CHAPITRE XIII
« Viendra l’hiver tôt sur la cité aux tours de verre.
« Reprendra vie le Roi Cruel après son long voyage.
« Renaîtront les rites obscurs par servants dévoués.
« Recouvrira le monde l’ombre de l’ancien Trône.
Ben Graymes referma bruyamment son grimoire et resta un moment songeur, le regard perdu au plafond. Les chandelles étaient presque consumées. Il s’étira. La nuit était tombée, il le savait. Une nuit glacée. Malsaine. Il réfléchit. Ses investigations ne lui avaient rien appris qu’il ne connût déjà. Une nouvelle idée l’effleura, et il tendit la main vers un manuscrit jusqu’ici négligé qu’il se mit à compulser avec impatience.
Il était à ce point perdu dans ses pensées qu’il n’entendit pas gratter à la porte.
— Royaume de Ténèbres ! s’exclama-t-il à mi-voix.
Il venait de tomber pile sur ce qu’il cherchait depuis des heures. Il s’empara d’une grande loupe afin d’examiner sa trouvaille avec la minutie d’un archéologue. Le symbole runique était parfaitement identique.
— Qu’est-ce que vous fichez ici ?
Il avait aussitôt senti la présence étrangère dans la pièce. Rachel s’immobilisa, embarrassée. Mais un peu soulagée aussi, de constater que Graymes n’avait pas filé à l’anglaise. Elle s’en voulait d’avoir dormi. Et espérait que rien d’important n’était survenu pendant son… « absence ».
— J’ai frappé, mais vous n’avez pas répondu… Je me demandais…
— Si par hasard vous ne pourriez pas coincer votre joli nez dans ma porte ? Eh bien, c’est réussi. Sortez. Je n’ai pas terminé. Non, attendez… Passez-moi plutôt ce gros bouquin relié, là, sur le guéridon.
Rachel se hâta de lui procurer ce qu’il demandait, tout heureuse de se rendre utile. Son hôte lui prit le volume des mains sans un remerciement et se plongea dans de nouvelles recherches. La jeune femme en profita pour regarder autour d’elle. Les bougies jetaient des ombres inquiétantes sur ces théories de livres anciens, dont les auteurs avaient sombré dans l’oubli des siècles. Il régnait une atmosphère de mystère dans cette chambre sans confort, au mobilier clairsemé. Des tentures noires masquaient la fenêtre.
La journaliste frissonna malgré elle. Elle s’approcha d’une étagère où bibelots exotiques et accessoires de cérémonial se disputaient chèrement l’espace vital. Des masques hideux, suspendus au mur, semblaient suivre chacun de ses gestes. Elle se força à sourire. Tout cela ne lui disait rien qui vaille, mais elle continua cependant de noter mentalement tous les détails susceptibles d’être utiles à son article. « Il existe à New York, ignoré de la plupart des gens, un drôle de personnage qui pourrait être sortit tout droit d’un conte de fées. Sans que nous le sachions, il combat les créatures des ténèbres avec une épée qui… »
Graymes laissa soudain échapper un gloussement et se renversa sur le dossier de son siège. Rachel sursauta.
— Vous avez découvert quelque chose ? s’enquit-elle.
Il la considéra comme s’il la voyait pour la première fois. De toute évidence, il avait complètement oublié sa présence.
— Je ne vous avais pas demandé de me laisser tranquille ?
— Oui, mais ensuite vous…
Il haussa les épaules.
— Ça n’a plus d’importance. Faites ce qu’il vous plaira. Moi, je dois ressortir.
Son interlocutrice se mordit les lèvres. Ce n’était pas ainsi qu’elle avait envisagé la suite de la soirée. Pour commencer, elle avait pensé inviter son hôte taciturne dans un restaurant chic, puis peut-être le traîner dans une boîte de sa connaissance où les lumières tamisées facilitaient les confidences. Mais ça n’en prenait pas le chemin.
Elle songea avec détresse qu’elle n’avait rien mangé depuis la veille mais se résolut malgré tout à se plier aux circonstances.
— Je… je viens avec vous. Ma voiture est en bas. Je suis en reportage, n’oubliez pas !
Elle arrangea furtivement ses cheveux en désordre et se tint prête. Au moins, elle ne se sentait pas fatiguée. Graymes, qui avait déjà ramassé son manteau, se dirigeait vers la porte.
— Vous ne dormez jamais ? s’étonna-t-elle en le précédant sur le palier.
— Seulement quand je suis seul, répondit-il sans sourire.