ALLEMAGNE, MARGE AVANCÉE DE LA ZONE DE COMBAT
La vue aurait effrayé la plupart des hommes. Il y avait un épais plafond de nuages, au-dessus, à quatre mille pieds. Le pilote volait dans des averses qu’il n’entendait pas plus qu’il ne voyait par cette nuit noire. Seul un fou pouvait voler aussi bas par un temps pareil... Et c’est tant mieux, pensa-t-il en souriant sous son masque à oxygène.
Le colonel Douglas Ellington caressait du bout des doigts le manche à balai de son chasseur d’assaut F-19A Ghostrider, son autre main reposait sur les commandes jumelées des gaz. Les indications projetées sur le pare-brise lui rapportaient une vitesse de six cent vingt-cinq noeuds, une altitude de cent six pieds – trente-deux mètres seulement –, un cap de 013 et il avait sous les yeux une image holographique monochrome du terrain qu’il allait survoler. L’image était transmise par une caméra infrarouge placée dans le nez de l’appareil, renforcée par un laser invisible qui interrogeait la surface huit fois par seconde. Pour la vision de côté, son casque géant était équipé de grosses lunettes à faible lumière.
— Ça va barder au-dessus de nos têtes, dit derrière lui le commandant Don Eisly, qui surveillait les signaux radio et radar ainsi que leurs propres instruments. Tous les systèmes normaux, rayon vers l’objectif à présent cent quarante-cinq kilomètres.
— O.K., répondit le Duke.
C’était l’inévitable surnom d’Ellington, qui ressemblait même vaguement au grand musicien de jazz.
Il aimait cette mission. Ils volaient vers le nord à une altitude dangereusement basse, au-dessus de l’Allemagne de l’Est, et leur Frisbee, jamais à plus de soixante mètres du sol, montait et descendait, obéissant aux constantes rectifications du pilote.
Lockheed appelait cet appareil Ghostrider. Les pilotes avaient baptisé Frisbee le F-19A, le chasseur « invisible » secrètement construit. Il n’avait pas d’angles, pas de surfaces carrées permettant aux signaux radar de ricocher. Ses turbopropulseurs étaient conçus pour n’émettre au plus qu’une signature infrarouge floue. Vues d’en haut, ses ailes imitaient la forme d’une cloche de cathédrale. Vues de l’avant, elles s’arrondissaient bizarrement vers le sol, ce qui lui valait cet affectueux surnom de Frisbee. Chef-d’oeuvre de technologie électronique, il n’utilisait généralement pas ses systèmes actifs. Le radar et la radio faisaient un bruit électronique qu’un ennemi risquait de détecter et l’idée maîtresse du Frisbee était qu’il paraisse inexistant.
Très loin au-dessus d’eux, de part et d’autre de la frontière, des centaines de chasseurs se livraient à un dangereux jeu de bluff, fonçant vers la frontière pour s’en détourner aussitôt, les deux camps essayant d’inciter l’autre à engager le combat. Chacun avait des appareils radar aéroportés pour contrôler le combat et prendre ainsi l’avantage dans une guerre qui, si bien peu le savaient déjà, était commencée.
Et nous frappons rapidement, pensa Ellington. Nous faisons enfin quelque chose d’intelligent. Il avait accompli une centaine de missions au Viêt-nam, à bord des premiers chasseurs F-111A et il était le premier expert de l’Air Force pour les missions secrètes à basse altitude. On disait que le Duke était capable de « faire mouche dans un trou de chiottes du Kansas à minuit en pleine tornade ». C’était exagéré. Jamais le Frisbee ne résisterait à une tornade. La triste vérité, c’était que le F-19 se maniait très mal, une conséquence de sa forme insolite. Mais Ellington s’en moquait. Il valait mieux être invisible qu’agile, estimait-il, pensant qu’il était sur le point de prouver ou de démentir cette affirmation.
L’escadrille des Frisbees pénétrait à présent dans la ceinture SAM la plus concentrée que le monde eût jamais connue.
— Rayon vers objectif principal maintenant de quatre-vingt-quinze kilomètres, annonça Eisly. Tous systèmes du bord normaux. Pas de radars fixés sur nous. Ça paraît bon, Duke.
— Roger.
Ellington poussa le manche à balai et piqua en survolant le sommet d’une petite colline pour se redresser à vingt-cinq mètres au-dessus d’un champ de blé. Le Duke jouait son jeu à fond, se fondant sur des années d’expérience de l’attaque en rase-mottes. Leur objectif principal était un Mainstay IL-76 soviétique, un appareil de type AWACS qui tournait au-dessus de Magdebourg, bien commodément à quinze kilomètres de leur objectif secondaire, les ponts de l’autoroute E-8 sur l’Elbe, à Hohenroarthe. La mission devenait beaucoup plus épineuse. Plus ils s’approchaient du Mainstay, plus le signal radar frappait leur chasseur, son intensité augmentant au carré. Tôt ou tard, ils seraient détectables, même avec des ailes arrondies faites d’alliages transparents au radar. La technologie du Stealth rendait la détection radar plus difficile, mais pas impossible. Seraient-ils aperçus par le Mainstay ? Et, dans ce cas, quelle serait la rapidité de réaction des Russes ?
Pas de panique, se dit-il. Joue le jeu en suivant les règles que tu as mises en pratique. Ils avaient répété cette mission pendant neuf jours à Dreamland, la zone de manoeuvres ultra-secrète de la base aérienne Nellis au Nevada. Même la Sentinelle E-3A les avait à peine distingués à soixante-cinq kilomètres et la Sentinelle était une bien meilleure plate-forme de radar que le Mainstay, pas vrai ?
C’est ce que tu vas bientôt savoir, mon vieux...
Il y avait quatre Mainstays de service, tous à cent kilomètres à l’est de la frontière entre les deux Allemagne. Une bonne distance, sûre, avec plus de trois cents chasseurs entre eux et la frontière.
— Trente-deux kilomètres, Duke.
— D’accord. Débite-moi le topo.
— Toujours pas d’émanations de contrôle de tir sur nous, et pas de bricoles de recherches traînant de notre côté. Beaucoup de bavardage radio, mais surtout à l’ouest de nous. Très peu de VGX venant de la cible.
Ellington abaissa sa main gauche pour armer les quatre missiles Sidewinder AIM-9M suspendus sous les ailes. Le voyant indicateur de l’armement clignota d’un vert amical, mortel.
— Vingt-neuf kilomètres. Objectif semble tourner normalement en rond, sans action d’évasion.
Quinze kilomètres-minute, calcula Ellington, une minute quarante secondes.
— Vingt-cinq kilomètres, annonça Eisly qui lisait les chiffres sur un ordinateur relié au système du satellite de navigation NAVSTAR.
Le Mainstay n’aurait aucune chance. Le Frisbee ne prendrait de l’altitude qu’une fois arrivé directement au-dessous de l’objectif. Vingt-deux kilomètres. Dix-huit. Seize. Douze. Neuf kilomètres, jusqu’au transport aérien converti.
— Le Mainstay vient d’inverser son tour... ouais, il manoeuvre.
Un Foxfire vient de passer au-dessus de nous, dit calmement Eisly.
Un intercepteur MIG-25, obéissant probablement à des instructions de l’IL-76, les cherchait maintenant. Avec sa haute puissance et son arc serré, le Foxfire avait une bonne chance de les avoir, technologie Stealth ou pas.
— Le Mainstay risque de nous avoir.
— Quelque chose de fixé sur nous ?
— Pas encore... Nous arrivons sous l’objectif.
— D’accord. On monte.
Ellington tira sur son manche à balai et actionna à fond les fusées arrière. Les moteurs du Frisbee ne pouvaient lui donner que Mach 1,3, mais c’était le moment d’utiliser toute la puissance qu’on avait. D’après les types de la météo, ces nuages plafonnaient à vingt mille pieds et l’IL-76 devait être à environ cinq mille encore au-dessus. Le Frisbee devenait vulnérable. Il ne se perdait plus dans le chaos du sol, ses moteurs irradiaient, l’avion « invisible » annonçait sa présence. Monte plus vite, bébé.
— Taïaut, taïaut ! cria trop fort Ellington dans l’interphone alors qu’il émergeait des nuages.
Instantanément, les systèmes de vision nocturne lui montrèrent le Mainstay, à huit kilomètres, qui plongeait à couvert devant lui. Trop tard. La vitesse de plein front était de près de 1600 à l’heure. Le colonel centra son viseur sur l’objectif. Un trémolo vibra dans ses écouteurs : les chercheurs des Sidewinders s’étaient fixés sur l’objectif. Son pouce gauche rabattit la manette de préparation au lancement et son index pressa la détente deux fois. Les Sidewinders quittèrent le chasseur à une demi-seconde d’écart. Leurs flammes d’échappement éblouirent Ellington, mais il ne quitta pas des yeux les missiles fonçant sur leur cible. Cela dura huit secondes et il les suivit jusqu’au bout. Les deux missiles virèrent vers l’aile tribord du Mainstay. À dix mètres, la mise à feu du laser de proximité détona, emplissant l’air de redoutables éclats. Tout se passa trop vite. Les deux moteurs de droite du Mainstay explosèrent, l’aile se détacha et l’appareil soviétique plongea en tournoyant violemment, pour se perdre quelques secondes plus tard dans les nuages.
Dieu de Dieu ! pensa Ellington en virant sur l’aile pour repiquer vers le sol et la sécurité. Pas du tout comme au cinéma. La cible a été touchée et elle a disparu entre deux clins d’oeil. Enfin, bon, c’était assez facile. Objectif principal kaput. Maintenant, le plus dur...
À bord d’une sentinelle E-3A tournant au-dessus de Strasbourg, les techniciens du radar notèrent avec satisfaction que les cinq avions-radar soviétiques avaient été éliminés en deux minutes ; ça marchait bien, le F-19 les surprenait vraiment.
Le général de brigade commandant l’opération Dreamland se pencha dans son fauteuil de commandement et prit son microphone.
— Trompette, Trompette, Trompette ! dit-il, et il coupa la transmission. C’est bon, les gars, faites que ça compte, souffla-t-il.
Parmi les nuages de chasseurs tactiques de l’OTAN croisant près de la frontière, cent chasseurs d’assaut à basse altitude se détachèrent et piquèrent au sol. La moitié étaient des Aardvarks F-111F, l’autre moitié des « GR-1 » Tornades, aux ailes lourdes de réservoirs et de bombes. Ils suivirent la seconde vague de Frisbees, déjà à cent kilomètres au-dessus de l’Allemagne de l’Est, en train de se déployer vers leurs objectifs au sol... Derrière les avions de choc, des intercepteurs tous-temps Eagle et Phantom, guidés par les Sentinelles tournant au-dessus du Rhin, commençaient à lancer leurs missiles radar-guidés sur des chasseurs soviétiques qui venaient de perdre leurs contrôleurs aéroportés. Finalement, un troisième groupe d’avions de l’OTAN descendit à basse altitude, pour chercher les radars au sol qui devaient remplacer la couverture des Mainstays abattus.
Ellington fit le tour de son objectif à une altitude de trois cents mètres, à plusieurs kilomètres de distance. C’était un double pont, deux grandes arches de béton d’au moins cinq cents mètres de large chacune, avec deux voies de circulation, qui franchissaient l’Elbe dans une boucle en S. De jolis ponts. Ellington pensa qu’ils devaient dater des années 30, puisque cette route principale de Berlin à Brunswick avait été un des tout premiers autobahns. Si ça se trouve, pensa Ellington, ce vieil Adolf a roulé sur ces ponts. Eh bien, tant mieux.
À ce moment, une télévision à faible lumière, dans ses systèmes de visée, lui montra que ces ponts étaient encombrés de chars russes T-80, roulant tous vers l’ouest. Cela ne pouvait être que le deuxième échelon de l’armée déployée pour attaquer l’OTAN. Il y avait une batterie de SAM au sommet de la Cote-76 au sud des ponts, sur la rive droite, placée là pour les défendre. Elle devait être maintenant en état d’alerte totale. Les écouteurs du colonel tintaient constamment du bruit de son senseur de menace tandis que les radars de recherche d’une vingtaine de batteries de défense aérienne passaient constamment au-dessus de son appareil. Si jamais l’une d’elles recevait un bon renvoi...
— Comment va le Pave Tack ?
— Normal, répondit laconiquement Eisly.
— Illumine.
Sur le siège arrière, Eisly activa le laser d’illumination d’objectif Pave Tack. Ce système complexe était encastré dans le nez conique plongeant du Frisbee. Sa partie la plus basse était une petite tourelle pivotante contenant un laser à bioxyde de carbone et une caméra de télévision. Le commandant se servit des commandes de son manche à balai pour centrer l’image télé sur le pont, puis il démasqua le laser infrarouge. Un point invisible apparut au centre du tablier nord du pont. Un ordinateur le maintiendrait là jusqu’à nouvel ordre et un magnétoscope ferait un enregistrement visuel de la réussite ou de l’échec du raid.
— L’objectif est éclairé, annonça Eisly. Toujours pas de radar de contrôle de tir sur nous.
— Nemo, ici Shade 4. L’objectif est éclairé.
— Bien reçu.
Quinze secondes plus tard le premier Aardvark piqua au sud à dix mètres à peine au-dessus de l’eau, remonta et lâcha une seule bombe Paveway GRU-15 laser-guidée, avant de virer et de repartir à l’est au-dessus de Hohenroarthe. Un système informatique optique dans le nez de la bombe nota le rayon infrarouge reflété, se braqua dessus et ajusta ses ailerons en conséquence.
Au sud du pont, le commandant de la batterie SAM cherchait quel était le bruit qu’il entendait. Son radar de recherche ne lui montrait pas les Frisbees. On lui avait dit de ne pas s’attendre à la présence d’avions « amis », la route aérienne sûre passant à vingt-quatre kilomètres au nord, au-dessus de la base frontale aérienne de Mahlminkel. C’est peut-être de là que vient le bruit, pensa-t-il. Aucune alerte spéciale n’a été donnée...
L’horizon, au nord, était jaune vif. Il ne savait pas que quatre Tornados de la Luftwaffe venaient d’effectuer un passage unique au-dessus de Mahlminkel, laissant derrière eux des centaines de grappes d’explosifs. Une demi-douzaine de chasseurs d’assaut Soukhoi soviétiques étaient en flammes, et faisaient jaillir une boule de feu de kérosène dans le ciel de pluie.
Le commandant de la batterie n’hésita plus, il cria à ses hommes de faire passer leurs radars de contrôle de tir de « prêt » à « actif » et de les faire tourner autour de « leurs » ponts. Quelques instants plus tard, l’un d’eux détecta un F-111 arrivant de l’amont.
— Ah merde !
L’opérateur des systèmes de l’Aardvark lâcha immédiatement un missile Shrike anti-radar sur la batterie de SAM, un autre pour faire bon poids sur le radar de recherche et une deuxième Paveway sur le pont. Cela fait, le F-111 tourna violemment à gauche.
Un officier de lancement de missiles pâlit en comprenant ce qui venait de surgir du néant dans ses viseurs et riposta de ses trois missiles en salve. L’appareil qui arrivait était certainement hostile et venait de laisser tomber trois objets plus petits...
Son premier SAM tomba et explosa sur les lignes à haute tension qui traversaient le fleuve juste en amont des ponts. La vallée tout entière fut vivement illuminée quand les lignes chutèrent en grésillant dans l’eau. Les deux autres SAM foncèrent au-dessus de l’explosion surréaliste et se fixèrent sur le deuxième F-111.
La première Paveway fit mouche avec précision au centre du pont d’aval. C’était une bombe à retardement qui pénétra dans l’épais béton avant d’exploser à quelques mètres du char d’un commandant de bataillon. Le tablier était solide – il était en utilisation depuis plus de cinquante ans –, mais les neuf cent quarante-cinq livres de puissant explosif le mirent en pièces. Pendant un instant, l’élégante arche de béton fut coupée en deux, avec une fissure déchiquetée entre les deux arcs-boutants maintenant sans support. Ils n’étaient pas construits pour rester debout tout seuls, particulièrement avec une colonne de blindés qui grondait au-dessus. La bombe lâchée par le deuxième Aardvark frappa plus près de la berge et le côté droit du tablier s’écroula complètement en entraînant dans l’Elbe huit chars.
Le deuxième F-111 ne vécut pas assez pour le voir, cependant. Un des missiles SA-6 le prit par le travers et le désintégra trois secondes après que les Shrikes air-sol eurent éliminé la paire de véhicules radar soviétiques. Aucun des deux camps n’eut le temps de se lamenter. Un autre F-111 remonta en hurlant en amont alors que ceux qui restaient des servants des SAM cherchaient fébrilement des objectifs.
Trente secondes plus tard, le pont nord était totalement détruit et d’énormes blocs de ferro-ciment jonchaient le fond du fleuve, à la suite de trois impacts de bombes, de plein fouet.
Eisly fit repasser au sud l’indicateur-laser. Le pont amont était couvert de chars, dans un bouchon causé par un transport de troupes BMP-1 projeté tout entier d’un pont à l’autre par la première bombe et qui flambait sur la partie occidentale du tablier. Le quatrième Aardvark balança une paire de bombes qui furent impitoyablement attirées par le point-laser, collé à présent sur la tourelle d’un char immobilisé. Le ciel flamboyait du carburant diesel en flammes et se zébrait de SAM lancés manuellement par des fusiliers pris de panique.
Les deux Paveways explosèrent à un mètre d’écart à peine et tout le tablier du pont s’effondra immédiatement en faisant tomber dans l’Elbe une compagnie de véhicules blindés.
Plus qu’une chose à faire, se dit Ellington, là ! Les Soviétiques avaient stocké du matériel de construction de ponts sur la route secondaire parallèle au fleuve. Le Frisbee rasa la rangée de camions chargés de sections de pont-ruban et déploya une pyrotechnie de fusées éclairantes avant de remettre cap à l’ouest, vers la République fédérale et la sécurité. Les trois derniers Aardvarks arrivèrent un par un, chacun lâcha une paire de récipients Rockeye sur le parc de camions, mettant tout le matériel en pièces et tuant, espéraient les pilotes avec ferveur, quelques pontonniers du génie par la même occasion. Sur quoi les Aardvarks virèrent vers l’ouest et suivirent le F-19 au bercail.
À cette heure, un second groupe de chasseurs Eagle F-15 avait déjà foncé en Allemagne de l’Est pour dégager quatre voies aériennes en vue du retour de la force de frappe de l’OTAN. Ils tirèrent leurs missiles guidés par radar et infrarouge sur les MIG qui essayaient de se braquer sur les chasseurs-bombardiers qui rentraient... mais les Américains avaient encore leurs radars aériens pour les diriger alors que les Russes n’en avaient plus. Le résultat le prouva. Les chasseurs soviétiques n’avaient pas eu le temps de se réorganiser après la perte des Mainstays et leurs formations furent ravagées. Il y eut pire : les batteries de SAM destinées à servir de soutien aux MIG reçurent l’ordre d’engager les appareils d’invasion et les missiles sol-air commencèrent à faire tomber des objectifs du ciel, sans aucune discrimination, alors que les avions de l’OTAN volaient en rase-mottes.
Quand le dernier appareil eut repassé la frontière de la RFA, l’opération Dreamland avait duré exactement vingt-sept minutes. La mission avait coûté cher. Deux des inestimables Frisbees et onze chasseurs-bombardiers étaient perdus. Malgré cela, elle était une réussite. Plus de deux cents chasseurs tous temps soviétiques avaient été détruits par les combattants de l’OTAN et probablement une centaine de plus par les SAM « amis ». Les escadrilles d’élite de la force de défense aérienne de l’URSS avaient été brutalisées et grâce à cela l’OTAN allait avoir, pour un certain temps, la suprématie dans le ciel nocturne de l’Europe. Trente-six ponts importants avaient été visés, trente détruits et le reste endommagé. L’offensive terrestre initiale des Soviétiques, prévue pour commencer dans deux heures, ne serait pas soutenue par le deuxième échelon, ni par les unités spécialisées de SAM mobiles, ni par le génie, ni par les renforts vitaux de dernière minute arrivant tout frais de leur entraînement spécial.
Enfin les attaques contre les bases aériennes donneraient à l’OTAN la parité de l’air, du moins pour le moment. Les forces aériennes de l’OTAN avaient bien accompli leur plus importante mission : la supériorité soviétique au sol, tant redoutée, avait été considérablement réduite. La bataille terrestre pour l’Europe occidentale se livrerait sur un plan d’égalité.
C’était encore la veille, sur la côte orientale des États-Unis. L’USS Pharris sortit de l’embouchure de la Delaware à 22 heures. Il avait derrière lui un convoi de trente navires, avec douze bâtiments d’escorte. C’était tout ce qu’on pouvait rassembler à si brève échéance. Des dizaines de bateaux battant pavillon américain ou étranger se précipitaient vers les ports américains, beaucoup faisant un détour par le sud pour rester aussi loin que possible des sous-marins soviétiques qui descendaient, disait-on, de la mer de Norvège. Les premiers jours seraient durs, pensait Morris.
— Commandant, vous êtes demandé aux communications, annonça le haut-parleur.
Morris alla immédiatement à l’arrière, vers la cabine-radio toujours fermée à clef.
— C’est pour de vrai.
L’officier des communications lui tendit le message jaune. Morris le lut dans l’éclairage tamisé.
Z0357Z15JUIN
DE :
SACLANT
A : TOUS NAVIRES SACLANT
TOP SECRET
1. LIVREZ
SANS RESTRICTION
GUERRE AIR
ET MER
CONTRE FORCES
PACTE DE
VARSOVIE
2. PLAN
DE GUERRE
GOLF TAC
7
3. HAUT LES COEURS. SIGNÉ SACLANT.
Règles d’Engagement Option de guerre Sept : cela voulait dire pas de nucléaire, apprit-il avec soulagement. Le Pharris n’en avait pas pour le moment. Il était maintenant libre d’attaquer sans avertissement n’importe quel bâtiment de guerre ou navire marchand du bloc soviétique. Ma foi... Morris hocha la tête, fourra la dépêche dans sa poche, retourna sur la passerelle et décrocha aussitôt le micro.
— Ici le commandant qui vous parle. Écoutez bien. C’est officiel. Nous sommes maintenant en état de guerre chaude. Plus d’exercices, messieurs. Si vous entendez un signal d’alarme, désormais, ça voudra dire qu’il y a un méchant dans nos parages et qu’ils ne tirent pas à blanc non plus. C’est tout.
Il raccrocha et se tourna vers l’officier de quart.
— Monsieur Johnson, je veux que les systèmes Prairie-Masker fonctionnent en permanence. S’ils flanchent, je veux le savoir immédiatement. Et ça, ça se note au journal opérations.
— Bien, commandant.
Le Prairie-Masker était un système destiné à leurrer les sonars des sous-marins. Deux bandes métalliques entouraient la coque de la frégate, à l’avant et à l’arrière des emplacements de moteurs. C’était le Masker. Il laissait filer dans l’eau de l’air comprimé qui entourait le bateau de millions de petites bulles. L’élément Prairie faisait de même pour les pales des hélices. Les bulles créaient une barrière semi-perméable qui retenait les bruits provenant du navire, ne laissant échapper qu’une fraction des décibels émis par la propulsion, ce qui rendait le bateau extrêmement difficile à détecter par un sous-marin.
— Combien de temps, avant que nous soyons sortis du chenal ? demanda Morris.
— Nous serons à la bouée marine dans quatre-vingt-dix minutes.
— Bien. Dites au second maître de quart de mettre à l’eau la flûte et le Nixie (le sonar remorqué et le leurre-torpille Nixie) à 23 h 45. Je vais faire un somme. Réveillez-moi à 23 h 30. S’il se passe quelque chose, appelez-moi.
— Bien, commandant.
Un trio d’avions anti-sous-marins P-3C Orion balayaient la zone devant eux. Le seul danger était celui de la navigation normale, et tout à coup la crainte de racler un haut-fond ou de heurter une bouée vagabonde paraissait ridicule. Morris savait qu’il avait besoin de son sommeil, maintenant ; et il n’aurait pas été surpris du tout de trouver un sous-marin qui l’attendait sur le plateau continental dans trois heures. Il voulait être bien reposé, dans ce cas-là.
Qu’est-ce qui retenait Washington ? se demandait le colonel. Il n’avait besoin que d’un oui ou d’un non. Il vérifia ses tableaux. Trois satellites de photo reconnaissance de type KH étaient actuellement sur orbite, avec neuf oiseaux de surveillance électronique. C’était sa « constellation » de basse gamme. Il ne craignait pas pour ses satellites de navigation et de communication, placés bien plus haut, mais les douze en orbite basse, surtout les KH, étaient précieux et vulnérables. Deux d’entre eux avaient des satellites-tueurs russes à proximité et un de ses oiseaux ne tarderait pas à s’approcher du territoire soviétique, avec un autre à quarante minutes derrière lui. Le troisième Key-Hole n’avait pas encore de satellite à ses trousses, mais le dernier passage au-dessus de Leninsk avait montré un autre lanceur de type F en préparation sur la rampe.
— Jetez encore un coup d’oeil à ce filocheur, ordonna-t-il.
Un technicien effectua les manipulations nécessaires et à un demi-monde de là le satellite tira ses fusées de contrôle d’altitude et pivota dans l’espace pour permettre à ses caméras de chercher le satellite-tueur russe. Il avait maintenu sa position à quatre-vingts kilomètres derrière et quatorze kilomètres au-dessous du satellite américain, mais maintenant il...
— Ils l’ont bougé. Ils l’ont fait bouger depuis une demi-heure.
Le colonel décrocha son téléphone pour dire au CINC-NORAD qu’il déplaçait le satellite, de son propre chef. Trop tard. Le satellite pivota encore pour pointer ses caméras vers le sol, une masse cylindrique couvrit un important pourcentage de la surface terrestre... il y eut un éclair et l’écran de télévision devint gris. Comme ça, brusquement.
— Chris, vous avez programmé ces ordres de manoeuvre ?
— Oui, mon colonel, répondit le capitaine qui regardait toujours l’écran vide.
— Passez tout de suite à exécution.
Le capitaine tapa la séquence d’ordres sur son ordinateur et appuya sur le bouton Entrée. Le téléphone du colonel sonna alors que les moteurs des fusées à bord du satellite procédaient à de subtils changements orbitaux.
— Argus Control, répondit le colonel.
— Ici le CINC-NORAD. Qu’est-ce qui s’est passé, nom de Dieu ?
— Ce satellite-tueur russe s’est approché et a tiré. Nous ne recevons plus rien de KH-11, mon général. Je dois en conclure qu’ils ont réussi à tuer notre oiseau. Je viens d’ordonner aux deux autres Key-Holes de procéder à un delta-V de cent pieds-seconde. Dites à Washington qu’ils ont trop traîné, mon général.