VI
 
LE FOU

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

 

Je suis un fieu né en Flandre,

Je ne sais où.

On m’a trouvé dans la cendre

Gomme un grillou.

Ma naissance fit esclandre,

Car j’étais fou.

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

 

Fou, fou, en venant au monde,

Le roi des fous !

Ma mère n’étant pas blonde,

Moi je fus roux.

Et l’on me dit à la ronde :

D’où venez-vous ?

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

 

D’où je viens, moi petit homme ?

Je n’en sais rien.

Là-bas, plus haut que la Somme,

On n’est pas bien,

Car le ciel y est froid comme

Le nez d’un chien.

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

 

Je viens d’un lieu où l’on entre

Et d’où l’on sort.

C’est au plus creux de cet antre

Qu’est notre sort.

Quand ma mère ouvrit son ventre,

Je pris l’essor.

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

 

Je pris l’essor, et mes ailes

Dans le ciel bleu

Ont fondu comme chandelles

Qu’on jette au feu.

Aussi, nulle entre les belles

Ne m’aime un peu.

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

 

Mais à l’amant qui assiège

En soupirant

Leur cœur, plus léger qu’un liège

Sur un torrent, Je vends pour deux liards un piège

Crac ! qui les prend.

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège a rat ?

 

Mon piège est un sac en serge

Noir comme un trou,

Où chante un papillon vierge

Piqué d’un clou,

Et où flambe comme un cierge

Le cœur d’un fou.

 

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?