22
Dubreuil les attendait de pied ferme, debout devant la fenêtre donnant sur la Seine et la place Dauphine.
— Vous en avez mis du temps ! grogna-t-il dès qu’ils eurent refermé la porte.
Depuis bientôt huit ans, le patron de la Crim’ occupait le bureau 315 du bâtiment de la PJ. Des portraits de ses illustres prédécesseurs et de l’actuel président de la République étaient accrochés au mur, au-dessus d’une bibliothèque en acajou regorgeant de livres anciens, de codes pénaux et de romans noirs. Une carte d’état-major constellée de punaises trônait au milieu de la pièce. Un coffre-fort renfermant les dossiers sensibles était encastré dans le mur, derrière un vieux canapé en cuir.
— À votre avis, pour quelle raison Grasko s’est-il tiré une bastos dans la bouche ? ajouta-t-il de but en blanc.
— Parce qu’il était l’assassin, répliqua Argento sans hésiter. Il voulait éviter le procès et le déchaînement médiatique.
Dubreuil s’arracha à sa contemplation. Après avoir pris une datte dans le sachet qu’il tenait à la main, il se porta à leur rencontre.
— Je veux en avoir le cœur net. Assurez-vous de sa culpabilité.
— De quelle façon ?
— En faisant ce que nous aurions dû faire avant de le boucler, intervint Élie.
Il entraîna sa compagne vers la sortie.
— Suis-moi. On vous tient au courant, monsieur le divisionnaire.
Il courut jusqu’au bureau de Charlier, Cécile sur les talons. Lorsqu’il entra sans avoir frappé, Poppy Markowitz, la nouvelle hôtesse d’accueil, bondit des genoux du lieutenant et lissa sa minijupe avec ses paumes d’un air confus. Les trois premiers boutons de son chemisier étaient défaits, dévoilant la naissance de ses seins et la marque d’un suçon sur son cou.
Le commissaire l’ignora et s’adressa à son collègue tout de go :
— Tu as une minute ?
Charlier était rouge comme un coquelicot.
— Oui, bien sûr.
Poppy comprit qu’elle était de trop. Une bouffée de son parfum capiteux chatouilla l’odorat de Sagane tandis qu’elle s’éclipsait.
— Cette pauvre fille est nulle en informatique, se justifia Charlier. Elle est venue me trouver pour que je lui apprenne à se servir d’un ordinateur.
Élie coupa court à ses explications.
— Te fatigue pas. Tout le monde sait que tu te la tapes.
Cette remarque accentua le malaise de Charlier.
— Même Dubreuil ? s’inquiéta-t-il.
— Même Dubreuil, confirma Argento. Si j’étais toi, je ferais gaffe. Son julot est jaloux comme un tigre.
— Trêve d’enfantillages, intervint Sagane. Tu as la conversation téléphonique entre Karl Spitz et le Tueur de mariées ?
Soulagé de changer de sujet, Charlier hocha la tête.
— Vous me connaissez, je garde tout.
Il dirigea son siège à roulettes vers le classeur placé près de la fenêtre, tira une cassette audio d’un compartiment et regagna sa place.
— Est-il indiscret de vous demander ce que vous comptez en faire ?
— Je veux que tu compares la voix de Grasko avec celle du meurtrier.
L’informaticien décocha un regard plein de suspicion à son supérieur.
— Je me permets de vous rappeler que l’écrivassier a mis fin à ses jours. N’était-ce pas une manière de passer aux aveux ?
Élie éluda la question et montra la pochette zippée contenant la cassette.
— Au boulot.
— Vous omettez un détail : je n’ai pas la voix de Graskovich en stock.
Sagane soupira de lassitude.
— Tu n’as qu’à te procurer l’enregistrement d’une émission de télé ou de radio à laquelle il a participé.
Il abaissa la poignée de la porte, prêt à partir.
— Je te donne trois heures. Si tu travailles vite et bien, je n’ébruiterai pas ton flirt avec la belle Poppy.
Le visage du lieutenant s’empourpra.
— Je croyais que toute la brigade était au parfum ! se récria-t-il.
Sagane quitta la pièce sans relever.
— En tout cas, vous formez un joli couple, lâcha Cécile, un sourire goguenard aux lèvres.
Elle ferma la porte à l’instant où l’informaticien s’emparait de la poubelle à ses pieds et la lançait dans sa direction avec une grimace belliqueuse.

 

Élie classait des documents dans son bureau quand il reçut un appel de Michael.
— Ça va comme tu veux, frérot ? s’enquit ce dernier avec entrain.
— On fait aller, répondit le commissaire, déconcerté par sa gaieté inhabituelle.
— Je t’invite à déjeuner au Vivaldi.
Situé rue Guénégaud, dans le VIe, le Vivaldi était leur restaurant italien préféré.
— Une autre fois, refusa Sagane après une brève hésitation. J’ai un travail monstre.
Michael poussa un soupir de contrariété.
— Tu n’es pas fatigué de faire du zèle ?
Élie tordit le trombone qu’il avait à la main.
— Il ne s’agit pas de zèle mais de conscience professionnelle, rétorqua-t-il.
— Laisse-moi deviner : l’insaisissable Tueur de mariées a encore frappé.
— Nous interrogeons un suspect, mentit Sagane.
Michael ne put s’empêcher de le brocarder.
— Un de plus. Les suspects font la queue devant l’accueil de la Crim ou quoi ?
Élie attrapa un autre trombone et le plia d’un geste convulsif.
— Si tu continues, je raccroche, menaça-t-il.
Son frère feignit de ne pas l’entendre.
— Parlons peu, mais parlons bien, s’obstina-t-il. À quelle heure je passe te prendre ?
— N’insiste pas. Je suis noyé.
— Dis plutôt que t’as pas envie de voir ma binette.
— Arrêtons de nous chamailler, ça n’en vaut pas la peine.
— T’as foutrement raison, rouspéta Michael. Après tout, nous sommes frères, pas amis. Tu veux que je te dise ? Tu es devenu un étranger pour les tiens, un putain d’étranger !
Bien qu’il fût au bord de l’explosion, Sagane essaya d’arrondir les angles.
— Téléphone-moi demain matin, Mike. Je tâcherai de me libérer une heure ou deux.
Il y eut un ricanement à l’autre bout du fil.
— Tu ne m’as pas appelé Mike depuis le jour où nous sommes allés au concert de Paul McCartney, il y a quinze ans, se remémora Michael avec une pointe de mélancolie. À cette époque, t’étais encore quelqu’un de bien. Tu fais le vide autour de toi, frérot. À ce rythme, tu vas bientôt te retrouver seul.
Élie sursauta lorsqu’il raccrocha. Argento entra au moment où il reposait le combiné.
— Charlier a fini, annonça-t-elle.
— Comment se fait-il que tu sois la première informée ? râla-t-il tandis qu’ils se hâtaient vers le bureau de l’informaticien.
— Ta ligne était occupée, alors il s’est rabattu sur moi.
— Il t’a communiqué les résultats ?
— Non.
Charlier jouait du clavier quand ils s’introduisirent dans la pièce. Il montra deux courbes qui se superposaient sur l’écran du PC.
— La première correspond à la voix de l’assassin, expliqua-t-il. La seconde, à celle de Graskovich.
— Où as-tu déniché la voix de l’écrivailleur ? demanda Cécile, admirative.
— PPDA l’a invité sur le plateau de « Vol de Nuit » le mois dernier, repartit le lieutenant avec fierté. Un coursier de TF1 vient de m’apporter un enregistrement de l’émission.
— J’n’ai pas toute la journée devant moi, intervint le commissaire, agacé par ces digressions.
Charlier ravala son sourire béat et appuya sur le bouton de la souris. La voix modulée du Tueur de mariées jaillit, la courbe lui correspondant se mit à osciller.
— Son registre vocal est de mille cent quatre-vingt-deux cycles par seconde, commenta Charlier en tapotant le nombre qui s’affichait en haut de l’écran avec la mine d’un crayon Conté.
D’un clic, il coupa le sifflet au meurtrier et passa la parole au romancier.
— Celui de Grasko est de mille cent cinquante-sept cycles par seconde, conclut-il en considérant ses collègues tour à tour.
Cette précision leur fit l’effet d’un coup de tonnerre.
— Les empreintes vocales sont différentes, articula Sagane, blême d’incompréhension.
— J’suis larguée, admit Argento sans cesser de se mordiller le pouce.
— Outre les voix de Karl Spitz et de l’assassin, j’ai capté un SNI sur la cassette, enchaîna Charlier.
Élie tendit le menton en signe d’interrogation.
— Signal non identifié, précisa le jeune homme. Il provient de l’endroit d’où le tueur a bigophoné. Vous voulez l’écouter ?
Il n’attendit pas la réponse de son supérieur pour ouvrir le fichier audio et augmenter le volume. Aussitôt, un sifflement sinistre résonna dans la pièce.
— Qu’est-ce que c’est ? le pressa Sagane avec un froncement de sourcils.
L’informaticien gonfla les joues d’un air impuissant.
— Je l’ai comparé avec des tas de sons du même ordre, sans succès.
— Préviens-moi si tu perces le mystère, ordonna Élie.
Il sortit, suivi de son équipière. Une fois dans le couloir, il se laissa tomber sur le banc le plus proche. Cécile resta debout, face à lui. Lorsqu’il leva la tête, leurs regards se rencontrèrent.
Il lut dans les yeux de sa compagne qu’elle se posait la même question que lui.
Si Graskovich était innocent, pour quelle raison s’était-il suicidé ?