CHAPITRE XVI

Rachel remontait à petite vitesse la voie express sud vers le pont de Brooklyn, faisant de son mieux pour ne pas déraper dans la boue peu appétissante qui recouvrait l’asphalte. Elle était encore sous le choc. Ses lèvres tremblaient, et elle jetait sans cesse des coups d’œil inquiets dans le rétroviseur.

Graymes porta machinalement la main à son cou. Rencontrant sous ses doigts une estafilade humide qui courait non loin de sa jugulaire, il se permit un sourire cynique.

— Mais… vous êtes blessé ! s’exclama sa compagne.

— Rien de grave. J’ai survécu à pire.

— Ça pourrait s’infecter, protesta Rachel, qui malgré les événements n’avait pas complètement perdu son opportunisme. Je vais vous ramener chez vous, je vous soignerai.

— Ne vous fatiguez pas. Je ne vous laisserai pas tomber, partenaire. Pour une raison simple : s’ils remettent la main sur vous, ils vous tueront.

Elle eut peine à déglutir. Mais elle savait qu’il exposait simplement une évidence.

— Je ne comprends rien à tout ça, avoua-t-elle. Ça dépasse de beaucoup mes compétences.

— C’est une très ancienne et très longue histoire.

— Vous n’avez pas peur que la police vous arrête ?

— J’ai d’autres soucis en tête pour l’instant. Le plus important n’est pas là. Ces fanatiques me compliquent la tâche, c’est vrai, comme il fallait s’y attendre. Je ne pouvais pas être le seul à connaître la prédiction…

— Quelle prédiction ?

Graymes récita :

— « Viendra l’hiver tôt sur la cité aux tours de verre.

« Reprendra vie le Roi Cruel après son long voyage.

« Renaîtront les rites obscurs par servants dévoués.

« Recouvrira le monde l’ombre de l’ancien Trône. »

La journaliste ne put s’empêcher de frémir. Refusant de tout son être de croire à de telles fadaises, elle n’en éclata pas moins d’un rire qui sonnait faux.

— C’est bien ma veine ! fit-elle. Me voici embringuée dans un complot surnaturel !

Il la regarda fixement, et elle n’aima pas ce regard-là.

Elle n’ajouta donc rien. Elle était épuisée. Elle avait l’estomac noué. Elle n’avait pas envie de retourner à l’hôtel, mais plutôt de retrouver son appartement, son intimité, un décor familier. De prendre une douche. De trouver un exutoire à ses angoisses. Dire qu’elle n’était qu’à trois stations de métro de son immeuble… Elle était lasse de jouer la comédie.

— Prenez la prochaine à gauche, après le feu, suggéra soudain son passager. Je pense que vous ne me refuserez pas un dernier verre chez vous.

Elle le considéra sans chercher à dissimuler sa stupeur.

Ainsi, il savait. Il savait qu’elle habitait New York, qu’elle était d’ici. Depuis quand ? Elle n’eut pas l’aplomb de nier et se contenta d’obéir sans répondre…

On verrait bien.