19
Dès son arrivée au 36, Élie envoya trois hommes fouiller l’appartement de Donofrio.
En fin de journée, Cristal Kalache débarqua dans son bureau et lui remit un exemplaire de L’Européen fraîchement sorti des rotatives. Tandis qu’il prenait le quotidien, la journaliste tapota sa montre.
— Tu m’excuseras, mais j’ai une réunion dans une demi-heure. Tu m’appelles dans la soirée pour me dire ce que tu en penses ?
— Cela va de soi, répondit Sagane qui brûlait de lire l’article.
Kalache s’immobilisa au milieu de la pièce et pivota vers lui.
— Dubreuil m’a rancardée, lâcha-t-elle avec une intonation contrariée.
— À quel propos ?
— Le transsexuel coupé en morceaux et les pendus de la Croix-Pucelle. Tu comptais m’en parler ?
— Évidemment, la rassura Élie avec un sourire complice. Je te téléphone ce soir pour faire le point, O.K. ?
Satisfaite, elle désigna le journal et continua avec assurance :
— Tu vas adorer. Je peux te poser une question ?
— Vas-y.
— La nana coiffée à la garçonne qui occupe un bureau au fond du couloir… Qui est-ce ?
— Mon équipière. Pourquoi ?
— J’ai l’impression que ma tête ne lui revient pas. Elle me fusille du regard chaque fois que je rapplique.
— Elle est spéciale. Ne fais pas attention à elle.
— Si tu le dis.
Elle se dandina jusqu’à la sortie. Son parfum entêtant flottait encore dans l’air lorsque le commissaire déplia le quotidien devant lui. Il se frotta les mains à la lecture de la manchette :

 

SUR LA PISTE DU MONSTRE

 

Enfin une avancée dans l’enquête sur le Tueur de mariées : la Brigade criminelle disposerait d’un profil établi par un psychiatre et d’indices susceptibles de l’identifier.

 

Dans l’article de la page 2, Kalache ne s’était pas contentée de s’inspirer du profil psychologique que Sagane lui avait donné. De toute évidence, elle avait étudié le sujet à fond. Le meurtrier était qualifié de « faible d’esprit vivant de fantasmes » et de « pervers sexuel terrorisé par les femmes ». L’attitude de sa mère, supposée provocante et autoritaire, serait à l’origine de son « complexe de castration » et de sa « propension à la violence et aux actes antisociaux ». Kalache en avait rajouté sur la responsabilité de cette ogresse qui, selon toute vraisemblance, avait entretenu des relations incestueuses avec son fils.
Ensuite, il était mentionné que la Police technique et scientifique avait déniché des indices sur les scènes de crime ; comme convenu, la journaliste s’abstenait de préciser lesquels. Elle ajoutait qu’un témoin avait vu un homme s’engouffrer dans l’immeuble de Brigitte Rivaud le soir de sa disparition et que les enquêteurs étaient d’ores et déjà en possession d’un portrait-robot.
Élie estima qu’il y avait là de quoi déstabiliser l’assassin et le pousser à commettre une erreur. Il pliait L’Européen en deux l’air très satisfait quand Argento entra sans frapper.
— La pétasse a mis les bouts ? grogna-t-elle de but en blanc.
Sagane tapa du plat de la main sur la table.
— Vous allez arrêter de me faire chier toutes les deux ! s’énerva-t-il.
Cécile écarquilla les yeux.
— Parce que vous avez parlé de moi ? Je veux savoir ce qu’elle t’a dit !
Il balaya cette requête d’un geste.
— Aucune importance !
Les nerfs à fleur de peau, elle prit appui sur le bord du bureau et avertit :
— La prochaine fois qu’elle met les pieds ici, je la…
— Si tu es venue pour te défouler, je ne te retiens pas, l’interrompit-il.
Elle renversa la tête en arrière et respira profondément pour se calmer.
— Dubreuil veut te voir, annonça-t-elle avec un reste d’agressivité.
— J’arrive, soupira-t-il en se levant.
Lorsque la réunion se termina, à dix-neuf heures trente, Élie chargea un collègue de lui acheter un sandwich au saucisson au Fin Gourmet. Il trouva les rapports concernant les pendus de la Croix-Pucelle sur le seuil de son bureau. Impatient, il les ramassa et se laissa tomber sur son fauteuil pour les lire. Il commença par celui du légiste. Bietri confirmait que la cause de la mort était la pendaison. Il avait relevé des traces de brûlures de cigarette sur la poitrine et les parties génitales des défunts. Radiographies à l’appui, il expliquait que le meurtrier leur avait broyé les métacarpiens et cassé les côtes. La liste des mauvais traitements ne s’arrêtait pas là : les cadavres étaient couverts d’écorchures et d’hématomes.
Sagane se massa le bas du visage, effaré. Ces pauvres types avaient été torturés. Après s’être servi d’eux, le Tueur de mariées s’était assuré qu’ils n’avaient parlé à personne de leur collaboration. Puis il les avait pendus.
Le commissaire se souleva pour attraper le compte rendu de la PTS qu’il lut d’une traite. Les macchabées n’avaient pas de papiers d’identité sur eux mais leurs empreintes digitales et génétiques étaient enregistrées dans les fichiers de la police. Âgé de vingt-neuf ans, le punk cocaïnomane ne s’appelait pas William, comme l’avait affirmé le ravisseur au moment des faits, mais Cédric Pujos. Il avait purgé une peine de trois ans de prison pour vente de stupéfiants via Internet. Relâché deux mois plus tôt, sans emploi ni domicile fixe, il avait probablement vécu de combines et de larcins avant de tomber sous la coupe du Tueur de mariées. Franck Paleantoni, le gars suspecté d’avoir volé la R19 de Richard Neville et acheté la robe de Diane Spitz aux Galeries Lafayette, avait la quarantaine. Arrêté pour voyeurisme et viol d’une adolescente, il avait été condamné à sept ans de réclusion. Sorti l’année dernière, il n’avait plus fait parler de lui jusqu’à aujourd’hui.
Le paragraphe précédant la conclusion était surligné au feutre bleu : les techniciens en identification criminelle avaient prélevé des fibres de laine sur les vêtements des victimes ; leurs nœuds asymétriques étaient caractéristiques des tapis persans. Barnavi supposait que Pujos et Paleantoni avaient été assommés puis traînés sur un tapis de ce genre. Élie fit le rapprochement entre ces fibres et celles découvertes dans le coffre de la R19 : l’assassin affectionnait les tapis exotiques.
Une idée traversa l’esprit de Sagane alors qu’il remettait le rapport dans la pochette perforée. Il s’empara du curriculum de Franck Paleantoni et se rua vers le bureau du responsable de la Cellule de synthèse et de documentation, le capitaine Mathias Klein. Flic atypique, Klein était également arbitre international de football. Comme il s’était rendu indispensable, la direction de la PJ avait consenti à ce qu’il s’absente lors des championnats d’Europe et du monde. Bien bâti, le visage taillé à coups de hache, le crâne rasé et bosselé, il avait quarante-trois ans.
— Comment va ? s’enquit Élie en se faufilant dans la pièce encombrée de cartons.
À l’expression à la fois exaltée et pressante de son supérieur, Klein devina qu’il ne s’agissait pas d’une visite de courtoisie, aussi alla-t-il droit au but :
— Qu’y a-t-il pour ton service ?
Sagane posa la feuille devant lui avec promptitude.
— Qui est-ce ? demanda Klein après l’avoir survolée.
— Tu as entendu parler des pendus de la départementale 190 ?
— Un peu, mon neveu ! Les collègues n’arrêtent pas de plaisanter à leur propos.
Élie ne releva pas et poursuivit avec sérieux :
— Paleantoni est l’un d’eux. Son ADN figure dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques.
— Pour quel délit ?
— Il a abusé d’une ado il y a huit ans.
Klein eut une moue désabusée.
— J’étais plein d’espoir le jour où Badinter a fait voter l’abolition de la peine de mort. Six mois à la Brigade des mineurs ont suffi pour que je vire ma cuti.
Sagane se refusa à apporter de l’eau à son moulin.
— Que peux-tu m’apprendre de plus sur Paleantoni ?
Klein exprima son pessimisme par un haussement d’épaules.
— À mon avis, que dalle. Le FNAEG est plus exhaustif que le Bertillon.
Le travail du capitaine consistait à collecter les documents relatifs aux criminels et à les répertorier dans le Fichier Bertillon. Quand il était entré à la Brigade, quinze ans auparavant, ce fichier était encore manuel et fonctionnait selon le mode phonétique. Il l’avait informatisé avec l’aide d’un ingénieur système.
— Essaie toujours, le brusqua Élie.
Il s’exécuta sans piper mot, pianotant à toute vitesse sur le clavier de son ordinateur. Quand les informations disponibles s’affichèrent, il tourna l’écran vers Sagane et fanfaronna :
— Qui avait raison ?
— Et ça ?
Klein plissa les yeux, à la manière d’un myope.
— Quoi ?
Élie montra le bas de l’écran.
— « Sabine Paleantoni, 24, rue des Amiraux, Paris XVIIIe », lut-il à haute voix. De qui s’agit-il ?
L’autre effectua une recherche approfondie.
— De sa sœur. Il vivait chez elle, voilà qui marque un tournant dans l’enquête !
Le commissaire décapuchonna un stylo à bille et nota l’adresse sur la feuille extraite du rapport de la PTS.
— Le Tueur de mariées faisait affaire avec Paleantoni, rétorqua-t-il. À ce titre, il est possible qu’il lui ait rendu visite et que Sabine l’ait vu. Si c’est le cas, elle sera à même de nous donner son signalement.
— Les tarés que nous traquons ont au moins une vertu, lança Klein tandis qu’il sortait.
Interpellé, Sagane fit volte-face.
— Je serais curieux de la connaître.
Klein mit les pieds sur la table et les mains derrière la tête.
— Ils savent qu’ils sont mauvais, l’éclaira-t-il d’un ton philosophe. S’ils n’avaient pas conscience de la gravité de leurs actes, ils ne courraient pas comme des lapins.
Élie accueillit sa théorie avec une mimique dubitative, le salua d’un signe du menton et regagna son bureau. Argento l’attendait, debout près de la fenêtre. Radieuse, elle courut au-devant de Sagane et se jeta dans ses bras, enroulant les jambes autour de sa taille.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? parvint-il à articuler entre deux baisers.
Elle colla sa joue contre la sienne.
— J’avais peur que tu m’en veuilles.
— De quoi ?
Elle déglutit avant de repartir :
— De la scène que je t’ai faite. Je suis très jalouse.
— J’avais remarqué ! Je te rassure tout de suite : il n’y a rien entre cette journaliste et moi.
— Tu promets ?
— Je te le jure.
Il l’embrassa et la reposa à terre.
— J’ai du nouveau, ajouta-t-il en jubilant.
— Moi aussi.
— À toi l’honneur.
— Les gars ont fouillé le meublé du trans. Ils ont rapporté des souvenirs.
Elle ramassa le sac en plastique à ses pieds et énuméra les objets qu’il contenait.
— Des produits de beauté, des œstrogènes, des hormones, mais aussi des antidouleur et un antibiotique à large spectre qu’elle… qu’il devait prendre après l’opération.
— Rien d’autre ?
— Rien d’intéressant. À toi.
Il agita en l’air la feuille qu’il avait à la main.
— Paleantoni habitait chez sa sœur. Il y a gros à parier qu’elle a vu le Tueur de mariées. Je m’apprêtais à lui rendre une petite visite.
— Elle est peut-être absente. Tu as essayé de la joindre ?
— Pour qu’elle prenne la poudre d’escampette ? Tu viens avec moi, oui ou non ?
La jeune femme tressaillit d’excitation.
— Et comment !
— Tu as dîné ?
— Avec Dubreuil.
— Le vieux a des vues sur toi ou quoi ? feignit de s’inquiéter Sagane.
— Penses-tu ! Josette l’a appelé deux fois pendant notre tête-à-tête. Je les ai entendus roucouler comme des jeunes mariés. Y a un truc qui me botterait.
— Lequel ?
Elle promena son regard sur la pièce.
— Faire l’amour ici.
— Tu sais bien que c’est impossible. Il y a toujours quelqu’un dans les bureaux.
— Justement.
Il en resta bouche bée.
— Tu n’es pas… sérieuse ?
— À ton avis ?
Amusée par la réaction du commissaire, elle éclata de rire et sortit.

 

Élie dénicha une place rue de Clignancourt.
L’immeuble où vivait Sabine Paleantoni était sombre, sale et humide. Des graffitis étaient bombés sur les murs de la cage d’escalier. Les numéros, sur les portes des appartements, avaient été dévissés ou arrachés.
— C’est ici, annonça Sagane en atteignant le cinquième étage.
Il pressa la sonnette de l’appartement 5G. Un bruit de pas résonna à l’intérieur puis une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux courts, au visage creusé et aux yeux brillants de méfiance ouvrit. Les solitaires et les misanthropes avaient cette expression à la fois sauvage et ombrageuse.
— Vous avez vu l’heure ? pesta-t-elle sans préambule. Qui êtes-vous ?
Avec des mouvements lents et apaisants, Élie tira sa carte de la poche arrière de son jean et la montra à la mégère, incitant son équipière à l’imiter.
— Nous sommes de la Brigade criminelle, madame. Nous aimerions parler à Sabine Paleantoni.
L’autre s’avança pour examiner sa carte de près. Elle avait le teint terreux de la personne qui se nourrit mal, prend rarement l’air et ne s’expose jamais au soleil.
— Vous l’avez devant vous, finit-elle par ronchonner. Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Vous poser quelques questions au sujet de votre frère, intervint Cécile.
Cette réponse attisa l’hostilité de Paleantoni.
— Mon frère a été assassiné la nuit dernière, ma petite dame. J’ai dit tout ce que je savais à la police. Je n’ai rien à ajouter.
Sagane plaça son pied dans l’embrasure de la porte pour l’empêcher de la refermer.
— Je vous conseille de coopérer, dit-il avec une intonation menaçante. Franck fréquentait un dangereux criminel. Si l’enquête établit que vous étiez au courant, vous serez accusée de complicité.
Interloquée, Paleantoni cessa de peser sur la porte et se rebiffa d’une voix suraiguë :
— J’ignore tout de cette affaire !
Cette manœuvre d’intimidation l’avait plongée dans le plus grand trouble. Les flics en profitèrent pour franchir le seuil.
— Il ne tient qu’à vous de le prouver, continua Élie avec fermeté.
Elle s’accorda un instant de réflexion, triturant sa robe à fleurs démodée.
— Entrez, se radoucit-elle.
Argento et Sagane traversèrent le vestibule à sa suite, pénétrèrent dans la pièce minuscule faisant office de salon et s’assirent sur le canapé. L’odeur tenace d’un nettoyant flottait dans l’air. À l’évidence, cette femme était obsédée par la propreté : les rideaux de la fenêtre étaient d’une blancheur immaculée ; le plancher, les porcelaines et les cuivres reluisaient. L’hôtesse malgré elle s’installa sur une bergère, face aux policiers. Elle croisa les jambes et, avec une pudeur exagérée, tira sur le bas de sa robe pour les cacher.
Élie eut envie de lui rire au nez.
— J’espère que ce ne sera pas long, maugréa-t-elle. Je suis une couche-tôt.
Cette remarque glissa sur Sagane.
— Que faites-vous dans la vie, madame Paleantoni ? attaqua-t-il.
— Je suis agent administratif au ministère de l’Agriculture. Pourquoi cette question ?
Élie se força à sourire.
— C’était juste histoire de briser la glace.
— La direction m’a accordée une semaine de congé pour me remettre de la mort de Franck et… organiser ses obsèques, enchaîna son interlocutrice.
Pour la première fois, sa voix faiblit sous l’effet du chagrin, comme si elle venait de comprendre que son frère n’était plus de ce monde. Elle s’empressa d’essuyer ses yeux embués de larmes avec un Kleenex et, se reprenant, planta son regard dans celui du commissaire.
— Vous avez sans doute entendu parler du Tueur de mariées, lâcha Cécile, décidée à entrer dans le vif du sujet.
— Franck frayait avec ce… meurtrier ?
Paleantoni avait prononcé le dernier mot avec une grimace hideuse.
— Nous pensons que cet individu a pu lui rendre visite.
— Ici ?
Argento acquiesça.
— Cela vous dit quelque chose ?
— Non.
— Pouvez-vous nous donner les noms des personnes qu’il recevait ou leur description ?
— D’après ce que j’en sais, il était resté en contact avec ses compagnons de cellule.
— Soyez plus précise, s’impatienta Sagane, aimable comme un bouledogue.
Paleantoni poussa un soupir d’agacement.
— Je ne voulais pas de ces voyous chez moi, aussi Franck les voyait-il à l’extérieur ou les invitait-il pendant mon absence. Il s’arrangeait pour les congédier et ranger l’appartement avant mon retour.
Elle pointa le menton et pinça la bouche d’un air supérieur.
— Il me craignait, vous savez.
— Avait-il des amis, à part ces ex-détenus ?
— Pas à ma connaissance.
Élie marmonna des paroles inintelligibles. Plus l’entretien avançait, plus les chances d’identifier l’assassin s’amenuisaient.
— Il travaillait ? insista-t-il en tâchant de rester calme. Il vous a présentée à ses collègues ?
Paleantoni leva les yeux au ciel.
— Vous rigolez ! Il n’a même pas cherché du boulot. J’ai eu la charité de l’héberger à sa sortie de prison. Sans moi, il aurait été à la rue. Il aurait fait les poubelles et dormi sous les ponts, comme un SDF.
À son tour, Cécile grommela des mots incompréhensibles.
— Êtes-vous sûre de n’avoir rien à nous apprendre ? demanda-t-elle sans conviction.
Paleantoni remua la tête de droite à gauche.
— Je suis navrée.
Sagane lut dans son regard qu’elle ne mentait pas.
— Avant de partir, j’aimerais jeter un œil sur la chambre de votre frère.
— Pas de problème.
Meublée d’un lit pliant, d’un placard et d’un bureau sur lequel trônait un ordinateur relié à une imprimante laser, la chambre de Franck Paleantoni évoquait la cellule d’un moine ou d’un ermite. Les flics inspectèrent la pièce sous le regard anxieux de la propriétaire. La fouille fut rapide : il ne leur fallut pas plus de trois minutes pour trouver les revues et les DVD pornos que le défunt avait cachés dans le placard, derrière les piles de vêtements. Argento sélectionna le magazine le plus obscène et, le tenant du bout des doigts comme s’il s’agissait d’une chose répugnante, l’orienta vers Paleantoni qui s’efforça de dissimuler son embarras.
— Vous le saviez ?
Au prix d’un effort surhumain, la femme avoua :
— Franck et moi avions passé un accord. Je ne me mêlais pas de ses affaires, il ne se mêlait pas des miennes.
Sans crier gare, elle se dirigea à grands pas vers Argento, s’empara du journal et le balança dans la corbeille à papier.
— Je nettoyais sa chambre quand vous avez sonné. Je n’ai pas eu le temps de jeter ces immondices. Si vous voulez bien m’excuser, je vais chercher de quoi les emballer.
— Ensuite, vous nous les remettrez, déclara Élie. Ce sont des pièces à conviction.
Paleantoni fila à la cuisine en pestant contre les visiteurs.
— Cette bonne femme me donne envie de vomir, murmura Cécile d’une voix aux inflexions belliqueuses. Je ne sais pas ce qui me retient de lui botter les fesses.
Sagane eut un geste évasif, vaguement approbateur, puis désigna l’ordinateur. Le comprenant à demi-mot, Argento s’assit au bureau, appuya sur le bouton de mise sous tension et attendit que l’écran s’allume.
— Et merde ! râla-t-elle dès que la fenêtre invitant l’utilisateur à taper le mot de passe apparut. Le balafré n’était pas aussi bête qu’il en avait l’air.
Ce nouvel obstacle irrita Élie au plus haut point.
— Il faut accéder au disque dur, décréta-t-il.
Cécile fit claquer ses doigts.
— Sa sœur !
— Je ne le connais pas.
Le visage renfrogné, Sabine Paleantoni se tenait sur le seuil, un produit désinfectant dans une main et un sac-poubelle dans l’autre.
— Il n’utilisait jamais cette satanée machine en ma présence, expliqua-t-elle avec un accent de rancœur. Il avait beau fermer sa porte le soir, j’entendais des choses pas très catholiques. Il fréquentait assidûment les lieux de perdition virtuels, parfois des nuits entières.
Cette révélation conforta Sagane dans l’idée qu’il devait explorer les entrailles du PC. Les sites que Franck avait l’habitude de visiter, les fichiers qu’il avait créés, les courriers électroniques qu’il avait reçus et envoyés recelaient peut-être des informations de nature à le mener au Tueur de mariées.
En ébullition, il tapa un numéro sur son portable.
— Qui appelles-tu ? s’étonna Argento.
— Charlier. Il n’a pas son pareil pour casser les mots de passe.
Au bout de quatre sonneries, la voix de l’ingénieur s’éleva dans l’écouteur :
— Allô !
— J’ai besoin de tes lumières, Manu.
— Commissaire ? De quoi s’agit-il ?
— Une bécane à dépuceler.
— Il va falloir attendre votre tour. Dubreuil m’a demandé de bosser sur une identification vocale. Il veut les résultats à la première heure.
Élie grimaça, contrarié.
— Quand seras-tu disponible ?
— Apportez-la-moi demain en fin de matinée. Je verrai ce que je peux faire.
Sagane raccrocha et pivota vers Paleantoni.
— Si vous n’y voyez pas d’objection, nous allons emporter l’ordinateur.
Elle gonfla les joues pour exprimer son indifférence.
— Prenez ce que vous voulez et débarrassez-moi le plancher.

 

Cécile invita Élie à passer la nuit chez elle.
En arrivant, elle dressa la table dans le salon et prépara un gratin dauphinois, sa spécialité. Ils dînèrent aux chandelles en se faisant les yeux doux puis s’installèrent sur le clic-clac pour écouter une compilation des plus belles sonates de Beethoven.
La jeune femme se blottit contre son amant et lui mordilla le lobe de l’oreille. Cette manœuvre porta ses fruits. Incapable de se contrôler davantage, Sagane la couvrit de baisers. Comme il dégrafait son soutien-gorge, elle le poussa sans ménagement. Trop excité pour se rebiffer, il l’observa se dévêtir avec concupiscence et se déshabilla à son tour. Avec des mouvements sensuels, Cécile s’agenouilla entre ses jambes et lui fit une fellation sans le quitter du regard. Lorsque son sexe fut suffisamment dur, elle se releva et se mit à quatre pattes sur le canapé, ondulant de la croupe pour l’affoler. Élie la prit par-derrière sans attendre.
La vision de Traceur assis sur le seuil du séjour le paralysa.
— Pourquoi tu t’arrêtes ? s’enquit sa compagne.
Il se contenta d’indiquer le berger allemand en étendant le bras. Elle avisa la santiag au pied du convertible, l’attrapa et l’envoya dans la direction du trouble-fête.
— Allez, ouste, dehors !
La botte effleura le chien qui détala aussi sec. Argento tourna la tête vers son partenaire et remua les reins pour le relancer.
— Où en étions-nous ?
Sagane lui sourit et recommença à bouger. Dès qu’elle eut joui, il ferma les yeux et se concentra sur son plaisir. L’éjaculation fut brève mais intense.
— J’ai envie de fumer, souffla-t-elle au bout d’une minute.
Elle bondit du canapé, saisit le paquet et le briquet qui traînaient sur la table basse et revint près d’Élie. Elle alluma une cigarette, tira plusieurs bouffées avec nervosité avant de confesser :
— Depuis que je suis en âge d’avoir une sexualité, je prends mon panard en dominant les hommes.
Le visage du commissaire se contracta.
— Tu ne vas pas remettre ça !
— Tu ne veux pas savoir pourquoi ?
— Écoute, je…
— Demande-le-moi.
— Très bien. Pour quelle raison te comportes-tu ainsi ?
La clope trembla entre ses doigts tandis qu’elle cherchait ses mots.
— C’est à cause de lui, bafouilla-t-elle.
Il la fixa d’un air inquiet.
— Qui ?
Une grimace haineuse déforma les traits de Cécile.
— De mon père, gronda-t-elle, la rage au ventre. Je n’étais qu’une gamine quand il a abusé de moi pour la première fois.
Sous le choc, Sagane pâlit.
— Il m’a violée pendant des années, poursuivit-elle avec difficulté. Le soir, il attendait que tout le monde s’endorme pour se faufiler dans ma chambre et…
Elle se tut, manifestement bouleversée.
— S’il n’était pas mort d’un infarctus, je l’aurais tué de mes propres mains, conclut-elle, vindicative.
Élie resta sans voix un long moment.
— Quelqu’un d’autre est au courant ? finit-il par s’enquérir.
— Ma sœur.
— Et ta mère ?
Un rire convulsif secoua Argento.
— Elle m’a pondue, point barre ! Ce qui pouvait m’arriver lui était égal.
Son expression dénotait le désenchantement aussi bien que la rancœur.
— Elle ne s’intéressait qu’à son physique et à ses conquêtes. Après le décès de mon père, elle s’est mariée avec un peintre suédois sans le sou. Aux dernières nouvelles, ils vivaient à Stockholm. Je ne l’ai pas revue depuis neuf ou dix ans.
Elle fit des ronds de fumée, les yeux dans le vague.
— Si jamais la direction de la Crim’ apprend que mon père abusait de moi, je serai obligée de voir un psy. Je ne veux pas être mise sur la touche.
— Je serai muet comme une tombe, promit Sagane.
Elle écrasa la clope à moitié consumée dans le cendrier posé sur ses cuisses.
— J’ai beaucoup souffert à cause de mes parents, avoua-t-elle.
— Moi aussi, mais j’ai survécu.
— Ces salauds m’ont ôté l’envie d’avoir des enfants.
— Pas moi.
— En ce cas, pourquoi tu n’en as pas ? questionna-t-elle d’un ton acerbe.
— Parce que je n’ai pas encore trouvé la femme de ma vie, riposta-t-il du tac au tac.
Cette réponse lui cloua le bec.
— Tu comptes en avoir un jour ? continua-t-elle, à la fois émue et incrédule.
— Bien sûr.
— J’ai froid, enchaîna-t-elle, décidée à ne pas s’appesantir sur le sujet.
Elle ramassa son pull et l’enfila.
— Briard te manque ?
Il avala sa salive.
— Je pense à lui tous les jours.
— Tu le connaissais depuis longtemps ?
— Onze ans. Il m’a aidé à résoudre un tas d’affaires.
— À commencer par celle du « Samouraï qui pleure ».
La nostalgie se mêla à la tristesse sur la figure du commissaire.
— J’en garde un bon souvenir, même si nous avons vu des horreurs. Morin était si grand, si fort. Personne n’osait s’attaquer à lui. Un soir, un type l’a provoqué dans un bar, prétextant qu’il matait sa gonzesse. J’ai entraîné cet inconscient dans un coin pour lui dire de renoncer à l’affrontement. Il n’a rien voulu entendre. Briard lui a pété le nez, le bras droit et la jambe gauche. Le patron de l’IGS l’a convoqué dans son bureau à l’aube.
Ils rirent ensemble.
— Il est tard, remarqua Élie. Allons nous coucher.
— Tu es fatigué ? le taquina-t-elle.
Sans lui demander son avis, elle prit sa main et la glissa entre ses cuisses.