12
De retour au 36, Élie s’isola dans son bureau.
Il resta prostré sur son fauteuil jusqu’à ce que Cécile lui rende visite. Mal à l’aise, la jeune femme fit quelques pas avant de se décider à prendre place en face de lui. En voyant son teint blafard et les poches sous ses yeux, Sagane se douta qu’elle n’avait pas dormi de la nuit.
Le sentiment de culpabilité la torturait.
— Je m’en veux tellement ! se lamenta-t-elle.
Élie secoua la tête pour exprimer son désaccord.
— Ce n’est pas votre faute.
— J’étais à deux doigts de l’alpaguer, renchérit-elle en joignant le geste à la parole. Je ne me le pardonnerai jamais.
Il s’accouda à la table et laissa tomber d’une voix où perçait le dégoût de lui-même :
— Je suis plus à blâmer que vous. Mon équipier comptait sur moi et je n’ai pas été fichu de le sauver.
Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre, lui tournant le dos.
— La plupart des gens oublient qu’un jour ils vont mourir. Ils remettent leurs projets à plus tard car ils pensent qu’ils ont la vie devant eux. Croyez-vous qu’ils comprendraient qu’il y a urgence à vivre, s’ils voyaient ce que nous voyons tous les jours ?
Argento haussa les épaules d’un air las.
— J’en sais rien.
Il fixa la silhouette de sa collègue qui se reflétait dans la vitre.
— Serez-vous de mon côté quand je retrouverai l’enfant de putain ?
Elle devint blême en devinant le fond de sa pensée.
— J’ai besoin de savoir, insista-t-il.
— Je serai avec vous, finit-elle par répondre.
Il se détendit et retourna à son bureau.
— Votre invitation à dîner tient toujours ? s’enquit-il en s’asseyant.
Le raclement de gorge de Cécile trahit sa surprise.
— Bien sûr.
— Rendez-vous ici à dix-neuf heures.
Elle hocha la tête en signe d’assentiment et quitta son siège.
— La solitude n’est pas conseillée dans mon cas, confessa-t-il tandis qu’elle ouvrait la porte. Ce que j’ai dans la tête en ce moment me fait peur. Vous comprenez ?
Argento se contenta d’acquiescer. Elle se cogna au divisionnaire qui entrait dans la pièce, suivi d’une jeune femme au visage hagard.
— Élie, je vous présente Camille Zarka, commença Dubreuil avec fébrilité. Elle a quelque chose d’important à vous dire.
Il pivota vers Cécile qui s’éclipsait.
— Restez, commandant.
La visiteuse devait avoir une vingtaine d’années. Un jean moulant et un pull chaussette noirs soulignaient ses formes parfaites. Sagane nota qu’elle avait les ongles rongés et les doigts en lambeaux.
— Je vous en prie, prononça-t-il en montrant un siège.
Une fois assise, elle se frotta les genoux avec nervosité.
— Je vous écoute, l’encouragea le commissaire.
Elle respira profondément, comme si elle s’apprêtait à se jeter à l’eau, puis lâcha :
— Brigitte et moi étions très copines.
— Brigitte Drivaud ?
— Oui. Nous avons fait connaissance au magasin. Je suis vendeuse au rayon lingerie. Un jour où j’étais à plat, je me suis confiée à elle. J’étais dans le rouge, et mon proprio menaçait de me foutre dehors. Brigitte aussi était dans la dèche, mais elle avait trouvé le moyen de joindre les deux bouts.
— La prostitution, conclut Argento.
Zarka lui lança un regard cinglant.
— Les escort n’ont rien de commun avec les putes, gronda-t-elle.
Cécile la considéra avec mépris.
— Être qualifiée de pute vous gêne ? Il existe d’autres mots pour désigner une femme qui fait commerce de ses charmes : fille de joie, respectueuse, péripatéticienne, j’en passe et des meilleures.
L’agacement colora la figure de Dubreuil.
— Vous avez fini, commandant ?
Consciente de sa conduite déplacée, Cécile se rembrunit.
— Oui, chef.
— À la bonne heure !
Il reporta son attention sur Zarka que cette intervention avait déboussolée.
— Continuez, mademoiselle.
La jeune femme se moucha bruyamment avant de reprendre :
— Brigitte a proposé de me refiler des clients. J’étais dans une telle mélasse que j’ai pas pu refuser.
Elle baissa la tête d’un air honteux.
— Ce jour-là, j’ai mis le doigt dans l’engrenage.
— Je ne veux pas vous bousculer, mais…, fit Élie qui commençait à perdre patience.
— J’y viens, le coupa Zarka. Après le boulot, Brigitte me déposait chez moi. Je suis dure à la détente, mais j’ai fini par remarquer la vieille Renault 5 qui lui filait le train.
Une lueur d’intérêt brilla dans les yeux de Sagane.
— Vous êtes sûre qu’elle la suivait ?
La jeune femme le fixa avec la sévérité de celle qui ne tolère pas qu’on doute de sa parole.
— Je suis pas débile, inspecteur.
— Commissaire, corrigea Élie qui mettait son insolence sur le compte de sa jeunesse.
— Si ça vous chante, concéda-t-elle avec indifférence. Le conducteur stationnait en face de mon immeuble. Il attendait que je descende de voiture et que Brigitte redémarre pour la prendre en filature. Il était pas très discret.
— Pouvez-vous me donner son signalement ?
Zarka remua la tête de gauche à droite.
— Je l’ai à peine vu. De toute façon, j’ai pas la mémoire des visages.
Argento vint s’asseoir à côté d’elle.
— Vous en avez parlé à Brigitte ?
— Évidemment !
— Comment a-t-elle réagi ?
— Ça l’inquiétait pas outre mesure. C’était pas la première fois qu’un admirateur lui collait aux fesses.
L’expression de la jeune femme s’assombrit.
— Elle jouait sur les sentiments des hommes, reprit-elle d’une voix faible. Elle faisait en sorte que les clients tombent amoureux d’elle, histoire de les fidéliser. Je lui ai dit d’arrêter ses conneries mais elle m’écoutait pas.
Élie décocha au divisionnaire un regard sceptique.
— Je ne vois pas en quoi ce témoignage peut nous être utile.
— Écoutez la suite, lui recommanda Dubreuil.
Sagane râla avant d’obtempérer.
— L’autre soir, j’ai noté le numéro d’immatriculation de la R5, poursuivit Zarka.
— On peut le voir ? demanda Argento d’un ton pressant.
— L’informaticien du CTI l’a entré dans son ordinateur, intervint Dubreuil. À moins qu’il ne s’agisse d’une plaque minéralogique bidouillée, nous aurons bientôt le nom et l’adresse du propriétaire du véhicule.
Il se tourna vers Zarka qui se levait.
— Je vous remercie d’être venue, mademoiselle.
Il la raccompagnait lorsque le lieutenant Charlier, l’ingénieur du Central technique et informatique, débarqua dans le bureau.
— Je l’ai ! claironna-t-il. Je l’ai !
Cécile et Élie se dressèrent d’un bond.
— Accouche, s’impatienta le commissaire.
Surexcité, Charlier déplia le bout de papier qu’il avait à la main.
— Le gars s’appelle Marc Nikolaev. Il habite près de Jouy-en-Josas, dans les Yvelines. Sa maison se trouve au cœur du bois de l’Homme-Mort. Un sentier baptisé l’Éternité, sur la départementale 53, permet d’y accéder. D’après l’agent du cadastre que j’ai eu au bigophone, Nikolaev est un farfelu. Il vit en ermite et ne laisse personne l’approcher.
— Tu as le numéro de son domicile ?
— Il n’a pas le téléphone.
— Celui de son lieu de travail ?
— Il ne bosse pas. Son père a composé un mégatube dans les années soixante-dix, Le Temple de l’amour. Il avait un curieux nom de scène, Radjah de Bal Alda.
Argento fit claquer ses doigts.
— Je me souviens de ce truc. Ma mère l’écoutait en boucle sur son tourne-disque.
— Bref, Nikolaev touche les royalties depuis la mort de son vieux, enchaîna Charlier.
Dubreuil frappa dans ses mains, signe qu’il s’apprêtait à donner un ordre.
— Je veux savoir pourquoi il collait aux baskets de la victime. Amenez-le-moi.
Il s’engagea dans le couloir, Camille Zarka et Charlier sur les talons. Sagane prit son arme de service dans le deuxième tiroir du bureau, le glissa dans l’étui à sa hanche et enfila sa parka.
— On achète des casse-dalle et on y go, dit-il à Cécile.
Comme il se hâtait vers la sortie, elle l’agrippa par le bras et plongea ses yeux bleu azur dans les siens.
— Je vous conjure de renoncer à votre projet.
— Je croyais que vous marchiez avec moi.
Elle soupira d’un air contrarié.
— C’est le cas.
— Alors, où est le problème ?
— Briard était votre ami. J’ai peur que vous vous laissiez emporter par la colère et que vous fassiez une bêtise.
— Je suis parfaitement maître de moi.
Il voulut se dégager mais elle resserra sa prise.
— Ce Nikolaev n’a peut-être rien à se reprocher, déclara-t-elle avec fermeté. Il peut s’agir d’un client amoureux de Brigitte ou d’un ex qui n’a pas supporté qu’elle le lourde.
— Je n’exclus pas l’hypothèse selon laquelle il est le meurtrier, rétorqua Élie en montrant des signes d’irritation. À moins que le Tueur de mariées ne l’ait payé pour prendre les risques à sa place.
Argento parut réfléchir un instant.
— Ça cadrerait avec son mode opératoire, finit-elle par admettre. Mais ne nous emballons pas. Vous avez les nerfs à fleur de peau, je vous sens capable de tout.
— Vous inquiétez pas, je sais encore faire la part des choses.
— Que se passera-t-il si…
Elle ne put terminer sa phrase.
— Le moment venu, j’agirai avec prudence, s’efforça-t-il de la rassurer. Ce sera un travail net et sans bavure.
Il souleva son menton pour pouvoir la regarder bien en face.
— Je ne vous ferai pas la cour derrière les barreaux d’une cellule, mais à la terrasse d’un café ou à la table d’un grand restaurant, vu ?
Il ferma sa parka et sortit sans l’attendre.