CHAPITRE XXVIII
Graymes fut éveillé par une douloureuse sensation d’engourdissement, comme si son corps était pris dans un étau. Il se tordit en tous sens pour tenter de s’arracher à cette étreinte, mais la force de dix hommes n’aurait pas suffi à cette tâche : il était prisonnier d’un carcan de glace, dont seules émergeaient ses épaules et ses mains. Un froid mortel s’insinuait progressivement jusqu’à la moelle de ses os.
Il leva la tête. Face à lui se dressait le miroir d’épouvante, où se reflétait à présent l’éclat d’une multitude de torches. Il grimaça. Il éprouvait de plus en plus de peine à respirer. Il lui semblait que son corps allait éclater comme un fruit mûr sous la pression.
Rachel. Qu’était devenue Rachel ?
Un gémissement tout proche répondit à sa question. Il se tordit le cou pour tenter de voir.
La journaliste n’avait pas subi le même sort que lui. Elle n’était qu’attachée à une paroi, les mains jointes au-dessus de la tête, à quelques mètres de lui. Néanmoins, elle pouvait à peine tenir sur ses jambes. Son corsage avait été arraché, exposant sa poitrine nue au froid. Elle avait dû opposer une résistance farouche, car elle portait des traces de coups sur la figure. Ses lèvres bleuies attestaient qu’elle atteignait les limites de son endurance. Claquant des dents et tremblant de tout son corps, elle devait atrocement souffrir. Il craignit un instant qu’elle ne bascule dans un sommeil dont il savait pertinemment qu’elle ne se réveillerait jamais.
Il l’appela.
— Réveillez-vous, Rachel ! Regardez-moi !
Elle remua légèrement, parut faire un effort surhumain pour lui obéir. Du moins sa volonté n’était-elle pas entamée, et son compagnon admira sa force de caractère. La jeune femme luttait visiblement pour conserver les yeux ouverts. N’écoutant que son instinct, Graymes chercha à échapper encore à l’étau. En vain.
Il s’apprêtait à recourir à la magie lorsqu’un murmure envahit progressivement le dôme, accompagné du bruissement de nombreux pas. Il se figea, en alerte. Une procession de silhouettes encapuchonnées venait d’entrer dans son champ de vision, menée par Sadon en personne, toujours masqué. Elle psalmodiait un chant ancien, d’avant le commencement du monde, dont la langue avait été oubliée par les civilisations. Elle se disposa en demi-cercle face au miroir de glace, de part et d’autres du prisonnier.
Le chant se tut.
Seul Sadon vint au-devant du démonologue.
— Bienvenue, docteur Graymes, déclara-t-il pompeusement. Votre présence parmi nous, en ce grand jour, rehausse de beaucoup cette cérémonie.
— Vos invités avaient l’air plus civilisés quand ils se chamaillaient autour du buffet, ricana Graymes, masquant ses efforts d’élocution.
— Vous aussi, Commandeur.
Sadon se permit un rire sec. Graymes laissa son regard errer sur l’assistance.
— Voilà donc la confrérie au complet, venue contempler son idole ?
— Et témoigner à ses noces de retour, rétorqua Sadon avec un regard appuyé à l’intention de Rachel. Pour vous, votre sort sera différent. Nous vous ferons crever lentement, à petit feu si l’on peut dire, et votre souffrance sera offerte au Roi. Vous avez commis une énorme bêtise en venant me narguer ce soir…
— Vous m’en auriez voulu dans le cas contraire, grand prêtre…
Sadon arracha son masque d’un coup, offrant à tous son véritable visage : une figure blême et translucide dénuée d’expression, mi-chair, mi-glace.
— Vous aviez échoué d’avance, Graymes. Vous ne savez rien du pouvoir qui était le nôtre… avant ! Voici des siècles, quand ce monde balbutiait entre deux périodes glaciaires. Notre ombre s’étendait partout, nos armées étaient craintes des démons eux-mêmes, des armées d’humanoïdes de glace, semblables à moi. Elles grouillaient comme des fourmis sur les banquises ! Si vous aviez pu voir…
Sadon s’interrompit, la gorge nouée par l’exaltation. Dans son regard de diamant défilaient des souvenirs d’anciennes batailles et de triomphes sans pareils… Quand il se pencha de nouveau vers le démonologue, il semblait animé par une détermination nouvelle et farouche.
— J’ai patiemment attendu et préparé le retour du Maître pendant un nombre infini d’années. Et vous voudriez empêcher l’aboutissement d’une telle œuvre ? Vous, un simple Commandeur ? Une chiure de démon ! Pauvre idiot ! Vous n’y pouviez rien. C’était écrit sur les tables du monde. L’heure du renouveau approche. La tâche sera plus aisée encore qu’autrefois. Tucker !
Le docteur Tucker apparut, revêtu d’un surplis. Il adressa au prisonnier un sourire qui en disait long sur la satisfaction qu’il éprouvait à le voir ainsi réduit à l’impuissance.
— Tucker, nous allons commencer. Que tout soit prêt…
Graymes fixa le miroir où, de temps à autre, la silhouette ténébreuse du Roi s’agitait, comme gagnée par l’excitation générale. Un frisson lui parcourut l’échine, qui n’était pas dû au froid.
— C’était un roi cruel, dit-il lentement, une créature sauvage et démoniaque. Vous n’avez qu’une solution, Sadon : le fourrer dans un container que vous renverrez au plus profond des glaces du pôle.
— Assez ! s’insurgea Sadon, à bout de patience. Vous insultez le Roi. À présent, qu’on en finisse ! La femme, d’abord…
Un mouvement se fit dans l’assistance. Quelques personnes détachèrent Rachel. Celle-ci serait tombée si les fanatiques ne l’avaient soutenue. Elle était à bout, à peine consciente. Ils la portèrent sans ménagements jusqu’au pied du mur luisant…
À l’intérieur, l’ombre du Roi se démenait comme un fauve affamé. Un violent coup de tonnerre ébranla les parois du dôme.
— Sadon, tu n’auras pas de seconde chance ! Relâche cette femme et renonce à ton œuvre.
Les yeux de Graymes s’étaient étrécis de colère. Même contraint à l’immobilité, il dégageait une autorité impressionnante. Son avertissement n’en tomba pas moins à plat. Tous avaient maintenant les yeux fixés sur la suppliciée. Le grand prêtre fit signe à ses assesseurs de poursuivre la cérémonie. La journaliste poussa un hurlement : elle venait de comprendre à quel sort infâme elle était vouée. Elle rassembla ses maigres forces pour résister. Inutilement. Encore quelques centimètres et elle serait plaquée contre la paroi brillante…
— Je t’aurai prévenu, Sadon, lâcha Graymes.
Il leva la main droite en un signe de commandement. De ses lèvres tomba une terrible imprécation.
Son ennemi se retourna avec fureur.
— Qu’as-tu fait ?
La réponse arriva sous la forme d’un éclair d’argent, qui traversa la verrière en répandant une gerbe d’éclats coupants sur les participants. Il fendit l’air avec un sifflement strident, obligeant les fidèles à se jeter à terre. En bout de course, il vint se ficher à côté de Graymes. Sous l’impact, son carcan de glace se rompit net, comme fendu par l’étrave d’un navire. Le prisonnier se redressa d’un bond, écarta d’une poussée les blocs qui le retenaient encore. Une clarté pâle tourbillonna autour de lui. Il retira l’épée et la brandit à hauteur d’yeux.
Entre les mains de son maître, Shör-Gavan flamboya de tous ses feux.
Profitant de la stupeur générale, Graymes se fraya un passage dans la cohue. En deux sauts, il fut sur les fanatiques qui retenaient Rachel. Avant que les misérables n’aient porté la main à leurs dagues, il avait abattu sa lame sur leurs nuques avec une joie barbare. Deux têtes roulèrent au sol. Il repoussa du talon les corps décapités encore tremblants. La vue du sang qui inondait maintenant le parvis arracha un cri de terreur à la foule.
Le démonologue recueillit sa compagne dans ses bras comme elle perdait connaissance, vaincue par la peur et l’épuisement. Il la jeta sur son épaule tel un vulgaire sac de farine et se tourna contre les assaillants que Sadon expédiait contre lui. Son épée tournoya de nouveau. Elle rompit le barrage des couteaux sacrificiels, crissant dans les chairs ennemies. De nouvelles victimes s’effondrèrent, se vidant de leurs entrailles.
L’assaut tourna court. Les servants reculaient, pris à leur tour de terreur en face de ce grand guerrier maigre en smoking qui amenait un tel carnage dans leurs rangs. Il profita de ce bref répit pour mettre Rachel en sécurité sur ses arrières. Ses adversaires s’interposèrent entre le miroir et lui.
Mais pour l’heure, Graymes ne songeait plus à la destruction du Roi de Glace. Il lui fallait d’abord s’extraire de ce guêpier et sauver la jeune femme. Voyant comment évoluaient les choses, la plupart des invités déguerpissaient en levant les bras au ciel. Tous n’avaient pas l’âme de vrais fanatiques. Certains n’avaient même dû se rallier à la cause de Sadon que par ambition personnelle. Maintenant que les événements tournaient mal, ils craignaient pour leur peau ou leur réputation. Les rats quittaient le navire, malgré les exhortations du grand-prêtre.
Leur ennemi accueillit la débâcle d’un grand rire.
Il restait cependant un groupe d’extrémistes, conduits par le Dr Tucker. Ils se rassemblèrent en bon ordre et donnèrent l’assaut. À ceux-là, Graymes réserva sa fureur longtemps contenue. Il s’enfonça parmi eux tel un coin meurtrier. Dans son poing, l’épée elfique ne fut plus qu’un trait de foudre. Autour de lui, les moines tombèrent les uns après les autres, le crâne fendu ou les membres tranchés. Des ruisseaux pourpres poissèrent la glace. Survolté, le démonologue continua de faire reculer les survivants. Sa lame décrivait de grands moulinets qui happaient tout sur leur passage. Finalement, seul Tucker osa lui faire face encore, le menaçant de ce grand poignard qui lui avait servi à dépecer l’infortuné Jonas. Une lueur de haine brillait dans ses yeux.
— Trop petit, mon ami, siffla Graymes.
D’une estocade, il envoya le scientifique rouler au sol. Puis il l’enjamba sans lui donner le loisir de se relever.
— Bienvenue chez les morts…, docteur ! susurra-t-il en l’empalant jusqu’à la garde.
Tucker se tortilla quelques secondes, tel un poisson pris au bout d’un harpon. Enfin, sa tête retomba sur le côté. Un filet de bave sanguinolente coula de sa bouche…
Lorsque Graymes leva de nouveau la tête, le palais de glace s’était vidé de tous ses adversaires. Comprenant que la partie était perdue, les derniers fidèles avaient fini par se débander. Sadon lui-même avait disparu…
Cela ne dit rien qui vaille au vainqueur. Il se tourna vivement vers le miroir de glace. Un doute lui effleurait l’esprit, et il s’approcha, à pas lents mais déterminés. Puis, prenant une profonde inspiration, il leva son épée… et l’abattit de toutes ses forces. La paroi se fissura avec un craquement terrible. De véritables pans dégringolèrent aux pieds du démonologue. Le palais tout entier vacilla. Une pluie de débris s’abattit.
Mais derrière le miroir, il n’y avait plus rien.
Rien qu’une cavité profonde et noire qui semblait s’enfoncer au cœur de la terre. Graymes émit un juron entre ses dents : par un moyen ou un autre, Sadon était parvenu à sauver son idole. À présent, le temps pressait. L’édifice de glace menaçait de s’effondrer à chaque instant. L’universitaire retourna auprès de Rachel. Celle-ci venait de reprendre connaissance.
— J’ai… froid…, murmura-t-elle.
— Ne restons pas ici !
Sans attendre son assentiment, il la souleva de terre, pour la jeter une nouvelle fois en travers de ses épaules. La voûte craqua. Des blocs de givre s’écrasèrent autour d’eux. Il se précipita sans attendre dans la grotte dont il venait de dégager l’ouverture. Ses yeux accoutumés à l’obscurité eurent tôt fait de déceler une galerie creusée dans la glace qui se poursuivait au-delà. Un courant d’air lui donna à penser qu’il existait une seconde issue.
— Sadon a évacué le Roi de ce côté, grogna-t-il. Il avait vraiment tout prévu !
Il s’élança droit devant lui, à peine ralenti par son fardeau. La jeune femme laissa échapper un cri.
— Ben, regardez !
Il comprit ce qui provoquait son angoisse. Grâce à un mécanisme ou à la magie, les flancs du tunnel commençaient à se rapprocher d’eux, comme animés par le désir de les broyer. Il accéléra, se faufilant avec l’agilité d’une souris par la moindre anfractuosité laissée libre devant lui. Il n’y avait aucun doute, cette nouvelle traîtrise devait être mise à l’actif de Sadon. Le grand prêtre n’avait rien laissé au hasard.
Le boyau s’étrécissait à vue d’œil.
Graymes ne dut qu’à sa vélocité surnaturelle d’arriver indemne à l’extrémité du souterrain, borné par une porte basse. Il redoubla d’efforts. Les parois de glace étaient maintenant si proches qu’elles l’écorchaient au passage. Il les entendit se refermer dans son dos telles les mâchoires d’un étau…
Il se rua sur le battant, fracassa la serrure rouillée d’un coup d’épée et déboucha dans le parc avec soulagement. En comparaison, la température y semblait presque printanière. Il n’eut que le temps de se réfugier sous les arbres. La serre implosa dans un feu d’artifice de verre et de glace.
— Posez-moi ! Je veux marcher !
Pour un peu, le démonologue aurait oublié Rachel !
Il la remit doucement sur ses pieds. Elle tenait à peine debout, mais son état s’était amélioré. Il se mit à la frictionner vigoureusement.
— Arrêtez, bon sang, vous allez m’arracher la peau !
Graymes sourit. Au moins, elle n’avait rien perdu de sa pugnacité, ce qui était signe d’un prompt rétablissement. Un bruit de moteur attira soudain leur attention. Le premier, l’universitaire repéra le fourgon frigorifique qui fonçait à tombeau ouvert à travers le parc.
— Nom de Dieu, il fiche le camp ! Vous êtes en état de conduire ?
— Je n’en sais rien… Je crois que je vais tomber dans les pommes…
— Le moment est mal choisi ! Venez vite !
Ils se ruèrent vers le parking, où ils eurent la joie de trouver leur voiture intacte. Là-bas, le fourgon avait presque atteint la grille. Sans ralentir, il fonça droit dessus et la percuta de plein fouet. Les deux battants métalliques volèrent à plusieurs mètres de distance sous l’impact.
— Démarrez, bon sang !
— Vous en avez de bonnes…
Les doigts de la jeune femme étaient si engourdis qu’elle dut s’y reprendre à cinq fois avant de pouvoir tourner la clé. Quand le moteur se mit à rugir, le fuyard était déjà hors de vue.
— Il faut l’avoir, petite, donnez le maximum !
Rachel ne se le fit pas répéter. Négligeant l’allée, elle coupa à travers les pelouses, sans remords pour les plantations saccagées. À son tour, elle parvint à la sortie et vira à droite. Comme elle recouvrait progressivement tous ses automatismes, elle écrasa le champignon. Trois virages plus loin, des feux de position apparurent.
— Il file vers St. George, remarqua Graymes. Contentez-vous de vous mettre à hauteur et laissez-moi faire…
La route étroite et sinueuse rendait la poursuite malaisée. Pourtant, la journaliste gagnait du terrain. Elle se trouva bientôt dans le sillage immédiat du camion. Les pare-chocs se touchèrent même, ce qui faillit lui faire perdre le contrôle de son véhicule. Elle rétablit sa trajectoire d’extrême justesse, au grand soulagement de son passager.
Aux lacets capricieux succéda enfin une ligne droite.
Graymes baissa sa vitre.
— Mettez-vous à sa hauteur !
Docile, Rachel accéléra, s’apprêtant à doubler. Mais le fourgon fit une embardée sur la gauche. Elle n’évita l’accrochage que par miracle. Lorsqu’elle se tourna vers son compagnon pour lui demander quoi faire… il avait disparu ! Elle se demanda pendant un court instant si elle ne devenait pas folle. Puis elle regarda à nouveau le camion. Une exclamation lui échappa. Graymes était suspendu à l’arrière, les jambes dans le vide, luttant pour conserver un équilibre précaire. Il parvint finalement à prendre appui sur le rebord du hayon et, pouce après pouce, se hissa sur le toit. Là, il effectua un rétablissement à la force des poignets. Le corps penché en avant pour contrebalancer la vitesse, il se porta promptement au-dessus de la cabine. Puis il empoigna à deux mains un arceau métallique et se jeta les deux pieds en avant.
Un virage le dissimula à la vue de Rachel…