24
Sagane acheta un sandwich avant de faire route vers Versailles.
Michael avait établi son cabinet à l’hôtel Godefroy, rue de Montreuil. Classé « vieille maison française », ce bâtiment avait été construit à la fin du règne de Louis XV pour Alexandre Robert Godefroy, officier du corps royal d’artillerie et contrôleur du Comte d’Écu. L’été, le propriétaire ouvrait le rez-de-chaussée au public afin de bénéficier des avantages fiscaux sur les travaux de rénovation.
Élie monta au premier étage, sonna à la porte du cabinet et entra. Il détestait cet endroit, et plus particulièrement la salle d’opération. La vue du matériel de stérilisation et de castration des animaux lui donnait la nausée. Stella, la secrétaire de son frère, était au téléphone. Tandis qu’elle fixait un rendez-vous à son interlocuteur, il la regarda à la dérobée. Deux ans plus tôt, il lui avait fait la cour, sans succès. Les compliments et les attentions des hommes la laissaient indifférente, soit qu’elle ne fût guère consciente de son sex-appeal, soit qu’elle jugeât les plaisirs de la chair futiles et inconvenants. Elle raccrocha et leva sur lui ses yeux bordés de longs cils.
— Bonjour, monsieur Sagane. Je vais le prévenir de votre arrivée.
— Merci.
Elle se leva, lissa sa jupe et s’enfonça dans le couloir. Élie s’impatientait lorsqu’elle reparut, Michael sur les talons. Les deux hommes se saluèrent puis gagnèrent le bureau situé au fond du couloir.
— Tu peux m’expliquer ce qui se passe ? interrogea Michael après avoir refermé la porte capitonnée. Maman est folle d’inquiétude !
Sagane s’affala dans un fauteuil et se frotta le visage d’un air abattu.
— Le Tueur de mariées m’a dans le collimateur.
Son frère vint s’asseoir sur le bord du bureau.
— S’il en a contre toi, pourquoi a-t-il assassiné cette fille ? s’enquit-il, le front soucieux.
— En s’attaquant à mes proches, il cherche à m’atteindre, moi.
— Tu ne m’avais jamais parlé de cette Soo.
Élie baissa la tête, rongé de remords.
— Comme elle était chez moi, ce taré a dû la prendre pour ma petite amie.
— Ce n’était pas le cas ?
— Ça ne l’était plus.
Michael écarquilla les yeux d’incrédulité.
— Mais enfin, qu’est-ce qu’il veut ?
Un rictus retroussa la bouche du commissaire.
— Il n’a pas digéré l’article publié dans L’Européen.
Michael le considéra avec un mélange de réprobation et de colère.
— Si tu ne l’avais pas provoqué, ta copine serait encore en vie.
— Je me mords les doigts d’avoir mis le feu aux poudres, confessa Sagane.
— Maman a toujours su que tu finirais par nous poser des problèmes. Elle me l’a encore répété pas plus tard qu’hier.
Élie frappa l’accoudoir du poing.
— Par pitié ! Tu vois pas que je suis au plus mal ?
Michael scruta sa mine défaite, s’attardant sur ses cernes et la barbe de trois jours qui creusait ses joues.
— Depuis combien de temps tu ne t’es pas regardé dans une glace ? T’es à ramasser à la petite cuillère. Ressaisis-toi avant de t’écrouler pour de bon.
Sagane essuya ces piques et avertit :
— Vous êtes en danger, maman et toi.
Son frère le considéra comme s’il avait perdu la raison.
— Tu ne me feras pas croire que ce siphonné a l’intention de massacrer toute la famille !
Élie tira le quotidien de sa poche et le lui tendit d’un geste énervé. Michael le déplia avec un froncement de sourcils. L’effarement décomposa ses traits quand il aperçut les photos collées sur la manchette.
— Où l’as-tu trouvé ? bredouilla-t-il, très troublé.
— Le meurtrier l’a mis en évidence sur la table de la cuisine, répondit Sagane en rempochant le journal.
Michael sauta à bas du bureau et arpenta la pièce, dans tous ses états.
— Tu as pensé à la sécurité de maman ?
— J’ai pris les dispositions nécessaires, le rassura Élie. Ton appart et le sien sont d’ores et déjà placés sous surveillance. Je ne te cache pas que je serais plus tranquille si elle quittait Paris.
Michael s’arrêta net.
— Pour aller où ?
— À Bordeaux, chez sa sœur.
— Chez Liliane ? Maman a coupé les ponts avec elle il y a plus de vingt ans !
— Elle n’acceptera jamais de s’installer chez moi, déplora Sagane. Héberge-la le temps que je règle cette affaire.
Son frère grimaça à cette proposition.
— Tu la connais, elle a ses petites habitudes.
— Cela ne coûte rien d’essayer.
Convaincu, Michael se jeta sur le téléphone.
— Je l’appelle de suite.
— Ne lui dis pas que l’idée vient de moi, lui recommanda Élie alors qu’il composait le numéro. Elle serait capable de refuser rien que pour m’emmerder.
Cissy répondit à la cinquième sonnerie. Michael s’entretint quelques instants avec elle et raccrocha.
— Elle est d’accord, annonça-t-il, un sourire victorieux aux lèvres. Je passe la prendre après le travail.
— À la bonne heure ! s’exclama Sagane, soulagé.
Michael le reconduisit. Sur le pas de la porte, ils restèrent muets l’un en face de l’autre. Puis, sans crier gare, Michael serra Élie dans ses bras. Cette marque d’affection aussi soudaine qu’inespérée paralysa le policier. Peu à peu, il se détendit et étreignit son frère avec des gestes maladroits. Bien qu’il affirmât souvent le contraire, il avait besoin de sa famille.
— Je t’aime, frangin, murmura Michael d’une voix émue. Ne l’oublie jamais.
Il se dégagea des bras de Sagane, franchit le seuil et ferma la porte.
Le carillon de l’entrée tira le commissaire de son hébétude et il gagna la sortie.

 

Argento et Dubreuil attendirent que l’unité médico-légale ait emporté le cadavre de Soo Watanabe et la PTS terminé ses investigations pour réintégrer le Quai des Orfèvres, vers seize heures.
Cécile feuilletait un rapport, debout dans son bureau, lorsque le téléphone sonna.
— Argento, j’écoute, maugréa-t-elle.
— Bonjour, commandant, laissa tomber une voix familière.
Elle regretta aussitôt d’avoir répondu.
— Comment allez-vous, monsieur Neville ? demanda-t-elle, s’efforçant d’être polie.
— Richard, rectifia l’écrivain avec sa présomption coutumière.
Elle étouffa un soupir d’ennui.
— Je n’ai pas encore eu le temps de lire votre bouquin, Richard. Je vous passerai un coup de fil quand ce sera fait.
Cette tentative de mettre un terme à la conversation échoua.
— Mon prochain roman n’avance pas, je suis en pleine déprime, déclara l’écrivain, comme si de rien n’était. Je manque d’infos sur la psychologie des tueurs en série.
— Nous en discuterons une autre fois. J’ai eu une journée éprouvante.
— Bien sûr.
Il marqua une pause avant de continuer :
— Je n’ai jamais cru à la culpabilité de Jean-Charles Graskovich.
— Ah bon ? Pour quelle raison ?
— Nous étions amis et…
— Ce n’est pas ce qu’il nous a dit, le coupa Cécile.
Neville se racla la gorge.
— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Que vous étiez un piètre écrivain doublé d’un plagiaire, assena-t-elle sans le moindre scrupule.
Le rire forcé de son interlocuteur satura l’écouteur.
— Nous ne pouvions pas nous voir en peinture, admit-il. Quoi qu’il en soit, je le connaissais suffisamment pour affirmer qu’il n’aurait pas fait de mal à une mouche.
— C’est une conclusion un peu facile, Richard : tout le monde sait qu’il était innocent.
Cette vacherie ne désarçonna pas Neville.
— Savez-vous ce qui me plaît le plus en vous ? poursuivit-il avec jovialité. Votre franchise ! Appelez-moi pour me dire ce que vous pensez de mon livre.
— Compte là-dessus, grogna-t-elle après qu’il eut raccroché.
La sonnerie retentit de nouveau.
— Allô ! cria-t-elle dans le microphone.
— Commandant Argento ? questionna une femme avec un léger accent.
— Elle-même.
— Mavis Graskovich à l’appareil.
Cécile se raidit. Elle resta silencieuse quelques secondes avant de s’enquérir :
— Qu’y a-t-il pour votre service, Mavis ?
— Il faut que je vous parle.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Cela raviverait de mauvais souvenirs.
— Ce que je sais peut vous aider à résoudre l’affaire des pendus, insista l’Américaine avec une intonation anxieuse.
Argento ne fut pas longue à se décider.
— Je vous attends.
Mavis refusa net et dicta ses conditions.
— Je préfère vous voir à l’extérieur.
— Très bien, s’inclina Cécile. Où êtes-vous ?
— Boulevard du Palais, devant le bureau de poste.
— À tout de suite.
Argento coiffa un bonnet en laine, mit ses gants et son blouson, puis sortit. Il neigeait de plus belle et la température avoisinait les moins cinq degrés. Grelottants et maussades, les gens marchaient à petits pas sur les trottoirs verglacés. Il ne fallut pas plus de dix minutes à la jeune femme pour atteindre le boulevard du Palais. Des ados s’amusaient à glisser sur la plaque de verglas qui s’était formée devant la poste. En attendant que le feu passe au rouge, Cécile chercha l’Américaine du regard. Debout près d’un réverbère, sur le trottoir opposé, celle-ci piétinait pour se réchauffer les pieds. Des flocons de neige étoilaient son long manteau noir, ceinturé à la taille.
Elle fit un geste gracieux de la main en apercevant Argento. Dès que le feu fut au rouge, elle traversa sans attendre l’arrêt complet des véhicules.
Une Renault Laguna roulant à vive allure percuta Mavis Graskovich de plein fouet à l’instant où Cécile hurlait pour l’avertir du danger. Son corps fit un vol plané avant de retomber sur le sol. Des cris d’épouvante fusèrent de toutes parts, les badauds s’attroupèrent. Le cœur cognant à grands coups, Argento s’élança vers la forme étendue au milieu de la rue.
— Appelez une ambulance ! beugla-t-elle en se frayant un passage dans la foule. Vite !
Blanc d’effroi, le chauffard descendit de la Laguna et se planta devant l’accidentée.
— Police ! Dégagez ! lui cria Cécile, haletante.
Elle le poussa et s’agenouilla près de Mavis. La veuve peinait à respirer, du sang s’échappait de son crâne et se répandait sur la chaussée enneigée.
— Les secours arrivent ! s’écria un homme.
Argento se pencha vers l’Américaine.
— Vous avez entendu ? Tenez bon.
Dans un sursaut d’énergie, Mavis se cramponna à son bras.
— Je… vais… mourir, balbutia-t-elle, terrifiée.
— Non, tenta de la rassurer Cécile. Économisez vos forces.
Elle balaya la rue d’un regard affolé.
— Où est cette putain d’ambulance ? s’époumona-t-elle.
Mavis serra davantage son poignet pour l’obliger à l’écouter. Une bulle sanglante se forma au coin de sa bouche lorsqu’elle prononça avec difficulté :
— Il… il m’a offert le… tapis… le jour où vous avez arrêté… Jean-Charles.
Cécile tressaillit sous l’effet de la stupeur.
— Vous parlez du tapis persan de votre chambre à coucher ?
Le visage crispé par la douleur, Mavis se contenta de cligner des yeux.
— Qui vous l’a offert ? interrogea Argento.
La voix de l’Américaine était si faible que Cécile dut coller une oreille à ses lèvres pour entendre la réponse :
— Mon… amant.
— Qui est-ce ? la pressa Cécile, incapable de refouler l’excitation qu’elle sentait monter en elle. Quel est son nom ?
La veuve remua les lèvres mais n’émit que des sons inarticulés. Elle eut un spasme, puis lâcha Argento qui chercha sa carotide avec fébrilité.
— Accrochez-vous, Mavis ! Par pitié, accrochez-vous !
Sirène hurlante, l’ambulance pila devant la poste au moment où Cécile trouvait l’artère.
Elle ne battait plus.

 

De retour au 36, Argento se précipita dans le bureau de Sagane.
Il venait d’arriver et remettait de l’ordre dans ses dossiers.
— Mavis Graskovich est morte, annonça-t-elle à brûle-pourpoint.
Cette nouvelle interloqua le commissaire.
— Tu rigoles !
— Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ?
Ce qu’il lut dans ses yeux le convainquit du contraire.
— Tu… tu es blessée ? paniqua-t-il en remarquant les taches de sang sur son pull-over.
— Du calme, c’est le sien, le tranquillisa-t-elle.
Elle lui raconta ce qui s’était passé par le menu.
— Tu crois que l’amant a quelque chose à voir avec les meurtres de Pujos et Paleantoni ? demanda-t-il dès qu’elle eut fini.
— J’en mettrais ma main au feu, repartit-elle avec assurance. Il a donné le tapis à Mavis dans le but de piéger son mari.
— À quel moment ?
— Le jour de son arrestation, nous avons débarqué chez Graskovich vers quatorze heures trente. Le rapport sur son emploi du temps précise qu’il avait rendez-vous avec son éditeur à dix heures du matin. Ils ont déjeuné ensemble dans un restaurant du VIe ; puis Grasko est rentré au bercail pour corriger les épreuves de son dernier roman, aux alentours de quatorze heures.
— Mavis aurait donc reçu la visite du meurtrier pendant l’absence de son conjoint, entre dix heures et treize heures trente, conclut Élie. Il y a juste un truc qui cloche : elle n’était pas là quand nous avons rappliqué. Elle faisait les courses.
— Elle a dû s’en aller après sa partie de jambes en l’air.
— Avant le retour du plumitif, présuma Sagane.
Un frisson courut dans le dos de Cécile tandis qu’elle songeait à leur adversaire.
— Nous avons affaire à un individu diabolique. Il a attaché les pendus sur ce fichu tapis pour que des fibres adhèrent à leurs fringues. Il a serré le fil de cuivre le plus fort possible pour qu’ils saignent et que la police détermine leur ADN.
Élie abonda dans son sens :
— Puisqu’il avait ses entrées au duplex de l’avenue Bugeaud, il a pu planquer le fil dans le débarras, enregistrer le fichier gore sur le disque dur du PC et le transmettre à Paleantoni depuis le bureau de Grasko.
Elle acquiesça.
— Tout porte à croire que l’amant est le Tueur de mariées.
La confession de la veuve pouvait changer le cours de l’enquête. Néanmoins, Sagane refusa de s’emballer.
— Et si c’était du bidon ?
Cette éventualité n’affecta pas Cécile.
— Pour quelle raison Mavis aurait-elle menti ? Pour réhabiliter la mémoire de son époux ? Je te signale qu’il était innocent.
Ses arguments effritèrent la réticence d’Élie.
— Que suggérez-vous, miss Adler ?
L’interrogation brilla dans les yeux de sa compagne.
— Irène Adler est une sorte d’aventurière, expliqua-t-il avec un sourire amusé. Sherlock Holmes la place sur un piédestal car elle est aussi douée que lui.
Il s’approcha d’elle et lui baisa le front.
— Elle est belle et intelligente, comme toi.
Argento feignit d’en être fière.
— Cette fille inspire la sympathie.
— Sérieusement, que proposes-tu ?
— Retournons au duplex.
Il soupira, guère emballé.
— Nous l’avons fouillé de fond en comble. On a fait le tour de la question.
— Un détail nous a peut-être échappé.
— À quoi penses-tu ? À une autre preuve fabriquée par l’assassin ?
— Plutôt à un indice susceptible de nous mener à lui.
Il marqua une hésitation, pour la forme.
— O.K., finit-il par concéder. On y va.
Il tira un petit pied-de-biche du premier tiroir du bureau.
— Tu n’en auras pas besoin, lança-t-elle.
Il la dévisagea d’un air intrigué. Elle agita en l’air le trousseau de clés qu’elle tenait du bout des doigts.
— Elles étaient dans le manteau de Mavis. Il ne nous reste plus qu’à trouver celle qui ouvre la porte du duplex.
Elle lui décocha un clin d’œil et sortit en faisant cliqueter les clés.

 

Ils atteignirent l’avenue Bugeaud à la tombée de la nuit.
Comme un vent froid soufflait, ils se couvrirent avant de descendre de la Land Rover. Sagane observa son équipière alors qu’ils franchissaient la porte cochère. Elle faisait garçon manqué avec son bonnet en laine enfoncé jusqu’aux oreilles et ses mains enfouies dans les poches de son blouson au col relevé. Elle était tout le contraire de ses ex mais elle avait infiniment plus de charme qu’elles.
La jeune femme essaya plusieurs clés avant de trouver la bonne. À peine furent-ils entrés dans l’appartement qu’un aboiement les fit sursauter. Léo, le beagle des Graskovich, s’approcha en grognant. Un rictus découvrait ses crocs. D’un geste, Cécile dissuada Élie de reculer.
— Je m’en occupe.
Elle s’accroupit devant le chien et le caressa jusqu’à ce qu’il se calme.
— Allons-y, dit-elle tandis qu’il lui léchait la main.
Ils se répartirent les tâches puis passèrent le duplex au peigne fin. La pendule de la chambre à coucher indiquait vingt et une heures trente lorsque Sagane s’assit sur le lit défait, éreinté. Il avait fureté dans tous les coins, même sous les matelas et dans la cuvette des W.-C., sans résultat. Argento apparut dans l’embrasure de la porte au moment où il s’étirait.
Elle était livide.
— Il faut que tu voies ça, articula-t-elle d’une voix ténue.
Alarmé, il la suivit dans le salon. La télévision était allumée, le chien s’était assis sur le canapé. Cécile appuya sur la touche Play du lecteur de DVD et s’installa à côté de Léo, une cigarette entre ses doigts tremblants. Élie resta debout, de plus en plus nerveux. L’image qui emplit l’écran lui glaça le sang. Un homme et un enfant étaient allongés sur un lit, complètement nus. Le gamin avait le fou rire. Durant son séjour à la Brigade des mineurs, Argento avait appris à interpréter ce comportement déroutant : afin d’amadouer leurs victimes, les pédophiles faisaient en sorte qu’elles considèrent l’acte sexuel comme un jeu.
Le gars fixait l’objectif de la caméra avec un narcissisme évident.
Sagane eut un haut-le-corps en reconnaissant Jean-Charles Graskovich.
— Où l’as-tu dégoté ? s’entendit-il demander.
Cécile pressa la touche Stop de la télécommande.
— Le DVD était scotché derrière le radiateur électrique du débarras.
— Grasko s’est suicidé parce qu’il savait que nous finirions par dénicher cette saloperie, enchaîna Élie.
Après avoir approuvé, elle se leva pour éjecter le DVD et éteindre la télévision.
— Le CD de Zandvoort et la cassette de Londres n’étaient pas aussi crades, commenta-t-elle, à la fois effondrée et indignée. Nous devons identifier ce gosse si nous voulons avoir une chance de le retrouver.
Sagane profita de l’inattention de sa collègue pour lui arracher le disque des mains.
— Qu’est-ce qui te prend ? s’énerva-t-elle. Rends-le-moi !
En guise de réponse, il le glissa dans la poche intérieure de sa parka. Elle se jeta sur lui avec une telle impétuosité qu’ils perdirent l’équilibre et tombèrent par terre. Léo jappa tandis qu’ils se battaient comme des chiffonniers. Élie déploya toute son énergie pour plaquer Cécile au sol.
— Écoute-moi, prononça-t-il, hors d’haleine. Cette enquête est du ressort des Mineurs. Pour notre part, nous avons un job à terminer. Tu ferais bien de te ressaisir car je n’y arriverai pas sans toi.
— Lâche-moi, gronda-t-elle en prenant un air outragé.
Il s’exécuta. Elle le repoussa, se releva et quitta le séjour d’un pas déterminé.
Le cabot aboya de plus belle quand elle fit claquer la porte.

 

Elle l’attendait dans la Land Rover, le visage sombre et les bras croisés.
Il s’installa au volant avec une grimace d’appréhension.
— Tu m’en veux encore ? s’enquit-il après avoir mis le moteur en marche.
Elle ne répondit pas. Il hocha la tête d’un air conciliant.
— Tu as raison, nous ne sommes pas obligés de causer.
Il se pencha vers elle pour ouvrir la boîte à gants, prit les deux cassettes qui s’y trouvaient et les lui montra.
— Tu as le choix entre Eminem et Bob Marley, continua-t-il avec un sourire, désireux de détendre l’atmosphère.
Comme elle se murait dans son silence, il opta pour le best of du chanteur de reggae. Il introduisit la cassette dans l’autoradio, l’avança jusqu’à Redemption Song, sa chanson préférée, et augmenta le volume. Pendant le trajet, il roula à faible allure. Lorsqu’il se sentait seul, il aimait conduire la nuit, emprunter les rues désertes et contempler les lumières de la ville. Ce soir-là, plus que jamais, il sentait le poids de la solitude. Soo et Morin n’étaient plus de ce monde, Cécile était loin de lui.
Arrivé dans le hall de son immeuble, il prit le courrier dans la boîte aux lettres. Une fois dans l’appartement, il téléphona à Michael pour s’assurer que tout allait bien. Comme convenu, Cissy s’était installée chez lui. Sagane demanda à lui parler mais elle dormait. Il n’insista pas, salua son frère et raccrocha. Argento buvait un jus de pomme dans la kitchenette. Elle avait les traits tirés et le regard vide. Sans dire un mot, Élie dressa la table et réchauffa des plats cuisinés au micro-ondes.
— J’ai quitté les Mineurs car je ne supportais plus de voir des enfants souffrir, déclara la jeune femme alors qu’ils dînaient. J’ai fait l’expérience de ce qu’ils appellent dans leur jargon la « connexion émotionnelle ».
— Tu t’identifiais à ces minots…
— Je dégobillais tous mes repas tellement j’étais mal.
Il posa ses couverts et s’accouda à la table.
— Après ce que tu as vécu, il fallait s’y attendre.
— Les flics de la Brigade sont censés être les gardiens du Temple, pas des romantiques ni des redresseurs de torts, poursuivit-elle d’une voix bouleversée. J’avais intégré les Mineurs pour de mauvaises raisons.
— Tu voulais à la fois sauver ces gosses et te venger de ton père, en déduisit Sagane.
Elle acquiesça, soulagée de ne pas l’avoir dit elle-même. Il prit sa main dans la sienne, la porta à ses lèvres et la baisa avec douceur.
— C’est de l’histoire ancienne, affirma-t-il pour la réconforter. On est ensemble à présent. Je vais bien m’occuper de toi.
Elle colla sa joue contre la main du commissaire.
— Je crois que je t’aime, murmura-t-elle, les yeux fermés.
Cet aveu le chavira. Il entreprit de débarrasser la table pour se donner une contenance.
— Excuse-moi, lâcha-t-elle avec une expression gênée. J’aurais pas dû dire ça.
Ne se sentant pas le courage d’affronter son regard, il lui tourna le dos.
— Je crois que c’est réciproque, finit-il par prononcer.
Elle le rejoignit au milieu de la pièce et ils s’enlacèrent.
— Si j’étais pas HS, je te ferais l’amour, lui chuchota-t-elle à l’oreille.
Il l’embrassa.
— Nous avons toute la vie pour ça. Va te coucher.
— Et toi ?
— J’arrive dans cinq minutes.
Il fit la vaisselle puis gagna le salon, l’estomac noué par l’émotion. Ses yeux mouillés allèrent de la tache de sang homogène sur la moquette au plafond qui se fissurait autour du lustre.
À cet instant, il comprit qu’il ne pourrait plus jamais vivre ici.
Au bord du malaise, il se précipita dans la chambre. Étendue sur le lit, Cécile feuilletait un journal. Il n’eut pas besoin de parler : elle lut dans son regard ce qu’il attendait d’elle.
— Allons chez moi, décida-t-elle en rechaussant ses santiags.