De retour au Quai des Orfèvres, les policiers
s’installèrent dans le bureau d’Élie pour réfléchir à un plan
d’action.
Vers vingt heures trente, Sagane libéra Briard et
demanda à Cécile de rester pour faire le bilan de son premier jour
de travail. Il ouvrit le petit réfrigérateur qui occupait un angle
de la pièce, proposa une boisson fraîche à la jeune femme qui
refusa poliment. Il n’insista pas, prit une bière et revint
s’asseoir.
— Je vous félicite pour votre faculté
d’adaptation, commença-t-il en décapsulant la bouteille. Vous
m’avez épaté.
Tout en avalant une gorgée de bière, il la
considéra d’un air préoccupé.
— Dommage qu’un grain de sable ait tout
gâché !
Elle feignit de ne pas comprendre.
— Je ne vous suis pas.
Élie posa la bouteille, s’accouda à la table et
croisa les doigts.
— Vous vous laissez dominer par vos sentiments,
asséna-t-il en la regardant bien en face. Vous avez commis une
faute grave et si je n’étais pas certain de vos compétences, je
vous aurais lourdée sur-le-champ.
Cécile jugea cette réprimande injustifiée et, pour
la première fois depuis son arrivée, protesta avec
véhémence :
— Nouer des liens avec les proches d’une victime
est préjudiciable à une enquête en cours, rétorqua Sagane.
À partir du moment où vous franchissez la frontière qui nous
sépare d’elles, les familles attendent de vous de la compassion,
une disponibilité totale et surtout des réponses. En cas de
malheur, elles ne voient plus en vous l’ami mais le porteur de
mauvaises nouvelles.
Ces paroles ranimèrent un passé douloureux et il
se rembrunit.
— Je ne souhaite à aucun flic de passer par
là.
— Vous oubliez que j’ai bossé aux mineurs, se
défendit Cécile. J’ai tenu à voir Mme Spitz seule à seule car
je sais ce que ressentent les mères qui sont dans sa situation. Je
sais ce qu’elles ont envie d’entendre.
— Vous vous impliquez beaucoup trop, insista le
commissaire.
Au comble de l’exaspération, Cécile se tortilla
sur son siège et pesta :
— Un flic qui a perdu la capacité de s’émouvoir et
de s’indigner n’est plus bon pour ce job.
Elle regarda sa montre.
— Il se fait tard. Si vous voulez bien m’excuser,
je rentre chez moi.
Se dispensant de l’accord de son supérieur, elle
se leva et dirigea ses pas vers la sortie.
— À demain, commandant Argento, lança Élie
tandis qu’elle abaissait la poignée de la porte. Ne soyez pas en
retard.
À peine eut-elle refermé avec un mouvement
d’humeur qu’il s’esclaffa.
— Tu commences à me plaire, ma belle, se
réjouit-il entre deux lampées de bière.
Il jeta la bouteille vide et plaça la pile de
rapports devant lui.
Il pouvait prendre le temps de tous les
lire.
Personne ne l’attendait.
Comme il vivait seul et recevait rarement, il
faisait peu de cas de la décoration et des travaux ménagers. Le
séjour était un capharnaüm où les livres et les CD étaient posés à
même la moquette. Il fallait enjamber les piles édifiées çà et là
pour atteindre la table, les poufs et la télévision. Dans la
chambre, le lit était défait, les vêtements jetés en vrac dans le
placard et les chaussures entassées dans une caisse à claire-voie.
La cuisine n’était pas épargnée : les sacs-poubelles
s’accumulaient sous l’évier qui débordait d’assiettes, de bols et
de plats.
Dans un état second, Briard ôta son manteau, le
balança sur un pouf du salon et se précipita dans la salle de
bains. La glace de la pharmacie emprisonna son reflet. Le cœur
battant, il passa en revue son visage cireux, ses yeux cernés et
ses joues creuses. Il déglutit en s’apercevant que ses mains
tremblaient. Chaque jour, il faisait un effort surhumain pour
cacher la vérité aux autres. À la peur d’être démasqué et viré
de la Criminelle s’ajoutait celle de décevoir son meilleur ami.
Élie savait-il ? Avait-il des soupçons ? Le manque eut
raison de ses états d’âme. Il farfouilla dans l’armoire avec
frénésie, sans se soucier des boîtes de médicaments qui tombaient
en cascade dans le lavabo. Dès qu’il eut trouvé celle qu’il
cherchait, il l’ouvrit à la hâte et prit un cachet qu’il avala avec
un peu d’eau. En nage, la respiration haletante, il se laissa
glisser le long du mur carrelé et attendit que le comprimé
agisse.
Après avoir abandonné la lutte gréco-romaine, il
avait subi plusieurs cures de désintoxication. Ses collègues
croyaient qu’il était hors d’affaire. En réalité, il n’avait jamais
cessé de consommer des produits dopants, alternant stimulants,
anabolisants et corticostéroïdes. Une fois par semaine, il se
rendait en catimini dans le XVIIIe pour
s’approvisionner. Spécialisé dans les importations frauduleuses,
son dealer fournissait essentiellement des sportifs amateurs et des
stars du porno qui recherchaient la performance à tout prix.
Briard était
tombé dans un cercle vicieux et ne parvenait pas en sortir. Afin de
ne pas ressentir la fatigue pendant la journée, il absorbait des
amphétamines ou de la nandrolone au réveil. Les effets secondaires
se déclenchant dans la soirée, il attendait d’être rentré chez lui
pour prendre des narcotiques ou des bêtabloquants qui
ralentissaient son rythme cardiaque et enrayaient les tremblements
et les maux de tête.
De nouveau en pleine possession de ses moyens, il
dîna sur le pouce, se changea et gagna la chambre à coucher. Il
s’allongea sur le lit qui évoquait un champ de bataille avec son
traversin ratatiné, ses draps froissés et sa couverture en
patchwork roulée en boule. Immobile, il regarda le plafond d’un air
méditatif, se demandant s’il avait déjà été heureux.
Il cherchait encore la réponse lorsque, les yeux
lourds de sommeil, il s’endormit.
Cécile habitait un deux pièces cuisine, rue des
Cordelières.
Avant d’entrer, elle épousseta la neige sur ses
cheveux et ses épaules. Traceur, le berger allemand qu’elle avait
adopté trois ans plus tôt, arriva en courant. La voisine de palier
avait un double de la clé de l’appartement et le promenait deux
fois par jour. Tandis qu’il lui faisait fête, Cécile se baissa pour
le caresser.
— Toi aussi, tu m’as manqué.
Une fois dans le salon, elle retira son blouson et
grilla une cigarette avec nervosité. Les remontrances de Sagane
l’avaient irritée et elle avait besoin de décompresser. Pour qui se
prenait-il ? De quel droit l’avait-il jugée ? Elle
s’installa sur le canapé et, tout en faisant des ronds de fumée,
ressassa les mêmes questions.
En étendant le bras pour attraper le cendrier sur
la table basse, elle renversa la photo encadrée de David, son
compagnon aujourd’hui décédé. Elle la redressa, la fixa d’un air à
la fois peiné et attendri. Capitaine à la Brigade de répression du
banditisme de Lyon, il avait été abattu quatre ans auparavant,
alors qu’il négociait la libération d’otages retenus dans une succursale du Crédit
parisien. Cécile l’avait rencontré dans une discothèque branchée où
elle fêtait son vingt-troisième anniversaire en compagnie de joyeux
lurons. Elle avait flashé sur lui dès qu’il était entré dans la
boîte, dès que leurs regards s’étaient croisés. Depuis la
disparition de David, plusieurs types avaient partagé son lit mais
aucun n’avait su gagner son cœur. Bien qu’elle eût du mal à
l’admettre, elle éprouvait une certaine attirance pour Sagane car
il lui rappelait David : outre qu’il lui ressemblait, il
émanait de lui la même virilité et la même assurance
tranquille.
Furieuse de s’être laissée aller, elle reposa le
cadre et se rua vers la kitchenette. Après le dîner, elle resta un
long moment assise, les yeux dans le vague. Le ronronnement du
réfrigérateur et le tic-tac de la pendule murale la berçaient à
tour de rôle. Quand elle quitta la pièce, les aiguilles indiquaient
vingt-deux heures trente. Elle regagna le living d’un pas traînant,
alluma la télévision puis se vautra sur le canapé avec Traceur.
Abonnée au câble, elle disposait d’une centaine de chaînes. Elle
zappa pour changer de programme, se décida pour Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, regrettant
à voix haute que la vie ne soit pas aussi belle que le
cinéma.
Comme elle n’avait toujours pas sommeil à la fin
du film, elle enchaîna sur un documentaire animalier.