CHAPITRE XXI

D’un bond, Graymes s’élança dans le passage secret, écartant brutalement Fischer de sa route. L’épée tirée, il défonça la porte du cabinet d’un coup de pied. Dans la semi-pénombre, il distingua Lehmann affaissé au centre de la pièce, le visage en sang, qui cherchait tant bien que mal à se protéger des attaques de deux gargouilles volantes au faciès démoniaque. Cette scène insensée aurait bouleversé n’importe quel homme ordinaire. Mais Graymes connaissait trop les aberrations que pouvait susciter l’Enfer, s’il le désirait.

Il s’interposa vivement entre le dignitaire religieux et ces créatures de pierre dont les lourds battements d’ailes emplissaient le silence de mort. Des serres crochues écorchèrent sa joue. D’un grand moulinet, il lança Shör-Gavan, sa lame millénaire, contre les aberrations tournoyant au-dessus d’eux. Il trancha férocement la pierre comme s’il s’agissait de chair humaine, visant la jointure des ailes. Ignorant les gerbes d’étincelles, il fendit à coups redoublés les mâchoires hideuses qui s’ouvraient sur lui. Le sang coulait de sa joue. Mais cette blessure ne faisait qu’attiser son ardeur de guerrier rompu aux combats extravagants.

Il parvint finalement à briser net le vol des gargouilles.

Privées d’ailes, elles s’écrasèrent au sol dans une explosion de gravats. Graymes abattit son épée avec l’acharnement d’un bûcheron, jusqu’à ce que les volatiles de grès ne soient plus que des miettes inoffensives.

Lorsqu’il fut certain qu’il n’y avait plus le moindre danger de ce côté, il se pencha sur Lehmann. Quoique grièvement blessé à la tête, le rabbi semblait tout à fait lucide.

— Comment cela est-il possible ? demanda-t-il dans un murmure. Ici. Chez moi…

— Je n’en sais rien, avoua Graymes. Mais j’ai bien peur que nous n’ayons à livrer une rude partie. Pouvez-vous marcher ?

Aidé par Fischer, il reconduisit le grand rabbin dans le bureau. Il se laissa tomber sur un fauteuil. Prévenue, la gouvernante partit chercher le nécessaire de soins en marmonnant des conjurations en yiddish.

— On a piégé votre cabinet, Lehmann. Avec le même maléfice que Fischer et moi avons rencontré cette nuit même dans la boutique du fabricant d’automates. Quelqu’un m’avait prédit qu’ici, à New York, des choses inertes se mettraient en mouvement. Il ne s’était pas trompé. Et j’ai le sentiment que ce n’est là qu’un début. Je crois qu’il est temps de tout me dire. Nous n’avons plus un instant à perdre…