(2) Le marin perdu{11}

Il faut commencer à perdre la mémoire, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte que cette mémoire est ce qui fait toute notre vie. Une vie sans mémoire ne serait pas une vie (…) Notre mémoire est notre cohérence, notre raison, notre sentiment, et même notre action. Sans elle, nous ne sommes rien (…) (Je ne peux qu’attendre l’amnésie finale, celle qui effacera une vie entière, comme cela s’est passé pour ma mère…) (Luis Buñuel{12}).

Ce passage effrayant et émouvant tiré des Mémoires de Buñuel pose des questions fondamentales, qui sont de nature à la fois clinique, pratique, existentielle et philosophique : quelle sorte de vie (si l’on peut parler de vie), quelle sorte de monde, de soi, peuvent être préservés chez un homme qui a perdu une grande part de sa mémoire et, avec elle, son passé et son ancrage dans le temps ?

J’ai immédiatement pensé à l’un de mes patients qui est l’illustration même de ces questions : Jimmie G., homme charmant, intelligent, amnésique, fut admis dans notre Institut pour personnes âgées près de New York au début de 1975, avec cette note de transfert sibylline : « Abandonné, dément, confus et désorienté. »

Jimmie était un bel homme aux cheveux gris, foisonnants et bouclés ; à quarante-neuf ans, il respirait la santé, il était gai, amical, chaleureux.

— Salut, docteur ! dit-il en entrant. Belle matinée ! Je peux m’asseoir là ? » C’était un homme cordial, prêt à parler et à répondre à toutes mes questions. Il me donna son nom et sa date de naissance, et évoqua la petite ville, dans le Connecticut, où il était né. Il me la décrivit avec des détails qui disaient son attachement à ce lieu et en dessina même le plan. Il parla des maisons où sa famille avait vécu – il se souvenait encore de leur numéro de téléphone. Il parla de sa période scolaire, des amis qu’il avait à cette époque, de son goût pour les mathématiques et les sciences. Il évoqua avec enthousiasme le temps qu’il avait passé dans la Marine – il avait alors dix-sept ans et sortait tout juste du lycée, lorsqu’il fut incorporé en 1943. Avec ses talents d’ingénieur – c’était un radio et un électronicien né – et après un cours accéléré au Texas, il se retrouva assistant-radio sur un sous-marin. Il se rappelait les noms des différents sous-marins sur lesquels il avait servi, leurs missions, leurs lieux de stationnement, les noms de ses compagnons de bord. Il se rappelait le morse et savait encore envoyer des messages ; il connaissait aussi la dactylographie.

Une jeunesse intéressante et bien remplie, qu’il se remémorait d’une façon vivante, en détail et avec attachement. Mais, à partir de là, pour je ne sais quelle raison, ses réminiscences s’arrêtaient. Il se souvenait de son temps de guerre et de son service, de la fin de la guerre et de ses projets d’avenir, les revivant presque. Il s’était pris d’affection pour la Marine, et pensait qu’il pourrait y rester. Mais, avec le G.I. Bill{13} et un soutien, il sentait qu’il ferait mieux d’entrer au collège. Son frère aîné suivait une école de comptabilité et s’était fiancé à une fille qui était une « vraie beauté » de l’Oregon.

Quand il s’agissait de se rappeler, de revivre les événements, Jimmie était très animé ; il ne donnait pas l’impression de parler du passé mais plutôt du présent, et je fus très frappé par son changement de temps lorsqu’il passait des souvenirs de sa scolarité à ceux de sa période dans la Marine : il avait employé le passé, il employait maintenant le présent – et il ne s’agissait pas, me semblait-il, du présent formel ou fictif du souvenir, mais du présent actuel de l’expérience immédiate.

Un brusque, invraisemblable soupçon me saisit.

— En quelle année sommes-nous, monsieur G. ? demandai-je en dissimulant ma perplexité sous un air désinvolte.

— Quarante-cinq, mon gars. Pourquoi ?

Il continua :

« Nous avons gagné la guerre, Roosevelt est mort. Truman est à la barre. L’avenir nous appartient.

— Et vous, Jimmie, quel âge avez-vous donc ?

Chose curieuse, il hésita un moment comme s’il calculait.

— Voyons, je dois avoir dix-neuf ans, docteur. J’aurai vingt ans au prochain anniversaire.

Regardant l’homme aux cheveux gris qui se tenait en face de moi, j’eus une impulsion que je ne me suis jamais pardonnée – et qui eût été le summum de la cruauté si Jimmie avait eu la possibilité de s’en souvenir.

— Là, dis-je, et je lui tendis une glace. Regardez dans la glace et dites-moi ce que vous voyez. Est-ce bien quelqu’un de dix-neuf ans que vous voyez dans la glace ?

Il pâlit brusquement et agrippa les bords de la chaise.

— Mon Dieu, dit-il dans un souffle, Dieu, que se passe-t-il ? Que m’est-il arrivé ? C’est un cauchemar ? Je suis fou ? C’est une blague ?

Il était affolé, hors de lui.

— Ça va, Jimmie, dis-je avec douceur. C’est une erreur. Aucune raison de s’inquiéter, hein ! » Je l’amenai vers la fenêtre. « N’est-ce pas une belle journée de printemps ? Regardez les enfants qui jouent au base-ball ! » Il reprit des couleurs et recommença à sourire ; je m’éloignai furtivement en emportant l’odieux miroir.

Deux minutes plus tard, je rentrai dans la pièce. Jimmie était toujours debout près de la fenêtre, regardant avec plaisir les enfants jouer au base-ball en contrebas. Il se retourna quand j’ouvris la porte et son visage prit une expression enjouée.

— Bonjour, docteur ! dit-il. Belle matinée ! Vous voulez vous entretenir avec moi ? Je m’assieds là ?

Son visage franc et ouvert n’exprimait pas le moindre signe de reconnaissance.

— Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés, monsieur G. ? demandai-je d’un air détaché.

— Non, je ne crois pas. Quelle barbe vous avez ! Je ne vous aurais pas oublié, docteur.

— Pourquoi m’appelez-vous « docteur » ?

— Eh bien, vous êtes un docteur, non ?

— Oui, mais, si vous ne m’avez jamais rencontré, comment savez-vous ce que je suis ?

— Vous parlez comme un docteur. Je vois bien que vous êtes un docteur.

— Eh bien, vous avez raison, j’en suis un. Je suis le neurologue, ici.

— Neurologue ? Il y a quelque chose qui ne va pas avec mes nerfs ? Et « ici », où est-on, « ici » ? Quel est cet endroit ?

— J’allais vous poser la question. Où pensez-vous être ?

— Je vois des lits et des malades partout. On dirait une sorte d’hôpital. Mais, Bon Dieu, qu’est-ce que j’irais faire à l’hôpital, au milieu de tous ces gens bien plus âgés que moi ? Je me sens bien, je suis fort comme un bœuf. Je travaille ici, n’est-ce pas ? Quel est mon travail ?… Non, vous secouez la tête, je vois dans vos yeux que je ne travaille pas ici, on m’a mis ici. Suis-je un patient, suis-je malade sans le savoir, docteur ? C’est épouvantable, c’est dingue… C’est peut-être une plaisanterie ?

— Vous ne savez pas de quoi il s’agit ? Vraiment pas ? Vous vous souvenez de m’avoir raconté votre enfance dans le Connecticut, votre travail comme radio à bord d’un sous-marin ? Et comment votre frère s’est fiancé à une fille de l’Oregon ?

— Oui, vous dites vrai. Sauf que ce n’est pas moi qui vous ai raconté ça, je ne vous ai jamais rencontré de ma vie. Vous avez sans doute lu ça sur ma fiche.

— Bon. Je vais vous raconter une histoire. Un homme va voir son docteur en se plaignant de trous de mémoire. Le docteur lui pose quelques questions de routine et lui dit : « Alors ? Et ces lacunes ? – Quelles lacunes ? » demande le patient.

— Alors c’est ça mon problème, dit Jimmie en riant. C’est à peu près ce que je pensais. Il se trouve que j’oublie des choses de temps en temps – des choses qui viennent de se passer. Pourtant, le passé est clair.

— Me permettez-vous de vous examiner, de faire quelques tests ?

— Bien sûr, dit-il avec cordialité. Tout ce que vous voudrez.

Les tests d’intelligence prouvèrent qu’il était remarquablement doué. Il était vif, observateur, très logique, et n’avait aucune difficulté à résoudre des problèmes ou des énigmes complexes – à condition que ces opérations puissent être accomplies rapidement. S’il fallait du temps, il oubliait ce qu’il était en train de faire. Il était bon et rapide au morpion, astucieux et agressif au jeu de dames – il n’eut aucun mal à me battre. En revanche, il perdit aux échecs, car le jeu était trop lent.

Pour en revenir à sa mémoire, j’étais en présence d’une extrême et exceptionnelle perte de mémoire immédiate – tout ce que l’on pouvait lui dire ou lui montrer avait toutes les chances d’être oublié en l’espace de quelques secondes. Ainsi, je posai ma montre, ma chaîne et mes lunettes sur le bureau, les cachai et lui demandai de s’en souvenir. Puis, après une minute de conversation, je lui demandai de me dire ce que j’avais mis sous la nappe. Il ne se souvint de rien – ou du moins de rien de ce que je lui avais demandé de retenir. Je répétai le test, en lui demandant cette fois d’écrire les noms des trois objets ; de nouveau il oublia, et, quand je lui montrai le papier sur lequel il avait écrit, il fut étonné et me dit qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir écrit quelque chose, tout en reconnaissant qu’il s’agissait bien de son écriture ; finalement, il admit timidement qu’il avait dû écrire ces noms.

Il avait parfois de vagues réminiscences, pâles échos ou impressions familières. Ainsi, cinq minutes après avoir joué au morpion avec moi, il reconnaissait qu’« un docteur » avait joué « quelque temps auparavant » à ce jeu avec lui – que le « quelque temps auparavant » fût de l’ordre de quelques minutes ou de plusieurs mois, il n’en avait pas la moindre idée. Après une pause, il me dit : « Ça aurait pu être vous ! » Lorsque je lui dis que c’était moi, il sembla amusé. Cet amusement et cette légère indifférence étaient très caractéristiques, comme l’étaient les cogitations embrouillées auxquelles il devait se livrer du fait qu’il était si désorienté dans le temps. Quand je demandai à Jimmie à quelle époque de l’année nous étions, il chercha immédiatement un indice autour de lui – je pris soin de retirer le calendrier de mon bureau – et réussit à trouver approximativement la saison en regardant par la fenêtre.

Ce n’était apparemment pas faute d’enregistrer les faits dans sa mémoire, mais parce que les traces qui s’y déposaient, fugitives à l’extrême, s’effaçaient en l’espace d’une minute, souvent même moins que cela, surtout si des stimuli distrayants ou contraires intervenaient, tandis que ses facultés intellectuelles et perceptuelles étaient intactes et même remarquables.

Les connaissances scientifiques de Jimmie étaient celles d’un brillant bachelier, il avait des dispositions pour les mathématiques et les sciences. Il était excellent en calculs arithmétiques (et algébriques), à condition que ceux-ci puissent être exécutés en un clin d’œil ; si les étapes étaient nombreuses, si trop de temps se passait, il oubliait où il en était et pouvait même oublier la question. Il connaissait les éléments chimiques, les comparait, en dressait le tableau périodique – mais oubliait les transuraniens.

— Est-ce complet ? demandai-je quand il eut fini.

— C’est complet et à jour, monsieur, autant que je sache.

— Vous ne connaissez pas d’autres éléments au-delà de l’uranium ?

— Vous voulez rire ? Il y a quatre-vingt-douze éléments et l’uranium est le dernier.

Je marquai un temps et feuilletai le National Geographic sur la table.

— Dites-moi quelles sont les planètes, dis-je, et ce que vous savez sur elles.

Sans hésiter, sûr de lui, il me donna les noms des planètes, les dates de leurs découvertes, leur distance par rapport au Soleil, l’estimation de leur masse, leurs traits distinctifs et leur gravité.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je, en lui montrant une photo dans la revue que je tenais.

— C’est la Lune, répliqua-t-il.

— Non, ce n’est pas la Lune, répondis-je. C’est une image de la Terre prise de la Lune.

— Vous plaisantez, docteur ! Il aurait fallu apporter un appareil photo là-haut !

— Naturellement.

— Bon Dieu, vous plaisantez – comment serait-ce possible ?

À moins qu’il ne fût un acteur consommé, un imposteur simulant la surprise, c’était la preuve ultime du fait qu’il vivait encore dans le passé. Ses mots, ses sentiments, l’innocence de son étonnement, l’effort qu’il faisait pour donner un sens à ce qu’il voyait, étaient ceux d’un jeune homme des années quarante confronté à l’avenir, à ce qui n’était pas encore arrivé et était à peine imaginable. « Cela, plus que tout, écrivis-je dans mes notes, me persuade de l’authenticité de la coupure qui s’est produite aux alentours de 1945 (…) Ce que je lui ai montré et ce que je lui ai dit a provoqué chez lui une véritable stupéfaction qui aurait pu être celle d’un jeune homme intelligent de l’ère préspatiale. »

Je trouvai une autre photo dans la revue et l’avançai vers lui.

— C’est un porte-avions, dit-il. Un modèle vraiment ultra-moderne. Je n’en ai jamais vu de pareil.

— Comment s’appelle-t-il ? demandai-je.

Il jeta un coup d’œil au bas de la page, parut déconcerté et dit : « Le Nimitz ! »

— Et alors ?

— Tonnerre ! répliqua-t-il vivement. Je les connais tous par leurs noms, et je ne connais pas de Nimitz… Bien sûr, il y a un amiral Nimitz, mais je n’ai jamais entendu dire qu’ils avaient donné ce nom à un porte-avions.

Il jeta la revue par terre avec rage.

La fatigue, l’angoisse, voire la colère le gagnaient : il était soumis à la pression constante de son anomalie, de la contradiction de cette anomalie par la réalité, avec les implications effrayantes de cette situation, dont il ne pouvait être totalement inconscient. Sans le vouloir, je l’avais déjà acculé à la panique, et je sentais qu’il était temps de mettre fin à notre séance. Nous trouvâmes à nouveau une diversion du côté de la fenêtre en regardant le terrain de base-ball éclairé par le soleil ; à sa vue, son visage se détendit, il oublia le Nimitz, la photo satellite, ces insinuations et autres horreurs, et s’absorba dans la contemplation du jeu qui se déroulait en contrebas. Puis, comme une odeur appétissante arrivait de la salle à manger, ses narines frémirent. Il dit : « C’est l’heure du déjeuner ! », sourit et prit congé.

L’émotion m’étreignait – c’était à fendre l’âme ; il y avait quelque chose d’absurde, de profondément troublant à voir cette vie égarée dans les limbes, cette vie en train de se dissoudre.

« Il est pour ainsi dire prisonnier d’un moment unique de son existence, écrivis-je dans mes notes, avec un fossé ou un hiatus d’oublis tout autour (…) C’est un homme sans passé (ni avenir), enlisé dans un moment constamment changeant, vide de sens. » Et, plus prosaïquement : « Le reste de l’examen neurologique est entièrement normal. Mon impression est qu’il s’agit probablement du syndrome de Korsakov, dû à une dégénérescence des tubercules mamillaires liée à l’alcoolisme. » Mes notes étaient un étrange mélange de faits et d’observations, relevés avec soin et détails, auxquels s’ajoutaient d’irrépressibles méditations sur ce que peuvent « signifier » de tels problèmes, eu égard à l’identité, à l’état et à la situation de ce pauvre homme – si tant est qu’on puisse parler d’une « existence » dans le cas d’une absence de mémoire et de continuité aussi radicale.

Dans ces notes et les suivantes, je continuai de me poser des questions – non scientifiques – sur cette « âme perdue », me demandant comment on pourrait rétablir une sorte de continuité, donner quelques racines à cet homme sans racines ou enraciné dans un lointain passé.

« Seulement connecter » – mais comment pourrait-il se reconnecter, et comment pourrions-nous l’aider à le faire ? En quoi consistait une vie déconnectée ? « Je peux m’aventurer à affirmer, écrivait Hume, que nous ne sommes rien d’autre qu’un faisceau ou une collection de perceptions différentes, se succédant avec une rapidité inconcevable, et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuels (Hume, Traité de la nature humaine, op. cit., p. 49.). » En un sens, il était devenu un être « humien » – je ne pouvais m’empêcher de penser que Hume aurait été fasciné de voir en Jimmie l’incarnation de sa propre « chimère » philosophique, la terrible réduction d’un homme à un simple flux ininterrompu, privé de toute connexion ou cohérence.

La littérature médicale m’apporterait peut-être une aide ou un conseil – littérature qui, pour une raison ou une autre, était en grande partie russe, qu’il s’agisse de la thèse originale de Korsakov (Moscou, 1887) sur des cas analogues de perte de mémoire, aujourd’hui encore appelés « syndromes de Korsakov », ou de l’ouvrage fondamental de Louriia, dont la traduction anglaise (The Neuropsychology of Memory) fut publiée seulement un an après que j’ai vu Jimmie pour la première fois. En 1887, Korsakov écrivait :

C’est presque exclusivement la mémoire des événements récents qui est perturbée. Il semble que les impressions récentes disparaissent, tandis que les impressions lointaines restent bien fixées dans la mémoire, de sorte que l’ingéniosité du patient, son acuité d’esprit, ses ressources restent en grande partie intactes.

Presque un siècle de recherches s’est ajouté aux observations brillantes, quoique assez minces, de Korsakov – la plus féconde et la plus profonde de ces recherches étant de loin celle de Louriia. Louriia sut parler de ce drame pathétique de la perte radicale de mémoire : avec lui, la science se faisait poésie. « On peut toujours observer chez ces patients, écrivait-il, de graves troubles dans l’organisation des impressions laissées par les événements et de leur succession dans le temps. Ils perdent leur{14} expérience intégrale du temps et commencent à vivre dans un univers d’impressions isolées. » Comme Louriia l’a noté, l’éradication des impressions (et leur désordre) peut avoir un effet rétrograde dans le temps – « dans les cas les plus graves – et même atteindre des événements relativement éloignés ».

La plupart des patients de Louriia décrits dans ce livre avaient des tumeurs cérébrales importantes et graves, dont les effets étaient identiques à ceux du syndrome de Korsakov, mais qui, par la suite, s’étendaient et leur étaient souvent fatales. Louriia ne citait aucun cas de syndrome de Korsakov « simple », impliquant cette destruction limitée que décrivait Korsakov – destruction de neurones, provoquée par l’alcool, dans les infimes mais pourtant essentiels tubercules mamillaires, le reste du cerveau restant parfaitement intact. Aussi, les cas de Louriia n’étaient-ils pas susceptibles d’avoir une suite à long terme.

J’avais d’abord été très embarrassé et sceptique, voire méfiant, au sujet de cette coupure apparemment brutale de 1945, un point, une date si symboliquement précise. J’écrivis la note suivante :

Il y a un grand blanc. Nous ne savons pas ce qui s’est passé à ce moment-là – ni plus tard… Nous devons demander à son frère, à la Marine ou aux hôpitaux où il a séjourné, de combler ces « années manquantes »… Aurait-il subi un énorme traumatisme cérébral ou émotionnel au combat, à la guerre, et cela l’aurait-il affecté pour toujours ?… La guerre avait-elle été l’« apogée », le dernier moment de sa vie où il fut réellement vivant, et l’existence aurait-elle été depuis pour lui une longue stagnation{15} ?

Nous lui fîmes passer différents examens (électroencéphalogramme, scanner du cerveau) qui ne mirent en évidence aucun dégât cérébral majeur, ni ne dépistèrent d’atrophie des petits tubercules mamillaires. Nous reçûmes des rapports signalant qu’il était resté dans la Marine jusqu’en 1965, et qu’il était parfaitement compétent à cette époque.

Ensuite, nous trouvâmes un bref et mauvais rapport de l’hôpital Bellevue, daté de 1971, disant qu’il était « totalement désorienté et présentait un syndrome cérébral organique avancé dû à l’alcool » (la cirrhose avait déjà fait son apparition à cette époque). De Bellevue, on l’avait envoyé dans un misérable dépotoir du Village, une soi-disant « maison de santé », d’où notre hospice l’avait sorti pouilleux, mourant de faim, en 1975.

Nous retrouvâmes son frère, dont Jimmie continuait de dire qu’il était dans une école de comptabilité et fiancé à une fille de l’Oregon. En fait, le frère avait épousé ladite fille de l’Oregon, était devenu père et même grand-père, et avait travaillé comme agent comptable pendant trente ans de sa vie.

Là où nous nous attendions à beaucoup d’informations – et d’émotions –, nous ne reçûmes de son frère qu’une lettre courtoise et, somme toute, assez mince. À sa lecture il apparaissait – surtout entre les lignes – que les deux frères s’étaient très peu vus depuis 1943 et qu’ils avaient suivi des chemins divergents, non seulement à cause des aléas de leurs lieux d’habitation et de leurs métiers, mais aussi à cause de différences plus profondes (même s’ils ne s’étaient pas brouillés pour autant). Jimmie, semblait-il, ne s’était jamais « rangé », il était « insouciant » et « buveur invétéré ». Son frère pensait que la Marine lui avait donné une structure, une vie, et que les véritables problèmes étaient survenus lorsqu’il l’avait quittée en 1965. Privé de sa structure et de son ancrage habituels, Jimmie avait cessé de travailler, il avait « éclaté en morceaux », et avait commencé à beaucoup boire. À ce moment-là, au milieu et surtout à la fin des années soixante, des altérations de la mémoire du type Korsakov avaient fait leur apparition, mais elles n’étaient pas graves au point que Jimmie ne puisse y « faire face » avec sa nonchalance habituelle.

Son alcoolisme s’aggrava encore en 1970. Aux alentours de Noël, cette année-là, aux dires de son frère, il était soudain « sorti de ses gonds » : l’excitation et la confusion l’avaient gagné, jusqu’au délire – c’était à ce moment-là qu’on l’avait amené à Bellevue. Excitation et délire se calmèrent dans les mois qui suivirent, mais il lui restait d’étranges et profonds trous de mémoire, des « déficits » pour employer le jargon médical. Son frère lui avait rendu visite à ce moment-là – ils ne s’étaient pas vus depuis trente ans – et, à sa grande épouvante, non seulement Jimmie ne le reconnut pas, mais de surcroît il lui dit : « Arrêtez de plaisanter ! Vous êtes assez âgé pour être mon père. Mon frère est un jeune homme qui vient d’entrer dans une école de comptabilité. »

Ces informations accrurent mon embarras : pourquoi Jimmie ne se souvenait-il pas de ses dernières années dans la Marine, pourquoi ne pouvait-il se rappeler ni ordonner ses souvenirs jusqu’en 1970 ? Je n’avais pas entendu dire que ce genre de patients pouvait avoir des amnésies rétrogrades (voir post-scriptum). « Je me demande de plus en plus, écrivis-je à ce moment-là, s’il n’y a pas un élément d’hystérie ou une fuite amnésique – s’il n’essaie pas de fuir quelque chose de trop horrible pour pouvoir s’en souvenir », et je suggérai de le montrer à notre psychiatre. Le rapport de celle-ci fut très fouillé et détaillé – l’examen comprenait un test à l’amytal, destiné à « libérer » des souvenirs qui pourraient être refoulés. Elle essaya aussi d’hypnotiser Jimmie dans l’espoir de faire surgir des souvenirs réprimés par l’hystérie – ce qui marche souvent pour les cas d’amnésie hystérique. Mais ce fut un échec, car on ne parvenait pas à hypnotiser Jimmie, non à cause d’une « résistance », mais parce que son extrême amnésie l’amenait à perdre le fil de ce que l’hypnotiseur était en train de dire. (Le docteur Homonoff, qui travaillait à l’hôpital de la Veterans Administration de Boston, m’a parlé d’expériences semblables : selon lui, il s’agit d’un trait tout à fait caractéristique des patients présentant un syndrome de Korsakov, contrairement à ceux qui ont une amnésie hystérique.)

« Je n’ai ni l’impression ni la preuve qu’il s’agisse d’un déficit “acquis” ou de nature hystérique, écrivait la psychiatre. Il lui manque à la fois les moyens et les raisons de se construire une façade. Ses défaillances de mémoire sont organiques, permanentes et incorrigibles, mais c’est étonnant qu’elles remontent à si loin. » Depuis qu’il n’était plus « concerné », pensait-elle, « … il ne manifestait aucune angoisse particulière (…) il n’avait pas de difficulté à mener sa vie », elle ne pouvait rien proposer et ne voyait aucun « accès » ou « levier » thérapeutique.

Parvenu à ce point et persuadé qu’il s’agissait d’un pur Korsakov, nullement compliqué de facteurs affectifs ou organiques, j’écrivis à Louriia pour lui demander son avis. Dans sa réponse, il me parlait de son patient Bel{16}, dont l’amnésie avait rétroactivement supprimé dix années de vie. Il me dit qu’il ne voyait aucune raison à ce qu’une amnésie rétrograde de ce genre n’annule des dizaines d’années, ou même presque une vie entière… « Je ne peux qu’attendre l’amnésie finale, écrit Buñuel, celle qui peut effacer une vie entière. » Mais l’amnésie de Jimmie, pour une raison inconnue, avait effacé la mémoire et le temps depuis 1945, brutalement, puis s’était arrêtée. De temps en temps, il se rappelait quelque chose de beaucoup plus récent, mais le souvenir était fragmentaire, disloqué dans le temps. Un jour, par exemple, voyant le mot « satellite » dans le titre d’un journal, il dit avec désinvolture qu’il avait été associé à un projet de dépistage par satellite lorsqu’il était à bord du Chesapeake Bay : ce fragment de souvenir remontait au début ou au milieu des années soixante. Mais, pour tout ce qui était d’ordre pratique, son point de rupture se situait au milieu (ou à la fin) des années quarante, et tout ce qui faisait retour au-delà de cette date était fragmentaire, sans lien. C’était le cas en 1975, c’est encore le cas aujourd’hui, neuf ans plus tard.

Que pouvions-nous faire ? Que devions-nous faire ?

Il n’y a aucune prescription, écrivait Louriia, dans un cas comme celui-ci, faites ce que votre ingéniosité et votre cœur vous suggèrent. Il n’y a pour ainsi dire pas d’espoir qu’il retrouve la mémoire. Mais un homme n’est pas seulement une mémoire : il a une sensibilité, une volonté, des sentiments, une dimension morale – toutes choses dont la neuropsychologie ne peut parler. Et c’est à cet endroit, au-delà du champ d’action d’une psychologie non personnelle, que vous pouvez trouver des moyens de le toucher et de modifier son état. Et vos conditions de travail vous le permettent particulièrement, car vous travaillez dans un hospice, ce qui est un monde clos, tout à fait différent des cliniques et des institutions où j’exerce. D’un point de vue neuropsychologique, vous ne pouvez pas grand-chose ; mais, sur le plan de l’individuel, vous pouvez faire beaucoup.

Louriia évoquait le cas de l’un de ses patients, Kur, qui faisait preuve d’une rare conscience de soi et chez lequel l’irrémédiable s’alliait à une singulière équanimité. « Je n’ai pas la mémoire du présent, aurait dit Kur. Je ne sais pas ce que je viens de faire, ni d’où je viens (…) Je peux fort bien me rappeler le passé, mais je n’ai aucune mémoire du présent. » Quand on lui demandait s’il avait déjà vu la personne qui était en train de l’examiner, il répondait : « Je ne peux dire ni oui ni non, de même que je ne peux ni affirmer ni nier que je vous ai déjà rencontré. » C’était parfois le cas avec Jimmie ; et, tout comme Kur qui était resté de nombreux mois dans le même hôpital, Jimmie commença à éprouver des « impressions familières » ; il apprit lentement à retrouver son chemin dans la maison – l’emplacement de la salle à manger, de sa chambre, des ascenseurs, des escaliers ; en un sens, il reconnaissait aussi certains membres du personnel, bien qu’il les confondît – ce qui était peut-être nécessaire – avec des gens du passé. Il se prit rapidement d’affection pour la sœur infirmière de la maison ; il reconnaissait immédiatement sa voix, le bruit de ses pas, mais il ne cessait de dire qu’elle avait été une de ses camarades de lycée, et se montrait très surpris que je m’adresse à elle comme à une « sœur ».

— Ça alors ! s’exclamait-il, quelle drôle de surprise ! je n’aurais jamais pensé que vous étiez religieuse, ma sœur !

Depuis qu’il est arrivé chez nous – au début de 1975 –, Jimmie n’a jamais pu vraiment identifier quelqu’un. La seule personne qu’il reconnaisse est son frère, lorsque celui-ci vient de l’Oregon pour lui rendre visite. Ces rencontres sont profondément émouvantes – ce sont les seules rencontres vraiment affectives de Jimmie. Il aime son frère, le reconnaît, mais ne parvient pas à comprendre pourquoi il a l’air si vieux : « Je pense que certaines personnes vieillissent vite », dit-il. En fait, son frère fait beaucoup plus jeune que son âge ; il est de ces hommes dont le visage et la silhouette changent peu avec les années. Ce sont de vraies rencontres, et pour Jimmie il s’agit de la seule connexion réelle entre son passé et son présent, même si elle ne suffit pas à lui donner un sens de l’histoire ou de la continuité. Pour son frère et ceux qui les voient ensemble, ces rencontres ne font qu’accentuer le fait que Jimmie vit toujours dans un passé où il s’est fossilisé.

Au début, nous avions tous l’immense espoir d’aider Jimmie – il était si agréable, si aimable, si rapide et intelligent qu’il était difficile d’admettre qu’il fût incurable. Mais aucun d’entre nous n’avait jamais rencontré, ni même imaginé une amnésie aussi puissante, un fossé insondable dans lequel tomberaient tout événement, toute expérience, absolument tout, un abyssal trou de mémoire qui engloutirait le monde entier.

Lorsque je le vis pour la première fois, je lui suggérai de tenir un journal qui l’inciterait à noter chaque jour ses expériences, ses sentiments, ses pensées, souvenirs et réflexions. Au début, ses tentatives furent empêchées par le fait qu’il oubliait continuellement son journal quelque part : il fallait l’attacher à lui, d’une façon ou d’une autre. Mais cela aussi échoua : il prit certes soigneusement des notes dans un cahier, mais ne parvint pas ensuite à reconnaître ses premiers écrits. Il reconnaissait sa propre écriture et son style, mais s’étonnait toujours d’avoir écrit quelque chose la veille.

Il s’étonnait, ou bien restait indifférent – car c’était réellement un homme qui n’avait pas d’« hier ». Ses écrits restaient, si j’ose dire, déconnectés et déconnectants, ne pouvant en aucun cas lui rendre le sens du temps ou de la continuité. Pire, ils étaient insignifiants (« Œufs au petit déjeuner » – « Regardé un jeu de base-ball à la TV »), et ne touchaient jamais le fond de son être… Mais existait-il un fond, la profondeur d’un sentiment ou d’une pensée durable chez cet homme sans mémoire, ou en était-il réduit à une sorte de radotage « humien », à une simple succession d’impressions et d’événements sans lien entre eux ?

Jimmie était à la fois conscient et inconscient de cette profonde et tragique perte survenue en lui-même, de cette perte de lui-même. (Si un homme a perdu un œil ou une jambe, il sait qu’il a perdu un œil ou une jambe ; mais, s’il a perdu le soi – s’il s’est perdu lui-même –, il ne peut le savoir, parce qu’il n’y a plus personne pour le savoir.) Aussi m’était-il impossible de l’interroger intellectuellement sur ces sujets.

Au début, il s’était déclaré mal à l’aise de se trouver au milieu de malades, alors qu’il ne se sentait pas lui-même un patient. Mais nous nous demandions ce qu’il pouvait bien ressentir. Fortement charpenté, il faisait preuve d’une sorte de force et d’énergie animales, mais aussi d’une étrange inertie et d’une sorte d’« indifférence » passive que chacun remarquait ; il nous donnait à tous le sens irrépressible d’un « manque de quelque chose », même s’il acceptait ce manque – en supposant qu’il en fût conscient – avec cette étrange « indifférence ». Un jour, je lui posai une question, non plus sur sa mémoire ou sur son passé, mais sur le sentiment le plus simple et le plus élémentaire de tous :

— Comment vous sentez-vous ?

— Comment je me sens ? répéta-t-il en se grattant la tête. Je ne peux pas dire que je me sente malade. Mais je ne peux pas dire que je me sente bien. Je ne sais pas si j’éprouve quoi que ce soit.

— Êtes-vous malheureux ? continuai-je.

— Je ne peux pas dire que je le sois.

— Aimez-vous la vie ?

— Je ne peux pas dire que je l’aime.

J’hésitai, craignant d’aller trop loin et de mettre à nu chez cet homme un désespoir secret, inavouable, insupportable.

— Vous n’aimez pas la vie, répétai-je, hésitant quelque peu. Qu’éprouvez-vous alors vis-à-vis de la vie ?

— Je ne sais pas si j’éprouve quoi que ce soit.

— Vous sentez-vous tout de même vivant ?

— Vivant ? Pas vraiment. Il y a bien longtemps que je ne me suis pas senti vivant.

Son visage exprimait une tristesse et une résignation infinies.

Par la suite, ayant remarqué le plaisir qu’il prenait et l’habileté qu’il déployait aux petits jeux et aux devinettes, et la faculté que ceux-ci avaient de le retenir, au moins le temps qu’il s’y livrait, et de lui donner, pour un instant, le sentiment d’une camaraderie et d’une compétition (il ne se plaignait pas de sa solitude, mais avait l’air si seul – et si triste, bien qu’il n’exprimât jamais de tristesse), je suggérai de l’amener aux séances récréatives au foyer. Cette tentative réussit beaucoup mieux que le journal. Il s’intéressa intensément à ces jeux, mais ceux-ci cessèrent bientôt d’être un défi pour lui : il résolvait facilement toutes les devinettes ; il était bien meilleur et plus malin que n’importe qui. Dès qu’il avait trouvé, il devenait irritable, s’agitait, errait dans les couloirs, mal à l’aise, ennuyé, se sentant déshonoré, car ces jeux et devinettes étaient une distraction pour enfants. Il voulait, manifestement, passionnément, avoir quelque chose à faire : il voulait agir, être, éprouver – et ne le pouvait pas ; il voulait un sens, un but – en termes freudiens : « travail et amour ».

Serait-il capable d’accomplir un travail « ordinaire » ? D’après son frère, il avait « éclaté en morceaux » lorsqu’il s’était arrêté de travailler en 1965. Il avait deux cordes à son arc – le morse et la dactylographie. Le morse ne nous était guère utile, à moins d’en inventer pour lui un usage ; mais nous pouvions utiliser sa compétence en dactylographie, à condition qu’il soit en mesure de retrouver son doigté. De plus, ce serait un travail réel et non un jeu. De fait, Jimmie retrouva vite son ancienne aptitude et parvint à taper très rapidement – il ne pouvait pas aller lentement –, il y trouva la satisfaction et la dimension de défi que comporte un vrai travail. Mais il s’agissait encore d’une frappe et d’une dactylographie superficielles, c’est-à-dire d’une activité qui restait banale, qui ne touchait pas le fond. Et, ce qu’il tapait, il le tapait mécaniquement, il ne parvenait pas à suivre une pensée jusqu’au bout, et les phrases courtes se suivaient sans ordre significatif.

On avait tendance à parler de lui comme d’un accidenté de l’esprit – une « âme perdue » : était-il possible qu’il ait réellement été « désanimé » par la maladie ? « Pensez-vous qu’il ait une âme ? » demandai-je un jour aux sœurs. Ma question les choqua, bien qu’elles comprissent pourquoi je la posai. « Observez Jimmie à la chapelle, dirent-elles, et jugez-en par vous-même. »

C’est ce que je fis. J’en fus impressionné et profondément ému, car je vis alors chez cet homme une intensité et une stabilité de concentration et d’attention que je n’avais encore jamais remarquées et dont je ne le croyais pas capable. Je l’observai : il était agenouillé, en train de communier ; je ne pouvais douter un instant de la plénitude et de la totalité de sa communion, du parfait accord entre son esprit et celui de la messe. Il participait à la sainte communion avec une intensité plénière et sereine, dans un état de concentration et d’attention totales. À ce moment-là, le phénomène d’oubli, le syndrome de Korsakov disparaissait et n’était plus même concevable, car, cessant d’être à la merci d’un mécanisme défaillant ou défectueux, celui de phrases ou de souvenirs dépourvus de signification, il se trouvait absorbé dans un acte engageant tout son être, qui portait du sens et de l’émotion en une unité et continuité organiques, unité et continuité si consistantes qu’elles ne laissaient place à aucune fissure.

Manifestement, Jimmie trouvait sa continuité et sa réalité dans le caractère absolu de l’acte spirituel, et de l’attention qu’il implique : en fait, il s’y retrouvait lui-même. Les sœurs avaient raison : c’était bien là qu’il trouvait son âme. Et Louriia aussi avait raison, dont les mots me revenaient maintenant : « Un homme n’est pas seulement constitué d’une mémoire. C’est un être de sentiments, de volonté, de sensibilité, un être moral (…) C’est là (…) que vous pouvez le toucher et constater éventuellement un changement profond. » La mémoire, l’activité mentale, la pensée ne peuvent à elles seules le retenir ; mais l’attention et l’action morales peuvent l’absorber complètement.

Peut-être « moral » était-il un mot trop restrictif – car l’esthétique et le dramatique étaient aussi en cause. Le fait d’avoir vu Jimmie à la chapelle m’ouvrit les yeux sur l’existence d’autres domaines où l’âme a droit à la parole, où elle se trouve retenue et apaisée par l’attention et la communion. Jimmie faisait preuve de la même profondeur de concentration et d’attention pour ce qui touchait à la musique et à l’art : je remarquai qu’il n’avait aucune difficulté à « suivre » un morceau de musique ou des pièces de théâtre simples, parce que chaque moment artistique renvoie à d’autres moments et les contient. Comme il aimait le jardinage, il avait pris en charge quelques travaux du jardin. Au début, il avait l’impression d’entrer chaque matin dans un jardin inconnu, puis, pour je ne sais quelle raison, celui-ci lui devint plus familier que l’intérieur de la maison. Il ne s’y perdait presque plus jamais, ne s’y sentait plus désorienté ; je pense qu’il associait cet espace à des jardins de son enfance dans le Connecticut, jardins qu’il avait aimés et dont il gardait le souvenir.

Jimmie, qui était si totalement perdu dans le temps « spatial », était parfaitement organisé dans le temps « intentionnel » au sens bergsonien du terme ; ce qui était fugitif, insupportable comme structure formelle, était parfaitement stable, parfaitement maîtrisé comme art ou comme volonté. Il y avait même quelque chose qui perdurait ou survivait. Si Jimmie était brièvement « retenu » par une tâche, une énigme, un jeu ou un calcul, par le défi purement mental que celui-ci représentait, il retombait, dès que celui-ci était accompli, dans l’abîme de son néant, de son amnésie ; mais, s’il était retenu par une attention d’ordre émotionnel ou spirituel – dans la contemplation de la nature ou d’une œuvre d’art, à l’écoute d’une musique ou en assistant à un office à la chapelle – son « humeur », son attention, sa quiétude persistaient pendant un moment ; il prenait alors un air pensif et paisible que nous avions rarement, sinon jamais, l’occasion de lui voir durant le reste de sa vie chez nous.

Cela fait maintenant neuf ans que je connais Jimmie – et, du point de vue neuropsychologique, il n’a pas changé le moins du monde. Il a toujours le Korsakov le plus grave et le plus dévastateur qui soit ; il ne se rappelle rien au-delà de quelques secondes et son amnésie depuis 1945 est profonde. Mais, du point de vue humain, spirituel, il est devenu un autre homme – il n’est plus agité, flottant, ennuyé, perdu, mais profondément attentif à la beauté et à l’âme du monde, riche au regard des catégories kierkegaardiennes – c’est-à-dire du point de vue esthétique, moral, religieux, dramatique. La première fois que je le vis, je me demandai s’il n’était pas condamné à une sorte de futilité « humienne », à un flottement sans signification à la surface de la vie, et s’il y avait un moyen possible de dépasser l’incohérence de son trouble « humien ». La science empirique me dit que non – mais la science empirique, l’empirisme, ne tient pas compte de l’âme, ni de ce qui constitue et détermine l’être humain comme sujet. Peut-être y a-t-il là une leçon à la fois philosophique et clinique : dans le syndrome de Korsakov, dans la démence ou dans d’autres catastrophes du même genre, si graves que soient les dégâts organiques qui entraînent cette dissolution « humienne », il reste toujours la possibilité entière d’une restauration de l’intégrité grâce à l’art, la communion, le contact avec l’esprit humain : et cette possibilité demeure même là où nous ne voyons de prime abord que l’état désespéré d’une destruction neurologique.

POST-SCRIPTUM

Je sais maintenant que l’amnésie rétrograde, à tel ou tel degré, est très courante, sinon universelle, chez ceux qui présentent un syndrome de Korsakov. Le syndrome de Korsakov classique, à savoir une « pure », profonde, permanente dévastation de la mémoire due à la destruction par l’alcool des tubercules mamillaires, est rare, même chez les très grands buveurs. On peut, bien sûr, le voir associé à d’autres pathologies, comme c’est le cas chez les patients de Louriia, qui étaient atteints de tumeurs. Un cas particulièrement fascinant de syndrome de Korsakov aigu (et Dieu merci passager) a été très récemment identifié dans ce que l’on appelle l’amnésie globale transitoire (AGT), qui peut survenir dans les migraines, les blessures à la tête ou une insuffisance vasculaire cérébrale : une grave et étrange amnésie peut alors se produire et durer quelques minutes ou quelques heures, même si la personne continue d’une façon mécanique à conduire une voiture ou accomplir diverses tâches médicales ou éditoriales, par exemple. Sous cette apparente continuité gît une amnésie profonde – chaque phrase étant oubliée à l’instant même où elle est prononcée, et l’ensemble étant oublié en l’espace de quelques minutes, même si des souvenirs et des habitudes de toujours peuvent parfaitement continuer à fonctionner. (Le docteur John Hodges, d’Oxford, a réalisé récemment (en 1986) de remarquables bandes vidéo sur des patients au cours d’une AGT.)

Dans les cas d’AGT peut aussi survenir une profonde amnésie rétrograde. Mon collègue, le docteur Léon Protass, m’a parlé d’un cas de ce genre qu’il a rencontré récemment : il s’agissait d’un homme supérieurement intelligent qui fut incapable pendant quelques heures de se souvenir de sa femme et de ses enfants, et même de se rappeler qu’il avait une femme et des enfants. En fait, il avait perdu trente ans de sa vie – pour quelques heures seulement, heureusement. La guérison, après de pareilles attaques, est rapide et complète – mais celles-ci n’en ont pas moins le côté effrayant des « accès ischémiques transitoires cérébraux », par le pouvoir qu’elles ont d’annuler ou d’oblitérer complètement des dizaines d’années d’une vie bien remplie et bien ancrée dans la mémoire. Seuls les autres ressentent l’horreur de la chose – le patient, quant à lui, inconscient, amnésique pour tout ce qui touche à son amnésie, peut continuer à faire ce qu’il est en train de faire sans se sentir concerné, et ce n’est que plus tard qu’il s’aperçoit qu’il a perdu non seulement une journée (comme c’est courant dans les cas de black-out alcoolique ordinaire), mais toute une partie de sa vie, et qu’il ne l’a jamais su. Le fait que l’on puisse perdre de cette façon une grande partie de sa vie a quelque chose de particulièrement horrible.

À l’âge adulte, la vie, ou les fonctions supérieures de la vie, peuvent connaître une fin prématurée sous l’effet d’attaques, de sénilité, de lésions cérébrales, etc., mais la conscience d’avoir vécu une vie, d’avoir un passé, demeure en général intacte. Elle est ordinairement ressentie comme une compensation : « Au moins, j’ai bien vécu, j’ai goûté pleinement la vie avant ma lésion cérébrale, mon attaque, etc. » Ce sens d’« avoir vécu », qui peut être une consolation ou un tourment, est précisément ce qui est supprimé par l’amnésie rétrograde. L’« amnésie finale, celle qui peut effacer une vie entière », dont parle Buñuel, peut survenir dans la phase terminale de la démence, mais ne peut pas, d’après mon expérience, arriver soudainement à la suite d’une attaque.

Il existe encore une autre amnésie, assez comparable, qui peut survenir brusquement – elle est différente en ce sens qu’elle n’est pas « globale », mais obéit à une « modalité spécifique ». Ainsi, une brusque thrombose de l’irrigation postérieure cérébrale a entraîné, chez l’un de mes patients, la mort instantanée des zones visuelles du cerveau. Il devint sur-le-champ complètement aveugle – mais sans le savoir. Il avait l’air aveugle mais ne s’en plaignait pas. Les interrogatoires et les examens montraient, sans doute possible, qu’il était centralement ou « corticalement » aveugle, mais qu’en plus il avait perdu toute image et mémoire visuelles, et les avait perdues totalement. Pourtant, il n’avait aucune sensation de perte. En fait, il avait perdu le concept même de vision : non seulement il ne pouvait donner aucune description visuelle, mais il s’étonnait même que j’emploie des mots comme vision ou lumière. Il était devenu, en substance, un être non visuel. Toute sa vie de voyant, toute sa visualité lui avaient été proprement volées. Son existence visuelle avait été arasée pour toujours à l’instant même de son attaque. Une amnésie visuelle de ce genre, et (si l’on peut dire) cette cécité à sa propre cécité, cette amnésie de l’amnésie même, est en fait un syndrome de Korsakov « total », limité à la vision.

Une amnésie encore plus limitée, mais néanmoins totale, peut apparaître par rapport à certaines formes de perception, comme dans le cas évoqué dans le chapitre précédent, « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ». On avait là une « prosopagnosie » absolue, une agnosie des visages. Non seulement ce patient ne pouvait reconnaître les visages, mais il était incapable d’imaginer ou de se souvenir d’un visage – il avait perdu la notion même de « visage » comme mon patient le plus atteint avait perdu la notion même de « vue » ou de « lumière ». Anton a décrit de tels syndromes dans les années 1890. Mais l’implication de ces deux syndromes – de Korsakov et d’Anton –, les conséquences qu’ils peuvent avoir sur l’univers, l’identité, la vie des patients qui en sont affligés, avaient été à peine effleurées jusqu’à ce jour.

Dans le cas de Jimmie, nous nous étions souvent demandé comment celui-ci réagirait si nous le ramenions dans sa ville natale (donc aux jours qui précédaient son amnésie), mais sa petite ville du Connecticut était devenue au fil des ans une énorme cité. Ce n’est que plus tard que j’eus l’occasion de découvrir ce qui pourrait se passer dans de pareilles circonstances : un autre patient, Stephen R., présentait un syndrome de Korsakov : il était tombé gravement malade en 1980 et son amnésie rétrograde remontait seulement à deux ans. Pour ce patient, qui avait aussi de graves attaques, de la spasticité et d’autres problèmes exigeant des soins hospitaliers, les retours chez lui en fin de semaine entraînaient une situation poignante. À l’hôpital, il ne reconnaissait rien ni personne et se trouvait dans une frénésie de désorientation presque constante. Mais, lorsque sa femme le ramenait à la maison, dans cette maison qui était en fait une « capsule-temps » des jours précédant son amnésie, il se sentait instantanément chez lui. Il reconnaissait tout, donnait une tape au baromètre, tournait le thermostat, s’installait, comme d’habitude, dans son fauteuil préféré. Il parlait des voisins, des boutiques, du bar local, du cinéma du quartier comme si ceux-ci dataient du milieu des années soixante-dix. Il était désolé et perdu si le moindre changement était intervenu dans la maison. (« Tu as changé les rideaux aujourd’hui ! reprocha-t-il une fois à sa femme. Pourquoi si soudainement ? Ils étaient verts ce matin. » En fait, ils n’étaient plus verts depuis 1978.) Il reconnaissait la plupart des maisons et des magasins voisins, ceux-ci ayant peu changé entre 1978 et 1983 – mais le « remplacement » du cinéma le troublait (« comment avaient-ils pu l’abattre et mettre à sa place un supermarché en l’espace d’une nuit ? »

Il reconnaissait les amis et les voisins – mais les trouvait étrangement plus âgés qu’il ne pensait « Le vieux Untel, il fait vraiment son âge. Je ne l’avais jamais remarqué avant. Comment savoir l’âge des gens aujourd’hui ? »). Mais le moment véritablement horrible, poignant, était celui où sa femme le ramenait à l’hôpital – l’amenait (d’après lui) avec un air bizarre dans une étrange maison qu’il ne connaissait pas, remplie d’étrangers, et puis le laissait là. À la fois terrifié et bouleversé. Il se mettait alors à crier : « Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Que se passe-t-il, au nom du ciel ? » Assister à ces scènes, qui devaient être pour lui une folie ou un cauchemar, était presque insoutenable. Dieu merci, il allait sans doute les oublier au bout de deux minutes.

Ces patients fossilisés dans le passé ne se sentent chez eux, rassurés, que dans le passé. Le temps pour eux a marqué un arrêt. J’entends encore Stephen R. hurler de terreur et de désarroi lorsqu’il rentrait à l’hôpital – hurler après un passé qui n’existe plus. Que pouvons-nous faire ? Pouvons-nous créer pour eux une capsule de temps, une fiction ? Je n’ai jamais connu de patient confronté à l’anachronisme qui fût tourmenté à ce point, sauf « Rose R. », dont le cas est relaté dans Cinquante Ans de sommeil{16a}.

Jimmie est parvenu à un certain calme ; William (chapitre XII) affabule continuellement ; mais le temps pour Stephen est une blessure à vif, une angoisse qui ne guérira jamais.