10
Renato, le patron du Fin Gourmet, les installa dans l’arrière-salle pour qu’ils puissent dîner en toute tranquillité. Avant de retourner à la cuisine, il se joignit à eux pour prendre l’apéritif et trinquer à leur réussite. Le repas se déroula dans une ambiance bon enfant. Sagane et Briard rivalisèrent d’humour pour amuser Cécile qui eut le fou rire à plusieurs reprises. Malgré leurs efforts, la jeune femme et le commissaire avaient de plus en plus de mal à cacher l’attirance qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre.
— Mon vieux m’a appris une chose essentielle avant de clamser, raconta Briard tandis que ses collègues se cherchaient du regard. En amour, faut y aller franco, et tant pis si on se plante. L’échec est préférable aux regrets.
L’allusion n’échappa pas à Élie qui s’agaça :
— Tu as toujours eu tendance à fabuler, Lino.
Briard se tourna vers Argento qui finissait sa crêpe Suzette.
— Il s’énerve parce qu’il sait que j’ai raison.
Il lui fit un clin d’œil, elle lui sourit en retour.
— Un mot de plus et je te botte les fesses, avertit Sagane. Il est tard, va chercher la douloureuse.
Il afficha une mimique revancharde.
— Si je ne me trompe pas, c’est à toi de payer.
— Tu as trouvé le moyen de te venger.
Briard gagna la grande salle en riant.
— Je suis désolé, soupira Élie dès qu’il fut seul avec Cécile.
— De quoi ? s’enquit-elle avec un haussement d’épaules.
Il se racla la gorge.
— Briard est un déconneur-né. Faut pas prendre tout ce qu’il dit au sérieux.
Elle s’accouda à la table et le fixa d’un air mi-charmeur, mi-réprobateur.
— Pas de panique, commissaire. Nous n’avons encore rien fait.
— Mais je ne panique pas, se défendit-il. Je ne veux pas qu’il y ait de malentendu, c’est tout.
— Rassurez-vous, il n’y en a aucun, rétorqua-t-elle en tâchant de modérer son agressivité, à l’instar d’une femme jalouse que la dignité empêche de s’épancher en public. Notre relation est strictement professionnelle et elle le restera.
Elle croisa les bras et se rencogna dans son siège avec une mine boudeuse.
— Inutile de monter sur vos grands chevaux, continua-t-il. Je…
La sonnerie de son portable l’interrompit.
— Où êtes-vous, Sagane ? lâcha la grosse voix de Dubreuil.
— Au Fin Gourmet, monsieur le divisionnaire. Nous nous apprêtions à partir.
— Argento et Briard sont avec vous ?
— Oui.
— Le cadavre d’une femme a été retrouvé rue Spontini. Allez-y illico.
— Je croyais que nous bossions exclusivement sur l’affaire Spitz.
— La victime porte une robe de mariée.
— Quoi ?
— Vous avez bien entendu. Magnez-vous le train.
Dubreuil raccrocha.
— Que se passe-t-il ? demanda Cécile qui avait remarqué la pâleur soudaine de son supérieur.
Élie se leva d’un bond et prit sa parka sur le dossier de la chaise.
— Ce détraqué a remis le couvert.
Sans attendre la réaction de Cécile, il se précipita vers la sortie. En voyant ses équipiers bondir hors de la brasserie, Briard arracha sa carte de crédit des mains de Renato et courut après eux.
— Le coup de feu de vingt-trois heures ! lança-t-il à l’Italien. Je te réglerai demain !
Renato acquiesça d’un air blasé puis laissa tomber l’addition dans une boîte en carton sur laquelle était écrit : Impayés de la Crim’. Il brassa les notes sans les regarder, comme s’il procédait à un tirage au sort.
Il n’avait pas besoin de les compter.
Il savait qu’il y en avait une vingtaine.

 

Sagane stationna en double file, à l’entrée de la rue Spontini.
Il montra sa carte aux gardiens de la paix qui filtraient les passants, imité par ses collègues. Malgré l’heure tardive, la rue était en effervescence. Les fenêtres des immeubles étaient ouvertes, des silhouettes aux contours imprécis accoudées aux balustrades. Des flics en civil interrogeaient les habitants du quartier. Les techniciens de la PTS recherchaient des indices sur la chaussée et les trottoirs. Élie pressa le pas en apercevant la lumière d’un flash, cinq mètres plus loin. Il contourna une voiture de police garée de travers pour voir ce que le spécialiste de l’Identité judiciaire photographiait.
Il en resta pétrifié.
En dix-sept ans de métier, il n’avait vu que deux choses plus atroces que celle qu’il avait devant lui : le cadavre d’une femme éventrée avec un sabre et celui d’un homme pendu à un crochet de boucherie comme un vulgaire quartier de viande. Argento et Briard tressaillirent en découvrant à leur tour cette vision cauchemardesque.
— Je croyais avoir tout vu, déplora Briard.
En position assise, la victime était adossée à un réverbère. Elle était vêtue d’une robe de mariée et était chaussée d’escarpins identiques à ceux de Diane Spitz. L’assassin l’avait décapitée puis avait placé sa tête entre ses cuisses légèrement écartées. Il lui avait coupé l’annulaire de la main gauche, au niveau de la première phalange.
— L’absence de sang indique qu’elle n’a pas été tuée ici, commença Bietri qui examinait la tête avec l’attention d’un entomologiste s’intéressant à un insecte rare.
— Il l’a abandonnée dans cette rue parce qu’il voulait qu’on la trouve, conclut Cécile à haute voix, sans s’adresser à une personne en particulier. Quelqu’un l’a peut-être surpris en train de s’en débarrasser.
Sagane approuva et ordonna :
— Renseignez-vous.
La jeune femme se retira, armée d’un stylo et d’un carnet. Bietri prit une brosse dans sa mallette et poussa la neige qui s’était accumulée autour du corps.
— Vous allez dans le mur, Élie.
Le commissaire s’agenouilla près de lui.
— Toujours aussi défaitiste.
Bietri s’interrompit dans son balayage et le regarda d’un air goguenard.
— Réaliste, corrigea-t-il. Nous sommes dans le XVIe, très cher. L’arrondissement le moins fréquenté et le plus ennuyeux de la capitale. Passé vingt-deux heures, il n’y a plus un chat dans les rues. Des questions ?
— Quand a-t-elle été décapitée ?
Le légiste orienta sa lampe vers les yeux fixes de la défunte.
— La dilatation maximale des pupilles démontre qu’elle était vivante au moment des faits…
Il braqua le faisceau sur le sommet du crâne.
— … en revanche, les lésions du cuir chevelu sont post mortem.
— Le tueur aura tenu la tête par les cheveux après l’avoir tranchée.
Bietri opina du bonnet.
— Autre chose ?
— Pas pour l’instant.
— Tant mieux, il faut que je ménage ma voix.
Sagane plissa les yeux d’un air étonné.
— Le patron du Hammett’s Club est un ami, s’enorgueillit le toubib. J’interprète trois chansons des Doors demain soir. Ça va décoiffer !
— Depuis le temps qu’on vous le dit, je croyais que vous aviez compris.
— Quoi ?
— Vous chantez comme une casserole.
Le sourire de Bietri se figea.
— Foutez-moi le camp de là, briseur de rêves, articula-t-il avec la hargne de celui qui se sent offensé.
Élie lui donna une tape amicale sur l’épaule.
— Je plaisante, Doc.
Il se redressa et mit sa capuche car la neige tombait dru. Les flocons voletaient dans le halo du réverbère comme des moustiques attirés par la lumière. Sagane aperçut Briard qui se tenait en retrait. En le voyant s’approcher, le capitaine enfourna le comprimé qu’il avait dans le creux de la main et l’avala avec un peu de café.
— Du paracétamol, lâcha-t-il avant que son chef puisse parler. Je crois que j’ai attrapé la crève.
Élie le regarda droit dans les yeux.
— Pas la peine de te justifier, je ne t’ai rien demandé.
— Tu n’as rien dit mais tu fais une drôle de tronche, rétorqua Briard. Y a belle lurette que j’ai pas touché au amphés et aux narcos, vu ?
Le commissaire cessa de scruter son visage et sourit.
— Je sais, Lino.
Il se frotta les mains pour les réchauffer.
— Un café brûlant serait le bienvenu. Où est la Thermobile ?
Briard pointa l’index vers la Citroën rangée le long du trottoir. On l’avait baptisée ainsi parce qu’elle appartenait au lieutenant Ronen Katzberg, un flic taciturne qui n’allait jamais sur le terrain sans une thermos remplie de café. Du coup, il était continuellement sollicité par ses collègues. Sagane convainquit Katzberg de lui servir un café puis s’installa avec Briard sur le capot de la Citroën.
— Hormis la robe et les chaussures, rien ne rattache le meurtre de cette pauvre fille à celui de Diane Spitz, constata Élie en buvant à petites gorgées.
Briard enroula une écharpe autour de son cou avant de présumer :
— Le tueur change peut-être de mode opératoire pour nous dérouter. Il injecte une bulle d’air dans la carotide de la première et décapite la seconde pour mieux nous embrouiller.
— La violence et la sauvagerie de ces crimes prouvent qu’ils n’étaient pas prémédités. Dans les deux cas, ils résultent d’une réaction émotionnelle. Ces malheureuses ont dû tenter de s’échapper, à moins qu’elles n’aient dit quelque chose qui a déplu à l’assassin.
— Si j’ai bien compris, au départ il n’avait pas l’intention de les tuer.
Sagane acquiesça.
— Pourquoi lui a-t-il coupé le doigt ? questionna Briard avec une expression incrédule.
— Il s’agit sans doute d’un acte symbolique, supposa Élie. L’idée qu’elle puisse porter une alliance et s’unir à un autre homme lui est insupportable.
Briard le dévisagea comme s’il déraillait.
— Mais… elle est morte.
— Sa perception de la réalité est très différente de la nôtre. Il est fêlé.
Ils finissaient leur café lorsque Cécile les rejoignit.
— Pas de témoins, annonça-t-elle avec une mine de circonstance. Il a largué le paquet et mis les bouts sans être inquiété.
— Vous avez l’identité de la victime ? s’enquit Sagane.
Argento répondit par l’affirmative.
— Un technicien a dégoté ceci près du cadavre.
Élie sauta à bas du véhicule et s’empara du sachet en plastique contenant un permis de conduire.
— Brigitte Drivaud, vingt-sept ans, domiciliée au 34, rue d’Alésia, lut-il. Une petite visite s’impose.
Un homme attira l’attention de Briard tandis qu’ils atteignaient la Land Rover du commissaire. Droit comme un i, les mains dans les poches de son manteau noir, il se tenait à l’écart des curieux massés devant le cordon interdisant l’accès à la rue Spontini. Briard avait déjà vu ces cheveux longs, raides comme des baguettes de tambour, ce visage aux joues rondes et au nez bourbonien.
— Élie, murmura-t-il, le cœur tambourinant contre la poitrine.
Son supérieur pivota vers lui et le fixa d’un air interrogateur. Briard se contenta d’orienter son regard vers le type au loden. Sagane blêmit en reconnaissant l’homme qu’il avait bousculé sur l’avenue des Champs-Élysées, le jour où le corps de Diane Spitz avait été retrouvé.
Il n’était pas là par hasard.
— Qui est-ce ? demanda Cécile.
— Un gars qui nous colle au train, lâcha le commissaire.
Il déboutonna discrètement l’étui du Sig Sauer et se porta à la rencontre du suspect. C’est alors que, sentant sa présence, ce dernier tourna les yeux vers lui. Son sourire narquois s’élargit à mesure que Sagane s’approchait. Il n’attendit pas qu’il arrive à sa hauteur pour détaler à toutes jambes.
— Holà ! Pas si vite ! s’écria Élie.
Les flics se lancèrent à sa poursuite. Argento prit de l’avance sur ses équipiers. Elle bondit sur le capot d’une voiture, grimpa sur le toit qui craqua sous ses pas et se jeta sur l’homme qui cavalait en contrebas. Elle le manqua de peu, heurta la chaussée et roula dans la neige. Comme elle se relevait, tant bien que mal, Briard la dépassa. Sagane s’arrêta en pleine course pour lui venir en aide.
— Ça va ? s’inquiéta-t-il.
— Je crois, oui.
— Dites au légiste de vous examiner.
— Je n’ai rien de cassé.
— Ne discutez pas.
Il la planta là et reprit sa galopade. La silhouette de Briard masquait celle du fuyard. Élie accéléra l’allure pour rattraper son collègue qui ne le distançait plus que d’une dizaine de mètres. Soudain, l’homme bifurqua à droite et s’engouffra dans un immeuble de l’avenue Victor-Hugo, talonné par Briard.
— Lino ! s’égosilla Sagane qui avait un mauvais pressentiment.
Il stoppa devant le bâtiment, à bout de souffle. La porte d’un garage était grande ouverte. Ils étaient forcément passés par là. Élie dégaina son pistolet et sa torche électrique, les pointa droit devant lui et emprunta la rampe qui menait au sous-sol plongé dans l’obscurité. Il prêta l’oreille mais n’entendit que le bruit de ses pas.
— Briard ? héla-t-il. Tu es là ?
N’obtenant pas de réponse, il entra dans le garage et pressa l’interrupteur fixé à un pilier en béton. Le néon du plafond bourdonna puis s’alluma. Des voitures de luxe occupaient les box. Des gouttes d’eau s’échappaient d’une conduite percée et tintaient sur le capot d’une Porsche rutilante à intervalles réguliers, rompant le silence de mort. Sagane tourna sur lui-même avant de remarquer un petit escalier, au fond du garage. Il retint sa respiration et s’en approcha à pas de loup. Une vision effrayante le paralysa : Briard se trouvait en haut des marches, le visage crispé et emperlé de sueur. L’homme se tenait derrière lui et appliquait une lame scintillante sur sa gorge.
— Relâchez-le, implora Élie. Je promets de vous laisser partir.
L’autre demeura silencieux.
— On le tient, ce fils de pute ! vociféra Briard dans un regain de résistance. Fume-le ! C’est l’occasion ou jamais !
Sagane fit un signe de tête négatif.
— Je ne jouerai pas avec ta vie, Lino. J’abandonne la partie.
Pour prouver sa bonne foi, il déposa le pistolet à ses pieds et leva les mains.
— C’est votre tour. Libérez-le.
Il devina les intentions de l’homme en l’entendant ricaner.
— Non ! beugla-t-il.
Alors qu’il se jetait dans l’escalier avec l’énergie du désespoir, la lame décrivit un arc de cercle. Briard bascula en avant, heurtant Élie de plein fouet. Les policiers dégringolèrent et atterrirent sur le sol du garage. Sagane se redressa en grimaçant de douleur et se rua vers Briard qui gisait au pied d’un pilier. Le capitaine roulait des yeux horrifiés. Le sang giclait de sa gorge ouverte. Sans perdre une seconde, Élie le chevaucha et essaya de contenir l’hémorragie.
— Reste avec moi, Lino ! le supplia-t-il, affolé. J’ai besoin de toi !
Briard ouvrit la bouche mais ne parvint qu’à émettre des mots inarticulés. Les mains de Sagane glissèrent sur son cou visqueux et le sang recommença à jaillir. Le commissaire saisissait son portable pour demander du secours quand Cécile fit irruption dans le garage. La jeune femme devint livide en voyant Briard et la mare de sang qui ne cessait de s’étendre.
— Oh, mon Dieu !
Élie eut du mal à composer le numéro car ses doigts collaient au clavier.
— Chopez-le ! ordonna-t-il en indiquant l’escalier du menton. Allez !
Argento avala sa salive avant de s’exécuter. Ses pas précipités ébranlèrent l’escalier qui permettait d’accéder au rez-de-chaussée. Elle ouvrit d’un grand coup d’épaule la porte vitrée qui se présentait à elle et déboucha sur une courette, l’arme au poing.
L’homme escaladait un muret.
— Halte ou je tire ! avertit-elle.
À peine l’eut-elle mis en joue qu’il disparut derrière le mur. Elle s’y reprit à trois fois pour franchir l’obstacle car les semelles de ses santiags dérapaient. Parvenue de l’autre côté, elle aperçut l’homme sur le trottoir opposé. Il courait ventre à terre, soulevant de la neige à chaque foulée. Un rictus haineux tordit la bouche de Cécile lorsqu’elle le prit en chasse. Elle s’obstina à le poursuivre un long moment avant de comprendre qu’elle ne le rattraperait pas. Elle s’essoufflait, ses jambes la lâchaient.
— Pas maintenant, geignit-elle. Pas si près du but.
À bout de forces, elle s’arrêta net. Sa tension avait baissé d’un coup, ses doigts fourmillaient et ses oreilles bourdonnaient. Au bord du malaise, elle s’appuya à une grille et respira à grandes goulées. Constatant qu’elle ne le suivait plus, l’homme stoppa à son tour. Il se mit à sautiller sur place et à jouer des poings, comme un boxeur qui attend la reprise du combat pour foncer sur son adversaire et le démolir. Il était trop loin pour que Cécile puisse voir son visage. Elle se douta qu’il arborait une expression mi-provocatrice, mi-moqueuse.
— Pourriture, grommela-t-elle, le cœur au bord des lèvres.
Cette course-poursuite avait mis son estomac sens dessus dessous. Incapable de se retenir davantage, elle rendit tripes et boyaux sur le trottoir. L’homme prit la pose désappointée de celui qui renonce à se battre avec un plus faible que lui. Comme Argento le visait, il s’enfonça dans la nuit en s’esclaffant.
Cécile s’essuya la bouche avec un mouchoir en papier et rebroussa chemin, les jambes en capilotade. Une ambulance stationnait devant l’immeuble de l’avenue Victor-Hugo. Argento ouvrait son portefeuille pour montrer sa carte aux gardiens de la paix postés à l’entrée du garage quand elle vit Sagane de dos. Il était assis sur le capot d’une voiture de police banalisée, immobile et silencieux comme s’il se recueillait sur une tombe. Tandis que la jeune femme s’approchait, il se tourna vers elle et planta son regard dans le sien.
Il pleurait à chaudes larmes.