CHAPITRE XVIII
Isaac Fischer pressa une dernière fois le bouton de sonnette en s’appuyant de tout son corps. Il commençait à désespérer lorsqu’un pas traînant se fit entendre derrière la porte.
— Qui est là ? demanda une voix ténue.
— Moi. Moi, Fischer, madame Germain. Avec un ami. Vite, c’est terriblement important !
Le battant s’entrouvrit d’abord avec circonspection, laissant passer le nez chafouin d’une vieille dame aux yeux terriblement mobiles et inquisiteurs. Elle fit une grimace en considérant le grand goy vêtu de noir qui accompagnait le rabbi.
— Vous voyez, madame Germain, ce n’est que moi. Et voici le… le Dr Ebenezer Graymes. Je vous en prie, vous devez réveiller rabbi Lehmann, c’est très urgent…
— Mon pauvre garçon, à cette heure ! Ce n’est pas raisonnable d’être venu ici. La maison est peut-être surveillée… Ces policiers vous recherchent toujours, vous savez. Ils ont posé des questions encore aujourd’hui.
— Je vous en prie…
Après une brève hésitation, la gouvernante s’écarta pour laisser entrer les visiteurs tardifs. Dès qu’elle eut refermé le battant derrière eux, Fischer s’adossa au mur et reprit son souffle. Il avait les traits tirés, les vêtements trempés et en désordre. Graymes le secoua rudement par l’épaule.
— Pas le moment de tourner de l’œil, rabbi.
— Vous n’allez pas bien, rabbi, pas bien du tout ! constata également la bonne femme. Je vais réveiller le maître. Et puis je vous donnerai du thé et des gâteaux…
À peine avait-elle achevé sa phrase qu’une porte s’ouvrit et le vieil Assi Lehmann apparut sur le seuil, nouant précipitamment la ceinture de sa robe de chambre. C’était un homme plutôt corpulent, qui arborait une barbe courte taillée avec soin et des besicles rondes. Sa physionomie bienveillante adoucissait quelque peu les contours accusés de son visage.
— Rabbi Fischer, vous avez commis une imprudence en venant ici. Et qui est cet homme qui vous accompagne ?
— Mon nom est Graymes, Ben Graymes. Navré de vous déranger si tard. Mais il se trouve que je détiens quelque chose que vous désirez. Et vous, des informations qui m’aideraient à y voir clair.
Lehmann fronça les sourcils.
— Êtes-vous ce Docteur Graymes qui enseigne la démonologie à Columbia ?
— Enseigner est un bien grand mot.
— J’ai entendu parler de vous sous d’autres vocables… « Docteur »…
— C’est possible. Les Initiés portent de multiples noms.
Lehmann congédia d’un geste sa gouvernante et leur signifia de le suivre. Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls dans l’atmosphère studieuse et recueillie du bureau, Lehmann ne fit plus d’effort pour dissimuler sa peine et son angoisse.
— Ainsi c’est donc arrivé. Nous avons eu tort. Tort de ne pas en finir. Mais l’aurions-nous pu ? En avions-nous la force ? C’est déjà un miracle que nous lui ayons échappé, alors. La mort de ces pauvres gosses m’a bouleversé… C’est une grande malchance, un méchant hasard qu’ils se soient trouvés là justement… Mais à quoi bon gémir ? Eisenbaum est mort. La police croit Fischer coupable… Mais si vous détenez vraiment ce que vous dites, Docteur Graymes, le pire ne s’est pas encore produit.
— Le Verbe de Vie est dans un endroit sûr…
— Je l’espère, car un tel trésor entre de mauvaises mains pourrait causer bien des malheurs. Dites votre prix.
Graymes partit d’un éclat de rire strident. Dans ses yeux passa une lueur rougeâtre.
— Tous les trésors d’Israël ne suffiraient pas à payer celui-là. Son pouvoir est sans pareil pour des gens comme moi, et vous le savez. Je pourrais refermer ma main sur le monde comme ceci.
Il pêcha une noix dans un saladier et la brisa entre ses doigts. Les religieux pâlirent. Il les examina tour à tour.
— En effet, vous avez raison d’avoir peur. Mais vous m’avez mal jugé. Le monde ne m’intéresse pas. Pas aujourd’hui en tout cas. Non. Je veux savoir ce qui rôde dans Loisada depuis deux nuits, qui lève des armées d’automates et rêve de s’emparer du Verbe. Cela, oui, je le veux.
— C’est un démon, répliqua vivement Lehmann. Oui, un odieux démon que nous croyions à jamais emmuré sous nos pieds. Quelqu’un l’a libéré l’autre nuit, en profitant de certaines conditions climatiques… La foudre ! Les sceaux que nous avions déposés ont été brisés. Je soupçonne fort ce nabot de Hatto Goffon, le petit homme à face de crapaud. Mais ne bougez pas d’ici. Je vais chercher mes grimoires.
Lehmann sortit une clé de sa poche et s’approcha d’une porte si parfaitement enchâssée dans la cloison qu’elle ne fut visible que lorsqu’il l’eût tirée à lui. Il s’enfonça sans un mot dans le passage, abandonnant Graymes et Fischer à leurs sombres pensées. Il suivit le petit corridor sur trois ou quatre mètres, avant de buter contre une seconde porte. Celle-ci était plus basse et curieusement ouvragée. Des symboles judaïques occultes étaient gravés dans le cœur du bois. Il extirpa une seconde clé et se glissa dans une petite pièce mansardée sans fenêtre.
Là s’entassaient des piles de manuscrits jaunis, calligraphiés avec une science oubliée des hommes, nombre de rouleaux sacrés et intouchables, mais aussi toutes sortes d’objets, de reliques. Certains provenaient visiblement de fouilles archéologiques, et leur présence dans cette oubliette laissait supposer une valeur inestimable. Il y avait ces tablettes boursouflées de sédiments poreux, ces fossiles aux formes bizarres, et aussi ces gargouilles fantasmagoriques fixées au mur, qui ouvraient en direction du visiteur des gueules effrayantes.
Assi Lehmann se mit à fureter parmi les étagères.
Il était en train de consulter certaines étiquettes lorsqu’il eut le sentiment que quelque chose avait bougé dans son dos. Il se redressa avec inquiétude, jetant des regards scrutateurs aux ombres qui dansaient dans la lumière trop crue de l’unique ampoule. Il éprouva à nouveau le sentiment d’une présence, bien qu’il sût la chose fort peu probable, car il était seul à entrer ici. Sa gouvernante elle-même n’avait pas les clés.
Il demanda un peu bêtement :
— C’est vous, Fischer ?
Il savait pertinemment que Fischer n’aurait jamais eu le front de le suivre ici, sans son consentement. Il en était déjà sûr avant d’avoir posé sa question. À moins que ce ne soit ce grand diable à la figure blême… Mais non, personne. Il se mit à trembler sans bien savoir pourquoi. Les gargouilles semblaient ricaner entre elles tout en considérant la frayeur qui s’emparait de lui. Il eut un mouvement instinctif pour gagner la sortie mais la porte se referma subitement avec un grand fracas. Il eut beau s’arc-bouter sur la poignée, il fut incapable de la débloquer, comme si on l’avait verrouillée de l’extérieur. Il donna des coups contre le battant en appelant. Il était impossible que les autres ne puissent l’entendre. Après tout, ils ne se trouvaient seulement qu’à quelques mètres et…
Il se produisit tout à coup un bruit étrange et inattendu dans le fond de la pièce… Comme l’essor de grands oiseaux pesants aux ailes lourdes. Lourdes comme de la pierre. Il se retourna avec un glapissement et battit les bras devant l’horreur qui fondait sur lui.
Les gargouilles s’étaient détachées du mur et tournoyaient maintenant au-dessus de sa tête avec des croassements stridents.