9

— Tu as entendu parler d’Al Capone ?

— Le gangster américain ? J’ai vu un film sur lui, à la télé. Mais je ne m’en souviens pas très bien.

— Avant de devenir le big boss des gangs de Chicago, Al Capone était un petit voleur. Il fauchait les essuie-glaces des voitures dans la rue, comme toi. Un jour, alors qu’il venait d’en piquer sur une grosse limousine, un type l’attrape par le collet et lui dit : « Mon garçon, quand on exerce le métier de voleur, il faut voler la voiture, pas les essuie-glaces. Ça rapporte beaucoup plus. » Le propriétaire de la limousine était un chef de gang et il a embauché Al Capone. Ensuite, Al Capone a fait ses preuves et est devenu son bras droit.

— Vous êtes un gangster, m’sieur ?

— Pas du tout. Et tu n’auras pas l’occasion de me faire le coup qu’Al Capone a fait à son boss.

— Pourquoi, qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il l’a flingué pour prendre sa place. Mais ça s’est passé plusieurs années après l’histoire des essuie-glaces. Et moi, je ne vais pas rester très longtemps à Douala.

— Pourquoi vous me racontez cette histoire ?

— Pour te faire comprendre que, si tu obéis à mes ordres, tu y trouveras ton compte, mais qu’il ne faut pas espérer m’arnaquer. Moi, j’ai un avantage sur le patron d’Al Capone : je connais déjà la fin de l’histoire. Si quelqu’un voulait me prendre ma place ou me doubler, je le descendrais d’abord. Il faut toujours tirer le premier. À propos, comment t’appelles-tu ?

— Théodore, chef.

Acquaviva donna une tape sur la cuisse du gamin.

— Bon, alors Théodore, c’est encore loin, New Bell ?

— On y arrive, mais vous ne pourrez pas vous garer devant la prison. Il y a trop de mange-mille[10].

— Très bien, nous allons nous arrêter ici et je terminerai le chemin à pied. Théodore, je compte sur toi pour surveiller ma voiture. C’est ta première mission. Tu peux rester à l’intérieur et écouter la radio. Tu vois que je te fais confiance.

— Pas de problème, chef. Vous me laissez les clefs ?

Acquaviva ne répondit pas. Il rangea son 4 x 4 rue de l’Indépendance, devant un magasin de fripes dont le patron fonça sur lui.

— Il ne faut pas vous garer là, c’est réservé aux clients !

Acquaviva prit Théodore par l’épaule et lui mit les clefs du véhicule dans la main.

— Négocie cette affaire avec lui. On va voir comment tu te débrouilles.

Il s’éloigna à grandes enjambées, laissant le gamin en tête à tête avec l’irascible commerçant.

Cinq minutes plus tard, il entrait dans le marché de New Bell qui connaissait son animation habituelle. Des gendarmes armés de kalachnikovs patrouillaient entre les étals. L’un d’eux souleva ses lunettes teintées pour observer ce Blanc élégant. Il le suivit du regard mais renonça à l’interpeller. Acquaviva ne fut donc importuné que par les marchands qu’il ignora.

Il traversa l’esplanade dégagée devant la prison et se présenta au factionnaire de garde à qui il montra le laissez-passer que le capitaine Kimbé lui avait fait parvenir.

— Je viens voir le régisseur, je suis en mission officielle.

Le militaire fit mine d’examiner le document, puis appela son chef. Celui-ci jeta un coup d’œil sur le papier et invita Acquaviva à le suivre à l’intérieur de la prison. Il le conduisit dans un petit bureau, l’invita à s’asseoir sur une chaise en plastique branlante, et prit place en face de lui. Il étala le laissez-passer sur la table, le caressa du bout des doigts.

— Cet établissement est en état de siège à la suite d’une grave mutinerie, cher monsieur Acquaviva. Il est sous le contrôle de la gendarmerie jusqu’à nouvel ordre. Or, la gendarmerie jouit de certaines prérogatives. Elle n’est pas tenue d’accéder à votre requête. L’ordre de mission que vous me présentez ne concerne que les civils, pas les militaires.

Acquaviva savait qu’il était tout à fait inutile d’argumenter. L’affaire se terminerait par un gombo. Toutefois, proposer immédiatement de l’argent aurait pu faire perdre la face à l’officier et le rendre agressif.

— C’est pourquoi je compte sur votre collaboration, capitaine. Nous sommes tous les deux des militaires, nous nous comprenons au quart de tour.

— Certainement, mais vous me demandez une faveur tout à fait exceptionnelle. De toute manière, vous ne pourrez pas vous déplacer seul dans cet établissement. C’est beaucoup trop dangereux. Vous serez accompagné par un de mes hommes. Or, nous manquons d’effectifs. Le seul élément disponible devait partir en permission. C’est un père de famille. Quatre enfants en bas âge. Une petite compensation me paraît indispensable.

— C’est bien naturel et c’est tout à votre honneur d’y avoir songé, capitaine.

Acquaviva prit un billet de cinq mille francs CFA dans son portefeuille, le plia en deux, le déposa sur le bureau, récupéra son document puis détacha son étui à revolver.

— Je préfère vous le laisser.

Le capitaine leva un sourcil et rangea l’arme dans un tiroir.

— On ne vous a pas fouillé ? Je vais être obligé de prendre des sanctions.

— C’est votre affaire, capitaine.

— Bien, le sergent Azoumé va vous accompagner chez le régisseur.

L’officier fit venir un grand gaillard d’allure plutôt débonnaire.

— Tu vas protéger ce monsieur qui est en mission, annonça le capitaine.

Le sergent ne parvint pas à dissimuler sa curiosité.

— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? demanda-t-il dès qu’ils eurent quitté la pièce.

— Mission officielle pour votre gouvernement. Je suis un expert des établissements pénitentiaires.

— Cette prison est complètement pourrie. Il n’y a pas besoin d’expert pour s’en rendre compte, ricana le sous-officier. Quant au régisseur, il n’est plus là pour longtemps. Ou alors il va loger dans une cellule. Mais je crois qu’ils le mettront ailleurs, sinon les détenus le tueraient.

 

Le sergent manifesta son dédain pour le régisseur en entrant sans frapper dans son bureau. Affalé dans son fauteuil, une boîte de bière à la main, le directeur de la prison semblait ivre et épuisé. Ses yeux étaient cernés et injectés de sang. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. La climatisation ne fonctionnait pas, ou mal. Une atmosphère moite régnait dans la pièce.

— Laissez-nous, sergent, commanda Acquaviva.

— Le capitaine m’a demandé de vous protéger.

— Alors attendez-moi devant la porte, s’il vous plaît. Comme je l’ai expliqué à votre chef, cette mission est confidentielle.

Le sergent hésita, puis tourna les talons.

Le régisseur sortit de sa torpeur et retrouva un peu d’autorité pour faire face à ce Blanc inconnu. Il posa sa cannette de bière et se redressa.

— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Mission officielle, monsieur le régisseur. J’ai quelques questions à vous poser.

— Vous faites partie de la commission d’enquête ?

— C’est une mission parallèle. Je remettrai directement mon rapport aux plus hautes autorités.

Le régisseur parut impressionné.

— On veut m’utiliser comme bouc émissaire. Je n’ai aucune responsabilité dans cette émeute. Ce sont les conditions de détention qui en sont la cause. Cet établissement est une vraie poubelle. C’est une des plus vieilles prisons du pays. Elle a été construite par les Français au début des années trente. Moi, j’ai toujours fait mon possible pour améliorer la vie des détenus. Mais, sans crédits, c’est impossible. Songez que nous avons trois mille cinq cents détenus pour sept cents places. Autant qu’à Fleury-Mérogis ou presque. Et Fleury-Mérogis, c’est la plus grande prison d’Europe. Nous manquons de tout, de places, de douches, de cuisines… En 2002, avant mon arrivée, il y a bien eu quelques améliorations, grâce à des financements de la France…

— Je suis au courant, coupa Acquaviva qui ne voulait pas s’engager sur un terrain où il risquait de trahir son ignorance. J’ai des questions précises à vous poser. Les généralités ne m’intéressent pas et je n’ai pas le pouvoir de vous obtenir des crédits.

— Mais vous pouvez peut-être leur expliquer qu’il est difficile de travailler dans des conditions pareilles.

— Bien entendu, du moins si vous collaborez avec moi en répondant de façon précise à mes questions.

— Je ne demande pas mieux. Que voulez-vous savoir ?

— Qui a déclenché cette émeute ?

Le régisseur haussa les épaules.

— C’est très difficile à déterminer. Il y a eu des incidents entre le président de la cellule 8 et des détenus. Un président est un détenu de confiance chargé de faire respecter l’ordre.

— Je le sais. Dans le temps, en France, nous avions des prévôts qui jouaient ce rôle. C’est une bonne façon de gérer une prison. Je regrette que nous l’ayons abandonnée.

— Certains présidents abusent de leur autorité. C’est inévitable. Des incidents ont dégénéré et tourné à l’émeute. Le président en question et ses deux adjoints ont été battus à mort par les détenus. Si vous avez l’expérience des prisons, vous devez savoir qu’une révolte tourne facilement à la folie collective. Les détenus se mettent à tout casser, ils font brûler tout ce qu’ils trouvent. Ils expriment leur colère et leur désespoir de cette façon. Cette fois, ils ont essayé de pénétrer dans le quartier des femmes. J’ai essayé de les calmer, de faire intervenir les parents en visite pour qu’ils leur parlent, mais il n’y avait rien à faire. C’était l’hystérie…

— Combien avez-vous d’évasions ?

Le régisseur s’épongea le front.

— On en a recensé cinq, mais le chiffre n’est pas définitif… Nous recevons une centaine de nouveaux détenus tous les jours, alors ce n’est pas facile de tenir les comptes. Il va falloir tous les recompter. Il y en a peut-être qui se sont cachés pour échapper aux gendarmes. Les gendarmes ne leur ont pas fait de cadeaux ! Ils les ont matés très énergiquement.

— Ces types-là ne comprennent que la trique.

— Peut-être… Enfin, moi, monsieur, je ne voyais pas exactement les choses comme ça quand on m’a confié ce poste. Vous savez, j’ai fait une maîtrise de psychologie appliquée. Mais ça n’est pas facile de faire de la psychologie dans ce merdier !

— Dans une prison, la meilleure psychologie, c’est la trique.

— Peut-être…

— Vous avez la liste des évadés ?

Le régisseur fouilla dans les paperasses éparpillées sur son bureau et réussit à en extraire une feuille de papier qu’il tendit à Acquaviva.

— C’est une liste provisoire.

— Il me faudrait une photocopie des dossiers de ces cinq types.

— La photocopieuse est en panne.

— Bien, je vais recopier cette liste et jeter un œil sur les dossiers. Vous connaissez ces détenus ?

— Pas personnellement. Je viens de vous dire que nous avons trois mille cinq cents détenus ! Enfin trois mille quatre cent soixante-dix-sept, si les derniers comptes sont exacts, ce que je ne peux pas vous garantir. Et maintenant, sauf erreur, nous n’en avons plus que trois mille quatre cent soixante-dix. Cinq se sont évadés et six sont morts.

— Jean-Christophe Assamoa, vous savez quelque chose sur lui ?

— C’est un journaliste. J’ai reçu des consignes pour qu’on le traite convenablement. La presse internationale a parlé de lui. C’est une vedette. Il aurait dû sortir bientôt. Je ne comprends pas du tout pourquoi il s’est évadé.

— Je peux voir son dossier ?

— Il n’est pas encore arrivé chez nous. Tcholliré ne l’a pas envoyé. Ou bien il s’est perdu. En tout cas, nous ne l’avons pas reçu.

— Comment savez-vous qu’il allait sortir, si vous n’avez pas vu son dossier ?

— On m’a téléphoné pour me dire qu’on préférait qu’il sorte en bon état. Tcholliré, c’est un centre de rééducation civique. Un établissement sévère. On l’a envoyé ici pour qu’il se retape un peu avant de sortir. C’est une façon de parler, parce que, chez nous, ça n’est pas le grand confort, mais c’est moins dur que Tcholliré. Assamoa est un journaliste qui a critiqué certaines personnes haut placées. Chez nous, il vaut mieux ne pas critiquer ces personnes-là. Mais on ne voulait pas non plus qu’il meure en prison.

— Vous ne l’avez pas rencontré ?

— J’avais l’intention de le faire. Ça m’ennuie de voir des hommes comme lui en compagnie de vauriens. Mais ça n’est pas moi qui condamne les gens. Je suis seulement chargé de les garder.

— Apparemment, vous les gardez mal…

Le régisseur se tassa dans son siège.

— C’est ce que vous allez écrire dans votre rapport ?

— Non, en fait, j’enquête surtout sur les évasions. Cette prison a une réputation de passoire, mais ce n’est sans doute pas de votre faute.

— Merci de le reconnaître. J’aimerais que tout le monde en soit convaincu.

— Je voudrais savoir si ces cinq types ont profité de la situation ou s’ils avaient planifié leur évasion.

— J’ai les dossiers de trois de ces détenus. Il en manque deux. Celui d’Assamoa et celui d’un certain N’Gabo. Ces trois évadés appartiennent à une même bande de braqueurs. Selon un gardien, ils étaient armés. N’Gabo est un petit voleur d’origine congolaise. Il y a beaucoup de délinquants parmi les Congolais qui se disent réfugiés. Il a peut-être profité de la situation.

— Pourquoi ces types se seraient-ils encombrés d’un homme comme Assamoa qui n’appartient pas à leur milieu ?

Le régisseur haussa les épaules.

— Je n’en sais rien. Ils ne sont pas forcément partis ensemble. Trois autres gars ont tenté de s’évader et ont été abattus par les gardiens au moment où ils essayaient de franchir le mur d’enceinte.

— Et les cinq autres, comment sont-ils sortis ?

Nouveau haussement d’épaules.

— On n’en sait rien. Dans la pagaille, ils se sont peut-être mêlés à la foule des visiteurs. Les visiteurs sont tous les jours très nombreux. Sans leurs parents, les détenus n’auraient pas de quoi manger à leur faim. Il va d’ailleurs falloir qu’on rétablisse les visites rapidement, sinon nous allons avoir une nouvelle émeute. Mais ça ne sera plus de mon ressort. On ne m’a pas encore officiellement viré, mais je n’ai plus d’autorité dans la prison. Ce sont les gendarmes qui la dirigent pour le moment.

— Pouvez-vous faire venir un gardien qui connaît les évadés ?

— Un gardien, je ne sais pas… Celui qui pourrait le mieux vous en parler, c’est le président de leur cellule.

— Ils étaient tous dans la même cellule ?

— Je n’en sais rien, c’est un point qu’il faut vérifier. Nous n’avons pas eu le temps.

— Alors nous allons vérifier ensemble.

Le régisseur soupira, visiblement irrité de voir cet étranger prendre l’affaire en main. Soucieux néanmoins de faire bonne figure devant un personnage important qui pouvait peut-être lui sauver la mise, il décrocha son téléphone et fit venir un de ses subordonnés. Celui-ci se figea au garde-à-vous devant son patron. Il semblait terrorisé. Le regard d’Acquaviva se posa sur les deux barrettes dorées de la veste d’uniforme.

— Gardien-chef, n’est-ce pas ?

— Affirmatif.

— Vous avez été dans l’armée, je me trompe ?

— Affirmatif.

Acquaviva lui tendit la main.

— Moi aussi, nous sommes faits pour nous entendre. Vous êtes un homme de terrain. J’ai besoin d’informations précises sur les évadés.

— Ce monsieur est un expert chargé d’une mission d’enquête par les autorités, crut bon d’expliquer le régisseur.

— Pas de problème. Je ne demande qu’à vous aider. Mais ça n’est pas de notre faute s’ils ont filé. Nous n’avons pas assez d’hommes pour les garder. J’ai déjà transmis trois rapports, n’est-ce pas, monsieur le régisseur ?

— Assamoa Jean-Christophe, vous voyez qui c’est ?

— Affirmatif. Le journaliste. J’avais consigne d’éviter qu’on lui fasse du mal. J’ai demandé au président de sa cellule de le bichonner. C’est un président sérieux, on peut compter sur lui.

— Mais Assamoa s’est tout de même évadé.

— Affirmatif.

— Vous pouvez aller me chercher ce président ?

Du regard, le gardien-chef quêta l’assentiment du régisseur. Celui-ci le lui donna d’un petit geste de la main. Quelques minutes s’écoulèrent. Acquaviva les mit à profit pour parcourir les dossiers des trois braqueurs évadés. Le gardien-chef revint en compagnie du Béti. Le colosse toisa le visiteur blanc avec une arrogance qui n’échappa pas à Acquaviva.

— C’est le président de la cellule 14, annonça le gardien-chef.

— Tu avais un nommé Assamoa dans ta cellule, un journaliste, attaqua Acquaviva.

— Oui patron. Le chef m’a demandé de le protéger. Je l’ai protégé. Il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Il s’est évadé.

— Je ne suis pas gardien. Seulement président. Quand il y a eu de la bagarre, je suis sorti de la cellule pour voir ce qui se passait, et il est parti pendant ce temps-là. Ce n’est pas de ma faute. Je ne suis pas chargé de garder la prison.

Le gardien-chef leva un doigt.

— Pas d’insolence ! Réponds seulement aux questions qu’on te pose.

— Assamoa ne t’avait pas parlé de ses projets d’évasion ? reprit Acquaviva.

— Je lui parlais seulement quand il fallait lui parler. Parler, ça n’est pas bon pour l’autorité. Un président doit garder ses distances.

La réflexion amusa Acquaviva.

— Je vois que tu es un homme intelligent. Tu as peut-être remarqué quelque chose ?

— Ce type ne m’intéresse pas. C’est un journaliste, je ne lis pas les journaux. Je ne sais pas lire. Le chef m’a commandé de le protéger, je l’ai protégé. Il a eu une bonne place et il n’a pas eu d’ennuis. Personne n’a fait awash à son grayou[11].

— Ce n’est pas nécessaire de savoir lire pour faire un bon président, dit le gardien-chef.

— Je n’en doute pas, fit Acquaviva. Ce journaliste, il avait des amis dans la prison ?

Le Béti marqua un temps d’hésitation. Ses petits yeux se plissèrent.

— Il venait d’arriver.

— Je ne te demande pas s’il venait d’arriver. Je le sais. Je te demande s’il avait des amis.

— Quand on arrive, on n’a pas d’amis. Ce type est de Yaoundé.

— Il ne parlait à personne dans la cellule ?

— Non, il ne parlait pas.

— Je voudrais voir cet homme en tête à tête, dit Acquaviva.

Le régisseur et son gardien-chef échangèrent des regards dont Acquaviva ne comprit pas clairement la signification. Peut-être redoutaient-ils que le colosse se jette sur lui et l’étrangle. Néanmoins, d’un commun accord, ils quittèrent le bureau.

Comme Acquaviva s’en doutait, le Béti changea d’expression après leur départ. Un sourire illumina son visage rusé.

— Qu’est-ce que tu cherches, patron ? Pourquoi tu t’intéresses à ce type ?

— Je suis chargé d’une mission. Je ne t’en dirai pas plus. Tu peux tout me raconter. Personne ne le saura. Je vais quitter Douala dans quelques jours, quand j’aurai terminé cette mission.

Le colosse scruta le Blanc.

— Tu peux parler au juge et au général pour qu’ils me fassent sortir ?

— Je n’ai pas ce pouvoir.

— Alors tu n’as pas une mission importante. Pourquoi je te parlerais, si tu ne peux pas me faire sortir ? Pour parler, il faut une motivation.

— D’accord, tu auras dix mille francs CFA si tu me donnes une information intéressante.

— Montre-moi l’argent.

Acquaviva sortit un billet de dix mille. Le Béti tendit la main.

— L’information d’abord.

— Assamoa a parlé à un vieux de la cellule 24. C’est le vieux qui m’a demandé d’aller le chercher.

— Tu obéis aux vieux ? C’est un chef de ton village ?

— Non, c’est un Bamiléké, comme Assamoa. Il m’a donné une motivation.

— Et tu ne sais pas ce que voulait ce vieux ?

Le colosse secoua la tête.

— Tu ne sais rien d’autre ?

— Assamoa a rapporté un sac que le vieux lui a donné.

— Un sac ? Tu as regardé ce qu’il y avait dedans ?

— Un de mes ministres voulait voler le sac, mais j’avais promis de protéger le journaliste. Je lui ai rendu son sac.

— Et tu as regardé ce qu’il y avait dedans ?

— Des vêtements et des chaussures.

— Donc, Assamoa préparait son évasion.

— J’ai pensé qu’il voulait être propre quand il sortirait. On devait le libérer bientôt.

— C’est une explication. Comment étaient ces vêtements ?

— Noirs. Il y avait aussi une chemise blanche bien pliée.

— On progresse. Et ce vieux Bamiléké, tu connais son nom ?

— Bélibi.

Acquaviva nota le nom.

— Il faut que j’interroge Bélibi.

— Ce n’est pas possible, patron.

— Et pourquoi ?

— Il est mort.

— Il a été tué pendant l’émeute ?

— Non, il était aveugle et malade depuis longtemps. La cellule 24, c’est là où l’on met ceux qui vont bientôt mourir.

— Bon, encore une question et tu auras gagné tes dix mille francs. Connais-tu un détenu du nom de Fochivé ?

— Oui. Il est mort aussi.

— Comment est-il mort ?

Le Béti passa son index sur sa gorge.

— Qui a fait ça ?

— On n’en sait rien, patron.

Acquaviva lui donna le billet de dix mille.

— Je peux rentrer dans ma cellule ?

— D’après toi, cette mutinerie, elle a éclaté par hasard ou elle a été organisée pour préparer une évasion ?

— Je ne peux pas dire. Ça a commencé par une bagarre, mais je ne peux pas dire.

— Bon, ça n’a pas d’importance. Tu peux retourner dans ta cellule.

— Vous n’avez pas une cigarette ?

— Eh non, je ne fume plus. C’est très mauvais pour la santé.

Acquaviva sortit derrière le Béti. Le régisseur et le gardien-chef attendaient dans le couloir, en compagnie du sergent de gendarmerie.

— Cet homme vous a donné les renseignements que vous cherchiez ? demanda le régisseur.

— Il ne m’a pas dit un mot.

— C’est bien ce que je pensais, dit le régisseur en échangeant de nouveau un regard avec le gardien-chef.

Le gendarme raccompagna Acquaviva jusqu’au bureau de son supérieur.

— Vous ne voulez rien voir d’autre ? Vous ne voulez pas visiter ?

— Ce que j’ai vu et entendu me suffit. Je connais les prisons.

Il ne précisa pas qu’il avait fait un séjour de six mois à Fresnes en 1962, pour avoir transporté des armes pour l’OAS. Le capitaine lui rendit son revolver et lui glissa en même temps une carte de visite.

— Bonne chance pour votre mission. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi sur mon portable. Je ne refuse jamais les motivations.

— Je n’en doute pas.

Acquaviva sortit de la prison sans se retourner, ni éprouver cette brève et agréable sensation de liberté que ressentent en quittant un établissement de ce genre la plupart des visiteurs qui ne sont pas habitués à l’univers carcéral. Il traversa l’esplanade et le marché, puis gagna la rue de l’Indépendance où Théodore l’attendait, assis sur l’aile de la Toyota.

— Ça s’est bien passé.

Théodore lui désigna un gamin adossé à un mur qui les observait.

— Oui, patron, mais il faut donner un gombo à ce gars. C’est son territoire.

— Très bien. Combien ?

— Cent, ça suffira.

Acquaviva prit une poignée de pièces dans sa poche.
Alors va lui donner ses cent francs et garde le reste. Théodore fit l’aller et retour en courant.

— Et maintenant, patron ?

— Maintenant, je vais te confier une mission plus compliquée. On va voir comment tu t’en tires.

— À vos ordres, patron. Qu’est-ce que je dois faire ?

— Un type s’est évadé de la prison. Tu vas m’aider à le retrouver. Tu vas commencer par poser des questions aux commerçants du marché. Tu leur demanderas s’ils l’ont vu, dans quelle direction il est parti, si des complices sont venus le chercher, s’il est monté dans une voiture et quel genre de voiture c’était.

Théodore secoua la tête.

— Ça, c’est trop dangereux, patron. Les types qui se sont évadés, ce sont des braqueurs. Si je pose des questions sur eux, ils vont me tuer.

— Celui-là n’est pas un braqueur. Il n’est pas dangereux. Les gens l’ont certainement remarqué : il était habillé tout en noir, avec une chemise blanche. Comme un clergyman.

— D’accord, patron. Je pose des questions sur le clergyman, mais pas sur les braqueurs.

Acquaviva jeta un coup d’œil sur sa montre.

— Exécution. Je te retrouverai dans deux heures devant la poste.

 

Gombo
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