Sagane acheta un sandwich avant de faire route
vers Versailles.
Michael avait établi son cabinet à l’hôtel
Godefroy, rue de Montreuil. Classé « vieille maison
française », ce bâtiment avait été construit à la fin du règne
de Louis XV pour Alexandre Robert Godefroy, officier du corps royal
d’artillerie et contrôleur du Comte d’Écu. L’été, le propriétaire
ouvrait le rez-de-chaussée au public afin de bénéficier des
avantages fiscaux sur les travaux de rénovation.
Élie monta au premier étage, sonna à la porte du
cabinet et entra. Il détestait cet endroit, et plus
particulièrement la salle d’opération. La vue du matériel de
stérilisation et de castration des animaux lui donnait la nausée.
Stella, la secrétaire de son frère, était au téléphone. Tandis
qu’elle fixait un rendez-vous à son interlocuteur, il la regarda à
la dérobée. Deux ans plus tôt, il lui avait fait la cour, sans
succès. Les compliments et les attentions des hommes la laissaient
indifférente, soit qu’elle ne fût guère consciente de son
sex-appeal, soit qu’elle jugeât les plaisirs de la chair futiles et
inconvenants. Elle raccrocha et leva sur lui ses yeux bordés de
longs cils.
— Bonjour, monsieur Sagane. Je vais le
prévenir de votre arrivée.
— Merci.
Elle se
leva, lissa sa jupe et s’enfonça dans le couloir. Élie
s’impatientait lorsqu’elle reparut, Michael sur les talons. Les
deux hommes se saluèrent puis gagnèrent le bureau situé au fond du
couloir.
— Tu peux m’expliquer ce qui se passe ?
interrogea Michael après avoir refermé la porte capitonnée. Maman
est folle d’inquiétude !
Sagane s’affala dans un fauteuil et se frotta le
visage d’un air abattu.
— Le Tueur de mariées m’a dans le
collimateur.
Son frère vint s’asseoir sur le bord du
bureau.
— S’il en a contre toi, pourquoi a-t-il assassiné
cette fille ? s’enquit-il, le front soucieux.
— En s’attaquant à mes proches, il cherche à
m’atteindre, moi.
— Tu ne m’avais jamais parlé de cette Soo.
Élie baissa la tête, rongé de remords.
— Comme elle était chez moi, ce taré a dû la
prendre pour ma petite amie.
— Ce n’était pas le cas ?
— Ça ne l’était plus.
Michael écarquilla les yeux d’incrédulité.
— Mais enfin, qu’est-ce qu’il veut ?
Un rictus retroussa la bouche du
commissaire.
— Il n’a pas digéré l’article publié dans
L’Européen.
Michael le considéra avec un mélange de
réprobation et de colère.
— Si tu ne l’avais pas provoqué, ta copine serait
encore en vie.
— Je me mords les doigts d’avoir mis le feu aux
poudres, confessa Sagane.
— Maman a toujours su que tu finirais par nous
poser des problèmes. Elle me l’a encore répété pas plus tard
qu’hier.
Élie frappa l’accoudoir du poing.
— Par pitié ! Tu vois pas que je suis au plus
mal ?
Michael scruta sa mine défaite, s’attardant sur
ses cernes et la barbe de trois jours qui creusait ses joues.
— Depuis combien de temps tu ne t’es pas regardé
dans une glace ? T’es à
ramasser à la petite cuillère. Ressaisis-toi avant de t’écrouler
pour de bon.
Sagane essuya ces piques et avertit :
— Vous êtes en danger, maman et toi.
Son frère le considéra comme s’il avait perdu la
raison.
— Tu ne me feras pas croire que ce siphonné a
l’intention de massacrer toute la famille !
Élie tira le quotidien de sa poche et le lui
tendit d’un geste énervé. Michael le déplia avec un froncement de
sourcils. L’effarement décomposa ses traits quand il aperçut les
photos collées sur la manchette.
— Où l’as-tu trouvé ? bredouilla-t-il, très
troublé.
— Le meurtrier l’a mis en évidence sur la table de
la cuisine, répondit Sagane en rempochant le journal.
Michael sauta à bas du bureau et arpenta la pièce,
dans tous ses états.
— Tu as pensé à la sécurité de maman ?
— J’ai pris les dispositions nécessaires, le
rassura Élie. Ton appart et le sien sont d’ores et déjà placés sous
surveillance. Je ne te cache pas que je serais plus tranquille si
elle quittait Paris.
Michael s’arrêta net.
— Pour aller où ?
— À Bordeaux, chez sa sœur.
— Chez Liliane ? Maman a coupé les ponts avec
elle il y a plus de vingt ans !
— Elle n’acceptera jamais de s’installer chez moi,
déplora Sagane. Héberge-la le temps que je règle cette
affaire.
Son frère grimaça à cette proposition.
— Tu la connais, elle a ses petites
habitudes.
— Cela ne coûte rien d’essayer.
Convaincu, Michael se jeta sur le téléphone.
— Je l’appelle de suite.
— Ne lui dis pas que l’idée vient de moi, lui
recommanda Élie alors qu’il composait le numéro. Elle serait
capable de refuser rien que pour m’emmerder.
Cissy répondit à la cinquième sonnerie. Michael
s’entretint quelques instants avec elle et raccrocha.
— Elle est
d’accord, annonça-t-il, un sourire victorieux aux lèvres. Je passe
la prendre après le travail.
— À la bonne heure ! s’exclama Sagane,
soulagé.
Michael le reconduisit. Sur le pas de la porte,
ils restèrent muets l’un en face de l’autre. Puis, sans crier gare,
Michael serra Élie dans ses bras. Cette marque d’affection aussi
soudaine qu’inespérée paralysa le policier. Peu à peu, il se
détendit et étreignit son frère avec des gestes maladroits. Bien
qu’il affirmât souvent le contraire, il avait besoin de sa
famille.
— Je t’aime, frangin, murmura Michael d’une voix
émue. Ne l’oublie jamais.
Il se dégagea des bras de Sagane, franchit le
seuil et ferma la porte.
Le carillon de l’entrée tira le commissaire de son
hébétude et il gagna la sortie.
Argento et Dubreuil attendirent que l’unité
médico-légale ait emporté le cadavre de Soo Watanabe et la PTS
terminé ses investigations pour réintégrer le Quai des Orfèvres,
vers seize heures.
Cécile feuilletait un rapport, debout dans son
bureau, lorsque le téléphone sonna.
— Argento, j’écoute, maugréa-t-elle.
— Bonjour, commandant, laissa tomber une voix
familière.
Elle regretta aussitôt d’avoir répondu.
— Comment allez-vous, monsieur Neville ?
demanda-t-elle, s’efforçant d’être polie.
— Richard, rectifia l’écrivain avec sa présomption
coutumière.
Elle étouffa un soupir d’ennui.
— Je n’ai pas encore eu le temps de lire votre
bouquin, Richard. Je vous passerai un coup de fil quand ce sera
fait.
Cette tentative de mettre un terme à la
conversation échoua.
— Mon prochain roman n’avance pas, je suis en
pleine déprime, déclara l’écrivain, comme si de rien n’était. Je manque d’infos sur la
psychologie des tueurs en série.
— Nous en discuterons une autre fois. J’ai eu une
journée éprouvante.
— Bien sûr.
Il marqua une pause avant de
continuer :
— Je n’ai jamais cru à la culpabilité de
Jean-Charles Graskovich.
— Ah bon ? Pour quelle raison ?
— Nous étions amis et…
— Ce n’est pas ce qu’il nous a dit, le coupa
Cécile.
Neville se racla la gorge.
— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Que vous étiez un piètre écrivain doublé d’un
plagiaire, assena-t-elle sans le moindre scrupule.
Le rire forcé de son interlocuteur satura
l’écouteur.
— Nous ne pouvions pas nous voir en peinture,
admit-il. Quoi qu’il en soit, je le connaissais suffisamment pour
affirmer qu’il n’aurait pas fait de mal à une mouche.
— C’est une conclusion un peu facile,
Richard : tout le monde sait qu’il était innocent.
Cette vacherie ne désarçonna pas Neville.
— Savez-vous ce qui me plaît le plus en
vous ? poursuivit-il avec jovialité. Votre franchise !
Appelez-moi pour me dire ce que vous pensez de mon livre.
— Compte là-dessus, grogna-t-elle après qu’il eut
raccroché.
La sonnerie retentit de nouveau.
— Allô ! cria-t-elle dans le
microphone.
— Commandant Argento ? questionna une femme
avec un léger accent.
— Elle-même.
— Mavis Graskovich à l’appareil.
Cécile se raidit. Elle resta silencieuse quelques
secondes avant de s’enquérir :
— Qu’y a-t-il pour votre service,
Mavis ?
— Il faut que je vous parle.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Cela
raviverait de mauvais souvenirs.
— Ce que je
sais peut vous aider à résoudre l’affaire des pendus, insista
l’Américaine avec une intonation anxieuse.
Argento ne fut pas longue à se décider.
— Je vous attends.
Mavis refusa net et dicta ses conditions.
— Je préfère vous voir à l’extérieur.
— Très bien, s’inclina Cécile. Où
êtes-vous ?
— Boulevard du Palais, devant le bureau de
poste.
— À tout de suite.
Argento coiffa un bonnet en laine, mit ses gants
et son blouson, puis sortit. Il neigeait de plus belle et la
température avoisinait les moins cinq degrés. Grelottants et
maussades, les gens marchaient à petits pas sur les trottoirs
verglacés. Il ne fallut pas plus de dix minutes à la jeune femme
pour atteindre le boulevard du Palais. Des ados s’amusaient à
glisser sur la plaque de verglas qui s’était formée devant la
poste. En attendant que le feu passe au rouge, Cécile chercha
l’Américaine du regard. Debout près d’un réverbère, sur le trottoir
opposé, celle-ci piétinait pour se réchauffer les pieds. Des
flocons de neige étoilaient son long manteau noir, ceinturé à la
taille.
Elle fit un geste gracieux de la main en
apercevant Argento. Dès que le feu fut au rouge, elle traversa sans
attendre l’arrêt complet des véhicules.
Une Renault Laguna roulant à vive allure percuta
Mavis Graskovich de plein fouet à l’instant où Cécile hurlait pour
l’avertir du danger. Son corps fit un vol plané avant de retomber
sur le sol. Des cris d’épouvante fusèrent de toutes parts, les
badauds s’attroupèrent. Le cœur cognant à grands coups, Argento
s’élança vers la forme étendue au milieu de la rue.
— Appelez une ambulance ! beugla-t-elle en se
frayant un passage dans la foule. Vite !
Blanc d’effroi, le chauffard descendit de la
Laguna et se planta devant l’accidentée.
— Police ! Dégagez ! lui cria Cécile,
haletante.
Elle le poussa et s’agenouilla près de Mavis. La
veuve peinait à respirer, du
sang s’échappait de son crâne et se répandait sur la chaussée
enneigée.
— Les secours arrivent ! s’écria un
homme.
Argento se pencha vers l’Américaine.
— Vous avez entendu ? Tenez bon.
Dans un sursaut d’énergie, Mavis se cramponna à
son bras.
— Je… vais… mourir, balbutia-t-elle,
terrifiée.
— Non, tenta de la rassurer Cécile. Économisez vos
forces.
Elle balaya la rue d’un regard affolé.
— Où est cette putain d’ambulance ?
s’époumona-t-elle.
Mavis serra davantage son poignet pour l’obliger à
l’écouter. Une bulle sanglante se forma au coin de sa bouche
lorsqu’elle prononça avec difficulté :
— Il… il m’a offert le… tapis… le jour où vous
avez arrêté… Jean-Charles.
Cécile tressaillit sous l’effet de la
stupeur.
— Vous parlez du tapis persan de votre chambre à
coucher ?
Le visage crispé par la douleur, Mavis se contenta
de cligner des yeux.
— Qui vous l’a offert ? interrogea
Argento.
La voix de l’Américaine était si faible que Cécile
dut coller une oreille à ses lèvres pour entendre la
réponse :
— Mon… amant.
— Qui est-ce ? la pressa Cécile, incapable de
refouler l’excitation qu’elle sentait monter en elle. Quel est son
nom ?
La veuve remua les lèvres mais n’émit que des sons
inarticulés. Elle eut un spasme, puis lâcha Argento qui chercha sa
carotide avec fébrilité.
— Accrochez-vous, Mavis ! Par pitié,
accrochez-vous !
Sirène hurlante, l’ambulance pila devant la poste
au moment où Cécile trouvait l’artère.
Elle ne battait plus.
Il venait d’arriver et remettait de l’ordre dans
ses dossiers.
— Mavis Graskovich est morte, annonça-t-elle à
brûle-pourpoint.
Cette nouvelle interloqua le commissaire.
— Tu rigoles !
— Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ?
Ce qu’il lut dans ses yeux le convainquit du
contraire.
— Tu… tu es blessée ? paniqua-t-il en
remarquant les taches de sang sur son pull-over.
— Du calme, c’est le sien, le
tranquillisa-t-elle.
Elle lui raconta ce qui s’était passé par le
menu.
— Tu crois que l’amant a quelque chose à voir avec
les meurtres de Pujos et Paleantoni ? demanda-t-il dès qu’elle
eut fini.
— J’en mettrais ma main au feu, repartit-elle avec
assurance. Il a donné le tapis à Mavis dans le but de piéger son
mari.
— À quel moment ?
— Le jour de son arrestation, nous avons débarqué
chez Graskovich vers quatorze heures trente. Le rapport sur son
emploi du temps précise qu’il avait rendez-vous avec son éditeur à
dix heures du matin. Ils ont déjeuné ensemble dans un restaurant du
VIe ; puis Grasko est rentré au
bercail pour corriger les épreuves de son dernier roman, aux
alentours de quatorze heures.
— Mavis aurait donc reçu la visite du meurtrier
pendant l’absence de son conjoint, entre dix heures et treize
heures trente, conclut Élie. Il y a juste un truc qui cloche :
elle n’était pas là quand nous avons rappliqué. Elle faisait les
courses.
— Elle a dû s’en aller après sa partie de jambes
en l’air.
— Avant le retour du plumitif, présuma
Sagane.
Un frisson courut dans le dos de Cécile tandis
qu’elle songeait à leur adversaire.
— Nous avons
affaire à un individu diabolique. Il a attaché les pendus sur ce
fichu tapis pour que des fibres adhèrent à leurs fringues. Il a
serré le fil de cuivre le plus fort possible pour qu’ils saignent
et que la police détermine leur ADN.
Élie abonda dans son sens :
— Puisqu’il avait ses entrées au duplex de
l’avenue Bugeaud, il a pu planquer le fil dans le débarras,
enregistrer le fichier gore sur le disque dur du PC et le
transmettre à Paleantoni depuis le bureau de Grasko.
Elle acquiesça.
— Tout porte à croire que l’amant est le Tueur de
mariées.
La confession de la veuve pouvait changer le cours
de l’enquête. Néanmoins, Sagane refusa de s’emballer.
— Et si c’était du bidon ?
Cette éventualité n’affecta pas Cécile.
— Pour quelle raison Mavis aurait-elle
menti ? Pour réhabiliter la mémoire de son époux ? Je te
signale qu’il était innocent.
Ses arguments effritèrent la réticence
d’Élie.
— Que suggérez-vous, miss Adler ?
L’interrogation brilla dans les yeux de sa
compagne.
— Irène Adler est une sorte d’aventurière,
expliqua-t-il avec un sourire amusé. Sherlock Holmes la place sur
un piédestal car elle est aussi douée que lui.
Il s’approcha d’elle et lui baisa le front.
— Elle est belle et intelligente, comme toi.
Argento feignit d’en être fière.
— Cette fille inspire la sympathie.
— Sérieusement, que proposes-tu ?
— Retournons au duplex.
Il soupira, guère emballé.
— Nous l’avons fouillé de fond en comble. On a
fait le tour de la question.
— Un détail nous a peut-être échappé.
— À quoi penses-tu ? À une autre
preuve fabriquée par l’assassin ?
— Plutôt à un indice susceptible de nous mener à
lui.
— O.K., finit-il par concéder. On y va.
Il tira un petit pied-de-biche du premier tiroir
du bureau.
— Tu n’en auras pas besoin, lança-t-elle.
Il la dévisagea d’un air intrigué. Elle agita en
l’air le trousseau de clés qu’elle tenait du bout des doigts.
— Elles étaient dans le manteau de Mavis. Il ne
nous reste plus qu’à trouver celle qui ouvre la porte du
duplex.
Elle lui décocha un clin d’œil et sortit en
faisant cliqueter les clés.
Ils atteignirent l’avenue Bugeaud à la tombée de
la nuit.
Comme un vent froid soufflait, ils se couvrirent
avant de descendre de la Land Rover. Sagane observa son équipière
alors qu’ils franchissaient la porte cochère. Elle faisait garçon
manqué avec son bonnet en laine enfoncé jusqu’aux oreilles et ses
mains enfouies dans les poches de son blouson au col relevé. Elle
était tout le contraire de ses ex mais elle avait infiniment plus
de charme qu’elles.
La jeune femme essaya plusieurs clés avant de
trouver la bonne. À peine furent-ils entrés dans l’appartement
qu’un aboiement les fit sursauter. Léo, le beagle des Graskovich,
s’approcha en grognant. Un rictus découvrait ses crocs. D’un geste,
Cécile dissuada Élie de reculer.
— Je m’en occupe.
Elle s’accroupit devant le chien et le caressa
jusqu’à ce qu’il se calme.
— Allons-y, dit-elle tandis qu’il lui léchait la
main.
Ils se répartirent les tâches puis passèrent le
duplex au peigne fin. La pendule de la chambre à coucher indiquait
vingt et une heures trente lorsque Sagane s’assit sur le lit
défait, éreinté. Il avait fureté dans tous les coins, même sous les
matelas et dans la cuvette des W.-C., sans résultat. Argento
apparut dans l’embrasure de la porte au moment où il
s’étirait.
— Il faut que tu voies ça, articula-t-elle d’une
voix ténue.
Alarmé, il la suivit dans le salon. La télévision
était allumée, le chien s’était assis sur le canapé. Cécile appuya
sur la touche Play du lecteur de DVD et s’installa à côté de Léo,
une cigarette entre ses doigts tremblants. Élie resta debout, de
plus en plus nerveux. L’image qui emplit l’écran lui glaça le sang.
Un homme et un enfant étaient allongés sur un lit, complètement
nus. Le gamin avait le fou rire. Durant son séjour à la Brigade des
mineurs, Argento avait appris à interpréter ce comportement
déroutant : afin d’amadouer leurs victimes, les pédophiles
faisaient en sorte qu’elles considèrent l’acte sexuel comme un
jeu.
Le gars fixait l’objectif de la caméra avec un
narcissisme évident.
Sagane eut un haut-le-corps en reconnaissant
Jean-Charles Graskovich.
— Où l’as-tu dégoté ? s’entendit-il
demander.
Cécile pressa la touche Stop de la
télécommande.
— Le DVD était scotché derrière le radiateur
électrique du débarras.
— Grasko s’est suicidé parce qu’il savait que nous
finirions par dénicher cette saloperie, enchaîna Élie.
Après avoir approuvé, elle se leva pour éjecter le
DVD et éteindre la télévision.
— Le CD de Zandvoort et la cassette de Londres
n’étaient pas aussi crades, commenta-t-elle, à la fois effondrée et
indignée. Nous devons identifier ce gosse si nous voulons avoir une
chance de le retrouver.
Sagane profita de l’inattention de sa collègue
pour lui arracher le disque des mains.
— Qu’est-ce qui te prend ? s’énerva-t-elle.
Rends-le-moi !
En guise de réponse, il le glissa dans la poche
intérieure de sa parka. Elle se jeta sur lui avec une telle
impétuosité qu’ils perdirent l’équilibre et tombèrent par terre.
Léo jappa tandis qu’ils se battaient comme des chiffonniers. Élie déploya toute son énergie
pour plaquer Cécile au sol.
— Écoute-moi, prononça-t-il, hors d’haleine. Cette
enquête est du ressort des Mineurs. Pour notre part, nous avons un
job à terminer. Tu ferais bien de te ressaisir car je n’y arriverai
pas sans toi.
— Lâche-moi, gronda-t-elle en prenant un air
outragé.
Il s’exécuta. Elle le repoussa, se releva et
quitta le séjour d’un pas déterminé.
Le cabot aboya de plus belle quand elle fit
claquer la porte.
Elle l’attendait dans la Land Rover, le visage
sombre et les bras croisés.
Il s’installa au volant avec une grimace
d’appréhension.
— Tu m’en veux encore ? s’enquit-il après
avoir mis le moteur en marche.
Elle ne répondit pas. Il hocha la tête d’un air
conciliant.
— Tu as raison, nous ne sommes pas obligés de
causer.
Il se pencha vers elle pour ouvrir la boîte à
gants, prit les deux cassettes qui s’y trouvaient et les lui
montra.
— Tu as le choix entre Eminem et Bob Marley,
continua-t-il avec un sourire, désireux de détendre
l’atmosphère.
Comme elle se murait dans son silence, il opta
pour le best of du chanteur de reggae. Il introduisit la cassette
dans l’autoradio, l’avança jusqu’à Redemption
Song, sa chanson préférée, et augmenta le volume. Pendant le
trajet, il roula à faible allure. Lorsqu’il se sentait seul, il
aimait conduire la nuit, emprunter les rues désertes et contempler
les lumières de la ville. Ce soir-là, plus que jamais, il sentait
le poids de la solitude. Soo et Morin n’étaient plus de ce monde,
Cécile était loin de lui.
Arrivé dans le hall de son immeuble, il prit le
courrier dans la boîte aux lettres. Une fois dans l’appartement, il
téléphona à Michael pour
s’assurer que tout allait bien. Comme convenu, Cissy s’était
installée chez lui. Sagane demanda à lui parler mais elle dormait.
Il n’insista pas, salua son frère et raccrocha. Argento buvait un
jus de pomme dans la kitchenette. Elle avait les traits tirés et le
regard vide. Sans dire un mot, Élie dressa la table et réchauffa
des plats cuisinés au micro-ondes.
— J’ai quitté les Mineurs car je ne supportais
plus de voir des enfants souffrir, déclara la jeune femme alors
qu’ils dînaient. J’ai fait l’expérience de ce qu’ils appellent dans
leur jargon la « connexion émotionnelle ».
— Tu t’identifiais à ces minots…
— Je dégobillais tous mes repas tellement j’étais
mal.
Il posa ses couverts et s’accouda à la
table.
— Après ce que tu as vécu, il fallait s’y
attendre.
— Les flics de la Brigade sont censés être les
gardiens du Temple, pas des romantiques ni des redresseurs de
torts, poursuivit-elle d’une voix bouleversée. J’avais intégré les
Mineurs pour de mauvaises raisons.
— Tu voulais à la fois sauver ces gosses et te
venger de ton père, en déduisit Sagane.
Elle acquiesça, soulagée de ne pas l’avoir dit
elle-même. Il prit sa main dans la sienne, la porta à ses lèvres et
la baisa avec douceur.
— C’est de l’histoire ancienne, affirma-t-il pour
la réconforter. On est ensemble à présent. Je vais bien m’occuper
de toi.
Elle colla sa joue contre la main du
commissaire.
— Je crois que je t’aime, murmura-t-elle, les yeux
fermés.
Cet aveu le chavira. Il entreprit de débarrasser
la table pour se donner une contenance.
— Excuse-moi, lâcha-t-elle avec une expression
gênée. J’aurais pas dû dire ça.
Ne se sentant pas le courage d’affronter son
regard, il lui tourna le dos.
— Je crois que c’est réciproque, finit-il par
prononcer.
Elle le rejoignit au milieu de la pièce et ils
s’enlacèrent.
Il l’embrassa.
— Nous avons toute la vie pour ça. Va te
coucher.
— Et toi ?
— J’arrive dans cinq minutes.
Il fit la vaisselle puis gagna le salon, l’estomac
noué par l’émotion. Ses yeux mouillés allèrent de la tache de sang
homogène sur la moquette au plafond qui se fissurait autour du
lustre.
À cet instant, il comprit qu’il ne pourrait
plus jamais vivre ici.
Au bord du malaise, il se précipita dans la
chambre. Étendue sur le lit, Cécile feuilletait un journal. Il
n’eut pas besoin de parler : elle lut dans son regard ce qu’il
attendait d’elle.
— Allons chez moi, décida-t-elle en rechaussant
ses santiags.