De retour au 36, Élie s’isola dans son
bureau.
Il resta prostré sur son fauteuil jusqu’à ce que
Cécile lui rende visite. Mal à l’aise, la jeune femme fit quelques
pas avant de se décider à prendre place en face de lui. En voyant
son teint blafard et les poches sous ses yeux, Sagane se douta
qu’elle n’avait pas dormi de la nuit.
Le sentiment de culpabilité la torturait.
— Je m’en veux tellement ! se
lamenta-t-elle.
Élie secoua la tête pour exprimer son
désaccord.
— Ce n’est pas votre faute.
— J’étais à deux doigts de l’alpaguer,
renchérit-elle en joignant le geste à la parole. Je ne me le
pardonnerai jamais.
Il s’accouda à la table et laissa tomber d’une
voix où perçait le dégoût de lui-même :
— Je suis plus à blâmer que vous. Mon équipier
comptait sur moi et je n’ai pas été fichu de le sauver.
Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre, lui
tournant le dos.
— La plupart des gens oublient qu’un jour ils vont
mourir. Ils remettent leurs projets à plus tard car ils pensent
qu’ils ont la vie devant eux. Croyez-vous qu’ils comprendraient
qu’il y a urgence à vivre, s’ils voyaient ce que nous voyons tous
les jours ?
Argento haussa les épaules d’un air las.
Il fixa la silhouette de sa collègue qui se
reflétait dans la vitre.
— Serez-vous de mon côté quand je retrouverai
l’enfant de putain ?
Elle devint blême en devinant le fond de sa
pensée.
— J’ai besoin de savoir, insista-t-il.
— Je serai avec vous, finit-elle par
répondre.
Il se détendit et retourna à son bureau.
— Votre invitation à dîner tient toujours ?
s’enquit-il en s’asseyant.
Le raclement de gorge de Cécile trahit sa
surprise.
— Bien sûr.
— Rendez-vous ici à dix-neuf heures.
Elle hocha la tête en signe d’assentiment et
quitta son siège.
— La solitude n’est pas conseillée dans mon cas,
confessa-t-il tandis qu’elle ouvrait la porte. Ce que j’ai dans la
tête en ce moment me fait peur. Vous comprenez ?
Argento se contenta d’acquiescer. Elle se cogna au
divisionnaire qui entrait dans la pièce, suivi d’une jeune femme au
visage hagard.
— Élie, je vous présente Camille Zarka, commença
Dubreuil avec fébrilité. Elle a quelque chose d’important à vous
dire.
Il pivota vers Cécile qui s’éclipsait.
— Restez, commandant.
La visiteuse devait avoir une vingtaine d’années.
Un jean moulant et un pull chaussette noirs soulignaient ses formes
parfaites. Sagane nota qu’elle avait les ongles rongés et les
doigts en lambeaux.
— Je vous en prie, prononça-t-il en montrant un
siège.
Une fois assise, elle se frotta les genoux avec
nervosité.
— Je vous écoute, l’encouragea le
commissaire.
Elle respira profondément, comme si elle
s’apprêtait à se jeter à l’eau, puis lâcha :
— Brigitte et moi étions très copines.
— Brigitte Drivaud ?
— Oui. Nous
avons fait connaissance au magasin. Je suis vendeuse au rayon
lingerie. Un jour où j’étais à plat, je me suis confiée à elle.
J’étais dans le rouge, et mon proprio menaçait de me foutre dehors.
Brigitte aussi était dans la dèche, mais elle avait trouvé le moyen
de joindre les deux bouts.
— La prostitution, conclut Argento.
Zarka lui lança un regard cinglant.
— Les escort n’ont
rien de commun avec les putes, gronda-t-elle.
Cécile la considéra avec mépris.
— Être qualifiée de pute vous gêne ? Il
existe d’autres mots pour désigner une femme qui fait commerce de
ses charmes : fille de joie, respectueuse, péripatéticienne,
j’en passe et des meilleures.
L’agacement colora la figure de Dubreuil.
— Vous avez fini, commandant ?
Consciente de sa conduite déplacée, Cécile se
rembrunit.
— Oui, chef.
— À la bonne heure !
Il reporta son attention sur Zarka que cette
intervention avait déboussolée.
— Continuez, mademoiselle.
La jeune femme se moucha bruyamment avant de
reprendre :
— Brigitte a proposé de me refiler des clients.
J’étais dans une telle mélasse que j’ai pas pu refuser.
Elle baissa la tête d’un air honteux.
— Ce jour-là, j’ai mis le doigt dans
l’engrenage.
— Je ne veux pas vous bousculer, mais…, fit Élie
qui commençait à perdre patience.
— J’y viens, le coupa Zarka. Après le boulot,
Brigitte me déposait chez moi. Je suis dure à la détente, mais j’ai
fini par remarquer la vieille Renault 5 qui lui filait le
train.
Une lueur d’intérêt brilla dans les yeux de
Sagane.
— Vous êtes sûre qu’elle la suivait ?
— Je suis pas débile, inspecteur.
— Commissaire, corrigea Élie qui mettait son
insolence sur le compte de sa jeunesse.
— Si ça vous chante, concéda-t-elle avec
indifférence. Le conducteur stationnait en face de mon immeuble. Il
attendait que je descende de voiture et que Brigitte redémarre pour
la prendre en filature. Il était pas très discret.
— Pouvez-vous me donner son
signalement ?
Zarka remua la tête de gauche à droite.
— Je l’ai à peine vu. De toute façon, j’ai pas la
mémoire des visages.
Argento vint s’asseoir à côté d’elle.
— Vous en avez parlé à Brigitte ?
— Évidemment !
— Comment a-t-elle réagi ?
— Ça l’inquiétait pas outre mesure. C’était pas la
première fois qu’un admirateur lui collait aux fesses.
L’expression de la jeune femme s’assombrit.
— Elle jouait sur les sentiments des hommes,
reprit-elle d’une voix faible. Elle faisait en sorte que les
clients tombent amoureux d’elle, histoire de les fidéliser. Je lui
ai dit d’arrêter ses conneries mais elle m’écoutait pas.
Élie décocha au divisionnaire un regard
sceptique.
— Je ne vois pas en quoi ce témoignage peut nous
être utile.
— Écoutez la suite, lui recommanda Dubreuil.
Sagane râla avant d’obtempérer.
— L’autre soir, j’ai noté le numéro
d’immatriculation de la R5, poursuivit Zarka.
— On peut le voir ? demanda Argento d’un ton
pressant.
— L’informaticien du CTI l’a entré dans son
ordinateur, intervint Dubreuil. À moins qu’il ne s’agisse
d’une plaque minéralogique bidouillée, nous aurons bientôt le nom
et l’adresse du propriétaire du véhicule.
Il se tourna vers Zarka qui se levait.
— Je vous remercie d’être venue,
mademoiselle.
Il la
raccompagnait lorsque le lieutenant Charlier, l’ingénieur du
Central technique et informatique, débarqua dans le bureau.
— Je l’ai ! claironna-t-il. Je
l’ai !
Cécile et Élie se dressèrent d’un bond.
— Accouche, s’impatienta le commissaire.
Surexcité, Charlier déplia le bout de papier qu’il
avait à la main.
— Le gars s’appelle Marc Nikolaev. Il habite près
de Jouy-en-Josas, dans les Yvelines. Sa maison se trouve au cœur du
bois de l’Homme-Mort. Un sentier baptisé l’Éternité, sur la
départementale 53, permet d’y accéder. D’après l’agent du
cadastre que j’ai eu au bigophone, Nikolaev est un farfelu. Il vit
en ermite et ne laisse personne l’approcher.
— Tu as le numéro de son domicile ?
— Il n’a pas le téléphone.
— Celui de son lieu de travail ?
— Il ne bosse pas. Son père a composé un mégatube
dans les années soixante-dix, Le Temple de
l’amour. Il avait un curieux nom de scène, Radjah de Bal
Alda.
Argento fit claquer ses doigts.
— Je me souviens de ce truc. Ma mère l’écoutait en
boucle sur son tourne-disque.
— Bref, Nikolaev touche les royalties depuis la
mort de son vieux, enchaîna Charlier.
Dubreuil frappa dans ses mains, signe qu’il
s’apprêtait à donner un ordre.
— Je veux savoir pourquoi il collait aux baskets
de la victime. Amenez-le-moi.
Il s’engagea dans le couloir, Camille Zarka et
Charlier sur les talons. Sagane prit son arme de service dans le
deuxième tiroir du bureau, le glissa dans l’étui à sa hanche et
enfila sa parka.
— On achète des casse-dalle et on y go, dit-il à
Cécile.
Comme il se hâtait vers la sortie, elle l’agrippa
par le bras et plongea ses yeux bleu azur dans les siens.
— Je vous conjure de renoncer à votre
projet.
— Je croyais que vous marchiez avec moi.
— C’est le cas.
— Alors, où est le problème ?
— Briard était votre ami. J’ai peur que vous vous
laissiez emporter par la colère et que vous fassiez une
bêtise.
— Je suis parfaitement maître de moi.
Il voulut se dégager mais elle resserra sa
prise.
— Ce Nikolaev n’a peut-être rien à se reprocher,
déclara-t-elle avec fermeté. Il peut s’agir d’un client amoureux de
Brigitte ou d’un ex qui n’a pas supporté qu’elle le lourde.
— Je n’exclus pas l’hypothèse selon laquelle il
est le meurtrier, rétorqua Élie en montrant des signes
d’irritation. À moins que le Tueur de mariées ne l’ait payé
pour prendre les risques à sa place.
Argento parut réfléchir un instant.
— Ça cadrerait avec son mode opératoire,
finit-elle par admettre. Mais ne nous emballons pas. Vous avez les
nerfs à fleur de peau, je vous sens capable de tout.
— Vous inquiétez pas, je sais encore faire la part
des choses.
— Que se passera-t-il si…
Elle ne put terminer sa phrase.
— Le moment venu, j’agirai avec prudence,
s’efforça-t-il de la rassurer. Ce sera un travail net et sans
bavure.
Il souleva son menton pour pouvoir la regarder
bien en face.
— Je ne vous ferai pas la cour derrière les
barreaux d’une cellule, mais à la terrasse d’un café ou à la table
d’un grand restaurant, vu ?
Il ferma sa parka et sortit sans l’attendre.