CHAPITRE VII

Le caboteur fendait au ralenti les eaux noires, lâchant de temps à autre un halètement asthmatique. Dans la clarté de son projecteur, les lambeaux de brouillard glissaient en silence le long de la coque, formes fantomatiques et glacées. On n’y voyait pas à plus de quelques brasses.

Costa émit un juron entre ses dents. Il estimait avoir dépassé la pointe de Coney Island depuis belle lurette. Aux dires des instruments de bord, il avait atteint l’endroit exact du rendez-vous. Aussi était-il furieux de ne trouver personne. Soit le yacht cubain avait renoncé à la transaction, soit ils s’étaient croisés sans se voir. Dans cette mélasse, la chose n’aurait rien eu de surprenant ! Costa n’aurait pas distingué un tanker s’il l’avait frôlé, et ce n’était pas faute de garder les yeux rivés sur la maigre tache de lumière qui les précédait.

Refusant d’admettre qu’ils avaient fait cette sortie risquée pour rien, il ordonna à Mario, son pilote, de décrire des cercles à petite vitesse. Mario commença à rouspéter. Pour lui, l’affaire était entendue : le partenaire n’était pas venu. Ils en étaient quittes pour retourner boire une tequila à terre. Costa lui commanda de la fermer et de faire avant tout ce qu’il lui demandait. Il aboya :

— Saloperie de merde ! C’est ce foutu brouillard. Si ça se trouve, on est passés tout près sans les voir. Deux kilos de bonne dope !

— La météo s’est encore plantée…, se disculpa Mario.

Il coupa les moteurs.

— Qu’est-ce que tu fous ? brailla Costa en allant vers lui, l’air mauvais.

— On va dériver en pleine mer. Je n’ai pas envie de me faire enculer par un cargo, figure-toi ! Je fais demi-tour.

— Tu fais rien du tout ! T’obéis et c’est tout ! J’ai des clients, moi. J’ai fait des promesses.

— Les promesses, ça n’engage que ceux qui y croient.

Les deux hommes étaient bien partis pour s’affronter quand quelque chose se détacha dans le rayon du projecteur.

— Hé ! Regarde ça !

Oubliant leur querelle, ils se portèrent vivement à l’avant. Des débris jonchaient la surface de l’eau, qui avaient appartenu selon toute vraisemblance à un navire. Costa se pencha sur le bastingage. Armé d’une gaffe, il amena à lui une longue planche. Un nom y était peint : Dulcinea.

Les deux hommes lâchèrent une même exclamation.

— Nom de Dieu ! murmura Costa. Qu’est-ce qui a bien pu leur arriver ? Ils n’ont quand même pas coulé ?

— Ouais, eh bien, ça m’en a tout l’air. On pouvait toujours les chercher. On aurait attendu longtemps.

Mario n’avait pas plus tôt terminé sa phrase qu’un terrible choc se produisit à l’arrière. Le caboteur gémit jusqu’au tréfond de ses armatures. Déséquilibrés, ses occupants ne durent qu’à leurs réflexes de ne pas passer par-dessus bord. Ils s’accrochèrent aux filins, sans comprendre, puis, quand la coque se fut à nouveau stabilisée, se précipitèrent à la poupe afin d’évaluer les dégâts.

— Sacré nom de Dieu ! Qu’est-ce que c’était ? pesta Costa en cherchant à se remettre.

— On a été touchés par quelque chose, si tu veux mon avis !

Ils étaient loin de s’attendre à ce qu’ils virent.

— Ben ça ! laissa échapper Mario.

Un bloc de matière luminescente les avait heurté, haut comme un mur, menaçant à tout instant d’écraser le bateau sous sa masse. Costa jura : par quel bon Dieu de miracle ce truc avait-il pu surgir comme ça du brouillard ?

— Le projecteur ! Donne le projecteur, putain !

Son compagnon s’exécuta : il dirigea le faisceau lumineux dans la direction indiquée. La paroi lisse se mit à scintiller de milliers d’aveuglantes étoiles blanches.

— C’est pas croyable ! s’exclama Costa en retirant son bonnet de laine, au comble du saisissement. Un iceberg ! On a été éperonnés par un iceberg !

Une telle malchance lui donnait envie de vomir. Bien sûr, on s’attendait à un hiver précoce, mais de là à trouver une montagne de glace flottant à l’entrée du port de New York, il y avait une marge !

— Il y a du dégât ? interrogea Mario.

Costa se pencha. L’arrière du caboteur étant enfoncé, il se pouvait qu’une voie d’eau se soit ouverte. Par chance, la coque était solide.

— Tu sais ce que je pense ? s’enquit Mario.

Costa savait, oui. Le Dulcinea n’avait pas eu la même chance qu’eux. Sa rencontre avec le bloc gelé avait mal tourné. Ces yachts de touristes, ça ne valait rien pour ce genre de virées nocturnes.

— Descends voir. Et mets les pompes en route s’il y a besoin. C’est pas une nuit pour se naufrager, sacré bordel…

Tandis que son compagnon se laissait glisser dans la cale, Costa reporta son attention sur l’iceberg. Il avait la forme d’une plaque irrégulière d’une dizaine de mètres de circonférence. Son sommet aplati dominait l’homme de quelques bonnes têtes. On aurait dit gros morceau de sucre candi. Plus Costa l’observait, plus il éprouvait un malaise dont il était incapable de cerner la nature exacte. C’était peut-être un effet de son imagination, ou une résurgence de la superstition qui sommeille en tout marin…

Il tendit le bras. La surface était polie comme un sou et glacée comme la mort. Il voulut en avoir le cœur net. Tout cela était trop insolite. Aussi, prenant appui sur le bastingage garni de pneus, il se hissa avec précaution sur le bloc. Au même instant, les pompes se mirent à l’ouvrage. Mario reparut pour faire son rapport. Il fut passablement étonné de voir Costa debout sur l’iceberg, fixant d’un air étrange la glace sous ses pieds.

— Qu’est-ce que tu fous là-haut ? T’es pas un peu cinglé ? Tu vas te flanquer à l’eau, pauvre con.

— C’est marrant… J’ai cru voir quelque chose là-dedans…, répondit Costa avec une mimique intriguée.

— Reviens à bord. On a des choses plus urgentes à faire. Il y a des avaries.

— Une minute, merde !

Cédant à sa curiosité, l’observateur s’agenouilla pour mieux scruter les profondeurs glauques, promenant son nez à quelques centimètres de la surface gelée.

— Je te jure qu’on dirait…

Sa phrase s’acheva dans un cri.

— Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta Mario.

Costa était devenu blême. Il ouvrait de grands yeux emplis de terreur.

— Ça m’a pris le pied ! Ça m’a pris le pied, nom de Dieu ! Je ne peux pas me relever !

— Cesse donc de déconner, desc…

Une grimace de souffrance tordit le visage de Costa qui n’était pas feinte. Et soudain, ses avant-bras s’enfoncèrent dans le socle translucide d’une bonne dizaine de centimètres.

— À moi ! Il me bouffe ! Au secours !

Dans un sursaut de révolte, il s’arc-bouta pour échapper à l’emprise. Ses os craquèrent. Il lutta comme un fou, ignorant la douleur atroce qui embrasait son cerveau. Et soudain, il partit en arrière avec un hurlement. Ses deux bras avaient été sectionnés net juste en dessous du coude. Les moignons à vif laissaient échapper des flots de sang qui inondaient son support anthropophage. Le malheureux criait de toutes ses forces tandis que son grand corps se contorsionnait dans d’affreuses convulsions.

Mario sentit qu’il allait perdre les pédales. Il se tourna de tous côtés, cherchant un moyen de venir en aide à son compagnon. Mais contre quoi fallait-il l’aider ? Le pilote avisa enfin une gaffe logée dans un coin. Il s’en saisit et piqua les flancs de l’iceberg, prenant appui sur les pneus. Ce fut tout juste s’il infligea quelques éraflures sans conséquences. Cependant, par-delà son insupportable souffrance, Costa possédait encore une parcelle de lucidité. Il se jeta à plat ventre, dans l’espoir de s’échapper en rampant. Son ami l’encouragea de la voix, lui tendit même le manche de la gaffe, sans réaliser qu’il était impossible à un homme privé de mains de s’en emparer.

Pouce après pouce, Costa avançait vers le rebord du bloc de glace, laissant dans son sillage une traînée écarlate. Mario se pencha vers lui autant que la prudence le permettait. Mais à la seconde où il pensait l’attraper, son camarade fut comme aspiré en arrière et son cri inhumain troua la nuit brumeuse. Il se produisit un craquement inconcevable. Mario en crut à peine ses yeux.

Costa s’enfonçait. Il descendait lentement, inexorablement, comme digéré par des sables mouvants. Et, silencieux à présent, il se regardait mourir, dévoré par l’iceberg. Puis sa cage thoracique éclata comme un œuf. Un geyser noir éclaboussa son visage, mélange d’intestins et de magma organique.

Au bord de la folie, Mario contempla l’insoutenable destin de son équipier. Lorsqu’il ne resta plus de visible que sa tête, il connut l’horreur suprême. Costa n’était pas encore mort, seulement engourdi par le froid. Une fraction de seconde, la conscience de son état dévasta son visage bleui. Il ouvrit des yeux à ce point exorbités qu’ils explosèrent sous l’influx sanguin.

Mario ferma les siens, pour préserver ce qui lui restait de raison. Lorsqu’il osa enfin soulever les paupières, le bloc de glace s’était décollé du caboteur et dérivait doucement, sillonné de veinules rouges. Il fut bientôt englouti dans le ventre du brouillard.