LXXI
—En avant, essayage au petit salon !
En peignoir de bain et sandales de raphia, elle fit dévaler les huit cartons de Volkmaar le long de l'escalier, à coups de pied parce qu'il était sept heures vingt-cinq et que son train était arrivé, et que dans quelques minutes il serait au Ritz. Mais parvenue au rez-de-chaussée, elle se dit qu'il était absurde de se casser la tête à faire des essayages au dernier moment alors qu'il y avait la ravissante voilière, pas du tout défraîchie. Donc la voilière, et on essaierait les autres demain, à tête reposée, dans la lucidité du matin.
—D'accord, chérie? D'accord. Mais écoute, si je lui téléphonais tout de même à l'hôtel pour entendre sa voix, juste une minute? Dis, laisse-moi lui télé phoner! Non, chérie, sois raisonnable, je t'ai déjà expliqué, un téléphone serait du grignotage, un avant-goût qui abîmerait le revoir qui doit être foudroyant.
Donc patience, tenir le coup et remonter les saletés Volkmaar.
Quatre cartons en équilibre sur la tête, elle gravit l'escalier, se racontant qu'elle était une jeune esclave de l'ancienne Egypte, chargée de blocs destinés à la grande pyramide. Arrivée au premier étage, elle se débarrassa du peignoir et des sandales pour faire couleur locale et être une vraie esclave, nubienne et nue, 698
dont la démarche enflamma soudain le cœur du Pharaon rencontré par hasard sur le palier et qui lui proposa aussitôt d'être sa pharaonne et reine de la Haute et Basse Egypte. Elle remercia, dit qu'elle réfléchirait, qu'elle donnerait sa réponse plus tard, après un autre bain, un bain d'eau pure, oui, cher ami, un bain inodore, parce que les sels parfumés du bain de tout à l'heure sentaient beaucoup trop fort.
Dans sa chambre, déchargée des cartons, elle courut vers sa glace à main pour s'y vérifier un peu. Tout allait bien. Elle baisa sa main, sourit au Pharaon qui l'avait suivie, pressé qu'il était de connaître sa réponse. Elle lui dit que, réflexion faite, elle ne pouvait accéder à sa demande et redescendit, toujours nubienne, se charger des autres cartons. En somme, elle aurait dû expliquer à ce bouffi de Ramsès qu'elle avait donné son cœur à Joseph, fils d'Israël et premier ministre d'Egypte. On lui expliquerait ça en remontant.
Debout devant la fenêtre, charmé par les secousses et de sentir travailler pour lui le train qui le ramenait vers sa bonne vie de Genève, Adrien Deume contemplait passivement la fuite verdâtre des prairies, la folle débandade des blés s'engouffrant dans la tornade où s'abattaient les arbres et les poteaux télégraphiques aux lignes soudain redressées puis d'un seul coup descendues. Il abaissa la vitre et brusquement des odeurs vertes mouillées entrèrent puis des bornes filèrent et une forêt s'enfuit avec ses secrets et une rivière miroita aussitôt disparue, puis une locomotive passa en sens inverse, le chauffa au passage, folle furieuse avec des souffles désireux, suivie par les lumières saccadées de ses wagons et, piqué au vif, le train s'emballa, quatre rails luisants se précipitant vers la droite. Sûrement du cent vingt à l'heure, pensa Adrien. Sur quoi, décidant de noter une impression sur le vif pour son roman en préparation, il sortit son
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carnet à feuillets mobiles et son porte-mine en or. Après avoir longuement considéré le paysage sans cesse enfui, les yeux à demi fermés pour plus d'acuité observatrice, il écrivit que le train filait à une vitesse vertigineuse et referma son beau carnet.
La vitre relevée, il se promena dans le couloir. Désert, ce wagon de première, personne avec qui échanger quelques mots. Il bâilla, les mains dans les poches, fier de garder son équilibre, fredonna, alla aux toilettes pour passer le temps, en sortit, sourit au garçon du wagon-restaurant qui venait à sa rencontre, annonçant le premier service, clochette agitée, l'informa qu'il préférait attendre le deuxième service, entre Lausanne et Genève. Pour avoir davantage faim, expliqua-t-il aimablement. Voilà, répondit le garçon qui s'éloigna, ruminant la leucémie de sa fille. Drôle de bonhomme, pensa Adrien. Pour s'occuper, il traversa en titubant le soufflet odeur de suint et s'en fut observer les voyageurs des troisièmes. Le long du couloir qui sentait l'ail et l'orange, il s'offrit le plaisir moral de plaindre les pauvres bougres qui se nourrissaient de charcuteries et d'oeufs durs, entassés sur leurs dures banquettes. Bien triste, soupira-t-il, heureux.
En robe voilière et sandales blanches, elle ferma les volets du petit salon, tira les rideaux pour faire solennel, alluma la lampe à abat-jour, la posa sur le guéridon, examina dans la glace à main si la lumière lui était favorable. Le résultat fut jugé peu satisfaisant. L'éclairage venait de trop bas, brutalisait son visage, épaississait ses sourcils.
— Ça me fait masque japonais.
Elle posa la lampe sur le piano, s'assit, reprit la glace, fit une moue de dégoût. La moitié du visage était seule éclairée. Tête de masque grec, maintenant. Tout en haut peut-être, cette lampe, sur le dessus de la bibliothèque? Assise de nouveau, elle s'inspecta pour
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la troisième fois, fut satisfaite. Cette lumière tamisée, faisant presque éclairage indirect, lui donnait un visage uni de statue.
Ouf, réglé. Mais quand il serait là, s'asseoir plutôt sur le sofa, en face de la psyché. Elle essaya, pour se rendre compte. Oui, très bien, parce que de cette manière elle pourrait, sans en avoir l'air, se surveiller dans la psyché, voir de temps à autre si tout allait bien sur son visage, vérifier les plis de sa robe, la rajuster si nécessaire. Vraiment bonne idée d'avoir fait descendre la psyché. Et puis comme il viendrait sûrement près d'elle pour et caetera, elle pourrait, pendant les arrêts, jeter un coup d'œil vers la glace pour remettre ses cheveux en ordre et caetera.
—Et puis il y a un autre avantage, avec de l'as tuce et un œil de côté je pourrai peut-être nous voir un peu nous entrebaisant, ce qui serait tout de même assez exquis, non?
Tout en se guignant, elle tendit ses lèvres, toute à lui, robe relevée au-dessus des genoux par la frénésie de la passion.
Remise en position convenable, elle battit des mains. Chic, tout ça bientôt ! Maintenant, se représenter qu'elle était lui et voir impartialement si elle lui plairait tout à l'heure. Elle se leva, se mit tout près de la psyché, s'y sourit, savoura le visage qu'il admirerait tout à l'heure. De plaisir, elle s'efforça de loucher, puis fit des grimaces affreuses pour la joie du contraste et de se retrouver belle, les singeries terminées. En somme, pensa-t-elle, elle n'avait pas tellement besoin de lui.
Elle était seule en ce moment, et pourtant elle était heureuse.
—Oui, ma petite vieille, mais c'est parce qu'il existe dans son Ritz.
Elle baisa ses lèvres sur le froid lisse de la glace, admira ses sourcils, regretta de ne pouvoir les baiser aussi. Ce serait son affaire à lui, tout à l'heure. Ô lui, ô lui ! Terrifiée de bonheur, elle pinça ses joues, tira ses cheveux, poussa des cris, bondit. Et il y aurait des
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baisers, fruits de leur amour! Elle retourna à la psyché, y pointa timidement sa langue, la rentra aussitôt, honteuse. Puis elle s'étira.
— Oh, qu'il vienne cet homme !
Maintenant, les choses sérieuses, commencer les contrôles.
Les roses étaient bien, rien que des rouges. Trois bouquets de douze roses chacun, c'était bien assez. Davantage ferait servile.
Elle passa un index sur le guéridon. Pas de poussière. Maintenant, le thermomètre. Vingt-deux degrés, température idéale pour enfin bref. Elle supprima un creux désobligeant sur le sofa, ouvrit le piano, plaça une sonate de Mozart sur le pupitre, vérifia le casier à musique. En règle, rien que de l'honorable. Les Vogue et les Marie-Claire déjà cachés à la cuisine. Maintenant, intellectualiser un peu. Elle posa les Pensées de Pascal sur le piano et, sur le sofa, un livre de Spinoza, qu'elle laissa ouvert.
Ainsi, lorsqu'il entrerait, il se dirait qu'elle était justement en train de lire un livre sérieux en l'attendant. Non, pas bien, c'était un mensonge. D'ailleurs, dangereux de laisser ce bouquin dehors, même fermé. Après tout, elle n'en savait pas lourd sur Spinoza.
Polissage des verres de lunettes et panthéisme, ça ne suffisait tout de même pas. Si jamais il lui en parlait, elle ne brillerait guère. Elle remit l'Éthique dans la bibliothèque.
Quoi encore ? Sur le guéridon, près de la coupe qui contenait de beaux raisins, elle disposa des boîtes de cigarettes. Des anglaises, des américaines, des françaises, des égyptiennes, il aurait le choix. Elle ouvrit les boîtes, les referma aussitôt.
Ouvertes, ça faisait trop empressé, trop visiblement pour lui. Bon, plus rien à faire ici. Après un coup d'œil circulaire, elle sortit.
Ce vestibule, que faire pour l'embellir? Y mettre un des petits tapis de Tantlérie? Non, car il faudrait aller le chercher à la cave, ce qui serait dangereux. Trop de risques, ongles abîmés, robe salie, entorse
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possible vu traîtrise escalier. S'agissait pas d'être boiteuse, ce soir. Le plus simple était de ne pas allumer dans le vestibule lorsqu'il sonnerait. Dans l'obscurité, les deumeries disparaîtraient et elle le ferait entrer tout de suite dans le petit salon.
Zut ! Oublié le bain inodore ! Sept heures quarante-deux déjà
! Encore le temps, mais tout juste. Donc bain express, avec plan de bataille ! Se savonner en comptant jusqu'à soixante, non, jusqu'à cinquante-cinq ! À cinquante-six, rinçage jusqu'à soixante-six ! Séchage de soixante-sept à quatre-vingts !
—Viens, chérie, je vais te laver, donne-moi la main.
De retour dans son compartiment, il se sentit membre A.
Assis sur du velours, il bâilla, sourit à sa femme, remonta sa montre qui n'en avait nul besoin. Dix-neuf heures quarante-cinq. Dans un quart d'heure, Lausanne. Pour profiter du luxe qui lui était offert gratis, il posa sa tête contre le coussin du milieu, gros boudin fixé par deux attaches. Nom d'un chien, c'était pas Vermeylen qui voyageait en première! Pauvre Vermeylcn, il avait oublié de lui faire signe, il aurait eu du plaisir à lui raconter sa mission. Agréable, ce train qui se remuait pour lui, qui se donnait de la peine pour lui, pour ce cher Adrien Deume qui avançait prodigieusement sans bouger, sans s'en faire, petit roi de l'univers. Les yeux fermés et la tête délicieusement dodelinante contre le coussin, il combina à mi-voix la lettre qu'il écrirait demain.
—Chère Mammie, c'est avec un tendre baiser que je te demande de ne pas m'en vouloir si j'ai décidé si brusquement d'avancer mon retour à Genève, vois-tu Mammie il n'aurait pas été juste qu'ayant terminé ma mission diplomatique à Bruxelles hier déjà je laisse passer encore une semaine avant de revoir ma pauvre épouse qui doit passablement se morfondre dans la solitude, allons Mammie chérie fais risette à ton Didi, 703
imagine-toi que j'ai fait une agréable connaissance, au départ de Bruxelles un monsieur chic s'est installé dans mon compartiment et j'ai senti tout de suite que j'avais affaire à quelqu'un de sympathique, sans en avoir l'air j'ai jeté un coup d'œil sur la carte de visite qui pendait à la poignée de sa valise et voilà que je vois que c'est monsieur Louis-Lucas Boerhaave directeur général au ministère des Affaires étrangères donc plus haut placé que monsieur van Offel, mon intuition ne m'avait pas trompé il y a de ces impondérables qui font qu'on reconnaît toujours quelqu'un de distingué, sous prétexte de lui demander si ma cigarette ne le gênait pas car tu penses bien que devant un tel personnage je me serais bien gardé de fumer ma pipe j'ai lié conversation et ça s'est très bien passé, voilà l'utilité des voyages en première on rencontre des gens intéressants, il faut dire que d'abord il m'a répondu avec une certaine réserve mais lorsqu'il a appris que j'ai passé quelques jours chez les van Offel qui sont socialement autant que lui changement à vue il a été très aimable m'ayant situé, naturellement j'avais glissé aussi ma longue mission, bref il a senti qu'il avait devant lui un homme du même milieu, nous avons causé agréablement de choses et autres, situation internationale littérature, j'ai eu beaucoup de plaisir c'est un homme très fin lisant Virgile dans le texte faisant des citations grecques quoique ne dédaignant pas la plaisanterie, par exemple comme on causait de séjours en Suisse il m'a dit il y a d'agréables petits trous pas chers en Gruyère mais pas des trous de gruyère, nous avons beaucoup ri, il est malheureusement descendu à Luxembourg et c'est avec regret que j'ai vu partir cet homme charmant pour lequel j'ai eu un véritable coup de foudre de sympathie, il a rang d'ambassadeur il fera aussi partie de la délégation belge à l'Assemblée de septembre en qualité de délégué adjoint tandis que monsieur van Offel ne sera que
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conseiller technique, nous avons échangé nos cartes et je lui ai dit que nous serions heureux de l'avoir à dîner lors de sa venue à Genève en septembre, affaire conclue, dommage que nous n'ayons pas une chambre d'amis plus grande et surtout faisant plus chic, la chambre d'amis c'est le secret des relations personnelles, si nous en avions une vraiment convenable j'aurais pu d'ores et déjà l'offrir à monsieur Boerhaave, d'où intimité, il nous faudrait même deux chambres d'amis comme les Kanakis, nous pourrions alors avoir à la fois monsieur Boerhaave et monsieur van Offel, enfin on en reparlera, ne manque pas de dire mes respectueux hommages et ma gratitude à madame van Offel pour sa charmante hospitalité ainsi que mon déférent souvenir à monsieur van Offel, emploie bien les expressions respectueux hommages charmante hospitalité et déférent souvenir, ils y seront sensibles, je compte sur toi Mammie pour ne pas laisser traîner cette lettre à cause de la comparaison sur le plan hiérarchique entre monsieur Boerhaave et monsieur van Offel ce dernier pouvant s'en formaliser, mais par contre tu pourras lui dire en passant que j'ai fait très bonne connaissance avec monsieur Boerhaave.
Bâillant fort, il se leva pour passer le temps, tituba dans le couloir, colla son front contre une vitre, contempla les poteaux du télégraphe s'abattant les uns derrière les autres, l'herbe adoucie dans le crépuscule et les montagnes profilées sur le ciel encore bleu clair. Il ferma les yeux, se tâta l'estomac pour savoir s'il avait mal. Non, mais tout de même pas de wagon-restaurant car les hors-d'œuvre de midi n'avaient pas encore passé.
Dommage, ça aurait tué le temps. On mangerait quelque chose de léger à la maison. Home, sweet home again.
— Bonsoir, chérie, comment vas-tu? Contente de me revoir?
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Affreux, huit heures neuf! Elle se leva brusquement, se savonna en comptant à toute vitesse. À cinquante-six, elle se laissa retomber d'un seul coup dans l'eau chaude qui rejaillit.
Elle ferma les yeux pour ne pas voir le désastre. S'étant décidée, elle tourna précautionneusement la tête, par petits coups épouvantés, du côté de la robe posée sur le tabouret, ouvrit un œil. La voilière était toute trempée d'eau savonneuse! Déshonorée, la belle voilière ! Perdue, elle était perdue ! Mon Dieu, il aurait été si simple de ne pas se laisser retomber dans le bain, si simple de perdre trois secondes pour s'y remettre patiemment, de manière civilisée ! Oh, un miracle, remonter le cours du temps, revenir une minute en arrière, ne pas s'être encore rincée et se baisser tout doucement !
— Sale eau !
Elle se força à sangloter, donna des coups de pied à la sale eau. Que faire maintenant? Laver vite la robe, la rincer, la repasser? Folie ! Il faudrait au moins trois heures de séchage avant de pouvoir repasser! Non, tout n'était pas perdu, il y avait tout de même les autres robes de Volkmaar. Elle sortit du bain, ruisselante mais décidée à lutter, à sauver son amour.
Dans sa chambre, nue et mal séchée, elle sortit les robes et les tailleurs de Volkmaar, jeta par la fenêtre les cartons vides qui l'embrouillaient. Tant pis, pas de promenade avec lui dans le jardin puisque cartons. Zut, plus de psyché ici. Essayer tout ça dans la salle de bains. Pour se voir dans la glace, il n'y aurait qu'à monter sur le tabouret Elle courut, chargée d'un fouillis.
Inutile de s'occuper des quatre tailleurs, tous ratés. Allez hop ! Elle les lança, l'un après l'autre, dans la baignoire où ils s'imbibèrent puis lentement s'enfoncèrent. Tour à tour montant sur le tabouret et en redescendant, elle essaya les robes. La crêpe blanc
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était trop large, elle l'avait pourtant dit et redit à l'idiot. Allez hop ! Elle la noya avec le sourire insensé du désespoir. La censément sportive boutons bois, inutile même de l'essayer, c'était la plus affreuse de toutes, elle s'en était bien aperçue au dernier essayage, lâche qu'elle avait été ! Lâche chez le tailleur tout comme à la mairie lorsque le bonhomme lui avait demandé si elle prenait l'autre comme mari. Mari raté, robes ratées ! Beaucoup trop courte, cette saleté, et puis un tissu idiot, rêche, ingrat, lourd, elle transpirerait là-dessous. Allez hop ! Maintenant la velours noir, son demier espoir. Horreur !
Un long sac niais et par-dessus le marché le décolleté bâillait même lorsqu'on se tenait toute droite ! Un décolleté qui bâillait lorsqu'on se penchait, c'était dans la règle, mais bâiller debout ! Sale Volkmaar ! Oh, pouvoir lui couper le nez par tranches, et à chaque tranche lui montrer une de ses robes !
Allez hop ! À l'eau, la velours noir! Elle la regarda sombrer en compagnie des autres. Beau travail vraiment. Mon Dieu, huit heures vingt-cinq !
— Du calme. Voir les anciennes.
Dans sa chambre, elle sortit de l'armoire la robe blanche du Ritz. Rien à faire, visiblement portée, toute froissée. Mon Dieu, elle avait eu des semaines pour la faire laver et repasser! Sale Mariette qui aurait dû y penser, elle ! Tant pis, mettre la jupe de toile blanche et le maillot marin. Non, trop lamentable. Tant de robes commandées, tant de titres vendus pour mettre à neuf heures du soir un ensemble du matin ! Elle retourna à l'armoire, bouscula les vêtements pendus. Du calme, du calme. Ah, la verte, vieille mais possible !
Une fois de plus dans la salle de bains, elle monta sur le tabouret, plaça la robe devant sa nudité, s'examina. Elle était livide dans ce vert, un vrai citron. Perdue dans son malheur, elle ne songea pas à tuer la coupable, l'emporta avec elle dans sa chambre où,
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plantée devant la table de chevet, elle retourna la photographie de Solal pour ne plus le voir, puis alluma une cigarette qu'elle écrasa aussitôt. Apercevant une ficelle des cartons Volkmaar, elle la ramassa, la tira pour la rompre, la tortura, la compliqua nerveusement. Huit heures et demie. Perdue, elle était perdue, elle n'avait rien à se mettre, et tout à l'heure, lorsqu'il sonnerait, elle ne pourrait pas lui ouvrir et il partirait. Elle tira sur la ficelle, son malheur devant elle, tira sur son malheur. Perdue, perdue, perdue, psalmodia-t-elle pour enchanter ou endormir son malheur, pour s'en bercer. Elle ramassa la robe verte, en prit un bout entre ses dents, tira sur le tissu qui se déchira en gémissant.
—Ça nous avance beaucoup, crétine, idiote, sale fille, grinça-t-elle, se haïssant.
Elle laissa tomber la robe, lui donna un coup de pied, reprit la ficelle et son morne jeu de stupeur, la tortura de nouveau, balbutiant des mots absurdes qui recouvraient son malheur. Elle tendit le poing vers le ciel responsable puis s'abattit sur le lit.
Perdue, elle était perdue, elle n'avait rien à se mettre.
—Sale fille, sale Dieu.
Soudain, elle se souleva, sauta hors du lit, prit une clef et s'élança. Comme au temps de son enfance, elle chevaucha la rampe de l'escalier, se laissa glisser, le contact du bois contre sa peau lui rappelant qu'elle était nue. Tant pis, il n'y avait jamais personne dehors à cette heure. Elle traversa en courant le jardin jonché des cartons de Volkmaar, entra dans son rêvassoir, ouvrit l'armoire, s'empara de la robe et des sandales d'Éliane, s'enfuit, ambrée de lune.
Devant la psyché, les yeux fermés, elle passa la robe de soie, odeur d'Éliane. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle frémit. Cette robe lui allait mieux que la voilière ! Une splendeur, une statue grecque ! Les sandales dorées maintenant ! Haletante, elle les laça, sou-708
rit à ses jambes nues qui allaient si bien avec cette robe noblement drapée. Ô Samothrace, ô victoire, ô tous oiseaux du ciel, voletantes innocences !
Immobile devant la psyché, elle adora son âme nouvelle, cette robe de soie si mate et si blanche, puis fit des gestes pour admirer la chute des plis, ô son aimé, ô elle à lui seul vouée ! Enthousiaste de lui plaire, elle se sourit dans la robe qui avait recouvert le beau corps de celle qui se décomposait dans de la terre. Ridicule de jeunesse devant la psyché, elle chanta une fois de plus l'air de la Cantate de la Pentecôte, chanta la venue d'un divin roi.
Le contrôleur annonça Nyon et Adrien baissa la vitre, se pencha. Apparurent des maisons ouvrières, et une jeune fille à la fenêtre le salua de la main, et la locomotive lança un long appel hystérique, et sa vapeur eut des reflets d'incendie, et de nouveaux rails brillèrent puis se multiplièrent, et d'immobiles wagons de marchandises apparurent, solitaires morfondus, et ce fut la gare, et le train défaillit, rendit de la vapeur, puis stoppa avec un soupir et des chocs d'avant en arrière tandis que le rail protestait avec des plaintes de chien martyr. Nyon, psalmodia dehors une voix d'infinie mélancolie.
Il se leva, baissa la vitre, sourit de confort. Vingt heures trente. Juste l'heure de l'horaire, bravo. Parfaits, ces trains suisses. Ça faisait du bien, ces trains qui arrivaient à l'heure.
Voilà, c'était Nyon, le dernier arrêt avant Genève. Dans vingt minutes, Genève. Aussitôt le train reparti, aller se faire présentable. Se brosser, ôter toutes pellicules, se recoiffer, se brosser les ongles à fond.
La locomotive lança sa plainte de folle et les roues gémirent puis se décidèrent après des saccades, des reculs et des bruits de fers entrechoqués, et le train repartit. Vingt heures trente et une, juste l'heure de
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l'horaire. Arrivée à Genève Cornavin à vingt heures cinquante!
Dix minutes de taxi% jusqu'à Cologny! Il se frotta férocement les mains. À vingt et une heures, dans vingt-neuf minutes, sa femme et le bonheur ! Nom d'un chien, le thé qu'il lui apporterait au lit demain matin !
— Bonjour chouquette, murmura-t-il en se dirigeant vers les toilettes afin de s'y faire beau pour elle. Bien dormi, la chouquette, bien reposée? Voilà le bon thé pour la chouquette !