V
FIN DE FABRICE
UN inspecteur de police se présenta au domicile de Roland ainsi qu’à celui des 72 autres signataires du Manifeste, et n’y trouva que Mme Guérin. Comme tous les gens absolument honnêtes, elle offrit au visiteur le visage même du désarroi ; la police s’y trompe toujours. Lorsqu’elle comprit (ou plutôt crut) qu’il s’agissait de défendre Roland, elle voulut jouer au plus fin et acheva de se rendre suspecte. Cet homme à moustaches avait beau porter une alliance au doigt et un mouchoir dans sa poche, elle ne pouvait l’imaginer caressant un enfant ou essuyant une larme et elle flairait un piège dans ses questions les plus débonnaires. Le malheureux remplissait là une corvée symbolique : il s’agissait d’intimider ceux des signataires qui, tel Roland, n’étaient pas encore des routiers de la procédure. L’inspecteur prit des notes concernant les études, les fonctions de Roland et son service militaire ; il salua, d’un mot qui fut odieux à Mme Guérin, la mémoire du commandant. Bref, il constitua une fiche qui, sincère ou inexacte, suivrait désormais Roland Guérin toute sa vie, puis se retira en poussant, de l’autre côté de la porte, le même « ouf » que sa victime.
« La police est passée enquêter à ton sujet, cet après-midi », annonça celle-ci à Roland du ton le plus désinvolte qu’elle put.
Il sentit sa gorge se serrer et se rappela les paroles de M. Lecœur : « Signe, et attends la convocation du juge d’instruction… »
« Oui, à propos de ce Manifeste… dont tu ne m’avais jamais parlé ! ajouta-t-elle en baissant la voix.
– C’est un sujet qui vous blesse.
– Raison de plus !… Il faut jouer serré sur de pareils terrains.
– Jouer serré ?
– Je veux dire : avec l’assentiment de ceux qu’on aime, afin de contrebalancer tous les ennemis qu’on va se faire. Sinon, comment tenir ? »
Il la considéra avec stupeur et remords. Tant de sagesse, d’humanité… Sandrine en eût-elle été capable ? Et cela ne primait-il pas tous les dissentiments politiques ? – Il fut sur le point de tout raconter à sa mère : Fabrice, ces années à double visage, Sandrine même, peut-être. Il sentait qu’aujourd’hui, maintenant, il serait pardonné. Mais Mme Guérin ajouta :
« Ce Manifeste, si quelques officiers l’avaient signé avec vous, il aurait pesé plus lourd.
– Ils ne le pouvaient pas, maman : l’unité de l’armée…
– Justement ! Il aurait pesé son poids de douleur. Vous autres, que perdez-vous à signer ?
– Nous y gagnons la visite de l’inspecteur, madame Guérin ! » fit Roland gaiement, mais il riait sans cœur. « Un courage de papier… » Après M. Lecœur, sa mère : la coalition se fermait.
Le lendemain, en sortant du lycée, il décida de passer quai des Orfèvres : cet inspecteur Leguez, il demanderait à lui parler. Simone Ardant au journal, puis sa mère à la maison servant de bouclier entre la police et lui, cette protection lui semblait insultante. « Le Ciel ne ménage que ceux qu’il méprise ! »
Les grands arbres, qui prennent racine au ras de la Seine, tendent leurs branches aux passants de la rue, et Roland s’avançait entre le ciel et l’eau dans le bruissement de leurs feuilles bavardes, à hauteur d’oiseau. En face, plus ébloui de lumière qu’un prisonnier qu’on interroge, l’immense bâtiment se refermait sur ses secrets sordides. Cette porte béante, c’était vraiment la gueule du loup, et Roland passa deux fois devant elle sans oser entrer. « Après tout, je serais bien bête ! Qui me demande quelque chose ?… – Mais aussi de quoi aurais-je peur ? Repartait-il. Peur, peur, PEUR… Toujours ce mot… Assez, à la fin ! » L’agent qui se tenait en sentinelle prenait une posture avantageuse. « N’importe quel imbécile a donc barre sur moi ? Celui-ci n’est jamais qu’un concierge déguisé ! » Quand il se fut assez méprisé, il entra, mais très vite, comme un homme qui sait où il va, et personne ne lui posa de questions. Ce sanctuaire de la police ressemblait à un vieux lycée un peu pourri, mal éclairé, aux pancartes improvisées, aux sièges dépareillés. C’était le royaume du mégot, des manches de chemise, du chapeau sur la tête. « Un lieu d’hommes, pensa soudain Roland qui retrouvait ici sa nausée de caserne. Je suis sûr qu’on ne trouverait pas une vraie femme entre ces murs… » Quelques-unes attendaient cependant sur des banquettes plates, le long des murs crasseux, peuple gris des plaignants ou des suspects, reconnaissable à son regard étroit et fixe.
BUREAU DES INSPECTEURS. Naïvement, il les imagina, de l’autre côté de cette porte, se relayant pour interroger un type maigre, une victime-née qu’ils tutoyaient et qui leur disait vous. La « partie de cerf » de son enfance se jouait ici, tragiquement, à toute heure du jour ; et cette torture, qui les avait tous atterrés, n’en tolérait-on pas, ici même, l’apprentissage quotidien pour le confort de la Société ?
Un homme lourd sortit par cette porte – peut-être l’inspecteur Léguez – apparemment si sûr de son bon droit à piétiner ce plancher, à jeter son mégot, à lancer à Roland un regard qui déjà vous passe les menottes, que celui-ci rebroussa chemin, descendit l’escalier et repassa la porte comme s’il était poursuivi. Une fois de plus, son ventre avait devancé son esprit.
« Quand pourrai-je cesser de me détester ? » se demanda-t-il amèrement. L’ombre clairsemée des grands arbres était toujours aussi tiède et les oiseaux confiants ; mais Roland, la tête baissée, les épaules veules, ne revoyait que les visages de ceux qui attendaient sur les bancs de la police : gris, froids, silencieux comme la pierre, les visages de ceux qu’il venait de trahir.
Face au « Manifeste des 73 », il y eut la Pétition des Intellectuels de Droite, puis celle des Universitaires, des Anciens Combattants de 14-18, des Résistants et Anciens Déportés, etc… la France entière échangeait hargneusement des balles par-dessus l’armée. Afin de reprendre l’initiative, Simone Ardant organisa sous l’égide du journal un meeting « Pour sauver l’honneur ». Chargée d’en composer l’affiche, Sandrine réfléchit longuement, retira ses lunettes, fuma trois cigarettes et, sous les noms des autres orateurs, elle ajouta en soupirant : « avec FABRICE (du Voltaire) ». Tant pis ! Elle préférait une colère à un refus ; mais placer ainsi Roland devant le fait accompli, n’était-ce pas lui manifester qu’on le méprisait un peu ?
L’autre vit le piège et ne broncha point : après M. Lecœur et Mme Guérin, voilà que Sandrine, à son tour… Preuve d’amour, sans doute. « J’aurais préféré me jeter à l’eau sans qu’on m’y poussât, pensa-t-il, mais j’ai trop tardé. M. Lecœur avait dit : Fonce !… Il fallait signer de mon nom dès la semaine suivante. » Il savait que, le lendemain même du meeting, tout Paris… – Mais que lui importait tout Paris ? Le proviseur, ses collègues, ses élèves sauraient. La préfecture de police aussi, mais tant mieux ! Envers elle une dette restait à régler.
Comme Sandrine, un soir, lui reprochait une certaine « distance » depuis le jour où l’affiche… – Roland lui répondit en souriant :
« Et si c’était Fabrice qui t’aimait ? » Un instant elle préféra ces yeux fendus et ce sourire au journal, au parti, à tout ; et la voix grave et chaude répondit :
« Eh bien, je prends le risque. » « Que je l’aime ! » pensèrent-ils ensemble. Ils passèrent une soirée exquise, l’ombre de défiance mutuelle que l’affiche avait projetée entre eux rappelait la timidité des premiers temps et en ressuscitait la grâce un peu gauche. Et puis, un danger planait sur leur amour et les rendait pareils à de très jeunes époux qu’une guerre menace ; mais ici la déclaration de guerre avait été signée Sandrine. Le meeting prenait place dans douze jours – douze jours inoubliables : sans se l’avouer, Sandrine et Roland les vécurent comme s’ils devaient être les derniers.
Ce soir, meeting « POUR SAUVER L’HONNEUR » ; et, ce même soir, des adversaires du journal en ont organisé un autre : « HONNEUR A L’ARMÉE ». Roland se persuade que parler à cette foule inconnue n’est guère plus impressionnant que de faire sa première classe au mois d’octobre ; pourtant il promène, depuis ce matin, les entrailles inquiètes et le regard anxieux de ceux qui, le lendemain, passent sur la table d’opérations. Il n’a rien préparé, hormis quelques formules, et se fie à cette aisance dont la réputation a dépassé les murs gris du lycée. Et puis qu’auront proféré les autres orateurs dont plusieurs sont célèbres ? Il s’agira de dire autre chose, et surtout autrement. Pourtant, Roland compte arriver en retard ; c’est la seule « vengeance » qu’il s’autorise envers Sandrine… Il pense aussi que cela l’aidera à garder la tête froide ; la grandiloquence 89 des gens de gauche l’exaspère.
Neuf heures et demie. Il se dirige lentement vers la salle Wagram où le meeting a dû commencer. Jusqu’à la porte même – jusqu’à cette fente modeste parmi les aveuglantes façades des théâtres et des cinémas – -il lui faut chasser l’insidieuse tentation de fuir, de se fondre dans la foule des passants, des spectateurs sans nom. À cet instant, il regrette tout : Fabrice, l’argent, la renommée – tout sauf Sandrine, qui ne lui pardonnerait point cet abandon. Il entre donc et longe l’enceinte : « Je vais pénétrer dans la salle par le côté. Il sera toujours temps de gagner l’estrade… » Il pousse une porte au hasard et, d’un coup, la chaude haleine du public le suffoque. Difficile de tomber plus mal ! Le voici rencoigné entre deux piliers, n’ayant aucune vue sur la scène et à mi-chemin de plusieurs haut-parleurs qui se contrarient : il n’entend que des bribes vociférées et ne voit que la face des spectateurs. Alors, pour patienter, il les regarde un à un – son public, ses lecteurs – et voici qu’il les trouve horribles…
Est-ce l’habitude des auditoires enfantins qui le rend rebelle à ces visages ? Mais non ! « Regarde-les, ils sont hideux, mon âme… » Toutes ces faces, dans l’ombre, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, lui font horreur. Les yeux fixes, la bouche entrouverte, pareils à des chiens qui attendent leur pâtée, à des nocturnes empaillés ; prêts à bondir, crier, griffer, spectateurs de proie venus recevoir leur ration de hargne… Il y a, dans ce rang, une vieille, un homme gris tout maigre, une matrone qui portent dans leurs yeux qu’ils se vengent ici de leur âge et de leurs disgrâces ; et d’autres dont la revanche est plus mystérieuse mais aussi évidente. Roland songe à tout ce sang qui tourne en eux, chaud, violent, ce flot aveugle à fleur de peau. Chacun de ces assis est un tonneau de sang, cette salle une immense citerne, la terre un océan de sang mal contenu. Tout est violence, ou bien menace, apprêt, promesse de violence ! Pareils aux fauves, les humains aussi n’attendent que le goût du sang pour devenir intraitables… Roland dévisage une seconde rangée, puis une autre encore ; partout il voit briller ce feu intérieur qui l’effraie. On dirait un vaste bivouac, une armée qui veille en silence. À l’église, du temps qu’il s’y rendait encore, il observait aussi les visages alignés et, dans bien des regards, une certaine flamme ; mais pourquoi le rassurait-elle tandis que celle-ci l’effraie ?
« Bourreaux et victimes ? Peut-être. Mais, en tout cas, acteurs et spectateurs – voilà comment le monde se divise… Spectateurs domestiques qui, sans un mot, vont devenir des spectateurs sauvages… Et moi, continue-t-il, je fais partie des acteurs : de ceux qui parlent haut, dans le silence, et ont besoin de lumières et d’applaudissements ; ils ne connaissent pas le visage de leurs spectateurs : la lumière dont eux-mêmes brillent les leur cache – et c’est justice… »
Mais ce soir, pour la première fois, Roland voit ces visages et ils lui semblent repoussants. Quoi ! ces militants de gauche qu’à travers les livres d’histoire il chérit naïvement depuis l’enfance : engagés volontaires pour la patrie en danger, dresseurs de barricades tous les vingt ans contre la coalition des redingotes et des uniformes, grévistes tranquilles obtenant justice en se croisant les bras, buveurs de gros rouge à la larme facile, rêvant d’un monde fraternel – qu’ont-ils de commun avec ces redoutables inconnus dont les yeux luisent dans la pénombre et qui, soudain, sur un mot de l’orateur, hurlent, montrent les dents, menacent de la main tendue ?
Chassé par cette explosion, Roland sort de la salle par le même chemin, respire dans le couloir un air fade mais pur de violence, et décide de monter au balcon : « Je suis tombé sur un carré de fanatiques. Il est impossible que tous les lecteurs du Voltaire, mes lecteurs, aient un pareil visage. Et puis, de là-haut, j’apercevrai la scène… – Si Sandrine connaissait leurs figures !… »
Il pousse donc, un étage plus haut, une autre porte, mais rien n’est changé : mêmes regards aigus, mêmes bouches crispées. Roland, surpris, distingue, dans les rangs, des parachutistes en uniforme et des civils au poil blanc qui ont épinglé des décorations à même leur veston. D’ici, il peut enfin entendre l’orateur :
« … Intellectuels de gauche, professeurs d’anti-France, l’éternelle phalange de la Trahison aux ordres de la Franc-Maçonnerie internationale… »
Roland surpris se tourne vers l’estrade, une brochette de généraux sous un dais de drapeaux : « HONNEUR A L’ARMÉE ! », il s’est trompé de meeting, trompé de salle…
« Tout s’explique, songe-t-il dans le taxi qui l’emporte vers le Palais de la Mutualité : c’étaient les tenants de la droite. Je ne suis pas fâché de les avoir vus de près. Quelles gueules !… » D’un coup, ses partis pris les plus arbitraires se trouvent justifiés ; l’histoire de France tout entière, il la revoit à la lumière de cette antipathie : car les seigneurs soudards du Moyen Age, les juges de Jeanne d’Arc, les courtisans du Roi-Soleil, les partisans de M. Thiers, voilà ceux qui remplissaient la salle Wagram ! La Droite éternelle, homme de calcul et de violence ! « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », « Il y a des esclaves-nés », paroles ignobles, évangile de la Droite !
Plus vite ! Plus vite !… Roland voudrait déjà se trouver à la Mutualité, parmi les siens : parmi tout ce que la France compte de généreux, de fraternel, d’idéaliste ! Déjà se trouver à la tribune et leur parler ! Il déborde d’idées, de formules ; son esprit a l’alacrité de la première ivresse : ivre de hargne, de dégoût pour tous ces hommes de sang. Des Français ? Allons donc ! Il se sent plus près d’un socialiste allemand que de cette race du Mépris…
Mais il a besoin de les chasser de son esprit, sinon il ne trouvera pas le ton de Fabrice : besoin de chaleur humaine, de sympathie. Il décide donc, avant de gagner la tribune, de faire un tour parmi ses lecteurs dans la salle. Elle ressemble à l’autre : un couloir gris, mal éclairé, une sortie de secours qu’on emprunte à contresens et voici Roland parmi les siens.
Et voici Roland en plein cauchemar ! Car ce sont les mêmes visages qu’il distingue dans ces ténèbres de Gauche : le mauvais sourire, l’œil au guet, la clameur prête, le poing déjà serré. Comme si, avant qu’il y parvînt, la salle Wagram s’était déversée dans celle-ci. Ou comme si tous les partisans, quel que fût leur parti, étaient de la même race. Tous spectateurs, et tous des hommes de sang ! Voilà la vérité qui soudain l’éblouit tandis que son regard cherche en vain, parmi ces faces alignées, un visage humain : un visage où lire le partage et la compassion, une figure qui ressemble à celle de sa mère. Mais non ! renfrognés sur leur hargne, portant les stigmates de l’envie et d’on ne sait quelle revanche… Comparés à ceux de l’autre meeting, plus de nerfs et moins de sang, peut-être ; davantage de jeunes, de lunettes surtout ; – exprimant une satisfaction intellectuelle plutôt que physique – mais ce ne sont pas des différences très aimables. Roland, consterné, se retire, fait le tour, monte un escalier, veut rentrer au balcon ; une clameur scandée le fige devant la porte étroite :
« As-sas-sins ! As-sas-sins ! As-sas-sins ! » Cette porte, il la pousse… Quelle bouffée de haine ! Les spectateurs, debout, se déchaînent docilement à l’appel de l’orateur qui, le geste suspendu, parcourt les flots obscurs d’un regard satisfait. Il connaît son métier ; il prépare le brandon qui va rallumer l’incendie, mais ne le lancera que lorsque les hurlements se lasseront. Il faut savoir attendre, et ni trop ni trop peu. Déjà, il suppute qu’il sera plus applaudi que ne l’a été le président T. et que sa péroraison va couper l’herbe sous le pied de l’académicien qui lui succède à la tribune. Belle soirée ! En ce moment même, des musulmans dont il confond les noms, geignent de souffrance dans des cachots infects et leurs corps, jusque dans leurs secrets, portent témoignage des tortures subies. En ce moment, de jeunes officiers veillent ou prient, se demandant où est leur devoir et si l’honneur commande vraiment de faire tuer leurs hommes pour épargner des terroristes. Mais les bourreaux dorment tranquilles, et les politiques se font applaudir, et les partisans recuisent leur haine mutuelle. Tous sont à -leur affaire – oui, une belle soirée. Pas une larme de pitié ; de rage, parfois, seulement. « La France », « l’Honneur », « l’Occident » – on lance en l’air les mêmes mots, ici et là : ils ont perdu leur poids entre les mains de ces jongleurs qu’on applaudit. Mais le visage d’un musulman et celui d’un officier qui ont fermé les yeux parce que l’un souffre et que l’autre s’interroge, qui se les représente, ici ou là, jusqu’à ce que son cœur batte à l’étouffer ? Qui, sauf Roland l’imbécile, lequel s’est laissé prendre au piège des roués ? Roland et quelques-uns, dans cette salle ou dans l’autre, qui se taisent, quêtent un regard humain et songent : « Et cependant ils n’ont pas tort »… – Sûrement pas ; mais leurs adversaires non plus, qui vocifèrent à l’autre bout de Paris. Pourtant, cette vérité-là n’a pas encore atteint Roland, ballotté comme une épave dans le tourbillon des hurleurs. Ses voisins, d’un œil soupçonneux, considèrent ce spectateur impassible. S’ils savaient qu’il est-ce Fabrice que le public attend avec curiosité en fixant la seule chaise vide de l’estrade ; s’ils savaient… – mais lui-même n’y pense plus en ce moment.
À quelques travées de lui, un homme jeune se lève à l’instant où l’orateur reprenait son souffle et son geste.
« Monsieur… Monsieur, répète-t-il d’une voix plus forte, c’est un jeu pour un tribun tel que vous de nous faire crier n’importe quoi. »
Il y a, dans cette voix, un tremblement auquel Roland ne peut se tromper : tout homme qui a peur est son frère ; celui-ci se contraint à parler.
« … Mais vous avez tort, doublement. D’abord de faire traiter d’assassins, uniformément, les officiers de notre armée… »
La salle murmure et s’agite ; tous les visages se sont tournés vers l’interrupteur. Roland reçoit ces regards fusilleurs, ce peloton de la haine.
« Ensuite (la voix s’est brisée mais se reprend), vous savez très bien qu’une enquête a été ouverte, des sanctions prises, des ordres donnés. Vous parlez comme vous l’auriez fait-il y a deux semaines. Cela n’est pas honnête. »
Il ne peut continuer. La salle entière, debout, trépigne et l’insulte : « Provocateur !… C’est une honte !… Sortez-le !… » Serein, l’orateur laisse déferler la justice populaire ; cela le dispense de répondre. Les voisins du contradicteur lèvent la main sur lui. Roland sait qu’il devrait voler à son secours : parce qu’il a raison, mais d’abord parce qu’il est seul contre la meute – la « partie de cerf »… Fabrice, ce ne sont pas seulement les militaires qui sont des enfants tragiques, mais nous les hommes !
Trahi par ses jambes, saisi de ce vertige qu’il déteste, Roland ne fait pas un geste. Heureusement, deux agents interviennent et tout rentre dans l’ordre » – c’est-à-dire que le cœur de l’inconnu bat fou et que ses voisins voudraient le voir mort. Roland, honteux, repasse la porte, erre dans les entrailles grises du palais de la Mutualité à la recherche de… – Mais la voici.
Parvenu à l’entrée de la scène, il se demande, une dernière fois, s’il ne doit pas tout abandonner et s’enfuir d’ici. Mais non ! Lui-même ne se le pardonnerait plus : il vient enfin d’atteindre une cote de lâcheté au-dessous de laquelle il se détesterait trop pour continuer à vivre. Pourquoi ce soir ? Pourquoi ici ? – Peut-être à cause de sa découverte des partisans, de son dégoût, de leur cri : « As-sas-sins ! » Ou de sa mère à laquelle il vient de songer. Oh ! Poser la tête sur ses genoux et pleurer, n’être qu’un tout petit enfant… C’est le vide.
Fabrice ; pas même le désert : le vide. Mais comme on est léger lorsqu’on s’avance dans le vide !
Il pénètre donc sur la scène tandis que l’académicien fait son discours, ne remarque pas la chaise veuve qui l’attend à la gauche de Simone Ardant et va s’asseoir au fond, près de Sandrine qui, sans le regarder, murmure :
« Enfin ! »
Roland s’interdit de penser que ce profil, soudain si dur, ressemble à ceux qu’il vient de surprendre dans les ténèbres des deux salles.
Il se penche vers elle :
« Je suis venu mais je ne parlerai pas. Préviens Simone.
– Et pourquoi ?
– Parce que je viens de la salle : j’ai vu de près leurs visages et leurs réactions. Ils me dégoûtent.
– Tu es fou !… C’est une plaisanterie ? »
Comme il ne répond rien, elle se lève, va parler à l’oreille de Simone Ardant qui se retourne vivement et jette sur Roland le regard au lépreux. Il la voit qui passe plusieurs fois sa main dans sa chevelure enflammée. « Son affiche est assez belle sans moi, pense-t-il furieux. Pour leurs cent balles de participation aux frais, pas besoin de leur offrir une vedette américaine ! » (C’est ainsi que les gens de théâtre désignent le nom qui figure au bas de l’affiche.) Sandrine est revenue s’asseoir, mais loin de lui ; il prévoit des orages et, pour l’instant, s’en moque bien : sa fureur domine sur toute autre.
L’académicien achève sa déclaration. Il l’a méditée, écrite et répétée : elle obtient donc moins de succès que les improvisations démagogiques des autres qui, rassurés, lui serrent chaleureusement les mains.
Simone Ardant s’avance alors jusqu’au pupitre élevé où se sont succédé tant de faux écoliers, de ; faux prédicateurs et, dans le silence fragile qui précède les annonces attendues, elle déclare :
« Depuis trois ans vous lisez dans Le Voltaire ses éditoriaux, les plus marquants de toute la presse. Depuis trois ans, Paris et la France entière se demandent qui se cache derrière cet élégant pseudonyme. Ce soir, pour crier sa révolte contre la torture qui déshonore l’armée et le pays, il jette enfin le masque : Voici Roland Guérin, professeur au lycée Pascal – voici « Fabrice » !
Les assistants ne voient d’elle qu’un large geste d’accueil et un sourire presque affectueux ; mais, pareille aux danseuses, elle a changé de mine en tournant le dos au public et montre à Roland un regard de glace dans un masque tragique.
Celui-ci met un instant à comprendre que toute l’issue lui est barrée. Une ovation frénétique (et son hésitation, qui passe pour de la modestie, la redouble) jaillit de la salle, telle une explosion. Les autres orateurs ont retrouvé un visage d’écolier envieux pour dévorer des yeux cet inconnu soudain aussi célèbre qu’eux. Taureau devant qui s’ouvrent les vantaux de son réduit ténébreux, Roland fait face à ce soleil sans avoir eu le temps de se trouver une attitude. Ce naturel même enchante le public et conquiert toutes les spectatrices ; Sandrine se sent fière ; Simone Ardant, inquiète : quand on lance un navire…
Il se demandera longtemps comment il a pu marcher jusqu’au pupitre. Peut-être parce qu’une vieille voix lui soufflait : « Ferme les yeux et fonce ! » Parvenu là, il s’ancre des deux mains aux rebords de la tablette comme font les infirmes et lève les yeux sur la salle. Ce gouffre obscur lui paraît n’avoir qu’un seul visage : celui du voisin de l’interrupteur tandis qu’il abattait son poing sur lui. Non, il ne les ménagera pas ! Non, il ne jouera pas le jeu !
Il lève la main pour tarir l’ovation et, lorsqu’un silence complaisant la remplace, « Maman, priez pour moi ! » pense-t-il en un éclair et il fonce.
« Vous avez bien fait d’applaudir avant que je parle ; ensuite, vous n’en aurez plus le goût… »
La sonorisation de la salle lui renvoie sa propre voix comme celle d’un autre, et cela va le sauver : car il se sent un autre, irresponsable et tout-puissant.
« Je ne suis pas venu vous faire des phrases, ni rajouter du beurre dans un plat déjà cinq fois recuit ; je suis venu vous dire ma vérité. »
Le public pense qu’il s’agit là d’une précaution oratoire et sourit de confiance ; seule Simone Ardant a froncé les sourcils.
« Et d’abord, sachez-le, c’est contre mon gré qu’on m’a inscrit sur l’affiche de ce meeting, de ce meeting qui me semble non seulement inutile mais nuisible. (Cette fois, les spectateurs s’entre-regardent et déjà l’on entend quelques murmures.) Car enfin, poursuit Roland, que vous ont appris ces orateurs pleins de talent ? qu’ont-ils annoncé de nouveau, ce soir ? – Rien. Au contraire même ! On vous a pieusement caché les nouvelles qui auraient pu atténuer votre douleur ou votre hargne. Car notre contradicteur de tout à l’heure… – Levez-vous, monsieur, s’il vous plaît ! (Son bras tendu désigne le balcon, le rang, le fauteuil.) Levez-vous ! Que nous puissions voir en face le visage d’un homme courageux… »
Un sifflet – le premier – déchire le silence. Roland se tourne de ce côté :
« Vous savez, je suis prof : les chahuts ne m’impressionnent guère… »
Mais il sent les bords du pupitre craquer sous sa poigne. Il lève les yeux vers le balcon :
« Ce contradicteur avait entièrement raison. Il est malhonnête de parler ce soir, histoire de vous fouetter le sang, comme on l’aurait fait l’autre semaine. Malhonnête de chercher à se faire applaudir par un public que l’on méprise à ce point. C’est la vérité, toute la vérité que chacun de nous vous doit, ou alors, qu’il se taise ! »
De nouveau, un sifflet ; mais cent bouches font « chut ! » Sandrine songe : « Il va leur dire qu’ils ont de sales gueules. Il va le leur dire ! » Elle le déteste et l’admire. « Simone doit être folle de rage », pense-t-elle encore sans déplaisir. (Non, très calme, au contraire, calculant le pire…) Elles voient, de dos, Roland se redresser et Sandrine devine qu’il respire à fond et que les coins de sa bouche tremblent un peu.
« Ma vérité à moi, la voici… » Il leur raconte tout : la salle Wagram et sa méprise, les généraux, les banderoles. Il parvient même à les faire rire : il « lâche du fil » afin de mieux ferrer le poisson tout à l’heure. Sandrine, qui devine la suite, a retiré ses lunettes et placé sa main devant ses yeux. Si elle savait prier-
Roland poursuit en choisissant ses mots. Ce n’est plus Fabrice qui parle : il met tout son talent, au contraire, à ne point heurter de front cette salle qui, dans un instant, va se reconnaître au miroir ; il l’apprivoise sans la flatter. Et, tout à coup, il dévoile ses batteries, mais ne tire pas. Il veut les amener, comme ses élèves, à conclure d’eux-mêmes. Quoi ! Ne sont-ils pas, eux aussi, capables d’un sursaut, d’un retour ? Et cette vérité : que tous les partisans sont de la même race, pourquoi ne les aveuglerait-elle pas comme elle vient de l’éblouir ? Il les en conjure, il tend les mains vers l’hydre silencieuse :
« … Des hommes de bonne volonté, et non des partisans ! Des hommes de cœur et non des hommes de sang ! »
Mais soudain une voix, au fond : « Ce type nous insulte ! Il nous compare aux fascistes. »
Mot magique ! Il ouvre grand toutes les vannes. La colère si longtemps indécise prend forme, et la violence déferle : tant d’injures à la fois qu’on n’en comprend plus une seule. Clameurs, piétinement, bousculade. On vient de rallumer la salle et des agents apparaissent devant chaque porte. Tout le monde est debout ; certains grimpent sur leur siège. De la tribune, les orateurs font des gestes bénins, et plusieurs se retirent déjà. Simone Ardant veut parler devant le micro, mais Roland – qui n’est plus que deux mains agrippées à ce rocher et un cœur qui bat à se rompre – Roland l’écarté d’une phrase :
« Laissez donc ! C’est bien ce que vous espériez, mais pas dans ce sens-là ! »
Il se penche tout contre l’appareil et l’on entend soudain, tonnerre sur tonnerre, une voix qui domine le vacarme :
« Si vous ne cessez pas immédiatement ce tumulte imbécile, c’est la preuve même que vous n’êtes que des fascistes déguisés ! »
Un instant de silence – précieux instant où tout peut basculer et cette salle lui donner tort… Puis hurlements et sifflets lui répondent seuls ; on enjambe les rangs ; un commando se fraie son chemin d’avalanche jusqu’à la scène. « Ne pas fuir ! supplie Roland dont le corps entier tremble. – Georges, Georges, au secours !… »
Mais de nouvelles clameurs s’élèvent de toutes parts ; les agents qui gardaient les issues se trouvent projetés dans la salle même ; plusieurs portes sautent en éclats. Des drapeaux tricolores surgissent ici et là et, pique en avant, servent d’armes. Cris de femmes, sirènes au loin, une Marseillaise haletante et le bruit mat ou sec des coups de poing au corps ou au visage. Ce sont des manifestants de Wagram qui, malgré la police, ont reflué jusqu’ici, rejoint des partisans, donné l’assaut.
« Sortez, vite ! Commande Simone Ardant à ses orateurs. Yves ! Jean ! Prenez des photos… » Puis, se tournant vers Roland qui n’a pas bougé :
« Rendez-vous au journal, tout de suite ! Tu viens avec moi, Sandrine ?
– Non, dit-elle, je l’attends. » La Marseillaise s’élève encore : cette fois, ce sont les gens de Gauche qui la reprennent mais comme on reprend une citadelle. Les assaillants refusent de la leur abandonner et l’entonnent en même temps qu’eux Roland revoit la bagarre au Quartier latin, dix ans plus tôt. Qu’ont-ils donc appris durant ces dix ans ? Est-ce que rien ne changera jamais ? À quoi bon écrire, parler, convaincre ? à quoi bon vivre ?
Immobile, face à face, les frères ennemis se traitent en musique « d’enfants de la patrie » mais avec des regards de haine. Les uns et les autres attendent seulement la dernière note pour s’étriper. La police en profite déjà.