Pour la énième fois, l’homme relut l’article
publié dix jours auparavant :
LE VISAGE DU TUEUR DE MARIÉES
La chasse à l’homme a pris fin la nuit dernière,
après que les enquêteurs de la Brigade criminelle ont découvert le
cadavre de Rodolphe Geiger, quarante et un ans, dans un appartement
de la rue Lucien-Gaulard. Un peu avant minuit, il avait tranché la
gorge d’un policier et tenté d’assassiner le frère du commissaire
Élie Sagane. Le frère de Sagane s’était défendu contre son
agresseur et lui avait tiré une balle dans la poitrine. Geiger a
succombé à sa blessure en arrivant chez lui. Standardiste dans une
maison d’édition, il menait une vie sans histoires. Selon les dires
de ses proches, il était timide et réservé. À temps perdu, il
écrivait des polars et fabriquait des modèles réduits. Le
psychiatre qui s’est penché sur son cas estime qu’il avait le
profil d’un serial killer. À première vue, ces individus
semblent ordinaires et inoffensifs. Mais il suffit d’une Diane,
d’une Brigitte ou d’une Tamara pour réveiller le monstre en
eux.
L’homme
examina la photo de Geiger qui accompagnait l’article, replia le
quotidien et attrapa la tasse sur le guéridon. Tout en trempant ses
lèvres dans le thé, il repensa au jour où il avait rencontré
Rodolphe, trois mois plus tôt. Il avait débarqué dans les locaux
des Éditions Janus afin de solliciter un entretien avec Jean-Luc
Thulier, le directeur littéraire. Il souhaitait lui remettre un
manuscrit en main propre. Avec une politesse glacée, Geiger lui
avait expliqué que Thulier était en réunion et qu’il recevait
uniquement sur rendez-vous. Désireux de se débarrasser de lui, il
avait promis de donner le texte à qui de droit. Têtu, l’homme
l’avait appelé le lendemain pour s’assurer qu’il avait tenu parole.
Contre toute attente, ils avaient sympathisé. Un soir, Rodolphe lui
avait téléphoné la mauvaise nouvelle : l’éditeur avait refusé
son manuscrit. L’homme avait mal encaissé cette humiliation. Au
cours de la conversation, il avait appris que son interlocuteur
était lui-même en train d’écrire un roman policier et qu’il avait
l’intention de le soumettre à Thulier. Il avait insisté pour y
jeter un œil. D’abord méfiant, Geiger avait fini par
accepter.
L’homme avait lu.
Il avait adoré.
L’idée que ce minable puisse être publié et
devenir un auteur à succès l’avait retourné. Après mûre réflexion,
il avait décidé de s’approprier son œuvre. Mais un roman inachevé
ne lui aurait été d’aucune utilité. Il avait donc attendu que
Rodolphe mette la dernière main à son ouvrage pour faire d’une
pierre deux coups : s’emparer de son manuscrit, mais aussi
agir de façon à ce que la police remonte jusqu’à Geiger en lui
imputant tous les crimes et agressions perpétrés par le Tueur de
mariées. Car il ne pouvait pas continuer à chasser la mariée.
Sagane le suivait à la trace. À ce rythme, le commissaire ne
tarderait pas à l’identifier. Afin de faciliter le travail des
enquêteurs, l’homme avait disséminé des preuves dans l’appartement
de la rue Lucien-Gaulard : un album de photos montrant les
cadavres des victimes, la hache qu’il avait utilisée pour couper la
tête de Brigitte Drivaud et
le couteau japonais avec lequel il avait châtré Patrick
Donofrio.
En quittant le meublé de Rodolphe, il avait pensé
à emporter le manuscrit en or.
Bientôt, il l’enverrait aux principaux éditeurs de
la capitale.
Il serait publié, il connaîtrait le succès et la
gloire.
Un sourire triomphant aux lèvres, il se leva pour
prendre la liasse de feuilles dans le deuxième tiroir du
secrétaire. L’odeur du tabac imprégnait le papier. Geiger était un
gros fumeur. L’homme effleura la première page du bout des doigts,
comme s’il s’agissait d’un objet fragile, et lut le titre tapé à la
machine : Le Sang des maudits.
À présent, c’était lui l’auteur de ce chef-d’œuvre. Le cœur
gonflé d’orgueil, il se rasseyait lorsqu’on carillonna à la porte.
Il rangea le texte à contrecœur et gagna le vestibule en pestant
dans sa barbe.
— Qui est-ce ? demanda-t-il d’un ton
hargneux.
— J’ai une lettre recommandée pour M. Atlan,
répondit une voix féminine enjouée.
Il soupira d’ennui et déverrouilla la porte. Il
identifia aussitôt la jeune femme qui se tenait sur le palier. Deux
types bourrus l’encadraient.
— Vous m’avez bien eu, articula-t-il avec un
sourire, croyant à une plaisanterie de sa part. Je n’ai pas reconnu
votre voix.
Elle glissa les pouces dans les poches de son jean
délavé et s’avança d’un pas.
— Ce n’était pas une blague mais un leurre.
Certaines personnes refusent de nous ouvrir quand elles apprennent
qui nous sommes. Notre job les rend agressives et
imprévisibles.
— Les gens qui réagissent ainsi ont quelque chose
à se reprocher.
— Pas tous.
Elle pointa le menton vers l’entrée de
l’appartement.
— Pouvons-nous entrer ?
Il s’écarta pour les laisser passer et les
conduisit au salon. La visiteuse n’attendit pas qu’il lui propose
de s’asseoir pour prendre
place sur le sofa. Les colosses qui l’escortaient restèrent debout,
l’un sur le seuil de la pièce, l’autre derrière le fauteuil
rembourré sur lequel l’homme s’était installé. Bien campés sur
leurs jambes, ils le regardaient avec défiance. De plus en plus
nerveux, celui-ci se décida à rompre le silence de mort.
— C’est toujours un plaisir de vous voir,
déclara-t-il d’un ton faussement détaché. Qu’y a-t-il pour votre
service cette fois ?
Elle sortit une cigarette et un briquet à gaz de
la poche intérieure de son blouson.
— Vous permettez ?
Il remua la tête en signe d’acquiescement. Comme
le briquet ne fonctionnait pas, elle demanda au gars posté à
l’entrée du séjour de lui prêter le sien. L’armoire à glace
s’exécuta puis retourna sur ses pas.
— Vous savez pourquoi on est ici, décréta-t-elle
après avoir tiré sur la sèche.
Bien qu’il pressentît le danger, l’homme n’en
montra rien.
— Comment je le saurais ?
Elle se pencha en avant et lui souffla la fumée à
la figure.
— Vous êtes en état d’arrestation,
assena-t-elle.
Un rire éclatant le secoua.
— Vous êtes une sacrée farceuse ! J’ai failli
donner dans le panneau !
Son hilarité céda le pas à la gravité.
— Je vais arriver en retard au boulot. Auriez-vous
l’amabilité de me dire ce qui vous amène ?
— Je viens de vous le dire, répliqua-t-elle sans
se départir de sa dureté.
Il la fixa d’un air supérieur.
— De quoi m’accuse-t-on, au juste ?
questionna-t-il avec la désinvolture de celui qui se croit
intouchable. Je respecte les limitations de vitesse, je ne brûle
pas les feux rouges, j’obéis aux agents de la circulation et je
donne l’alerte lorsque je suis témoin d’un accident ou d’une
agression.
— Rien que ça ! Qui suis-je censé avoir
assassiné ?
— Quatre jeunes femmes et deux policiers.
Il fit mine de réfléchir.
— J’ai peur de comprendre. Vous parlez des
victimes du Tueur de mariées ?
— Vos victimes,
rectifia-t-elle.
L’homme rejeta la tête en arrière. Le salon
retentit à nouveau de son rire homérique.
— C’est la chose la plus grotesque et la plus
délirante que j’ai jamais entendue ! s’esclaffa-t-il.
— Calmez-vous, monsieur Atlan,
s’emporta-t-elle.
Il rit de plus belle.
— Vous êtes à court de suspects, ma parole !
se moqua-t-il. Cet état de fait vous frustre tellement que vous
êtes prête à vous rabattre sur n’importe qui !
Il cessa de rire et clappa de la langue d’un air
réprobateur.
— Depuis le début, vous êtes à côté de la plaque.
Graskovich, Neville, et maintenant ma pomme. Aucun juge n’accordera
crédit à vos divagations. Vous avez déjà oublié ce qu’on vous a
enseigné à l’école de police ? Selon la formule consacrée,
tout homme accusé est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été
déclaré coupable.
Il sourit. Elle eut du mal à contenir l’écœurement
qu’il lui inspirait.
— Nous avons des preuves.
Il soupira, guère impressionné.
— Montrez-les-moi.
— Vous les verrez en temps et lieu.
Il la fixa avec une telle intensité qu’elle baissa
les yeux.
— Je vous fais peur ?
Cécile maudit ce moment de faiblesse.
— Non.
— En ce cas, regardez-moi en face.
Argento prit sur elle de lever la tête.
— Enfin vous tombez le masque, se réjouit-il avec
une méchanceté manifeste.
Vous êtes tout le contraire d’une dure à cuire : vous êtes une
sensible. La sensibilité est l’ennemie du bonheur, commandant. Les
émotifs sont condamnés à souffrir.
Il se rencogna dans le fauteuil et joignit les
doigts.
— J’imagine que votre passage à la Brigade des
mineurs a été un calvaire, continua-t-il sur le ton de la
conversation. Côtoyer des pédophiles a dû vous rendre malade. Il
n’y a pas de système de défense plus vil que celui des avocats qui
invoquent l’aliénation mentale pour éviter la prison aux bourreaux
d’enfants. Les pédos, comme vous les appelez, sont le rebut du
genre humain.
Déstabilisée par la tournure que prenait la
discussion, Cécile écrasa sa cigarette dans un cendrier et quitta
le sofa.
— Vous ne valez pas mieux qu’eux.
Elle pivota vers le gardien de la paix tout en
muscles qui se tenait sur le seuil du séjour.
— Allez le chercher, ordonna-t-elle.
Le géant acquiesça et se retira. Argento reporta
son attention sur l’homme.
— Vous êtes tombé bien bas, lâcha-t-elle avec un
mélange de haine et de pitié.
Ils entendirent le flic ouvrir et refermer la
porte d’entrée.
— Un détail me turlupine, commandant, poursuivit
l’homme tandis qu’un bruit de pas résonnait dans le couloir menant
au salon. Vous a-t-il aidée à régler votre problème ?
Êtes-vous… guérie ?
Cécile fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
La folie étincela dans les yeux du monstre.
— La dominatrice a-t-elle déposé les
armes ?
Elle blêmit en comprenant qu’il faisait allusion à
sa sexualité.
— Comment savez-vous toutes ces choses sur
moi ?
Il se gaussa de sa stupeur.
— Un boxeur doit connaître le point faible de son
adversaire s’il veut avoir une chance de le…
Il se tut.
Le nouvel arrivant venait d’entrer dans la pièce. Ses cheveux
étaient plus longs que d’habitude, une barbe de dix jours mangeait
ses joues. De la neige fondue glissait sur la sacoche qu’il avait à
la main.
En un éclair, l’homme changea d’attitude : il
se composa un visage effaré et s’éloigna craintivement de Cécile,
comme s’il craignait qu’elle ne le moleste.
— Je me préparais à partir quand elle a débarqué
avec ces brutes épaisses, bredouilla-t-il à l’intention du
visiteur, le regard inquiet et le souffle saccadé. Elle est devenue
folle. Elle m’accuse d’avoir tué six personnes.
— À juste titre, grommela Sagane sans lui
prêter attention.
L’homme en resta confondu. Élie se tourna vers ses
collègues.
— Attendez-nous sur le palier.
Argento ouvrit la bouche pour protester mais le
commissaire la stoppa dans son élan.
— Nous étions d’accord.
Elle ravala sa contrariété et étreignit l’épaule
de Sagane.
— Tu es sûr que ça va aller ?
Il se contenta de hocher la tête.
— Si tu te sens en danger, tire la sonnette
d’alarme, prononça-t-elle d’un ton dépité.
Elle sortit la mort dans l’âme, les gardiens de la
paix sur les talons.
— « En danger » ? s’offusqua
l’homme dès qu’il fut seul avec le policier. Elle est
sérieuse ?
Sagane ne répondit pas et désigna le fauteuil d’en
face.
— Asseyons-nous.
Le regard luisant de colère, il se laissa tomber
sur le sofa et écarta le pan de sa parka, de façon à bien montrer
le Sig Sauer à sa hanche.
— Cécile me fait penser à une jument qui a pris le
mors aux dents, siffla l’homme avec un sourire narquois.
Apparemment, personne ne sait la tenir. Mais les fortes têtes
finissent toujours par dépasser les limites. Ce jour-là, Dubreuil
la renverra comme une malpropre.
— On ne vire
pas les emmerdeurs mais les incompétents, le contra Élie. Le
commandant est un bon flic.
— Meilleur que Briard ?
Sagane se raidit à l’évocation de son
équipier.
— Salopard, grogna-t-il, touché au vif.
L’homme eut un geste conciliant.
— Je ne voulais pas remuer le couteau dans la
plaie. À vrai dire, Argento est un sujet bien plus
intéressant. J’aimerais comprendre : comment un type équilibré
et pacifique peut-il s’entendre avec une fille impulsive,
autoritaire et vindicative ?
— L’amour fait des miracles.
— J’ai l’impression que c’est elle qui porte la
culotte, dans votre couple.
Élie ignora cette remarque destinée à le mettre
hors de ses gonds.
— Cissy estime qu’elle ne te convient pas,
renchérit l’autre.
— Depuis quand sait-elle ce qui est bon pour
moi ?
— Une mère sait ces choses-là.
— L’instinct maternel lui est étranger, du moins
en ce qui me concerne, objecta Sagane avec rancœur. Elle a eu deux
enfants mais n’en a désiré qu’un seul. Tu as toujours été le fils
préféré, Michael, celui qu’on entoure d’attentions et qu’on borde
dans son lit le soir. Je n’ai eu que les restes d’amour. Crois-moi,
ça ne pèse pas lourd dans la balance.
— Tu n’as pas su te faire aimer d’elle. Tu ne peux
t’en prendre qu’à toi-même.
— En réalité, ta position à cette époque n’était
guère enviable, lâcha Élie avec une pointe de provocation. Cissy
est insensible, égocentrique et manipulatrice. Elle se sert de toi
depuis que tu es né. Tu n’es pas son fils mais sa victime.
La rage tordit la bouche de Michael et il renversa
tout ce qu’il y avait sur la table basse.
— Sale menteur ! explosa-t-il. Elle s’est
sacrifiée pour moi !
— Arrête de te voiler la face. Cette femme t’a
bousillé.
Il repensa à ces choses qu’il avait vues dans son
enfance et qu’il avait choisi d’oublier.
— Ces derniers jours, j’ai cherché à comprendre ce
qui t’était arrivé, poursuivit-il d’une voix blanche. Et puis je me
suis souvenu. Quand papa était en déplacement avec son
assistante…
— Sa maîtresse, le coupa sèchement son
frère.
— Chloé était les deux, admit Élie. En recevant
ses jeunes amants pendant l’absence de papa, Cissy faisait coup
double. Elle trompait son ennui et se vengeait de son époux volage.
Mais les éphèbes à qui elle se donnait sans le moindre état d’âme
n’étaient pas toujours disponibles. Lorsque le besoin d’une
présence masculine devenait pressant, elle s’arrangeait pour
trouver un palliatif.
Il marqua une pause et plongea ses yeux dans ceux
de Michael.
— Tu avais à peine treize ans.
Hors de lui, Michael braqua un index menaçant sur
le commissaire.
— Que veux-tu insinuer par là ?
Méfiant, Sagane effleura la crosse du
pistolet.
— Je me suis rappelé qu’elle te demandait de
dormir avec elle les nuits où elle se sentait seule.
— Tu as l’esprit mal tourné, frangin.
— Cissy t’obligeait à coucher avec elle, insista
Élie, décidé à crever l’abcès. Un soir, vos gémissements m’ont
réveillé. Je me suis levé et j’ai vu ce que je n’aurais pas dû
voir. Ce souvenir a resurgi la semaine dernière. Je l’avais occulté
pendant toutes ces années.
— Assez ! gronda son frère, tremblant de
colère. Tu parles sans savoir !
— Elle a abusé de ta crédulité. Chaque fois
qu’elle était en manque de sexe, elle faisait en sorte que tu te
substitues à papa.
N’y tenant plus, Michael bondit du fauteuil et
gesticula comme un fou furieux.
— C’est la
faute de ce porc ! beugla-t-il à se casser la voix. Rien ne se
serait produit s’il n’avait pas négligé maman !
— Qui est le plus condamnable ? Le mari
infidèle ou la mère incestueuse ?
— Elle m’aime !
— Je suis heureux de ne pas avoir eu droit à cet
amour-là.
Michael se boucha les oreilles et secoua la tête à
plusieurs reprises.
— La ferme ! Je ne veux plus rien
entendre !
— Tout est arrivé à cause d’elle, martela Sagane.
Elle a fait de toi un psychopathe assoiffé de sang.
Livide, Michael passa derrière le comptoir et se
servit un scotch qu’il but d’un trait. Après s’être essuyé la
bouche du revers de la main, il prit le verre et la bouteille puis
regagna son siège avec un rire nerveux.
— Je ne pensais pas que tu nous détestais à ce
point.
Élie le regarda se servir un autre verre avant
d’enchaîner :
— Le jour où tu as réalisé que votre relation
n’était pas normale, tu t’es senti sale au plus profond de toi. Il
fallait à tout prix que tu effaces les stigmates de cette liaison
contre nature. Tu as donc échafaudé une théorie dans ce sens :
Cissy t’avait corrompu ; pour être réhabilité, tu devais
t’unir à une femme d’une pureté absolue. Mais la perfection n’est
pas de ce monde. Toutes celles que tu as rencontrées t’ont déçu.
Nous savons que Diane, Brigitte et Tamara n’étaient pas tes
premières victimes. Combien y en a-t-il eu d’autres ?
Michael posa le scotch sur le bras du fauteuil et
applaudit à tout rompre.
— Impressionnant ! Il y a juste un détail qui
ne colle pas dans ce profil psychologique.
— Lequel ?
— Malgré ce qu’elle m’a fait subir, je ne hais pas
maman. Je ne lui en veux même pas. Le psy a-t-il une
explication ?
— Tu es sous son emprise. Il en a toujours été
ainsi. La perle rare qui
pourrait t’arracher de ses griffes n’existe que dans ton esprit
malade.
L’espace d’un instant, le désespoir brilla dans
les yeux de Michael. Il ne tarda pas à se ressaisir, s’empara du
verre à moitié plein et le vida avec une grimace haineuse.
— Tout ça, c’est du blabla. Argento a dit que vous
aviez des preuves.
— En effet.
Sagane attrapa la sacoche en cuir. Afin d’exciter
la curiosité de son frère, il l’ouvrit en prenant tout son
temps.
— Le juge d’instruction a clos l’enquête le
lendemain de ton agression. Tout portait à croire que Geiger était
le Tueur de mariées. Je suis donc retourné dans ton appartement
pour ôter les scellés. Avant de partir, j’ai jeté un œil sur ta
bibliothèque, par curiosité. Il y avait ceci derrière les œuvres
complètes de Dashiell Hammett.
Michael plissa les yeux d’un air intéressé
lorsqu’il sortit un sachet zippé.
— Qu’est-ce que c’est ?
Élie déposa la pochette sur la table.
— Un bracelet en jade, répliqua-t-il sans cesser
de le dévisager. Le prénom de mon ex est gravé sur le
fermoir.
— La Japonaise ?
Sagane acquiesça.
— Les Asiatiques considèrent le jade comme une
pierre porte-bonheur. La tradition veut que les adultes l’offrent
aux jeunes filles. Elle est censée leur apporter la réussite et la
prospérité. Les parents de Soo lui ont offert ce bracelet quand
elle avait quatorze ans.
Michael parut réfléchir.
— Elle est venue me trouver le jour de son départ
pour New York, finit-il par lâcher.
— Je croyais que tu ne la connaissais pas.
— J’ignore comment elle a su que j’étais ton
frère. Toujours est-il qu’elle a débarqué chez moi au moment où je
me préparais à partir bosser. Elle était désespérée. Elle voulait
que je te persuade de la rejoindre là-bas. Elle m’a donné ce bijou
de quatre sous pour me remercier. Je ne t’en ai jamais parlé car nos relations
étaient tendues. J’aurais préféré crever plutôt que de te rendre
service.
Élie lui décocha un regard cinglant.
— Il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela. Soo
n’a pas pu te donner le bracelet avant son départ puisqu’elle le
portait le jour où elle est morte.
Cette affirmation ne démonta pas Michael.
— Comment peux-tu en être aussi sûr ? Tu
n’étais pas avec elle, que je sache.
— Le chauffeur de taxi qui l’a déposée devant chez
moi est certain de l’avoir vu à son poignet. Il a disparu entre le
moment où elle a franchi le seuil de mon appart et celui où elle a
été tuée. J’en déduis que le meurtrier a flashé dessus et l’a
emporté.
Michael arbora une expression mi-méprisante,
mi-admirative.
— J’ai eu tort de te sous-estimer. Je m’en rends
compte à présent.
Sagane ne se laissa pas amadouer.
— En dérobant ce bracelet, tu as commis ta
première erreur.
— Il y en a eu tant que ça ?
Le commissaire tira une chemise en carton de la
sacoche.
— Comme il n’y avait pas d’autre indice ici, j’ai
élargi le champ d’investigation. Les tueurs en série étant enclins
au fétichisme, je me suis dit que tu ne faisais pas exception et
que tu devais garder des souvenirs de tes victimes ailleurs.
Dubreuil a demandé à l’Observatoire des évaluations immobilières
d’enquêter sur ton patrimoine. Selon l’inspecteur chargé du
dossier, tu es propriétaire de ce meublé…
Il s’interrompit pour remettre une feuille
imprimée à Michael.
— … et d’une maison située en Normandie, à
Verneuil-sur-Avre, compléta-t-il.
Son frère contracta les mâchoires.
— Tu es allé là-bas ?
Élie confirma d’un hochement de tête.
— Elle se
trouve au cœur du bois Bissieu. L’endroit idéal pour violer et
trucider des jeunes femmes sans défense.
Michael devint blême, la feuille lui échappa des
mains. Résolu à le maintenir sous pression, Sagane étala sur la
table des photographies des victimes du Tueur de mariées.
— Elles couvraient les murs de la chambre des
tortures, au premier étage.
Michael déglutit. Son regard éperdu alla de l’un à
l’autre des clichés.
— Tu n’avais pas le droit d’y toucher !
s’écria-t-il dès que la fureur l’eut emporté sur la peur.
Les yeux écarquillés et la bouche baveuse, il se
jeta sur les photos.
— Elles sont à moi !
Il les serra si violemment contre lui qu’il les
froissa. Élie l’observa se balancer d’avant en arrière, à la fois
effaré et fasciné. Alors que Michael se contorsionnait en
articulant des bribes de phrases incompréhensibles, il prit
plusieurs cahiers à spirale dans la sacoche et les posa sur ses
genoux.
— Tu as tenu un journal jusqu’à l’âge de trente et
un ans…
Michael s’immobilisa et leva le regard sur lui.
Ses yeux lançaient des éclairs.
— Où les as-tu trouvés ?
— Dans le bureau de ta résidence secondaire.
— Tu n’es qu’un fouille-merde. Je maudis le jour
où maman t’a mis au monde !
Sa haine farouche glaça le sang de Sagane.
— Tu aurais dû te souvenir de ce que nous avait
dit Me Goffeaux, l’avocat de papa,
continua Élie en tâchant de dissimuler son malaise. Il ne faut
jamais mettre par écrit ce qui est susceptible de nous causer du
tort. Dans ces cahiers, tu parles de Nexus, le chien que tu as noyé
dans la baignoire, de Giana, l’étudiante italienne que tu as
étranglée dans la forêt de Fontainebleau, de Joëlle à qui tu as arraché les yeux parce
qu’elle regardait des films X… Je m’arrête là, la suite est à
vomir.
Michael empila les clichés sur un coin de la table
et se servit une rasade de scotch.
— Tu bois beaucoup trop, intervint Élie.
En guise de réponse, son frère fit cul sec et
balança le verre par-dessus le fauteuil. Le récipient roula sur la
moquette puis heurta une plinthe.
— Que caches-tu d’autre dans ta boîte à
malice ? grogna Michael.
Sagane prit un manuscrit broché dans la
sacoche.
— Je ne savais pas que tu écrivais des
polars.
— Nous avons tous un jardin secret. L’écriture est
le mien.
— Tu ne rêvais pas de devenir vétérinaire mais
écrivain, n’est-ce pas ?
— Parce que toi, tu rêvais de devenir flic
peut-être ?
— J’aime mon métier. Il me rend heureux.
Michael le jaugea d’un air hautain.
— Tu as une drôle de conception du bonheur. Cécile
la partage-t-elle ?
— Je ne lui ai jamais posé la question.
— Cela ne la dérange de baiser avec un type qui
pue le cadavre ?
— Les poulets sentent l’alcool, la cigarette et la
mort. La plupart des gens ne supportent pas ce mélange d’odeurs.
C’est la raison pour laquelle nous restons entre nous.
Michael ébaucha un sourire sarcastique.
— Je vous plains.
Agacé, Élie durcit le ton.
— Nous nous égarons, revenons à ce qui nous
intéresse.
Il déplia plusieurs feuilles et les agita en
l’air.
— Mais encore ? grommela Michael.
— Ce sont les lettres de refus des maisons
d’édition. Tu as toujours été mauvais perdant. Ces humiliations
répétées n’ont pas dû être faciles à digérer.
La face grimaçante, Michael se tortilla sur son
siège.
— Mon
travail n’est pas en cause ! Ces idiots ne savent pas
reconnaître un génie quand ils en voient un !
— Dans ton esprit, les éditeurs ne sont pas les
seuls responsables de ton échec.
Cette remarque prit Michael au dépourvu. Il se
cala dans le fauteuil et attendit la suite.
— Tu en veux également à tes anciens camarades de
fac, enchaîna le commissaire.
Il se souleva pour lui donner deux photographies
en couleur qu’il avait sur lui. Une profonde surprise se lut sur le
visage de Michael lorsqu’il identifia les hommes qui posaient avec
lui.
— La première a été prise dans un amphi de la
Pitié-Salpêtrière, lui expliqua Sagane tandis qu’il s’abîmait les
yeux sur les clichés. La seconde, dans les locaux de l’amicale des
étudiants. Vous formiez une belle équipe. Vous étiez promis au plus
brillant avenir.
— Comment… as-tu deviné ?
— Quand j’ai su que c’était toi, j’ai cherché à
comprendre pourquoi tu avais fait en sorte qu’ils soient accusés de
tes crimes. Il était évident que tu les connaissais et que tu avais
une dent contre eux. Il ne me restait plus qu’à découvrir ce que tu
leur reprochais. En mettant la main sur les manuscrits et les
lettres de refus, j’ai pigé. Vous aviez les mêmes passions, tous
les trois : le sport, le cinéma, mais surtout la
littérature.
Élie alluma une cigarette avant de reprendre la
parole :
— Graskovich et Neville ont quitté la faculté au
bout de deux ans. Tu as très mal vécu leur départ. Huit mois plus
tard, tu as jeté l’éponge à ton tour et tu t’es inscrit à l’école
vétérinaire de Maisons-Alfort. Et puis un jour, alors que tu étais
sans nouvelles d’eux depuis plusieurs années, tu as appris que tes
anciens potes faisaient carrière dans la littérature. Leur réussite
t’a rendu malade de jalousie. L’idée de les détruire t’est venue
naturellement. Je m’étonne que tu aies attendu aussi longtemps pour
les piéger. Pour quelle raison leur as-tu imputé les meurtres des
mariées et pas ceux de tes premières victimes ?
— J’ai bien
réfléchi avant d’agir. Je ne voulais courir aucun risque. Si tu
n’avais pas fait de zèle, l’un d’eux serait sous les verrous à
l’heure qu’il est.
Michael saisit la bouteille de scotch.
— Un détail aurait dû t’interpeller, déclara-t-il
après avoir bu au goulot. Pourquoi n’ont-ils pas établi le lien
entre toi et moi lorsque tu les as interrogés ?
S’attendant à cette question, Sagane sourit.
— Tu détestais tellement notre père que tu as
adopté le nom de jeune fille de Cissy après sa mort. Dans ces
conditions, comment pouvaient-ils deviner qu’Élie Sagane et Michael
Atlan étaient de la même famille et, a fortiori,
frères ?
Michael porta la bouteille à ses lèvres avec
nervosité.
— Je suis fier de porter le nom de maman.
Élie ne lui donna pas l’occasion de s’étendre sur
le sujet.
— Voici les photocopies des chèques que Mavis
Graskovich a faits à l’ordre du cabinet vétérinaire Atlan. La
première fois, elle est venue te voir sur le conseil d’un ami. Léo,
son beagle, souffrait d’une infection urinaire. Dès que tu as su
qui elle était, tu as cherché à la séduire. Tu as tapé dans le
mille. Ses visites se sont rapprochées et vous êtes devenus
amants.
Il interpréta le mutisme de Michael comme une
confirmation.
— La femme infidèle et le psychopathe en quête de
pureté n’allaient pas ensemble.
— Cette liaison était le prix à payer pour avoir
accès au duplex de l’avenue Bugeaud et tendre un piège à
Jean-Charles, se justifia Michael d’un ton agressif. Parfois, il
faut faire le sacrifice de soi pour obtenir ce que l’on veut.
Il but une gorgée de scotch pour noyer son
dégoût.
— Qui a mis le cliché dans ma boîte aux
lettres ? poursuivit Sagane. Toi ou l’une de tes
recrues ?
— Moi. Je suis intervenu car tu ne te décidais pas
à soupçonner Neville.
Élie attrapa le cendrier et écrasa son
mégot.
Son frère le fixa avec condescendance.
— Ce soir-là, j’ai quitté le cabinet plus tôt pour
me rendre chez Geiger. Il n’était pas au courant de ma visite.
Comme nous avions sympathisé, il m’a ouvert sans se méfier. Une
fois dans son appart, je lui ai tiré dessus avec le pistolet Kadet
que je t’ai montré. J’avais vissé un silencieux afin de ne pas
alerter le voisinage. Dès que ce crétin a cassé sa pipe, je l’ai
installé sur une chaise de la cuisine et je suis allé chercher les
preuves de sa culpabilité dans le coffre de ma voiture.
— L’album de photos, la hache et le couteau
japonais, énuméra le commissaire.
Michael approuva d’un signe de tête.
— Vous deviez à tout prix croire qu’il était venu
à la maison et qu’il avait tenté de me tuer. J’ai donc emporté son
portefeuille et je l’ai déposé devant ma résidence. Ensuite, je me
suis arrangé pour que maman s’absente un moment. Il m’a suffi de
lui dire que son poisson-clown n’avait rien becqueté depuis
plusieurs jours et qu’il risquait de crever pour la rendre
hystérique. Sur mon conseil, elle a appelé la flicaille postée en
bas de l’immeuble et elle a insisté pour qu’on la conduise chez
elle sur-le-champ. Le capitaine Sark a fini par ordonner à son
collègue de l’accompagner. Après leur départ, je me suis déguisé
pour pouvoir sortir sans attirer l’attention de Sark. Il rêvassait
dans sa tire, il n’y a vu que du feu. J’ai changé de déguisement
dans ma camionnette stationnée deux rues plus loin.
— Pourquoi ?
— Je voulais éviter qu’un éventuel témoin fasse le
rapprochement entre le type qui avait quitté la résidence et celui
qui s’y était introduit quelques minutes plus tard.
— Il ne fallait pas que la police devine que
l’agresseur était un habitant de l’immeuble. Elle aurait pu te
soupçonner.
Un sourire démoniaque plissa la bouche de
Michael.
— Tu étais bien amoché quand je suis arrivé.
— Pour que ce soit crédible, je me suis frappé
avec le combiné téléphonique.
— Et les ecchymoses autour de ton cou ?
— Une écharpe a fait l’affaire.
Sagane lui jeta le regard d’acier qu’il réservait
aux assassins.
— Tu as commis ta seconde erreur en menaçant la
famille et mon équipière. En voyant les photos collées sur la
manchette de L’Européen, j’ai décidé de
placer ton appartement sous surveillance. Tu avais tout prévu, tout
sauf cette éventualité, pas vrai ? Tu ne pouvais plus aller et
venir à ta guise. Plus embêtant, tu ne pouvais plus chasser la
mariée. Cette situation t’a amené à prendre des risques
considérables.
— Des risques calculés, corrigea Michael avec la
morgue de celui qui refuse de s’avouer vaincu.
— Je ne serais pas ici si tu avais fait preuve de
prudence, rétorqua Élie. Mes gars ont déniché le diamant
Lady in blue à Verneuil, dans ta
chambre. Selon le logiciel FICOBA du fisc, tu as versé trente mille
euros sur tes comptes de la Barclays et de la BNP. Je présume qu’il
s’agit d’une partie de la rançon que tu as exigée pour la
libération de Diane Spitz. Où as-tu planqué le reste du
liquide ?
Amusé par cette question, son frère ricana.
— Je l’ai enterré dans le bois Bissieu, au pied
d’un arbre.
— À quel endroit exactement ?
— Ne compte pas sur moi pour te le dire.
— Avec ou sans ton aide, nous le trouverons.
Michael le dévisagea d’un air mi-railleur,
mi-méchant.
— Je te signale qu’il y a des centaines d’arbres.
Ce ne sera pas une partie de plaisir.
Sagane ignora cette précision.
— Après avoir découvert le bracelet de Soo, j’ai
pris un verre dans l’évier de la cuisine. Le labo l’a analysé. J’ai
été très surpris d’apprendre
qu’il n’y avait pas de concordance entre l’ADN contenu dans ta
salive et celui prélevé dans le sperme du tueur.
Michael s’épanouit à cette nouvelle.
— Voilà qui devrait me mettre hors de cause.
Contre toute attente, Élie lui sourit.
— Le patron de la PTS s’est penché sur ton cas. Il
y a une explication.
— Je serais curieux de la connaître.
— Tu présentes une singularité qui a longtemps
échappé aux scientifiques.
Michael pouffa de rire.
— Tu ne sais plus quoi inventer pour te rendre
intéressant.
Le commissaire s’assura qu’il l’écoutait
attentivement avant de continuer :
— Il arrive que les œufs de jumeaux fusionnent
dans l’utérus de la mère. Cette fusion produit ce que les
spécialistes appellent une chimère, c’est-à-dire un individu avec
deux patrimoines génétiques différents. Ainsi, l’ADN du sang peut
différer de celui de la peau, l’ADN de la salive de celui du
sperme.
Michael tiqua. À présent, il n’avait plus
envie de rire.
— Conclusion ?
— Tu n’as jamais mis de capote car tu savais que
le test serait négatif, compléta Sagane, déterminé à le forcer dans
ses derniers retranchements. Tu comptais là-dessus pour t’en sortir
le cas échéant. Comment l’as-tu appris ?
Michael fit craquer ses doigts et le regarda d’un
œil torve.
— Il y a cinq ans, je suis tombé malade. Mon
médecin pataugeait. Des analyses très poussées lui ont permis de
diagnostiquer une infection intestinale et de découvrir cette…
anomalie génétique.
Son visage s’illumina et il brandit le poing en
signe de victoire.
— C’est sa faute si j’ai commis toutes ces
atrocités ! exulta-t-il, les yeux brillants d’une joie
délirante.
— La faute à qui ?
— L’autre, pardi : le jumeau qui s’est fondu
en moi ! Il m’a transmis le gène de la folie ! Je suis
fou, Élie ! Mon avocat plaidera l’irresponsabilité et
j’échapperai à la prison !
Michael se dressa d’un bond et esquissa un pas de
danse.
— Le juge ne sera pas dupe, assena Sagane.
Son frère le toisa.
— On parie ? Aucun tribunal ne m’enverra en
taule sans une preuve irrécusable.
— Une fois que nous aurons un échantillon de ton
sperme, nous…
— Et si je refuse de jouer les
donneurs ?
— Le central technique et informatique du 36
dispose d’un enregistrement de la voix du Tueur de mariées. Nous
aurons toujours la possibilité de comparer ta voix avec la
sienne.
Michael redoubla d’excitation.
— Je vais t’en boucher un coin ! Ce n’est pas
moi qui ai appelé mais un type que j’ai rencontré dans un
bar !
— Qui ça ?
— Un intermittent du spectacle qui était dans une
mauvaise passe. Je l’ai engagé car il avait le sens de
l’interprétation et une voix d’outre-tombe.
— Je suppose que tu t’es servi de lui et
qu’ensuite tu l’as liquidé.
Michael fit mine de réfléchir.
— J’ai balancé sa tête dans un chenil et son corps
dans une décharge sauvage.
Il se gratta la tempe d’un air à la fois indécis
et provocateur.
— À moins que ce ne soit le contraire. Je ne
m’en souviens plus.
Élie se leva à son tour.
— J’ai un truc à te montrer.
Intrigué, Michael le suivit jusqu’à la
fenêtre.
Michael jeta un œil sur le véhicule équipé d’une
parabole.
— Et alors ?
Sagane ôta l’oreillette transparente calée au fond
de son oreille, tira le magnétophone numérique de la poche de sa
parka et les agita sous le nez de son frère.
— L’informaticien du CTI est en train
d’enregistrer notre conversation.
L’arrogance de Michael retomba d’un coup.
— Qu’est-ce que…
Élie en profita pour enfoncer le clou.
— On se passera de tes empreintes vocale et
génétique. Entre tes aveux et les indices dégotés à Verneuil, nous
avons largement de quoi t’inculper.
— Espèce d’ordure ! tonna Michael. Tu m’as
bien possédé !
Sagane dégrafa le porte-menottes à sa
ceinture.
— On y va, dit-il en l’agrippant par le
bras.
Michael se dégagea.
— Je ne veux pas aller en cabane !
s’écria-t-il, l’œil hagard et la lèvre tremblante. Je n’y survivrai
pas !
— Il fallait y penser avant.
— N’approche pas, tu entends ?
Élie avança lentement, la main droite sur le Sig
Sauer et la gauche sur les bracelets.
— Je me suis trompé ! cracha Michael.
Il prit son élan pour sauter par la fenêtre.
Sagane courut vers lui pour l’en empêcher.
— Non ! Ne fais pas ça !
Mais il était trop tard. Michael percuta la vitre
qui vola en éclats.
— Tu n’es pas mon frère ! hurla-t-il en
tombant dans le vide.
Un craquement sinistre incita Cécile à se
précipiter dans le séjour. Haletante, elle se pencha à la fenêtre.
Michael s’était écrasé sur le toit de la camionnette. Du sang
s’échappait de son crâne défoncé et s’étalait paresseusement sur la carrosserie. Un frisson
parcourut la jeune femme. Ses yeux effarés allèrent du cadavre
écrabouillé au visage du commissaire.
Le regard d’Élie était inexpressif mais des larmes
coulaient sur ses joues.