CHAPITRE XVII

Le studio de Rachel était du dernier chic, et il s’en dégageait une agréable sensation de confort et d’intimité. La moquette souple montait jusqu’aux chevilles, les sièges en cuir pleine fleur offraient des galbes accueillants, et la baie vitrée ouvrait sur la houle ténébreuse de Central Park. De jour, le panorama devait compter parmi les plus splendides de toute la ville.

Graymes resta debout à observer la nuit. Vue d’ici, New York avait l’apparence d’un marécage poisseux hanté par une multitude de vers luisants. Superbe territoire pour étudier les cauchemars humains.

— Comment avez-vous deviné ? s’enquit Rachel.

— Vous n’avez pas l’allure d’une petite journaliste de province. Vous avez des manières de citadine habituée aux grands restaurants, aux vernissages, aux compagnons d’une nuit. Je me trompe ?…

— Je suis censée me confondre en excuses ?

— Gardez vos excuses, petit oiseau. Ce qui m’intéresse, c’est la raison pour laquelle vous avez pris tant de précautions afin de dissimuler votre but réel.

— Je suis vraiment journaliste.

— Je n’en ai jamais douté.

— Nous sommes sur la même affaire, vous savez ? La différence, c’est que nous n’avons pas commencé au même endroit.

— Vous ne pouvez toujours rien me dire ?

— Désolée. C’est encore trop tôt.

Il la saisit dans ses bras, et ses yeux plongèrent dans les siens, pénétrants, telles des lames de rasoir. Elle se sentit parcourue d’un grand froid. Puis cela passa, cédant la place à une curieuse sensation de bien-être, comme après un bain chaud et parfumé. Lorsqu’il plaqua ses lèvres sur les siennes, elle sut qu’il était autre. Fondamentalement différent de ses autres expériences. Son baiser enveloppait sa langue, sauvage, et elle le lui rendit avec ferveur, cédant peu à peu à l’affolement qui s’emparait de ses sens.

Elle abandonna toute prérogative.

Elle avait eu peur. Peur de mourir. Et elle éprouvait maintenant un besoin frénétique de se sentir vivre. Elle voulait ce corps d’homme sur le sien, cette sueur étrangère sur sa peau. Il la prit à même la moquette, sans s’embarrasser de fioritures, déchirant les dentelles noires qui entravaient sa progression. La jeune femme enfonça ses ongles dans son dos. Elle avait l’impression de se faire violer, mais cela ne faisait qu’accroître son excitation. Tout en la soulevant sous ses coups de boutoir, il souda sa bouche à la sienne, semblant la boire par tous les pores de sa peau. Cette sensation était la plus voluptueuse qu’elle eût jamais connue ; il lui semblait qu’il attirait hors d’elle tout son plaisir. Elle se contracta violemment, tendant son corps comme un arc, au bord de la syncope.

Sans attendre qu’elle récupère, il la retourna presque brutalement. Elle sut quelles étaient ses intentions. D’ordinaire, elle rabrouait les amants qui cherchaient à l’entreprendre ainsi, mais elle sentit qu’elle ne pouvait rien lui refuser, qu’elle était sous sa totale emprise. Elle ne lui opposa aucune résistance, et même, l’appela d’une ondulation lascive, impatiente. Elle ne se reconnaissait plus. Il lui écarta largement les fesses et s’enfonça à nouveau en elle, mais différemment, ses larges mains prenant ses hanches en étau. Cela dura longtemps, et elle n’en finit plus de jouir, telle une possédée, tandis que défilaient devant ses yeux les fantasmes les plus ahurissants…

Quand il se retira enfin – avait-il seulement éprouvé du plaisir, ou seulement celui de lui en avoir donné ? – elle songea qu’elle ne pourrait jamais plus faire l’amour avec un autre homme, et cette pensée l’épouvanta. Il se leva sans un mot, pour se servir au bar un grand verre de gin bien tassé qu’il but d’un trait. Dans la semi-pénombre, elle distingua une multitude de cicatrices qui couraient sur son dos. Quand il revint auprès d’elle, elle somnolait à demi, vaincue par l’épuisement, royalement impudique dans ses vêtements déchirés. Elle lut dans son regard un désir insatisfait, mêlé toutefois d’une tendresse particulière… La soulevant dans ses bras sans effort apparent, il la porta sur le lit circulaire qui occupait un angle de la pièce.

Elle le dévisagea avec une fascination mêlée de crainte.

— De quelle planète viens-tu ?

La question le fit sourire.

— D’un monde lointain, petit oiseau. Un monde rêvé, où les choses sont à la fois plus simples et plus compliquées.

— Viens, on pourrait continuer l’interview ici…

— Non. Je dois repartir. Avant la fin de la nuit.

— Tu es un démon, un de ces incubes dont parlent les histoires…

— Pour moitié seulement, répondit-il.

Elle ne sut pas s’il plaisantait ou non.

— Je veux venir avec toi.

Il l’obligea à rester couchée.

— Non. Pas cette fois. Repose-toi. Mais sois prudente. N’ouvre à personne.

Rachel se fit une raison. À la vérité, elle n’aspirait qu’à une vraie nuit de sommeil : elle était morte de fatigue. Graymes lui déposa un baiser sur le coin des lèvres et prit congé. Quelques instants plus tard, il traversait le parc enneigé à grandes enjambées. Les junkies qui rôdaient encore par là à cette heure tardive en soufflant dans leurs doigts le regardèrent passer avec étonnement. Mais aucun n’osa lui barrer le passage. Une poignée de billets verts ne valait pas qu’on risque bêtement sa vie.