II

« OPÉRATION IMPUNITÉ »

 

 

 

CHAQUE fois qu’ils reparlèrent de cette surprenante soirée, et ce fut souvent, Sandrine et Roland adoptaient un demi-sourire presque timide. Chacun craignait que l’autre ne le jugeât sur cette passion expéditive et c’était l’amour-propre qui se drapait dans les protestations de l’amour.

« Nous nous sommes conduits comme les personnages des romans que je déteste, disait-elle.

– À qui t’en prends-tu, à toi-même ou à moi ?

– À nous deux tant que nous nous aimerons. Ensuite, je ne sais pas.

– Il n’y a pas « d’ensuite ». J’ai horreur de ton côté chansonnette ! »

Il aimait faire monter le feu à ces joues dont sa lèvre, au plus loin d’elles, en pleine classe, ressentait soudain le toucher ferme et doux ; il aimait altérer ce visage un peu trop assuré.

« Comment cela, « chansonnette » ? s’indignait-elle.

– Oui, ton côté femme qui a beaucoup vécu et qui sait combien les amours sont éphémè-è-res, fredonnait-il. C’est le troisième couplet de toutes les mauvaises chansons.

– Tu es idiot, mon chéri.

– Hélas ! Non, très intelligent, Sandrine, et toi aussi. Mais ce soir-là, nous avons laissé nos grosses têtes au vestiaire.

– Je me suis conduite comme une… aventurière !

– Et moi comme un Don Juan de banlieue. Mais, puisque chacun de nous est le contraire de ce personnage, il s’est donc passé quelque chose d’important – quelque chose d’important qui s’appelle l’amour.

– Important mais assez répandu.

– Tais-toi, Sandrine ! »

Une telle réplique le blessait : laissait supposer que leur union ne durerait point et que, pour Sandrine, elle n’était pas la première.

Ainsi parlaient-ils volontiers, pour s’en justifier ou s’en enchanter, des prémices de leur amour. C’était aussi, pour chacun d’eux, le moyen naïf d’amorcer les confidences de l’autre. Peine perdue ! Ils s’aimaient trop encore pour préférer parler de soi.

Ce bonheur dura presque deux années dont Roland dit longtemps qu’elles avaient été les plus belles de sa vie. Il est dommage que de tels jugements ne s’expriment jamais qu’au passé. Mais enfin, sur l’instant même, il connut tous les plaisirs à la fois, hormis, celui, malheureusement essentiel, de les mériter.

La tendresse de sa mère, l’amitié de M. Lecœur et de quelques autres, l’admiration de ses élèves bornaient l’univers heureux du professeur Guérin. Celui de Fabrice était rempli par l’amour de Sandrine et la mystérieuse renommée d’un éditorialiste dont personne n’avait percé le pseudonyme. Ce n’était pas faute de curiosité ni de persévérance ; mais on avait avancé tant de noms dont on prétendait qu’ils se masquaient de ce prénom Fabrice, qu’on était découragé d’en chercher de nouveaux. Ce monceau de personnages défendait la porte du professeur Guérin lequel, célèbre sans être connu, jouissait de la plus grande liberté et d’une impunité totale.

À l’image du pré-carré des rois de France, son encadré hebdomadaire avait peu à peu débordé, grignoté la page jusqu’à la remplir tout entière. La première fois qu’il l’occupa (et ce fut plusieurs moi ? après l’envoi de ses maximes sur la Violence), Simone Ardant qui feuilletait le premier exemplaire sorti de presse, souple, frais, sentant l’encre et comme encore vivant, dit sans regarder Sandrine :

« Ainsi, tu y es parvenue ! »

La voix chaude et sombre demanda :

« Est-ce la rédactrice en chef qui parle à la secrétaire générale de la rédaction, ou Simone à Sandrine ?

– Les deux te félicitent. Je crois qu’avec Le Journal de Fabrice nous tenons un succès, et que toi…

– Et que moi je tiens le bonheur ?

– Tu es beaucoup trop intelligente pour croire au bonheur, dit son amie en passant dans ses cheveux roux une main qui tremblait un peu.

– Ce n’est pas une question d’intelligence ; de jeunesse, tout au plus… »

Elle avait parlé sans méchanceté, mais l’autre reçut avec douleur cette flèche perdue. Les gens d’esprit ne peuvent pas se permettre de parler bonnement : on cherche toujours à lire entre leurs lignes ; c’est pourquoi le bonheur, qui rend un peu simple, ne leur réussit guère. « L’amour la fait méchante, pensa Simone Ardant ; ou sotte, c’est pire. » Au contraire, l’amour rendait Sandrine débonnaire – ce qui, chez les politiques et les journalistes, ne passe pas pour une qualité.

Ce qui les rendait heureux ? Voici. Par exemple, en rentrant dans son petit appartement, Sandrine trouvait la porte entrouverte, une odeur de cuisine indécise, et Roland, manches retroussées,’‘ tablier bleu en écharpe et la mèche hasardeuse :

« C’est moi qui prépare tout !… Non, défense d’entrer. Surprise !… Toi, descends acheter des fleurs, mon amour… »

Et, penché sur la spirale vertigineuse de l’escalier :

« Des lis, Sandrine ! Des brassées de lis ! »

C’était juin, les soirs interminables, le ciel sourcilleux, les clins d’œil de l’orage ; Paris torride puis torché par l’averse, ses trottoirs profonds, ses odeurs étonnées – juin.

Ou bien Roland avait fait livrer deux caisses aux dimensions des petits balcons ainsi que de la terre bien noire. Et chacun d’eux cultivait la sienne en secret, rivalisant de pousses, d’orgueil et de mauvaise foi.

Ou encore ils partaient dîner aux confins de Paris dans un « frites et moules à toute heure » et finissaient la soirée sur les sièges durs d’un cinéma où le public sifflait le traître et applaudissait le cavalier masqué du western. La semaine précédente, le film se nommait Les Naufrageurs du Santa-Cruz ; mercredi prochain, Justice sauvage. Mais cette semaine ?

« Au fait, mon chéri, comment s’appelait le film que nous avons vu hier soir ? »

N’importe comment ! Et qui donc y jouait ? – Des chevaux blancs et des chevaux noirs. Peu leur importait le quartier, le menu, le spectacle : ils n’y cherchaient qu’eux-mêmes et cette assurance que chacun croyait devoir à l’autre. Entre eux, à présent, une phrase remplaçait un raisonnement ; un seul mot, une phrase ; et un regard, un mot. Leurs silences mêmes étaient de connivence.

« Il y a combien de temps, demanda-t-elle un jour, que nous… »

Il ne la laissa pas achever, ils avaient brûlé les étapes, échangé leurs passés comme les enfants échangent leurs trésors ; ils avaient aboli le temps.

« Depuis toujours », répondit-il brièvement.

Avec les revenus du Journal de Fabrice, Roland acheta une petite voiture rapide qu’il mit à la disposition de Sandrine. Lui-même prônait une théorie sur la marche à pied, source d’idées, seule manière de se tenir compagnie et refuge de tout dialogue intérieur. Comme ceux qui mènent une double vie, il gardait jalousement ses frontières. Et puis cette voiture eût intrigué ses collègues du lycée, et il préférait les plaindre un peu que d’être envié d’eux. Il n’en parla pas davantage à sa mère ; il craignait moins ses questions embarrassantes que sa déception : n’avait-elle pas, jusqu’à présent, été la seule dispensatrice de leurs modestes surprises ? Et cette voiture, dont il n’avait jamais seulement rêvé, ne les démodait-elle pas toutes d’un coup ? Autrefois, s’il advenait à Roland d’être invité au restaurant ou au spectacle, il en détaillait les fastes à Mme Guérin et tous deux y prenaient plaisir. À présent, il lui cachait toute trace de luxe ou de divertissement avec autant de soin qu’il en prenait à lui présenter un visage net des fards de Sandrine. (En rentrant, il courait s’inonder de verveine afin de masquer ce parfum de velours et de feu, cette1 senteur de serre et d’ondée qui, parfois, en pleine nuit, parce qu’il en demeurait imprégné, lui criait : Sandrine.)

« Tu regardes le salon comme si tu ne l’avais jamais vu », remarquait Mme Guérin.

Et il est vrai que la petite « pièce-à-tout-faire » de l’appartement de Sandrine devenait son unité de mesure ; et que le salon de son enfance (auquel il avait si longtemps rapporté tous les intérieurs qu’il visitait, presque choqué de les trouver différents) lui semblait soudain aussi mort qu’un musée de province. Sa mère elle-même…

« Maman chérie, quel âge avez-vous ? demanda-il un jour sans y penser, au terme d’une longue rêverie.

– Mais…

– Oh ! Pardon. Ne me répondez pas, ne me répondez pas ! »

Mais il venait de calculer ; elle le lut dans son regard vague, rougit et, malgré elle, aviva l’éclat du sien pour se rajeunir.

« Je vous aime », dit-il en l’embrassant avec une sorte de respect qui la blessa davantage encore.

Il cacha donc à sa mère l’existence d’une voiture qui symbolisait sa vie secrète ; mais, un soir, Mme Guérin l’accueillit, un papier à la main :

« 7129 MN 75, Roland, qu’est-ce que c’est ? »

Un forçat évadé auquel on rappellerait brusquement son matricule ne se fût pas troublé davantage. Il saisit la convocation, vérifia l’adresse.

« Oui, reprit Mme Guérin, c’était à ton nom ; mais lorsque j’ai lu « Tribunal de Simple Police », je me suis affolée !

– Affolée ! Pour une contravention ?

– Je n’en ai jamais vu, avoua-t-elle piteusement. Mais cette voiture… ?

– Une surprise. »

En un éclair, il entrevit la constellation de mensonges où ce mot l’engageait :… Une surprise que j’allais vous révéler… Oui, j’ai appris en secret à conduire… J’ai acheté la voiture à crédit, bien sûr ! Et pour payer les traites, je donne des répétitions. C’est pour cela que, parfois, je rentre si tard… Le garage ? Dans la cour de l’immeuble d’un collègue… – « Et le pire est que je dis la vérité !

pensa-t-il : Sandrine est bien une collègue du Voltaire… Quoi de plus ignoble qu’un mensonge vrai ? »

Il s’en voulait de tromper si aisément. « C’est depuis que j’écris… » Il le constatait, mais se refusait à en tirer la conclusion.

Mme Guérin gronda un peu, parla de cachotterie, proposa de régler le solde ; elle rayonnait de plaisir.

« En tout cas, je paie la contravention.

– Certainement pas. (C’était Sandrine qui l’avait méritée !)

– Si. Enfin, quelque chose d’amusant… »

Roland, à ce mot, mesura l’ennui où il laissait sa mère se consumer depuis que sa propre vie s’était remplie de plaisirs, Cendrillon grisonnant, Cendrillon sans marraine…

Pour tenter de se pardonner lui-même, il proposa de l’emmener, dimanche prochain, où il lui plairait – et ce fut Chartres.

Avec l’orgueil naïf des enfants qui vous démontrent leurs jouets, il roulait très vite, voiture découverte. Le vent battait dans tous les sens, tel un drapeau ivre. Soudain, il décoiffa d’un tournemain la passagère.

« Arrête ! cria Mme Guérin.

– Sûrement pas, maman. Le vent vous va trop bien…

– Cesse, en tout cas, de conduire de profil ! » Dit-elle en riant et en portant à ses cheveux des doigts soudain vivants et qui tentaient d’en assagir le vol.

Mais Roland ne pouvait détacher son regard de cette inconnue qui lui révélait que sa mère aussi avait été jeune – et ne l’était-elle pas encore ?

La cathédrale unique venait d’apparaître au ras d’un horizon de blé où le vent creusait ses vagues crissantes ; les tours figuraient deux bras levés au ciel en imploration, deux doigts dressés pour bénir. Roland se sentit inondé de joie ; l’un de ces rares moments où l’on vit au présent… Il lui semblait absurde, impossible que Sandrine et sa mère ne se connussent point. Leur rencontre serait la soudure, la solution définitive à tous ses problèmes. Il le crut vraiment un instant ; et cela le rendait si heureux qu’il accéléra démesurément.

« C’est bien, dit Mme Guérin en fermant les yeux sans cesser de sourire, mourons ensemble ! » Il ralentit, et son exaltation tomba en même temps. Durant son enfance, il hésitait toujours à présenter à sa mère les camarades qui l’enchantaient. Craignait-il de rougir d’eux ? De les moins aimer si celle-ci ne les appréciait pas ? Ou, à l’inverse, que leur entente l’élimine ?… Voici qu’il retrouvait cette défiance enfantine. Impossible que Sandrine et sa mère ne s’aiment pas : il aimait tant chacune d’elles ! Mais ce serait à ses dépens… Il fallait donc choisir – mais ne le faut-il pas toujours ? Cette tristesse exigeante dut paraître sur son visage, car Mme Guérin lui dit d’un ton mi-inquiet mi-moqueur :

« Tu fais ta moue de petit garçon. – C’est vous, maman, qui « voyagez de profil » à présent ? »

Tendre et hautaine, la cathédrale les accueillit dans ses fraîches ténèbres. Des touristes y circulaient sans égards, comme les petits d’un animal sur le corps placide de leur mère. Au centre, à la place du cœur, un prêtre à chasuble écarlate officiait pour quelques-uns. Sans cet acte mystérieux, ces paroles incompréhensibles, rien de tout cela n’eût existé…

« Mon Dieu, priait Mme Guérin, pardonnez-moi de l’aimer trop. Non ! De le mal aimer. Depuis vingt ans je vous supplie qu’il ressemble à son père. C’est que je ne l’aime pas ; c’est que je continue de lui préférer son père. Maintenant je vous demande : « Faites qu’il soit lui-même ! » S’il n’est pas trop tard, si je n’ai pas tout gâché… Oh ! Ce temps perdu… Est-ce que je vais devenir une vieille ? Est-ce qu’il est vraiment un homme ?… Déjà, mon Dieu, déjà ?… » C’est le mot le plus triste de la terre, la parole même du désenchantement, de la créature vaincue par le Temps.

Elle s’arrêta devant la Vierge bleue, fragment de Ciel enchâssé dans un réseau de plomb comme un oiseau pris au filet, et demeura là, fascinée. Le commandant Guérin et elle – mais il n’était alors que lieutenant – s’étaient tenus longtemps à cette même place. Elle attendait Roland, après avoir désespéré de jamais mettre au monde un enfant ; un voyage d’action de grâce…

Ce vitrail était émouvant de beauté ; mais enfin méritait-il une aussi longue station ? Roland se tourna vers sa mère avec impatience, étonnement. Deux larmes lentes venaient d’atteindre le bas de ses joues, deux ruisseaux sur une plaine de neige, et elles encadraient un mystérieux sourire.

À présent, Le Journal de Fabrice fait partie de Paris. C’est lui que lisent en premier les acheteurs du Voltaire, et les autres feuilles en publient des extraits dans leur revue de presse. Avant-hier, un orateur l’a cité devant le parlement ; plusieurs de ses formules sont reprises par les chansonniers : c’est-ce que certains appellent la gloire ; mieux vaudrait dire la renommée, parfois même la mode. Roland serait bien en peine d’en tirer de l’orgueil. Auprès de qui ? Son incognito l’oblige à garder la tête froide : qu’est-ce qu’un succès dont on ne peut faire état auprès de personne ?

De semaine en semaine, son texte devient plus incisif et plus proche de l’événement. La perfection un peu hautaine du style, son parti pris du lapidaire confèrent à ses opinions l’autorité de la chose jugée. À l’abri du pseudonyme, il s’autorise des audaces que n’alourdit aucune hargne puisque Fabrice, ce fantôme, n’a pas d’ennemis. Un acrobate qui ne cesse de voir, sous lui, le filet, prend élégamment bien des risques…

Roland se permet donc d’attaquer, sans trace d’envie ni d’intérêt, les puissants de l’époque et, davantage encore, les « Importants » : ceux-là mêmes que le public doit supporter mais ne peut souffrir – et Roland le venge avec grâce.

Sous son titre, le journal imprime désormais en lettres écarlates sa maxime : « EN TOUTE LIBERTÉ » ; il affiche sur les murs et fait proclamer sur les ondes qu’il est « l’Hebdomadaire des hommes libres », et son tirage augmente.

Le jour où celui-ci atteignit 250 000 exemplaires, Simone Ardant remit à ses principaux collaborateurs une petite statue de la Liberté en or massif. Elle convoqua celui que l’hôtesse et le chef comptable restaient les seuls à appeler « M. le professeur Guérin ». Fabrice pénétra dans ce bureau qui, quelques mois auparavant, lui avait semblé le temple de l’Intelligence et de la Démocratie mais ne lui apparut plus que la tanière surencombrée d’une femme ayant trop d’amis, trop de souvenirs. Nos décors nous trahissent ; celui-ci et sa souveraine, il les voyait désormais avec les yeux de Sandrine. Mais, pour dévisager Roland, Simone Ardant n’avait pas changé de regard. Il y eut donc un assez long moment de silence et de gêne : quand le charme a cessé d’être mutuel, quel désenchantement !

« Voici un présent bien naïf, dit-elle enfin en lui remettant la statuette. Mais tout ce qui est vraiment important est peut-être naïf.

– Pas « naïf », simple.

– Simple ? » Répéta-t-elle en le regardant fixement comme si elle ne comprenait pas ce mot. Si fixement que, d’instinct, Roland adopta ce sourire que les autres jugeaient ironique et qui constituait sa seule défense. « Il est resté charmant, se dit-elle. Ils s’aiment donc vraiment ? » C’était une de ces pensées inexplicables mais exactes qui sont le privilège des femmes.

« Simple, reprit-elle encore. Voilà sans doute le secret.

– De quoi ?

– De votre succès. (Il eut un geste désinvolte.) Vous êtes simple et nous sommes des roués.

– J’ai peur d’être très compliqué, au contraire.

– Pas en politique ! Les lecteurs ne s’y trompent pas : vous jetez un regard d’enfant sur nos marécages.

– C’est un compliment ?

– Oui, fit-elle gravement et avec une sorte de nostalgie. Les enfants sont intransigeants, généreux, passionnés. Ils ignorent nos craintes.

– Ils ont les leurs. »

Il venait de parler si amèrement que Simone Ardant le dévisagea ; mais elle ne vit que la mèche, les yeux bien fendus et le sourire dangereux, sans discerner ce tremblement au coin des lèvres. « Je vis dans le mensonge, venait de penser Roland. Dans le mensonge, jusqu’à quand ? » Le bonheur, la réussite, tout lui semblait soudain fragile, immérité. Il avait suffi du mot « crainte ».

« Je me demande… », commença l’autre.

« Je me demande si, devant signer de votre vrai nom, vous écririez les mêmes textes. » – Voilà ce qu’attendait Roland et cette phrase si cruelle l’eût libéré. Le tricheur que l’on complimente un peu trop, soudain se découvre et s’accuse. Il était au bord de l’aveu ; il en ressentait déjà le vertige.

» Je me demande si vous ne devriez pas songer à la politique. Oui, reprit-elle très vite car déjà, de tout son visage, il protestait, prendre part au Congrès de novembre…

– À quel titre ?

– Au titre du journal. Entrer dans la Commission Presse-Propagande du parti ; puis assez vite au Comité directeur – et de là…

– Et de là ? demanda doucement Roland.

– De là, tout… ou rien ! Cela dépendra de vous.

– Mais jusque-là ?

– Mettons que cela dépendra de moi », dit-elle en souriant.

Presque malgré lui, Roland porta les yeux sur la photographie du « grand homme », secrétaire général du Nouveau Parti socialiste, plusieurs fois président du conseil et que Le Voltaire soutenait au point d’indisposer une partie de ses lecteurs. Son portrait se trouvait sur le bureau même de Simone Ardant qui l’avait aimé et dont le regard, suivant celui de Roland, tomba sur ce visage célèbre, faussement énergique et faussement affable. Elle parut vouloir écarter sa gêne comme on chasse un insecte, en secouant la tête ; c’était un geste de son adolescence et le seul vestige des années timides.

« Oui, nos équipes vieillissent déjà. La politique est pareille à la guerre : il y faut désormais des chefs de plus en plus jeunes. »

« Le trouve-t-elle vraiment usé ? se demandait Roland. Ou bien est-ce lui que le joug impatiente ? »

« Je ne suis guère de l’espèce renard, répondit-il sans grâce car il méprisait assez le président en question.

– Justement, plus de vieux renards : des jeunes loups ! »

Elle se mit à vaticiner – c’était son art et son défaut – à prophétiser le monde politique de demain. « Un jeune loup, moi ? pensait Roland que ces vues ennuyaient. Moi, le seul agneau de la bande ! Qu’est-ce qui les trompe donc à ce point ? » Mais, de nouveau, il sut de toute certitude que c’était le pseudonyme, et que tout masque est doublement mensonger puisqu’il cache la vérité mais, de plus, permet toutes les suppositions. « Rien ne sert d’écrire la vérité si l’on vit dans le mensonge. On ne peut pas demeurer longtemps à la merci d’un mot ! » Se dit-il encore.

Ces longues mains, qui bâtissaient dans l’air des constructions fugaces, Roland se prit à les observer. Si vives qu’elles fussent, son regard plus agile encore y distinguait les stigmates de leur âge : taches de son, veines saillantes et cette sorte de ravinement qui vient de ce que la chair perd du terrain devant l’os. Ces signes étaient aussi insidieux que la résille au coin des lèvres, aussi inéluctables. « Le parti, le journal, elle-même cherchent seulement à se rajeunir en m’annexant, moi qui ne suis rien. Rien mais jeune… Les vieux souverains de légende se baignaient dans le sang des enfants. Et Faust, ce vénérable salaud, trouve encore le moyen d’attendrir les jeunes femmes sur une musique de Gounod… Quelle hideuse panique engendre le temps qui passe ! Quelles infidélités surtout… » Pourtant, lui-même se sentait profondément infidèle – mais à qui ? À quoi ?

Simone Ardant parlait toujours ; et Roland éprouva soudain, comme jamais, l’envie de fuir. Fuir cette fausse renommée, cet argent inavouable et, à présent, ces perspectives de puissance. Gloire, Fortune, Pouvoir – les trois pièges des hommes : ceux-là mêmes que Fabrice dénonçait de si haut dans son Journal… Mais si Roland y renonçait, ce ne serait ni humilité ni détachement : lâcheté seulement.

Ainsi ne pouvait-il même pas porter à son crédit ses meilleures actions ! Sous le masque du héros romantique, une secrète veulerie corrompait tout. Fabrice nuisait à Roland ; et même au professeur Guérin lequel ne tirait plus du lycée la même joie paisible. Il avait d’abord cru que ses heures de cours ne lui semblaient si longues que parce qu’elles le tenaient éloigné de Sandrine. Mais non ! Sandrine. Le Voltaire, les relations flatteuses, l’absurde fierté de croire qu’on fait partie des Mille qui comptent à Paris, tout cela ne faisait qu’un. Et les ambitieuses propositions que venait de lui faire Simone Ardant… Et ce petit symbole d’or au creux de sa main… Quelle importance ! C’était la statue de l’Impunité qu’il eût fallu lui offrir. Qu’est-ce qu’une Liberté dont on ne paie pas le prix ?

Il se souvint avec amertume de ce compliment immérité : « Un regard d’enfant… » – Mais, en ce moment, c’était seulement un regard d’écolier faussement attentif qu’il jetait à Simone Ardant, semblable au mauvais élève qui feint de suivre tandis que son esprit vole ailleurs.

« Vole », c’est bien le mot. Car un oiseau vient de se poser sur l’appui du balcon et Roland charmé ne s’attache plus qu’à lui. « Il est libre, pense-t-il, le poing serré sur la statuette dérisoire. Il ne possède rien, il n’a rien à prouver. Ni revanche ni ambition. Il vit entouré de dangers : il est libre… »

Ce même soir, Roland attendait Sandrine à la terrasse d’un restaurant d’où la vue dominait la banlieue de Paris. L’été faisait alors ses adieux impériaux ; le vent moissonnait les feuilles mortes et, sous les haillons somptueux de l’automne, l’hiver montrait déjà son squelette.

Le couchant éclairait d’une lumière pathétique et douce un paysage mi-citadin mi-campagnard où des fermes voisinaient avec des usines, où les grues des chantiers de construction dominaient sur les clochers villageois. Au loin, un aérodrome flamboyait de lueurs fausses tel un feu de ronces en plein jour. Trois avions, qui volaient plus vite que le son, passèrent lentement au fond de l’horizon ; une file de voitures serpentait aveuglément sur l’autoroute, comme des fourmis processionnaires.

Roland sentit soudain qu’il devait se retourner. Oui, Sandrine pénétrait dans la salle, en ce moment même… C’était une épreuve à laquelle il se livrait souvent : « Je penserai à toi de toutes mes forces cet après-midi. Tu me diras à quelle heure tu l’auras senti… » Sandrine enchantée haussait les épaules.

Il observa qu’elle le cherchait d’un regard un peu égaré derrière ces grosses lunettes qui, depuis qu’il connaissait si tendrement son visage nu, lui semblaient un déguisement hypocrite. Elle l’aperçut enfin, montra une assurance heureuse, un demi-sourire et lui fit, du bout des doigts, un salut si familier que Roland crut vraiment sentir ces doigts au creux de sa main. Il la regarda s’avancer vers lui avec ce balancement des hanches, à la fois timide et voluptueux, qu’il aimait. Il n’y put tenir et courut presque à sa rencontre.

« Tu vas nous faire remarquer, lui souffla-t-elle.

– Crois-tu donc passer inaperçue, mon amour ? »

Il voulut l’embrasser ; elle ne s’y prêta point.

y< Que tu as l’air sérieux ! Je me demande quelquefois lequel de nous deux est le professeur… D’abord, retire tes lunettes !

– Vous êtes bien frivole, monsieur Guérin. Je pensais qu’un entretien avec votre rédactrice en chef…

– Au contraire ! J’en sors convaincu que tout ce qui n’est pas l’amour de deux êtres est futile.

– C’est très excessif, dit Sandrine placidement. En fait que t’a-t-elle proposé ?

– De devenir président de la République.

– Giraudoux a dit quelque part qu’il suffisait d’être toujours le premier partout.

– Alors, j’ai mes chances depuis la classe de septième. Maître d’hôtel ?

– Non, mais sérieusement ?

– Beaucoup plus sérieusement, de quoi as-tu envie ce soir ? »

Elle dut remettre ses lunettes pour consulter la carte et elle les conserva.

« Je vois, fit Roland résigné, que c’est une « soirée-lunettes ». Eh bien, discutons ! » Et il tourna le dos au paysage qui, ciel et terre, se couvrait de constellations tremblantes.

« Que t’a dit Simone ?

– Elle a tenté de me persuader que j’étais fait pour une carrière politique.

– Elle a raison.

– Vraiment ? Et l’Enseignement ?

– Ce n’est qu’un marchepied. Tu ne t’imagines pas consacrant ta vie entière à apprendre B-A-BA à des gosses !

– Je te signale, dit Roland assez sèchement, que l’alphabet ne figure pas au programme de rhétorique. Et aussi qu’il existe des universités, une Sorbonne, un Collège de France.

– Mon chéri, je ne voulais pas te blesser…

– De toute façon, je me vois mieux, oui ! Beaucoup mieux faisant la classe avec des cheveux blancs (il venait de songer à M. Lecœur) qu’attablé chaque soir chez Lipp entre mes ennemis de l’après-midi réconciliés devant une choucroute parce que le jeu est fini !

– Ou ministre ?

– Ou ministre aux ordres des pétroliers ou des bistrots, traversant Paris derrière des motards pour faire croire que je suis pressé ou souverain.

– Pour toi, c’est-cela la Politique ?

– Jusqu’à nouvel ordre, oui. La vraie, ce ne sont pas les hommes politiques qui la font et tout le monde le sait, sauf eux ! »

Sandrine le regardait en silence, sans amitié. Il reprit :

« Faire de la politique, après les articles que j’ai écrits ? Mais, mon amour, c’est impensable.

– Tes papiers eux-mêmes ne sont qu’une première étape, Roland.

– Merci, fit-il un peu vexé. Je me demande pourquoi je me mêle d’enseigner, moi qui ai tant à apprendre !… Quoi, Sandrine, reprit-il en posant sa main sur la sienne (car, à défaut d’entente, il lui fallait au moins ce contact), supporterais-tu d’être la… femme d’un militant ?

– C’est le contraire que je ne supporterais pas ! Militant, je le suis moi-même. »

Jamais elle ne s’était faite aussi grave et sourde, cette voix qui, depuis des mois, servait de diapason à la vie de Roland. Il en fut si troublé qu’il leva les yeux sur son amie et lui vit un regard nouveau, à la fois impitoyable et angoissé. Il ne put s’empêcher de s’écrier « Sandrine ! ». Elle changea de regard, mais c’est d’une voix presque enrouée qu’elle reprit très bas :

« Mon chéri, voici une discussion assez grave. La première !

– Non, cria-t-il, non, Sandrine ! (Quoi ! leur douceur de vivre buterait sur une querelle, eux dont le métier même était de discuter, de faire croire…) Ne nous laissons pas prendre au jeu !

– Où est le jeu pour toi ? Et où est l’essentiel ?…

Un monde où le cœur passerait avant l’esprit ? Allons, tu ne pourrais pas y respirer !… Nous sommes beaucoup trop intelligents », ajouta-t-elle à voix basse.

Elle avait prononcé ces mots avec une fierté un peu méprisante ; il les reçut comme l’aveu d’une tare.

D’une extrémité à l’autre de l’horizon, l’autoroute venait de s’allumer d’un coup. Dans la nuit bleue, ce n’étaient plus les abords de Paris mais la baie de Naples, le large, l’inconnu. Roland songea à cet oiseau sur le balcon, cet oiseau libre. De la ténébreuse vallée, à leurs pieds montait une brise tiède, vivante. Il se pencha vers le visage qu’il aimait, en retira doucement les lunettes :

((Sandrine, demanda-t-il d’une voix altérée, c’est encore la belle saison, n’est-ce pas ? »