdre le bénéfice. Elle baissa la tête car les femmes n'aiment guère les hommes qui pleurent, surtout si c'est à cause d'elles.
— Chérie, sois bonne, répéta-t-il pour attirer son attention car il s'agissait de profiter des larmes pendant qu'elles étaient encore là, avant leur evaporation.
— Ce qui veut dire que je suis méchante?
— Tu n'es pas très bonne en ce moment.
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—Ce n'est pas vrai, je suis bonne ! cria-t-elle. Je suis très bonne ! C'est toi qui es méchant ! Il est minuit !
Folle à l'idée que maintenant tout était perdu, qu'elle aurait une nuit blanche et que demain elle serait une loque, avec une migraine épouvantable, elle sauta hors du lit, revêtue de sa seule veste de pyjama, alla furieusement de long en large, élancée sur ses longues cuisses nues. Déjà accablé, prévoyant les reproches qui allaient venir, il se laissa choir sur le bord du lit, ce qui la scandalisa. De quel droit cet homme s'asseyait-il sur son lit, son lit à elle, le lit de son adolescence? De rage, elle prit un crayon, le cassa en deux. Puis, se tournant vers l'oppresseur, enflammée d'indignation, décidée à défendre la victime qu'elle était, elle s'arma pour le combat en boutonnant sa courte veste et elle commença à protester, en quoi elle n'était pas sans compétence.
—C'est une honte, c'est une indignité ! cria-t-elle pour se faire la main et prendre de l'élan, dans l'at tente de l'inspiration et d'un thème approprié. Ainsi donc, je suis méchante ! Est-ce parce que, pendant une demi-heure, j'ai fait preuve de patience et de dou ceur? Est-ce parce que j'ai supporté sans rien dire, au risque de mon sommeil, ton manque de parole? Oui, manque de parole ! Tu avais promis que tu ne reste rais que deux minutes ! Tu m'as trompée, tu m'as atti rée dans un traquenard ! Tu es resté une demi-heure et je n'ai pas protesté contre ce manquement à la foi jurée ! (Il leva un regard impuissant vers elle. Man quement à la foi jurée ! Elle avait de ces mots ! Il n'avait rien juré du tout, elle le savait bien. Mais à quoi bon se défendre? De toute façon, il serait balayé.) Non, reprit-elle, je n'ai pas protesté, au contraire j'ai souri avec douceur, et c'est ce que tu appelles être méchante, j'ai souri, oui, j'ai souri pendant une demi-heure, espérant que tu te rendrais compte enfin de la torture que tu m'infligeais, espérant qu'un peu de 251
bonté te viendrait à la fin, un peu de pitié, un peu d'amour!
— Mais tu sais bien que je t'aime, murmura-t-il, les yeux baissés.
— Mais pourquoi avoir pitié d'une esclave ? conti-nua-t-elle, sans prêter attention à ce qui ne lui convenait pas.
— Parle plus bas, supplia-t-il. Ils vont entendre.
— Qu'ils entendent ! Qu'ils sachent comment tu me traites !
Oui, pourquoi avoir pitié d'une esclave? reprit-elle, frémissante d'ardeur guerrière car elle tenait le thème à grand rendement.
Une esclave doit tout accepter ! S'il plaît au maître de venir la réveiller à une heure du matin, elle doit accepter! S'il prend fantaisie au tyran de lui parler toute la nuit, elle doit accepter!
Et gare à elle si elle ne dissimule pas sa fatigue et son besoin de sommeil ! Gare à elle si elle ne file pas doux, si elle ose vouloir dormir! On la traitera alors d'égoïste et de méchante !
Gare à elle si elle a l'audace de vouloir être traitée en être humain et non en chienne que l'on peut réveiller à toute heure de la nuit ! Et pourquoi ai-je commis le crime de vouloir dormir? Pour être prête à te servir demain, dès le matin ! Car une esclave doit être toujours prête et disponible ! C'est une honte, cette conception du mariage ! La femme, propriété du mari ! On ne lui laisse même pas le droit de s'appeler de son vrai nom ! Elle doit porter, imprimée au fer rouge sur son front, la marque de propriété du mari ! Comme une bête ! L'égoïste c'est toi qui t'arroges le droit d'avoir besoin de moi à toute heure de la nuit, le méchant c'est toi qui exiges que je prenne d'ores et déjà l'engagement de te veiller toute la nuit en cas de maladie, de n'importe quelle maladie, même légère! Bien, j'accepte d'être la servante, la femme de ménage! Mais une femme de ménage a tout de même le droit de dormir !
Poursuivant gaillardement son discours, elle passa 252
ensuite en revue divers aspects de sa vie de martyre. Après avoir rappelé les délits de lèse-féminité déjà mentionnés lors de scènes précédentes, elle énuméra au pauvre mâle ahuri, avec toutes précisions de lieu et de date, d'autres infractions qu'il apprenait soudain avoir commises au cours de leur mariage. Inlassable, pas loque du tout, fort animée, elle allait et venait dans sa veste blanche à pois rouges, cuisses nues, allait et venait et discourait avec une ivresse sacrée et sans doute quelque joie de victoire, cependant que, l'esprit faible et embrouillé par la vengeresse éloquence, le mari assistait, bouche bée, au défilé vertigineux mais ordonné de ses péchés insoupçonnés.
Ce fut un beau réquisitoire. Comme tous les orateurs de classe, elle était sincère, croyait à ce qu'elle disait. Noblement indignée, elle était sûre de la justice de sa cause. C'était sa grande force et qui lui permettait, par une combativité et un mordant réellement admirables, d'écraser l'adversaire moins doué. De plus, elle était habile. Aussi ingénieuse qu'un procureur général de qualité, elle savait disposer son argumentation dans un clair-obscur favorable, en éliminer tout ce qui pouvait la desservir, donner aux actes et aux paroles du mari coupable les torsions, gauchissements et grossissements nécessaires. Toute cette mauvaise foi en parfaite bonne foi, car elle était honnête.
Il écoutait confusément l'infatigable et il savait qu'elle l'accusait injustement, avec des apparences de raison, comme toujours. Mais il savait aussi qu'il ne pourrait pas l'en convaincre, qu'il n'avait pas assez de talent, pas assez de vitalité et trop de chagrin pour se défendre avec efficacité.
Parce que c'était la vérité, il ne saurait que lui répéter qu'elle était méchante et injuste, à quoi elle rétorquerait sans fin et victorieusement.
Non, il n'était pas de taille. Elle avait plus d'armes que lui. Il rendit donc les siennes et sortit sans dire
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mot, ce qui impressionna la jeune femme et fît monter les actions de son mari.
En effet, le malheureux n'était pas de taille. Durant ce terrible mois de mai, chaque fois qu'il avait essayé de tenir tête à sa femme et de la convaincre de ses torts par des preuves irréfutables, elle n'avait pas cédé. De leurs discussions, elle sortait toujours victorieuse, soit parce qu'elle l'interrompait en parlant plus fort que lui qui restait alors bouche entrouverte, impuissant et triste, à regarder défiler les divers chefs d'accusation ; soit parce qu'elle le pulvérisait par des répliques irréelles mais percutantes, traitant par exemple ses honnêtes arguments de « sarabande d'habiletés et d'arguties»; soit parce qu'elle faisait dévier la discussion et l'embrouillait; soit parce qu'elle ne prêtait nulle attention à tout ce qu'il pouvait dire et continuait de plus belle à amonceler des griefs incompréhensibles et par conséquent incontestables.
Au mieux, s'il arrivait à lui faire entendre jusqu'au bout ses propres griefs et si elle se sentait en mauvaise posture, elle s'en tirait par le refuge dans les pleurs et la douleur d'une frêle femme maltraitée, ou par le refus de répondre et par la tête de marbre s'il la suppliait de reconnaître ses torts, ou encore par le recours à la tactique du «je ne comprends rien à ce que tu racontes », tactique inlassablement répétée s'il reprenait son argumentation et recommençait à lui expliquer consciencieusement, aussi clairement que possible, en quoi elle avait mal agi. (C'était une manie chez ce pauvre bougre. II croyait en la vertu résolvante des explications. Il eût mieux fait de n'être pas un mari, c'était là son seul péché.) En tel cas, elle le laissait parler sans l'interrompre mais lorsqu'il avait terminé et qu'il la regardait avec espoir, sûr d'avoir bien expliqué cette fois et de l'avoir enfin convaincue, l'indomptable criait de nouveau qu'elle n'avait
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rien compris, absolument rien compris à ce qu'il racontait !
Et gare à lui si, exaspéré par cette mauvaise foi triomphante et criante, gare à lui s'il avançait vers elle, les poings fermés, gare à lui, car elle le traitait alors de brute et de lâche qui veut battre une femme, criait sa terreur, une terreur même pas feinte, ce qui était diabolique, et elle appelait au secours, ameutait les voisins. Un soir, peu avant le retour des Deume, parce qu'il lui avait ordonné de ne plus crier et qu'il avait levé le bras, sans nulle intention de la gifler, elle avait arraché sa veste de pyjama et couru dans le jardin, toute nue de rage. Le soir suivant, parce qu'il s'était laissé aller à dire à voix trop haute qu'elle était méchante avec lui, elle l'en avait puni en criant qu'il était un monstre et un tyran qui la torturait, puis en arrachant le papier de la tapisserie, puis en descendant s'enfermer à clef dans la cuisine où elle avait campé jusqu'à quatre heures du matin cependant qu'il tremblait à l'idée qu'elle allait peut-être se suicider au gaz.
Et ce n'était pas tout, elle avait d'autres armes que le malheureux connaissait bien, les représailles des lendemains de scènes : entre autres, les migraines, les grèves de réclusion dans sa chambre, les paupières enflées portant témoignage des pleurs dans la solitude, les malaises divers, les tenaces mutismes, le manque agressif d'appétit, la fatigue, les oublis, les regards mornes, tout le terrible attirail d'une faible femme invincible.