CHAPITRE XX
Jonas le Borgne avait présumé de ses forces.
Non sans mal, il avait mené son canot surchargé entre les pilotis rongés d’algues de son misérable entrepôt, planté sur la berge neigeuse comme un échassier bossu et grelottant. Il avait ensuite charrié son butin jusqu’au palan. Pas une mince affaire. Cette glace pesait des tonnes. Sacrée qualité. De la première. Il louchait particulièrement sur le gros morceau, celui qui ressemblait à un cercueil. Au bout d’une demi-heure de pénible manutention, la cargaison s’était retrouvée stockée à l’arrière de la cabane.
Il avait alors débouché son dernier flacon de gnôle, pour fêter ça, puis n’avait que le souvenir d’avoir glissé contre un sac de sel. Il avait sombré dans un sommeil de brute.
À présent, il clignait des yeux, hébété de voir le jour tenter de percer la crasse des vitres. Il marmonna un chapelet de grossièretés, avec l’impression d’avoir une enclume posée sur la tête. Un revers de manche essuya la bave qui coulait sur son menton blanchi de mauvaise barbe. Il était furieux d’avoir cédé à son ivrognerie naturelle.
Trop tard pour faire la tournée des poissonniers, à présent. Une journée de travail de foutue, voilà ce que ça lui coûtait. Il y avait de quoi se battre. Il se redressa péniblement. Ses rhumatismes le firent grincer des dents. Comment trouver de quoi remonter sa cave ? Il n’y avait que chez sa vieille copine Winnie, qui tenait une taverne au coin de Flushow et lui faisait quelquefois l’aumône d’un bon repas et d’un peu de chaleur humaine. Ils avaient passé de sacrés bon moments ensemble, pour ça oui. Elle n’avait jamais refusé de le dépanner.
Et puis n’avait pas d’autre solution s’il voulait croûter.
Le vieillard passa dans la réserve. Il y régnait un froid polaire et, malgré son cuir épais, il se mit à frissonner comme une feuille. Il se faufila cependant entre les blocs, en se frappant les côtes pour activer sa circulation. Il jeta enfin son dévolu sur le plus gros. Le cercueil. Il faudrait au moins ça pour amadouer Winnie. Peut-être était-ce un dû à l’éclairage, en tout cas il jetait des reflets améthyste comme Jonas n’en avait jamais vus. C’était joli. Inquiétant, mais joli. Il l’offrirait à son amie comme on offre un bijou ou une fanfreluche, voilà. En échange d’une assiette dans un coin de la cuisine…
Jonas décrocha le pousse-pousse du mur. C’était son instrument de travail. Il n’y avait pas plus pratique pour se glisser dans les encombrements, plus léger et maniable ; ça pouvait en outre charger le poids de deux hommes en glace. Il l’avait eu pour rien auprès d’un receleur juif grâce à un clochard de sa connaissance, un grand gaillard maigre et taciturne… Comment s’appelait-il déjà ? Long John ? Non. Long Ben. C’était ça, Long Ben. Il avait été quelqu’un, ce Long Ben. Il avait beaucoup voyagé avant de tomber dans le ruisseau. Peut-être en était-il sorti, car on ne l’avait pas revu dans le coin depuis longtemps. Ou bien il était mort. De froid, de faim ou d’un coup de couteau. L’existence dans les bas-fonds new-yorkais tenait souvent à un fil. De rasoir.
Sur ces considérations philosophiques, Jonas s’empara de sa grande pince acérée et crocha dans les flancs du bloc. Il eut moins de peine à le mouvoir que la veille. Avait-il fondu ? Non. Pour un peu, le vieil homme aurait cru qu’il s’allégeait afin de lui faciliter la tâche. La voiturette chargée, il dut s’asseoir un instant. La tête lui tournait. Il considéra son cadeau ; se frotta les yeux. Il avait eu l’impression, l’espace d’une seconde, que la glace s’était obscurcie. Comme si une ombre y avait intercepté la lumière. Il se pouvait qu’il ait été abusé par les vapeurs de gnôle. Toutefois, il éprouvait soudain une sensation bizarre. Celle de n’être pas seul. D’être observé. Il eut la gorge sèche, subitement, et regarda autour de lui comme s’il s’attendait à voir surgir quelque figure effrayante.
Enfin, sans plus attendre, il s’attela au pousse-pousse. Une force irrésistible l’incitait à sortir, à se débarrasser de chargement au plus vite.
— Vieille glace, s’entendit-il grogner. Trop vieille glace…
Dans son dos, il entendit quelque chose qui ressemblait à un murmure moqueur…