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Élie Sagane fut tiré du sommeil par la plus voluptueuse des caresses.
Soo s’était glissée sous les draps et le gratifiait d’une fellation tantôt enflammée, tantôt paresseuse, ménageant ses effets. Satisfaite du résultat, elle se redressa et le chevaucha avec fougue. Le rapport fut bref mais intense. Après quelques va-et-vient effrénés, ils jouirent à l’unisson.
— Le luthier a réparé mon violon, annonça-t-elle en s’arrachant à l’étreinte de son amant. Je pars pour New York ce soir.
— Les concertistes sont comme les flics : toujours sur la brèche, soupira Élie qui écoutait d’une oreille distraite. Qu’est-ce que vous jouez ?
Remarquant son désintérêt, la Japonaise répondit avec froideur :
Les Quatre Saisons de Vivaldi. Je ne serai pas de retour avant le mois prochain.
Conscient de son manque de tact, Sagane se rapprocha d’elle et lui effleura la joue du pouce.
— Tu vas me manquer.
— Arrête ça, rétorqua-t-elle, le visage renfrogné. Tu ne sais pas mentir.
Ils s’étaient rencontrés six mois auparavant, dans la file d’attente d’un cinéma. Séduit, Élie l’avait draguée sans aucune retenue, allant jusqu’à s’asseoir à côté d’elle dans la salle. Après le film, il l’avait invitée à dîner. Quand il avait manifesté l’envie de la revoir, elle avait griffonné son numéro de portable sur un coin de la nappe. Depuis, ils se voyaient en moyenne deux fois par semaine, la nuit et dans cette chambre à coucher.
Amoureuse de lui, Soo désespérait qu’il s’implique davantage dans leur relation.
Excédée, elle bondit du lit et ramassa ses vêtements éparpillés sur la moquette. Pendant qu’elle s’habillait à la hâte, Sagane contempla ses petits seins, ses jambes filiformes, sa chevelure de jais qui descendait jusqu’à sa taille svelte.
— Tu ne déjeunes pas avec moi ? s’étonna-t-il une fois revenu sur terre.
— Pas le temps, grogna-t-elle en laçant ses bottines. Je rentre me doucher et faire ma valise.
— Ce n’est qu’un au revoir, j’espère, lança-t-il comme elle s’enfonçait dans le couloir.
La jeune femme revint sur ses pas. En proie à une émotion palpable, elle baissa la tête et souffla d’une voix fluette :
Sayonara, commissaire.
Sur ce, elle se retira. Élie l’entendit courir dans le vestibule et claquer la porte d’entrée. Parfois, il lui semblait avoir un morceau de glace à la place du cœur. Il se rassura en se disant qu’il ne tenait pas suffisamment à elle pour la rattraper et lui faire une déclaration enflammée. Il s’étira en bâillant, se leva et gagna la salle de bains d’un pas nonchalant.
La montre sur le lavabo indiquait six heures trente-cinq du matin.
Tandis qu’il se brossait les dents, il observa son reflet dans la glace. Âgé de trente-huit ans, il avait la stature et la carrure d’un poids moyen. Les femmes le trouvaient plutôt attirant avec ses cheveux bruns coupés ras, ses traits réguliers et ses yeux noisette, dont la profondeur donnait l’impression qu’ils perçaient à jour les pensées les plus secrètes de ceux qu’ils fixaient. Une petite cicatrice en étoile creusait son menton, comme une fossette, et une autre en zigzag éclaircissait le sommet de son crâne.
Avant d’intégrer la Brigade criminelle du 36, quai des Orfèvres, treize ans plus tôt, il avait fait ses premières armes au Service régional de police judiciaire de Versailles. Au début, la vue des cadavres et la lecture des atrocités figurant dans les rapports l’avaient perturbé, au point qu’il cauchemardait. Peu à peu, il avait appris à se garder de l’empathie et de la haine, à parler crûment des dossiers en cours, à en rire même. Il s’efforçait d’oublier les violeurs et les tueurs sitôt rentré chez lui.
Lorsqu’il eut fini de se laver, il se rendit au salon en sifflotant. Il attrapa le disque compact du groupe ACDC sur une étagère de la bibliothèque, l’introduisit dans le lecteur, sélectionna le morceau qu’il écoutait tous les matins et appuya sur Play. À peine les premiers accords de Highway to Hell eurent-ils résonné dans le séjour que la vieille bique vivant dans l’appartement du dessus martela le sol à coups de balai pour manifester sa réprobation. Il augmenta le son en guise de réponse. Les vitupérations des guitares électriques déchaînèrent la fureur de la septuagénaire qui frappa le parquet de plus belle.
— Tu n’auras pas le dernier mot, sorcière, ricana Élie en retournant dans la chambre pour s’habiller.
Après avoir déjeuné sur le pouce, il éteignit le lecteur et quitta l’appart. La voisine l’attendait sur le palier, les poings sur les hanches.
— Je commence à en avoir assez, monsieur Sagane ! gronda-t-elle. La prochaine fois que vous mettez cette musique de sauvages, je porte plainte !
Le policier la toisa. Non seulement cette nabote mal fagotée lui était antipathique, mais sa voix de crécelle lui tapait sur le système. De plus, l’énorme croix qui pendait à son cou le hérissait : il avait les religions en horreur et les tenait pour responsables de l’abrutissement des masses et du déclin du monde.
— Vous êtes en avance, madame Chantreau, répliqua-t-il sur le ton de la goguenardise. Le service de voirie ramasse les encombrants le jeudi, pas le mercredi.
À ces mots, la vieille peau devint écarlate et tempêta :
— Vous trouvez ça drôle ?
— Je suis mort de rire ! repartit Sagane en s’éloignant.
Il habitait rue Omer-Talon, dans le XIe. Il envisageait de déménager car l’immeuble était en piteux état : la cage d’escalier puait le renfermé, des mégots jonchaient les marches, les murs lézardés suintaient.
Il tapota la fenêtre de la loge du concierge pour le saluer et sortit. Surpris par le froid, il boutonna sa parka et se dirigea vers la Land Rover rangée le long du trottoir. Il poussa une bordée d’injures quand le chasse-neige qui déblayait la chaussée projeta de la boue noire sur son jean. La sonnerie de son cellulaire l’interrompit.
— Sagane, j’écoute.
La voix de basse du capitaine Morin Briard, son équipier, fusa dans l’écouteur :
— Radine-toi que je te présente le premier macchab de la journée.
— Où es-tu ?
— Rue Saint-Ferdinand. Le proc a insisté pour que tu t’occupes personnellement de cette affaire. Je vais finir par croire que cette snobinarde a un faible pour toi.
Élie ne releva pas.
— J’arrive.
Il s’engouffra dans la voiture, donna un tour de clé de contact pour lancer le moteur. Sur la route, il grilla plusieurs feux rouges, fit des queues de poisson en veux-tu en voilà et s’accrocha avec un chauffeur de bus. Parvenu à destination, il se gara puis passa sous le cordon qui délimitait le périmètre sécurisé. Disposés autour d’une Jaguar dont les portières étaient grandes ouvertes, les agents dépêchés par le commissariat du XVIIe piétinaient le sol pour se réchauffer. Sanglés dans des combinaisons protectrices, les hommes de la police technique et scientifique plaçaient des panonceaux numérotés aux endroits où ils prélevaient des indices.
Accroupi près du cadavre, Briard fit un signe de la main à son supérieur. Grand, musclé, les cheveux poivre et sel et le visage patibulaire, taillé à la serpe, il avait trente-six ans. Les membres de la brigade le surnommaient « Lino » car il ressemblait à Lino Ventura. Ancien lutteur, il avait arrêté la compétition avant que les dopants ne ruinent sa santé. Le programme de reconversion du ministère de l’Intérieur lui avait permis de prendre rang parmi les enquêteurs de la Criminelle. Son travail était la seule chose qui comptait : il n’avait pas de vie privée ni d’amis, hormis Sagane. Généralement, les femmes qui acceptaient de dîner avec lui se levaient de table avant la fin du repas : il causait viols et meurtres en série lorsqu’elles attendaient une déclaration d’amour en lui jetant des œillades.
Le commissaire le rejoignit. Étendu dans une mare de sang gelé, un couteau planté dans la gorge, le mort regardait le ciel nuageux de ses yeux fixes. Une couche de glace recouvrait sa figure bleuâtre et ses mains raides, aux doigts repliés.
— Le froid l’a bien conservé, le toubib va sauter de joie, remarqua Briard qui n’avait pas son pareil pour détendre l’atmosphère.
Sagane sourit à cette plaisanterie et demanda :
— Qui est-ce ?
Briard redevint sérieux. Il ouvrit un carnet à spirale, compulsa ses notes pour retrouver les informations sur le défunt.
— Maxime Régnier, trente et un ans, fils à papa, fêtard et trousseur de jupons invétéré, commenta-t-il avec une pointe de mépris. Un habitant du quartier l’a découvert aux alentours de cinq heures du mat’, alors qu’il partait bosser. Il a aussitôt prévenu police secours.
— Pas de témoins, je présume.
Briard confirma d’un hochement de tête.
— Quoi qu’il en soit, le vol n’est pas le mobile du meurtre.
Il tendit à son chef une pochette en plastique renfermant un portefeuille.
— L’assassin n’a pas touché à son argent ni à ses cartes de crédit. Sans parler de ce truc qui doit coûter la peau du cul.
Il tira sur le col du pull de Régnier et désigna la chaîne en or à son cou.
— En effet, lâcha Élie dans un soupir. Qu’est-ce qu’il foutait dans le secteur ?
Son collègue s’apprêtait à répondre quand Raoul Bietri, le légiste, se planta devant eux. Trapu, chevelu et barbu, Bietri avait une bonne cinquantaine. Officiant à l’institut médico-légal du quai de la Rapée, il s’écartait de la norme qui voulait qu’un médecin légiste soit obsédé par son travail, introverti et ennuyeux. Bien qu’il fût un peu bizarre, Élie le considérait comme un cerveau et avait un bon contact avec lui.
— Les inséparables Sagane et Briard ! s’exclama-t-il avec emphase.
Il leur donna une poignée de main, enfila une paire de gants de latex puis s’agenouilla près de la victime. Il était comique avec sa doudoune et son bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles.
— Décidément, j’aurai tout vu, se lamenta-t-il en examinant le manche du couteau. La cause de la mort est l’exsanguination. D’après mon expérience, ce malheureux s’est vidé de son sang en moins de cinq minutes.
Il prit la température du cadavre à l’aide d’un thermomètre différentiel.
— Il est décédé entre une heure trente et deux heures du matin. Rendez-vous à l’IML à midi.
Il se tourna vers Bruno Coste, le spécialiste de l’Identité judiciaire.
— À toi de jouer.
Coste sortit un Polaroïd CU-5 de sa mallette et mitrailla la scène de crime. Comme les policiers s’éloignaient, Bietri lança à l’intention de Briard :
— Une amie commune m’a dit que votre vessie vous travaillait toutes les nuits.
Briard devina qu’il faisait allusion à son ex, une gardienne de la paix affectée au commissariat du XIVe.
— Vous devriez consulter un urologue, insista le légiste. Le mien est excellent.
Habitué à son humour décapant, Briard lui fit face et siffla sur le ton du badinage :
— Notre amie vous a raconté des craques. Ma prostate se porte à merveille.
Le rire bruyant de Bietri interpella l’assistance.
— Je donnerais n’importe quoi pour avoir dix ans de moins, admit-il avec une expression mi-attristée, mi-amusée. Quand aurai-je le plaisir de vous recevoir à dîner, Élie ? Nous n’avons pas terminé notre discussion sur les pionniers de la Hard-Boiled School.
Bietri aimait se divertir et s’adonnait sans réserve au petit jeu de société qui consiste à refaire le monde entre gens de bonne compagnie, une boisson alcoolisée dans une main et un joint dans l’autre.
— Pourquoi pas demain soir ? proposa Sagane. Ciao, doc.
Briard attendit qu’il soit à sa hauteur pour annoncer d’un ton confidentiel :
— Régnier n’était pas seul au moment des faits.
— Où veux-tu en venir ? interrogea Élie.
Son équipier brandit un sachet contenant un téléphone portable.
— Il appartenait à la victime. Un type a bigophoné dès que je suis arrivé sur les lieux. Selon ses dires, il a essayé de joindre Régnier toute la nuit, sans succès. Ils avaient prévu de se retrouver à deux heures du mat’ dans une boîte des Champs-Élysées, le Nautilus je crois. Bref, le gars en question m’a appris que Régnier devait se ramener avec sa gonzesse.
— Qui ?
— Diane Spitz.
Sagane en resta interloqué.
— La fille du producteur ?
— Elle-même. Elle n’a plus donné de ses nouvelles depuis hier soir. Ses parents sont aux cent coups.
— Rien n’indique qu’elle était avec Régnier quand il a été embroché.
— Un technicien a dégoté un tube de rouge à lèvres et une boucle d’oreille en diamant sur le plancher de la Jaguar, objets qui ont été formellement identifiés par la mère de Diane.
Le commissaire réfléchit un instant avant de prononcer avec entrain :
— Je suppose que tu as le nom et l’adresse de l’ami du couple. Allons lui rendre une petite visite.
Briard le stoppa dans son élan.
— Je lui ai demandé de venir. Il est ici.
Il montra l’homme adossé à une Porsche flambant neuve, derrière le cordon de sécurité. Sagane lui tapa sur l’épaule pour saluer cette initiative et se porta à la rencontre du grand échalas. Briard fit les présentations :
— Frédéric Tardif, commissaire Sagane.
Les cheveux châtain clair, le visage terreux et les yeux injectés de sang des noctambules, Tardif avait entre vingt-cinq et trente ans. Il fumait par saccades et regardait autour de lui avec anxiété, à l’instar d’une bête traquée qui flaire le chasseur.
— Vous connaissiez bien la victime ? commença Élie avec une gravité de circonstance.
— Nous étions très liés, dit l’asperge sans lui prêter attention. Vous en avez pour longtemps ? J’ai promis à ses parents de passer les voir dès que possible.
Sagane ravala son agacement et poursuivit :
— Qu’est-ce que votre ami faisait dans le coin ?
Tardif écrasa la cigarette sous la semelle de sa chaussure, en alluma une autre aussi sec.
— Votre collègue m’a posé la même question au téléphone.
Briard pointa le menton vers l’immeuble qui leur faisait face.
— Le fournisseur de coke de Diane Spitz loue un appart au quatrième étage, dit-il à Sagane. Le groupe Vidal l’a ramassé avant que tu rappliques.
— Il est dans le coup ? le pressa le commissaire.
Briard exprima son scepticisme par un haussement d’épaules.
— Il était raide défoncé lorsque les Stups ont débarqué chez lui. Il ne se rappelle pas avoir reçu la visite de Régnier et de sa copine.
Élie pivota vers Tardif qui en était à sa troisième cigarette.
— Maxime avait-il des ennemis ?
Tardif eut une mimique outrée.
— C’était une bonne pâte. Tout le monde l’appréciait.
Il donna des signes d’impatience.
— Pouvez-vous activer le mouvement ? Je suis vanné et je me les gèle.
Exaspéré par son refus de coopérer, Sagane lui ôta la clope de la bouche et la jeta au loin.
— Mais enfin, pour qui vous prenez-vous ? protesta Tardif, scandalisé.
— Pour ce que je suis, rétorqua Élie du tac au tac. Un flic qui interroge un suspect.
Le jeune homme suffoqua d’indignation.
— Parce que vous me soupçonnez ? Je me trouvais au Nautilus au moment du drame ! Des amis étaient avec moi !
Il reporta son regard affolé sur Briard.
— Votre associé a leurs coordonnées !
— Laprade et Simony recueillent leurs dépositions, confirma Briard.
Le commissaire apaisa Tardif d’un geste et continua :
— Il n’y a pas trente-six possibilités. Soit il s’agit d’un crime gratuit, perpétré par un déséquilibré, soit votre pote a été poignardé par quelqu’un qui le haïssait au point d’en vouloir à sa vie.
Il marqua une pause.
— Si vous savez quelque chose, dites-le-moi maintenant.
Son insistance mit Tardif à la torture.
— Avant de rencontrer Maxime, Diane fricotait avec un sale type, finit-il par balbutier. Il était d’une jalousie maladive, il la battait. Le jour où il a su qu’elle le trompait avec Max, il a juré de les trucider. J’étais parmi les personnes qui ont assisté à la scène.
— Quel est son nom ? intervint Briard avec dureté.
Tardif avala sa salive, de plus en plus nerveux.
— Ce mec est complètement fêlé. S’il apprend que je vous ai parlé, il me fera la peau.
— On ne cafarde jamais les témoins, le rassura Sagane. Leur sécurité est notre priorité absolue.
Cinq secondes s’écoulèrent avant que le grand escogriffe ne lâche le morceau :
— Il s’appelle Lionel Beaumont.
— Où crèche-t-il ?
Une expression d’angoisse mâtinée de honte se peignit sur les traits de Tardif.
— 35, avenue Georges-Mandel. Je peux partir ?
Sagane acquiesça.
— Tenez-vous à notre disposition. Il se peut que nous ayons encore besoin de vous.
Il le laissa passer.
— Allons-y, dit-il à Briard dès que la Porsche de Tardif eut démarré.