C’est avril. C’est midi. La terre a mis son châle
De verdure et de fleurs au dessin ondoyant,
Et le ciel tend sur elle un dais de velours pâle
Que le soleil retient d’un clou d’or flamboyant.
La nature fredonne un vieux chant de nourrice
Et brode une layette en merveilleux festons ;
Car elle sent les fruits germer dans sa matrice
Et le lait de la sève arrondir ses tétons.
Nous, ses fils orgueilleux, les chefs de la famille,
Nous croyons être seuls bercés sur ses genoux.
Nous oublions toujours que son giron fourmille
De plus petits enfants aussi choyés que nous.
Si parfois nous pensons à nos frères, les brutes,
Qui devraient être rois étant les premiers nés,
C’est pour nous souvenir qu’après d’ardentes luttes
Nous volâmes leur droit d’aînesse à ces aînés.
Si nous pensons aux soins que prend d’eux la nature,
C’est pour nous figurer qu’à nous, ses Benjamins,
Comme une ménagère apprêtant la pâture
Elle veut les offrir engraissés par ses mains.
Mais quant au peuple obscur des petits, des insectes,
Qu’elle les aime ou non, nul ne veut le savoir.
Poussière d’avortons nés de larves infectes,
Nous les méprisons trop pour chercher à les voir.
Or, comme je rêvais ainsi, couché dans l’herbe,
Voulant que de moi seul la nature eût souci,
Tandis que je cuvais le vin de ma superbe,
Une petite voix m’a bourdonné ceci :
*
Es-tu poète ? Mets ensemble
Le plus clair cristal, qui te semble
Un pleur du ciel,
L’opale dont l’éclat se gaze
Sous un lait trouble, la topaze
Couleur de miel,
L’émeraude qui dans sa flamme
A l’air de faire brûler l’âme
Du printemps vert,
L’escarboucle de sang trempée
Pareille à la goutte échappée
D’un cœur ouvert,
Le saphir sombre qui scintille
Plus que les yeux bleus d’une fille
Près d’un amant,
Mets le roi de toutes ces pierres,
Devant qui tu clos tes paupières,
Le diamant,
Que pour toi ce trésor s’arrange
En une mosaïque étrange
Aux tons divers,
Que ces belles choses sans nombre
De leurs feux illuminent l’ombre.
De tous tes vers,
Combine d’une main savante,
Imagine, compose, invente,
Refais, refonds,
Sers-toi des poinçons et des limes,
Et que tes dessins soient sublimes
Et soient profonds,
Quand ton œuvre sera finie,
Malgré l’effort de ton génie,
Tous tes cadeaux
Ne pourront remplacer encore
Ceux dont la nature décore
Mon petit dos.
Je fais mon nid dans une feuille.
Un enfant, pour peu qu’il le veuille,
Du bout du doigt
Peut briser ma feuille et ma vie.
Pourtant je suis digne d’envie,
Môme pour toi.
La nature, la mère auguste,
N’est pas une marâtre injuste
Comme tu dis,
Et pour d’autres que pour les hommes
Elle a fait du monde où nous sommes
Un paradis.
À qui donc sont les bois, la mousse,
Les champs, les prés, le grain qui pousse,
L’herbe qui poind ?
Est-ce à toi, né dans une ville,
À toi dont la charogne est vile
Et ne sert point ?
Ou bien aux bêtes mes compagnes,
Les seuls hôtes qui des campagnes
Soient coutumiers,
Elles qui vivent des prairies
Et qui les font toutes fleuries
De leurs fumiers ?
Ou bien est-ce à moi, le gueux libre,
Soul d’azur et dont l’aile vibre
En plein soleil,
Moi qui l’été m’amuse et rôde,
Qui l’hiver sous la terre chaude
Dors mon sommeil,
Et qui cours joyeux par la plaine,
Mangeant à ma guise, sans peine
Et sans remords,
Suivant la Mort épouvantable
Qui partout dresse sur ma table
La chair des morts ?
Lorsque je vis à ne rien faire,
Toi, tu travailles, pauvre hère,
Jusqu’au tombeau.
La sueur te brûle et te sale.
Ton corps est laid, ton corps est sale.
Moi je suis beau.
*
Et je vis, sur ma main, bourdonnant de colère,
Un être merveilleux et pourtant tout petit.
Ce rien du tout luisait comme un spectre solaire.
C’était un scarabée. Il eut peur et partit.