VI

LE ROYAUME DES BORGNES

 

 

 

ILS n’échangèrent pas une parole durant le trajet. Roland avait fermé les yeux pour éluder toute question ; mais il espérait – et jusqu’à ce que le taxi s’arrête, il espéra – que Sandrine poserait un instant sa main sur la sienne. Ni approbation ni compassion : seulement « Je suis là… »

Simone Ardant les attendait dans son bureau et, lorsqu’ils y pénétrèrent, elle écrasa sa cigarette dans un cendrier où l’on en comptait déjà cinq, toutes inachevées.

« Maintenant, mon petit Roland, expliquons-nous ! »

Pour seule réponse, il prit lentement un crayon rouge et un numéro du Voltaire qui se trouvait là, encadra d’un trait écarlate la devise de la manchette : « EN TOUTE LIBERTÉ », puis posa le journal devant la rédactrice en chef.

« J’en suis d’accord, dit celle-ci en allumant une nouvelle cigarette. (Elle s’obligeait à parler très lentement.) Sandrine n’aurait pas dû vous inscrire malgré vous, mais…

– Ce n’est pas du tout le problème, répondit Roland d’un ton bref car il entendait régler lui-même son contentieux avec Sandrine. J’ai dit en liberté ce que je pensais, voilà tout.

– Ce que vous pensiez ? Mais cette histoire de salle Wagram…

Est entièrement exacte. Si je m’abaissais à mentir, je m’appliquerais au moins à rester vraisemblable ! Je suis allé à l’autre meeting, par erreur ; je me suis mêlé aux spectateurs et je les ai trouvés ignobles. J’ai couru vers la Mutualité, résolu à tirer sur eux à boulets rouges. Malheureusement, là aussi, je me suis mêlé à vos gens : ce sont les mêmes, Simone, exactement les mêmes !

– Mais bien sûr, dit-elle froidement.

– J’étais là-haut quand ce type a parlé avec tant de sagesse. Ils ont failli lui casser la figure !

– Je le sais.

– Alors, n’avais-je pas raison, d’un bout à l’autre ? Leur violence même à mon égard en est la preuve !

– Entièrement raison, mais tort de le dire. »

Il la dévisagea avec stupeur. Elle reprit :

« Sincèrement, vous imaginez qu’il existe deux sortes de Français, deux sortes d’humains : des gentils et des méchants, comme dans les contes pour enfants ? Mais c’est vous l’enfant, Roland ! Ils sont tous, nous sommes tous pétris de la même farine : un peu d’idéal, beaucoup d’intolérance, et la violence à fleur de peau.

– Alors, pourquoi attaquer ?…

– Qui ? Quoi ? Ce n’est pas l’armée, c’est la torture que nous dénonçons ; ce n’est pas la torture, c’est l’armée qu’ils défendent. Mais la couleur déborde le dessin, comme sur les images d’Épinal… Et puis « la torture », « l’armée » ne sont que des entités ; et nos gens – comme vous dites – ne savent reconnaître que ce qui porte un visage humain. On ne peut pas détester vraiment une idée, ni mourir pour elle.

– Ceux qui meurent à la guerre…

Meurent pour leur femme, leurs enfants, leur champ. Même pas ! Ils meurent parce qu’ils détestent ces bonshommes qui viennent de tuer leur copain ou se croient les plus forts ; ou bien pour suivre un officier qu’ils aiment.

– Même pas ! fit Sandrine amèrement : ils meurent parce qu’ils se trouvent là et que la balle ou la grenade passe par là.

– Tais-toi ! » Murmura Roland.

Il ne cessait de penser à Georges, cette nuit. À cause de la bagarre, ou de la partie de cerf ; à cause de toutes ces brutes qui allaient se jeter sur lui. À Georges qui, en ce moment, se trouvait peut-être sur le trajet d’une balle…

« Êtes-vous catholique ? demanda Simone Ardant.

– Pas précisément.

– Moi non plus ; mais nous le sommes assez pour comprendre ceci : les gens qui vont à l’église se croient-ils d’une autre race que ceux qui n’y vont pas ?

– Non, dit Roland, mais les premiers ont la certitude de posséder la vérité et ils essaient de conformer leur vie à cette vérité. (Il songeait à sa mère.)

– Eh bien, nous aussi.

– Les gens de droite aussi, cria-t-il.

– Bien sûr, mais les bouddhistes et les fidèles de toutes les religions en font autant ; cela n’empêche pas les chrétiens de lancer des missions dans le monde entier – au contraire !

– Je ne crois pas que les chrétiens méprisent ou détestent les autres croyants.

– Je l’espère. Mettons que ce soit une supériorité de la religion sur la politique. Mais les gens de droite nous haïssent autant que nous les…

– Quand le mépris, quand la haine est réciproque, ça ne l’annule pas : ça la double. Mais qui a commencé ?

– C’est une question que posent les professeurs, fit Sandrine avec une sorte d’exaspération. On dirait que, pour toi, le monde entier est une classe, et ton voisin de métro un élève de plus !

– C’est une question que posent tous ceux qui se sentent chargés d’une responsabilité. Mais vous autres, vous êtes irresponsables – et sans amour, ajouta-t-il en baissant la voix.

– Qui ça, « nous autres » ?

– Les politiques, les journalistes ; tous, des apprentis sorciers !

– Vous n’avez pas le droit, commença Simone Ardant.

– Je sais, fit-il en se levant (les paroles de Sandrine l’avaient enragé), vous êtes sacrés ! Les journalistes sont des faux-monnayeurs qui croient que leur monnaie est la seule bonne.

– Garde ce genre de formules pour tes articles !

– Je n’en aurai plus besoin », dit-il sèchement.

Simone Ardant leva la tête.

« Simone, reprit-il en se penchant vers elle, je sais maintenant ce qui m’a tellement choqué dans les discours de vos orateurs et les réactions de leur public : c’est que la France y avait toujours tort, quoi qu’elle fît. C’est qu’ils semblaient toujours donner raison aux ennemis de la France. Voilà le démon de la Gauche !… Ah ! Pourquoi n’y penser que maintenant ? C’est-cela que j’aurais dû leur dire.

– Vous leur en avez assez dit, fit-elle placidement, ne regrettez rien. Mais la charité chrétienne…

– Encore !

Ne consiste-t-elle pas à préférer l’autre à soi-même ?

– Le F. L. N. à l’armée française ? Mais c’est une parodie de charité, une caricature ! Ce désir d’aimer l’adversaire n’est que le revers de l’ignoble tentation de détester les siens.

– Les chrétiens aussi doivent la connaître, soyez-en sûr.

– Je ne fais pas le procès des chrétiens !

– Mais celui des gens de gauche, je sais. Seulement, vous vous empêtrez dans vos propres filets. Tout à l’heure, vous allez préférer les gens de droite, simplement pour mieux nous vomir… Quoi ! Roland, leur façon de donner toujours raison à la France, quoi qu’elle fasse, et leur système de castes, et leur racisme paternel, vous trouvez cela juste et intelligent ?

– Non plus. Mais tout ne se joue pas à pile ou face : il n’y a pas que…

– Si, Roland, malheureusement. On est de gauche ou de droite comme brun ou blond : de naissance ; et l’on passe sa vie entière à justifier ce qu’on prétend un libre choix.

– C’est grave, reprit Roland après un long silence.

– Très grave le jour où l’on s’en avise ; ensuite, on l’oublie. Comme la mort, ou l’existence de Dieu : comme tout ce qui est* vraiment essentiel. »

« Elle parle en vieille femme, pensa Roland. Moi, je suis jeune. Je refuse… »

« Et puis il existe une autre évidence que vous feriez bien d’accepter aussi, mon petit Roland. (Il la dévisagea : les rides, au coin des lèvres, étendaient leur domaine.) C’est que personne – ni un peuple, ni un parti, ni même un homme – ne peut choisir à la fois ses alliés et ses adversaires. Prenez-nous tels que nous sommes ; il n’y a pas d’amis de rechange en politique. »

Une pendulette sonna douze coups d’un timbre grêle et reprit sa besogne obstinée.

« Ce que je voudrais, repartit Roland d’une voix changée (et, du portrait de Jaurès au cheval chinois, il arpentait à grands pas ce bureau assoupi), ce que je veux, c’est que mes amis ne soient pas des cyniques. Ce meeting, cette excitation artificielle, cette provocation à la violence… »

Simone Ardant vérifia l’heure à son poignet puis interrompit d’une voix très douce :

« Il est un peu tard, ce soir, pour jouer Les Mains sales de M. Sartre ou l’Antigone de M. Anouilh…

– Ce qui veut dire ?

– Que c’est l’éternel problème, Roland. Si nous croyons posséder une vérité, nous nous arrogeons le droit d’utiliser tous les moyens pour la faire triompher. C’est justement parce que nous nous sentons « responsables », nous aussi, qu’il faut bien aller jusqu’au bout.

– Vous êtes en train de justifier la torture !

– Peut-être qu’en d’autres circonstances nous nous tairions sur la torture, répondit-elle lentement.

– Vous l’avez fait, dit Roland en approchant son visage du sien. » Il se sentait épuisé, tout d’un coup ; épuisé, seul surtout. « Vous l’avez fait au temps de la Libération. Je ne l’ai compris que depuis : vous avez tout mêlé, héros et lâches, justice et vengeance, tyrannie et liberté…

– Parce que tout cela existe dans chaque homme, Roland. Aucun événement n’est pur, aucun ! Même Jeanne d’Arc, son histoire finit mal… Vous êtes un peu trop jeune pour rester équitable, reprit-elle après avoir allumé une cigarette. (La lueur éclaira sa main : là encore, les taches avaient gagné du terrain…) Se montrer exigeant sans être juste, cela aussi est assez « malhonnête », vous ne trouvez pas ?

– Et, selon vous, être juste ?…

– C’est se montrer aussi exigeant envers soi-même ; et encore s’engager totalement : sans masque ni bouclier. (Elle détachait chaque mot et chaque mot portait.) Pardonner aux autres tout ce qu’on se pardonne…

– Mais c’est presque un sermon ! » Remarqua Roland avec un faux enjouement.

Il y eut un silence ; et brusquement :

« Non, Simone ! Non, tous les moyens ne sont pas bons. Non, on n’a pas le droit de « manœuvrer » les hommes. Il existe sûrement une autre solution, sûrement !

– Je l’ai longtemps cherchée, Roland. Maintenant, je n’y pense plus : j’agis.

– Vous êtes des résignés, rien de plus ! Aucun activisme, aucune réussite ne peut camoufler cela : des résignés !

– Et toi, un spectateur, dit Sandrine froidement.

– Pas ce soir, en tout cas, remarqua Simone Ardant. Tâche de rester juste, toi aussi ! »

Ils demeurèrent en silence. La pendulette dévorait le temps avec ses petites dents inusables.

« Je suppose que j’ai des excuses à vous faire, reprit Roland sans grâce. J’ai gâché le meeting du Voltaire, j’ai…

– Aucune importance : on parlera du journal. En venant nous attaquer, ces imbéciles ont rétabli la situation. Je n’avais qu’une crainte : qu’enragés par vous, nos gens aillent donner l’assaut salle Wagram.

– En tout cas, j’ai sacrifié, ce soir, Fabrice et ses lecteurs.

– Allons, pas un sur mille n’était présent !

– Sur quoi, votre prochain papier ? demanda-t-elle, après un instant, du ton le plus détaché.

– Comment ! s’écria Roland, mais il n’est plus question que j’écrive dans Le Voltaire !

– J’y perdrais 100000 numéros, fit-elle lentement, mais je vous jure que ce qui compterait le plus pour moi serait de vous perdre, Roland. »

Il la dévisagea, lut dans ses yeux qu’elle disait vrai.

« Ce n’est pas pour régler nos comptes que je vous ai donné rendez-vous ici, poursuivit-elle. Ce n’est pas le gâchis du meeting qui me tourmentait, mais votre hostilité. Je voulais que vous vidiez votre sac, et aussi tenter de vous convaincre. Je n’y suis pas parvenue, ajouta-t-elle avec une sorte de dépit. Sandrine peut-être… »

« Sûrement pas ! » pensa Roland et il demanda lentement :

« Et si j’écris mon prochain article sur « les Partisans », le publierez-vous ? »

À son tour, sans un mot, elle prit le journal où s’encadrait « EN TOUTE LIBERTÉ » et le tourna vers Roland.

« Je me demande, dit Sandrine, si le rédacteur en chef d’un journal de droite en ferait autant.

– Oui, s’il connaît son métier. Ce papier aura un énorme succès, et provoquera un courrier chaleureux : « Comme vous avez raison, monsieur Fabrice ! » Ils croiront tous que vous parlez des autres…

– Il n’y a donc aucun moyen d’en sortir ?

– Je ne le crois pas ; mais vous le croyez encore. Alors cherchez, Roland ! Si vous trouvez une solution et si elle nous convainc, le journal et le parti l’adopteront, je vous le promets… Et maintenant, rentrez chez-vous écrire sur « les Partisans » : c’est-cette nuit ou jamais ! »

Tandis qu’ils descendaient l’escalier, Sandrine prit une marche d’avance et se mit à parler devant elle d’une voix singulière, tout ensemble agressive et suppliante.

« Moi aussi, j’ai découvert ta vérité, dit-elle sans regarder son compagnon. Je crois… Je crois que tu es un peu lâche… C’est le pseudonyme qui a tout faussé. Je n’aurais pas dû accepter ; mais c’était bon pour le journal, ce personnage mystérieux. Il aurait fallu te préférer au journal, t’obliger à signer ; j’avais peur que tu ne refuses. C’est aussi pour cela que je t’ai forcé la main à propos du meeting. J’ai eu tort. Tu es un spectateur ; tu ne choisiras jamais. J’ai tout gâché… Un spectateur-né, reprit-elle d’une voix fêlée parce qu’elle sentait bien qu’elle était justement en train de tout gâcher. Tu crois, tu veux croire qu’il y a plus de courage à écrire un article qu’à faire le coup de poing – mais ce n’est vrai que si l’on est prêt à se battre pour son texte. Pas à se laisser battre : à se battre ! Tu penses que celui qui écoute la bagarre à la radio est plus intelligent que celui qui y participe – et c’est exact. Seulement, s’il n’y avait pas de partisans, il n’y aurait pas de partis, et pas d’articles, et pas de spectateurs. Pour une fois, je t’ai obligé à payer ta place. J’ai tout gâché… Ou tout sauvé, au contraire, poursuivit-elle à mi-voix comme ceux qui parlent en dormant. Peut-être vas-tu te découvrir, prendre des risques… Te salir les mains, enfin… Mais, dans tous les cas, tu m’en voudras. À moi seul. »

Elle descendit encore quelques marches puis s’arrêta, très droite. Roland, qui ne la quittait pas des yeux, s’aperçut, pour la première fois, qu’elle était petite. ((J’ai découvert ta vérité : je crois que tu es un peu lâche… » Cette phrase, ce mot, après tant de tumultes et d’explications, voilà ce qui, seul, surnageait de cette soirée : cette phrase et ce mot prononcés par la voix unique. « Un peu lâche »… Sandrine l’avait dit la première. Sandrine qui était l’amour et la liberté ; Sandrine qui, jusqu’alors, lui cachait le reste du monde. « Un peu lâche. »

Il la vit, debout sur cette marche, qui fermait ses yeux derrière les épaisses lunettes et serrait les poings.

« Roland, reprit-elle d’une voix si sourde qu’elle ressemblait au gémissement d’une bête malade, Roland, réponds-moi quelque chose… Vite ! »

Il comprit qu’en ce moment-ci elle le préférait à elle-même, que jamais elle ne l’avait tant aimé ; mais, ce soir, pareil aux grands malades, s’il ne se préférait pas à tout, il était perdu. Il hésita encore un instant, puis descendit les dernières marches en courant et disparut dans la rue pâle.

La pluie se mit à tomber furieusement ; cela lui parut tout à fait naturel et il ne pressa point le pas. Dans le cercle de chaque réverbère, le trottoir luisant lui renvoyait l’image d’un noyé très maigre.

« J’ai bien agi ce soir, pensait-il ; j’ai dit la vérité, seul contre tous. M. Lecœur m’aurait approuvé. Pourquoi est-ce que je ne m’aime pas ? « Un courage de papier… » S’ils m’avaient cassé la figure, si j’étais couvert de pansements, où serait la différence ? » Et encore : « Est-ce que je reverrai Sandrine ? Mais pourrai-je vivre sans revoir Sandrine ? Vivre comme avant ? » – Ces deux mots le désespéraient : « Comme avant… »

Rentré dans sa chambre, il ouvrit grand la fenêtre à l’averse. Les gouttes atteignaient sa table de travail ; le vent se drapait dans les rideaux, par rafales, et Roland regardait ces fantômes tumultueux qui paraissaient se défier de part et d’autre de la nuit, jumeaux ennemis, « partisans »… Il prit une feuille de papier et il écrivit en tête : LES BORGNES.

Simone Ardant lut la copie de Roland, son grand crayon rouge à la main, comme d’habitude ; elle avait la critique perçante et la censure leste. Mais l’auteur l’avait précédée car – elle le remarqua aussitôt en souriant – il avait barré de deux traits le titre habituel : Journal de Fabrice.

Les partisans ne sont pas toujours aveugles, écrivait Roland ; mais comme ils ne veulent ou ne savent voir que la moitié des problèmes, ils sont tous des borgnes. Ils en ont l’air hautain ; le seul œil qui leur reste est toujours provocant…

Dix fois, le crayon rouge menaça la feuille blanche ; dix fois Simone Ardant, avec un soupir, suspendit son geste. Même lorsqu’elle lut :

Tout compte fait, ils sont plus remarquables encore par leur naïveté que par leur mauvaise foi… Ou encore :

Parfois ils déguisent leur corps en âme. Ne soyez pas dupes !

Et, à propos des « tricoteuses » qui peuplaient les assemblées de 89 :

Les grands hommes de la Révolution française sont les écrivains qui l’ont précédée et les militaires (« Comment, les militaires ? ») qui l’ont servie ; mais ses demi-dieux traditionnels furent seulement d’abominables cabotins à l’ombre rouge. Il faut que les principes aient été bons pour résister à leur jargon, à leur désordre, à leurs fratricides.

C’en était trop ! Un pareil sacrilège dans Le Voltaire… – Mais l’exemplaire dont Roland avait souligné la manchette avec le crayon même de la Censure, était demeuré sur la table depuis l’autre nuit. Simone Ardant hésita encore puis, d’un geste prompt, jeta le crayon dans un tiroir qu’elle ferma à clef avant d’achever sa lecture. L’article était signé ROLAND GGUÉRIN ; à lire le nom elle revit son visage, entendit de nouveau cette voix que, la nuit dernière, dénaturaient la fatigue et le désespoir : ((Non, non, Simone, il existe sûrement une autre solution. Vous êtes des résignés, rien de plus ! »

« Des résignés ! répéta-t-elle à mi-voix. Une autre solution ? Pauvre petit Roland… »

Elle se laissa rêver de lui quelques moments ; puis calcula froidement que, si elle avait eu un fils, il atteindrait cet âge aujourd’hui. Alors, elle alluma une cigarette en y brûlant en vain trois allumettes et sonna pour qu’on porte l’article à la composition.

Dans son cadre de cuir, le portrait du président S., roi des Partisans, empereur des Résignés et commandeur des Non-Croyants, suivait ses gestes d’un regard mort depuis vingt ans.

Lorsque le professeur Guérin pénétra dans la classe, tous ses élèves tenaient les yeux baissés. Il pressentit l’insolite, se tourna vers le tableau noir et lut, en vastes lettres blanches :

FABRICE EST UN SALAUD !

« Asseyez-vous, commanda-t-il très calmement, et il plaça sa main droite dans son dos car elle s’était mise à trembler.

– Voilà, reprit-il, il est exactement… 14 heures 5. Je vais sortir jusqu’à 14 heures 10. À ce moment-là, ou bien cette phrase sera effacée par vos soins ; ou bien elle sera signée par tous ceux qui l’approuvent… Bien entendu, il n’y aura, de toute manière, aucune sanction. À tout à l’heure ! »

Il posa sa serviette sur la chaire, sortit, referma doucement la porte derrière lui ; puis il s’appuya contre le mur et des larmes lui montèrent aux yeux. « Les petites brutes… » C’étaient les paroles mêmes de M. Lecœur, mais il les prononçait sans aucune tendresse. Ah ! Mille fois plutôt la visite d’un inspecteur de police, la convocation d’un juge d’instruction, ou même un commando de partisans qui le rouât de coups ! Comment avait-il pu compromettre, pour une gloire douteuse, son métier, cette classe, ses seules justifications ?

De l’autre côté du mur, les « petites brutes » s’agitaient beaucoup ; le ton montait, on piétinait ferme, on s’insultait.

Roland entendit un pas vif et il devina M. le censeur avant que la main tenant les papiers ne se montre au tournant du couloir.

« Monsieur Guérin, vous… vous êtes mis en quarantaine ? demanda ironiquement le petit homme. (Son regard, comme celui de tous ses collègues, avait changé depuis quelques jours, depuis le compte rendu du meeting.)

– Pas précisément, monsieur le censeur. J’ai instauré une petite discussion entre mes élèves et je les laisse élaborer seuls une conclusion commune.

– Élaborer ? » Répéta l’autre en hochant la tête.

Il prêta l’oreille d’un geste excessif, comme font les acteurs d’opéra. On ne pouvait se méprendre aux coups sourds et aux geignements, ni à cette litanie d’injures qui fit tressaillir le censeur. Il se tourna vers Roland ; l’autre souriait d’un air débonnaire.

« C’est une… discussion de littérature ?

– Mettons plutôt de morale, monsieur le censeur.

– De morale, tiens ! (Il releva ses lunettes sur son front ; son regard ainsi désarmé flambait de curiosité, de malignité.) Et… vous ne pensez pas que M. le surveillant général serait le bienvenu dans les parages ?

– Ma foi, non. D’ailleurs – il consulta sa montre – 14 heures 10 : ce doit être achevé à présent… »

L’envie de jouer avec le feu, de parier, de prendre enfin des risques dans ce temple de la Sécurité le saisit tout à coup.

« Voulez-vous entrer avec moi, monsieur le censeur ? » proposa-t-il.

Les liasses de papier battirent l’air : « Sûrement pas, monsieur Guérin, sûrement pas… Heu… Bon travail ! »

Et il s’éloigna en trottinant presque, afin de fuir plus vite la bagarre invisible et cette cataracte de grossièreté qui pourtant se tarit net à l’entrée de Roland.

Celui-ci regarda longuement ses élèves (les nez qui saignaient, les yeux cernés de bleu, les poings encore serrés) avant de se retourner vers le tableau noir où se jouait sa carrière entière de prof chahuté ou de maître admiré. L’inscription avait disparu.

Il s’assit en s’efforçant de dissimuler sa joie sous un masque impassible. Ici et là, dans les rangs, quelques élèves intacts qui s’étaient mis à l’écart de la « discussion », quelques spectateurs-nés le regardaient d’un air soumis. « Ce sont les Roland de ma classe », pensa-t-il amèrement, et il les dévisagea un à un sans sympathie.

« Bien, ordonna-t-il enfin d’un ton bref, veuillez prendre vos cahiers de texte et noter le sujet du prochain devoir. »

Et il dicta d’une voix neutre, très lentement : « Démontrez, à l’aide d’exemples choisis, que la célèbre formule de Talleyrand constitue également une règle littéraire : « Tout ce qui est excessif est insignifiant. » – Je répète : « TOUT CE QUI EST EXCESSIF EST INSIGNIFIANT… »

Comme il sortait du lycée, Roland Guérin aperçut sous les arbres un jeune homme qu’il ne reconnut pas et qui s’avança vers lui. Ce costume triste, cette cravate noire…

« Mansart ! s’écria-t-il soudain. Vous avez tellement grandi que je ne…

– Monsieur, dit l’élève Mansart, je suis seulement passé vous annoncer que… (Il dut détourner la tête ; Roland le vit serrer les dents, avaler sa salive.) Que mon frère a été tué, vendredi dernier, dans les Aurès, d’une balle au cœur. »

Il se retourna et partit à grandes enjambées à travers le jardin.

« Mansart ! cria Roland d’une voix ridicule, car il allait pleurer, Mansart ! »

L’autre se mit à courir et Roland le poursuivit. Plus rien ne comptait, ni les passants, ni les autres élèves ; rien que cette silhouette noire qui s’enfuyait, qui se perdait dans ce parc insouciant.

« Mansart ! criait toujours Roland. Oh ! Mansart… »

Mais ce n’était plus le garçon qu’il appelait, appelait au secours, suppliait – c’était le lieutenant.