CHAPITRE XXV

— Bouh !

— Oh, mon crapaud chéri, tu m’as fait une de ces peurs !

Hatto Goffon s’extirpa de la penderie et vint nicher sa grosse tête entre les seins de Miranda. La jeune femme parvint à réprimer sa grimace de dégoût sous un sourire coquin.

— Tu m’as tellement manqué, si tu savais…

— Oui, je sais. Mais Goffon était très occupé ces temps-ci, oui. Très occupé.

— Viens !

Le gnome se débarrassa promptement de ses vêtements, dévoilant un torse à la peau jaunâtre recouvert d’une épaisse toison rousse. Miranda préféra fermer les yeux. C’était décidément trop abject. Elle s’entendit sur le lit, jambes écartées, préférant penser à ce qu’elle ferait avec l’or que ce nabot obscène ne manquerait pas de glisser sous l’oreiller au moment opportun.

— Non, non. Regarde-moi ! Regarde ton crapaud chéri !

Elle fut bien obligée d’admirer l’érection ridicule qu’il exhibait avec fierté.

— Comme tu es fort, murmura-t-elle. Et viril !

— Oui. Oui, Hatto Goffon est comme ça ! Très fort, oui, et très viril !

Il vint s’étendre entre ses cuisses, lui soufflant son haleine irrespirable dans le visage. Miranda se mordit les lèvres en le sentant tâtonner aux abords de son intimité. Il se méprit sur le sens de sa mimique.

— Je t’ai beaucoup manqué, n’est-ce pas ? Beaucoup ?

— Oui. Dépêche-toi, je n’en peux plus.

— J’ai de l’or, tu sais ? Hatto Goffon a toujours de l’or pour son sucre au miel. Mais après. Après.

Il commença à ramper en elle, telle une anguille. Miranda dut contracter tous ses muscles pour chasser la répulsion qui s’emparait d’elle. Par bonheur, un événement inattendu interrompit son supplice. La porte s’ouvrit à toute volée et un grand type maigre bizarrement habillé se rua vers eux. Il saisit le nabot par le cou et le souleva de terre avec une force herculéenne.

— Maître ! Maître ! Je vous en prie ! Ne me faites pas de mal !

Graymes le considéra avec un dégoût méprisant.

— J’aimerais beaucoup t’éclater la tête contre ce mur, mais j’aurais bien trop peur de devoir changer de chemise…. Écoute. Je suis au courant pour Emeth. Je sais que tu l’as aidé à se libérer, que tu as brisé les sceaux des rabbis… Tu voulais le Verbe pour toi seul !

— Oui. J’avoue ! Le pauvre Goffon avoue ! Mais il a été obligé ! Obligé par cette infâme canaille, ce démon sans nom !

— Obligé ? Vraiment ?

— Parfaitement. En échange, il m’avait promis le secret. Il me l’avait promis ! Mais il n’a pas tenu sa promesse, et Goffon lui en veut. Il lui en veut même terriblement ! Maintenant, il a le Verbe de Vie ! Demain, il sera le Maître du Monde. Les Inertes balaieront les humains de…

Malgré la peur qui l’habitait, il fut incapable de réprimer un ricanement cruel.

— Je dois le retrouver. Toi, tu sais où il se cache !

Graymes resserra encore sa terrible étreinte.

— Plus ici, Maître, je vous assure ! Il est parti, il va partir !

— Il va partir, dis-tu ? Quelle est la vérité ? Est-il encore en ville ?

— Plus le temps ! À l’aube, il aura pris le bateau, voilà ce que sait Goffon ! Le pauvre Goffon aide toujours le Maître et, en échange, il ne reçoit que des coups. Aaaah ! Assez, Maître ! Goffon dire tout ! Il va s’embarquer à bord d’un petit caboteur, l’Esperanza. Et il va partir loin, oh, le plus loin possible, j’espère…

— L’Esperanza ? Où est-il amarré ?

— Combien le Maître donnera-t-il au pauvre Goffon pour le savoir, hé ?

— Écoute, face de rat, c’est ta peau que tu joues en ce moment, comprends-tu ?

— Près du pont de Brooklyn, Goffo jure !

Graymes le dévisagea d’un œil incandescent.

— Si tu m’as menti… Si c’est encore une manœuvre, la planète ne sera pas assez grande pour trouver à te cacher, tu saisis ?

— Goffon pas oser mentir au Maître ! Le Maître sait bien…

Graymes le laissa retomber lourdement sur le plancher. Il fit mine de s’apercevoir alors de la présence de Miranda et toucha son chapeau à larges bords en guise de salut. Puis, à grands pas, il quitta la chambre borgne.