CHAPITRE V
Par-dessus sa tasse de café, Rachel dévisagea son interlocuteur à la dérobée. Il semblait n’avoir pas d’âge, malgré ses cheveux gris. Ses traits taillés à la serpe, où se reflétait toutefois une étrange beauté, étaient empreints de gravité. Sa bouche ne formait qu’un trait dénué de sensualité. Son front haut et sévère trahissait l’intellectuel. Il possédait un regard clair, présentement perdu dans le vague, dont la profondeur et la dureté proclamaient qu’il avait beaucoup vu, beaucoup appris. La jeune femme lui trouva du charme. Elle avait toujours eu un faible pour le type aventurier universitaire.
— Je m’appelle Rachel Dangley. Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
Elle se sentait mieux, à présent, et toute disposée à tirer les vers du nez à son compagnon de hasard. Ils avaient roulé jusqu’à Brisbane, une petite localité égarée sur la lande. Au détour d’une départementale transformée en torrent par les pluies, un néon hésitant leur était apparu. Un motel se dressait à l’écart. Il n’avait rien de fastueux : quelques baraques mal entretenues blotties autour d’un bureau de location anodin. Graymes avait cependant décidé qu’ils y passeraient la nuit.
Un instant, Rachel avait frissonné de peur. N’était-elle pas devenue un témoin gênant pour cet homme taciturne, aux mobiles obscurs ? S’il lui tendait un piège ? Qui se soucierait de sa disparition, dans ce coin perdu ? Elle avait presque aussitôt regretté d’avoir conçu un tel soupçon. Si ce curieux chercheur avait voulu se débarrasser d’elle, il n’aurait pas commencé par lui sauver la vie.
Le patron leur avait loué un bungalow et remis gracieusement une thermos de café. Rachel ne s’était pas offusquée de partager sa chambre avec ce parfait inconnu. À tort ou à raison, elle le croyait incapable de la moindre désobligeance à son égard. Il lui avait cédé les honneurs de la douche et n’avait pas levé un sourcil quand elle en était ressortie enveloppée d’un seul peignoir.
Elle se tenait maintenant en face de lui, de l’autre côté de la table, sirotant son café à petits coups.
— J’ai fait sécher mes vêtements. Vous devriez en faire autant.
— Vous vous sentez mieux ? éluda-t-il.
— Beaucoup mieux, merci. Vous n’avez pas répondu à ma question.
— J’étais censé le faire ?
— Vous êtes réellement docteur ?
— Oui. En sciences occultes.
— C’est sérieux ?
— J’enseigne la démonologie et les traditions anciennes à Columbia.
— Nom d’un chien…
La surprise de Rachel n’était pas feinte.
— Pourquoi étiez-vous sur la trace de ces types ? demanda-t-il.
Sa voix s’était imperceptiblement durcie. La jeune femme, qui avait déjà peaufiné son explication, ne cilla pas. Elle but une gorgée, histoire de s’éclaircir la voix.
— Je n’étais pas sur leurs traces. Je faisais du stop à la sortie d’un drive-in, près de Boston. J’ai vu cette camionnette s’arrêter à une station-service et j’ai profité d’un instant d’inattention de ses occupants pour me glisser à l’arrière.
— Buen trovato, ma non é vero.
— C’est l’absolue vérité.
— Vous êtes fausse comme un poignard hindou.
— Et puis merde…
Elle se décida à livrer une parcelle de vérité.
— D’accord. Je suis journaliste pour une feuille de chou de troisième ordre. Mais j’ai réellement remarqué ces types dans une station-service, par hasard. Ils n’avaient pas l’air net, aussi j’ai pensé qu’il y avait quelque chose à creuser. Je faisais vraiment du stop, alors j’ai mêlé l’utile à l’agréable. Je ne savais pas qu’ils me trimbaleraient jusque dans ce coin pourri. Enfin, au moins, j’ai matière à un super-article !
— Je ne vous conseille pas d’écrire un mot sur tout ça, Rachel Dangley de Providence ! ricana Graymes.
— Tiens donc ! Et pourquoi ?
— Je n’aimerais pas qu’on retrouve un aussi joli cadavre dévoré par les crabes.
Rachel fronça les sourcils. Il semblait parler sérieusement. En outre, après ce qu’elle avait vu au phare, elle était toute disposée à réfléchir avant de commettre une autre imprudence.
— Qu’est-ce que vous savez de ces fêlés ? Vous-même, que faisiez-vous dans les parages ?
Graymes observa le chat affamé qui rôdait en tout sens.
— Laissez tomber. Vous ne savez pas où vous mettez les pieds. Demain, vous repartirez de votre côté et moi du mien. Prenez le lit, je garde ce fauteuil.
— Minute, pas si vite ! Je suis censée vous ramener à New York. Et vous oubliez un détail, Docteur Graymes : nous sommes complices dans deux meurtres, légitime défense ou pas. Nous sommes dans le bain tous les deux, que ça vous plaise ou pas.
Elle prit son air le plus buté, celui qui faisait flancher son rédacteur en chef sans coup férir. Elle en avait plus qu’assez des manières de ce phallocrate. Graymes la dévisagea sans répondre. Puis il finit par laisser échapper un soupir. Le soupir de quelqu’un qui sait avoir accroché une casserole encombrante à ses basques.
— Dormez, nous reparlerons de tout ceci demain.
Incapable de trouver le sommeil, elle se tourna et se retourna cent fois. Trop d’événements se bousculaient dans sa tête. Le phare, le gardien assassiné, les moines rivés à leur longue-vue, et cet homme qui était intervenu, dont elle pouvait sentir la présence silencieuse dans le noir. Qui était-il vraiment ?
Le vent cessa progressivement de gémir, et elle finit par basculer dans une somnolence hantée de cauchemars.
Elle fut réveillée en sursaut, rudement secouée par l’épaule.
— Quoi ? Que ?…
Graymes était penché sur elle. Une lumière hésitante filtrait à travers le store.
— Il est temps de partir.
— Où ça ?
— Je dois rentrer à New York. Une tâche importante m’attend là-bas.
— Dans ce cas, je viens avec vous. À prendre ou à laisser.
— Je laisse.
— Ne soyez pas stupide. Je n’agis pas par bonté d’âme. J’habite New York, moi aussi.
— Vous avez donc quitté Providence ? Si je vous poussais un peu, je suis sûr que vous finiriez par m’avouer que vous n’existez pas.
Sur ce, il alla régler la note.
La jeune femme en profita pour se glisser dans ses vêtements secs. Bien sûr, elle regrettait de lui avoir dévoilé son lieu de résidence, mais elle se refusait à être plantée là comme une vieille chaussette. Pas question de laisser filer ce type avant d’avoir appris de lui ce qu’elle désirait savoir. Elle mit beaucoup de soin à son maquillage. Elle côtoyait assez d’hommes dans son métier pour savoir les prendre par leur point faible. Aucun n’avait jamais résisté à son charme : Rachel Dangley n’était pas de celles à qui l’on refuse une interview. Quand elle avait débusqué son gibier, elle savait le mener là où elle voulait, en utilisant toutes les formes de séduction possibles, y compris les plus extrêmes. Elle était un pur produit de la nouvelle école des battantes, des jusqu’au-boutistes, des « seul-le-résultat-compte ». Et n’en concevait aucune honte.
Elle était jolie et le savait. Vingt-huit ans, des proportions de mannequin à faire fantasmer n’importe quel mâle normalement constitué, une chevelure blonde et bouclée, des yeux clairs, un teint hâlé, une bouche en cœur. L’archétype même de la fille promise à un bel avenir professionnel.
Elle rejoignit son compagnon à la camionnette. Son humeur ne s’était guère améliorée depuis la veille. Au fil des heures, les soucis semblaient s’accumuler sous son crâne comme de gros nuages. Rachel eut le tact de ne pas le soumettre sur-le-champ au feu d’un nouvel interrogatoire.
Plus tard, lorsqu’il serait amadoué.
Ils louèrent une voiture dans la première ville d’importance qu’ils traversèrent, abandonnant la vieille Pickford sans regret. Graymes nota mentalement son numéro, se promettant d’en faire bon usage sitôt de retour. La journaliste prit le volant. Elle continuait d’être dévorée de curiosité.
Au cent vingt-huitième kilomètre, elle n’y tint plus :
— Ces moines, ils étaient venus observer quelque chose en haut de ce phare, pas vrai ? Qu’est-ce que c’était ? Un chargement d’armes ? De la came ou quoi ?
Muré dans ses réflexions, son passager rabattit ostensiblement le bord de son feutre sur ses yeux et croisa ses bottes sur le tableau de bord, signifiant par là qu’il ne souhaitait livrer aucun commentaire. Mais Rachel était pugnace. Elle n’entendait pas lâcher prise aussi facilement.
— Qu’est-ce que vous êtes ? Une sorte de détective ? Un tueur à gages ? Cette épée, que vous cachez là-dessous, quelle signification précise a-t-elle ? Vous êtes jésuite ? Vous appartenez à une secte ?
— Regardez la route, petit oiseau. Et tâchez de nous faire arriver en vie.
La jeune femme donna un coup de poing sur le volant, rageuse. Elle détestait qu’on lui résiste. Qu’est-ce qui pouvait faire courir un type obsédé par la sorcellerie et les démons, et qui n’hésitait pas à abattre ses ennemis comme un ange exterminateur ? Elle se souvint subitement d’un détail : le plan. Le plan qu’il avait subtilisé sur l’un des cadavres. Si elle parvenait à jeter un œil dessus, peut-être cela l’éclairerait-il…
Quelques kilomètres plus loin, elle crut tenir l’occasion qu’elle attendait. Graymes semblait assoupi ; un coin de papier dépassait de sa poche intérieure. Certainement ce qu’elle cherchait…
Gardant un œil sur la route, elle tendit des doigts tremblants. Elle n’avait pas seulement effleuré l’objet de sa convoitise qu’une main de fer se referma sur son poignet. Elle grimaça de douleur.
— Ne recommencez plus jamais ça, la prévint son compagnon en la fixant d’un regard de silex.
Elle s’en serait bien gardée. Sa peau délicate portait cinq marques blanches du plus vilain effet…
Graymes reprit sa posture initiale. Il n’arrivait pas à effacer la prédiction de son esprit :
« Viendra l’hiver tôt sur la cité aux tours de verre.
« Reprendra vie le Roi Cruel après son long voyage.
« Renaîtront les rites obscurs par servants dévoués.
« Recouvrira le monde l’ombre de l’ancien Trône.