Renato, le patron du Fin Gourmet, les installa
dans l’arrière-salle pour qu’ils puissent dîner en toute
tranquillité. Avant de retourner à la cuisine, il se joignit à eux
pour prendre l’apéritif et trinquer à leur réussite. Le repas se
déroula dans une ambiance bon enfant. Sagane et Briard rivalisèrent
d’humour pour amuser Cécile qui eut le fou rire à plusieurs
reprises. Malgré leurs efforts, la jeune femme et le commissaire
avaient de plus en plus de mal à cacher l’attirance qu’ils
éprouvaient l’un pour l’autre.
— Mon vieux m’a appris une chose essentielle avant
de clamser, raconta Briard tandis que ses collègues se cherchaient
du regard. En amour, faut y aller franco, et tant pis si on se
plante. L’échec est préférable aux regrets.
L’allusion n’échappa pas à Élie qui
s’agaça :
— Tu as toujours eu tendance à fabuler,
Lino.
Briard se tourna vers Argento qui finissait sa
crêpe Suzette.
— Il s’énerve parce qu’il sait que j’ai
raison.
Il lui fit un clin d’œil, elle lui sourit en
retour.
— Un mot de plus et je te botte les fesses,
avertit Sagane. Il est tard, va chercher la douloureuse.
Il afficha une mimique revancharde.
— Si je ne me trompe pas, c’est à toi de
payer.
Briard gagna la grande salle en riant.
— Je suis désolé, soupira Élie dès qu’il fut seul
avec Cécile.
— De quoi ? s’enquit-elle avec un haussement
d’épaules.
Il se racla la gorge.
— Briard est un déconneur-né. Faut pas prendre
tout ce qu’il dit au sérieux.
Elle s’accouda à la table et le fixa d’un air
mi-charmeur, mi-réprobateur.
— Pas de panique, commissaire. Nous n’avons encore
rien fait.
— Mais je ne panique pas, se défendit-il. Je ne
veux pas qu’il y ait de malentendu, c’est tout.
— Rassurez-vous, il n’y en a aucun,
rétorqua-t-elle en tâchant de modérer son agressivité, à l’instar
d’une femme jalouse que la dignité empêche de s’épancher en public.
Notre relation est strictement professionnelle et elle le
restera.
Elle croisa les bras et se rencogna dans son siège
avec une mine boudeuse.
— Inutile de monter sur vos grands chevaux,
continua-t-il. Je…
La sonnerie de son portable l’interrompit.
— Où êtes-vous, Sagane ? lâcha la grosse voix
de Dubreuil.
— Au Fin Gourmet, monsieur le divisionnaire. Nous
nous apprêtions à partir.
— Argento et Briard sont avec vous ?
— Oui.
— Le cadavre d’une femme a été retrouvé rue
Spontini. Allez-y illico.
— Je croyais que nous bossions exclusivement sur
l’affaire Spitz.
— La victime porte une robe de mariée.
— Quoi ?
— Vous avez bien entendu. Magnez-vous le
train.
Dubreuil raccrocha.
Élie se leva d’un bond et prit sa parka sur le
dossier de la chaise.
— Ce détraqué a remis le couvert.
Sans attendre la réaction de Cécile, il se
précipita vers la sortie. En voyant ses équipiers bondir hors de la
brasserie, Briard arracha sa carte de crédit des mains de Renato et
courut après eux.
— Le coup de feu de vingt-trois heures !
lança-t-il à l’Italien. Je te réglerai demain !
Renato acquiesça d’un air blasé puis laissa tomber
l’addition dans une boîte en carton sur laquelle était écrit :
Impayés de la Crim’. Il brassa les
notes sans les regarder, comme s’il procédait à un tirage au
sort.
Il n’avait pas besoin de les compter.
Il savait qu’il y en avait une vingtaine.
Sagane stationna en double file, à l’entrée de la
rue Spontini.
Il montra sa carte aux gardiens de la paix qui
filtraient les passants, imité par ses collègues. Malgré l’heure
tardive, la rue était en effervescence. Les fenêtres des immeubles
étaient ouvertes, des silhouettes aux contours imprécis accoudées
aux balustrades. Des flics en civil interrogeaient les habitants du
quartier. Les techniciens de la PTS recherchaient des indices sur
la chaussée et les trottoirs. Élie pressa le pas en apercevant la
lumière d’un flash, cinq mètres plus loin. Il contourna une voiture
de police garée de travers pour voir ce que le spécialiste de
l’Identité judiciaire photographiait.
Il en resta pétrifié.
En dix-sept ans de métier, il n’avait vu que deux
choses plus atroces que celle qu’il avait devant lui : le
cadavre d’une femme éventrée avec un sabre et celui d’un homme
pendu à un crochet de boucherie comme un vulgaire quartier de
viande. Argento et Briard tressaillirent en découvrant à leur tour
cette vision cauchemardesque.
En position assise, la victime était adossée à un
réverbère. Elle était vêtue d’une robe de mariée et était chaussée
d’escarpins identiques à ceux de Diane Spitz. L’assassin l’avait
décapitée puis avait placé sa tête entre ses cuisses légèrement
écartées. Il lui avait coupé l’annulaire de la main gauche, au
niveau de la première phalange.
— L’absence de sang indique qu’elle n’a pas été
tuée ici, commença Bietri qui examinait la tête avec l’attention
d’un entomologiste s’intéressant à un insecte rare.
— Il l’a abandonnée dans cette rue parce qu’il
voulait qu’on la trouve, conclut Cécile à haute voix, sans
s’adresser à une personne en particulier. Quelqu’un l’a peut-être
surpris en train de s’en débarrasser.
Sagane approuva et ordonna :
— Renseignez-vous.
La jeune femme se retira, armée d’un stylo et d’un
carnet. Bietri prit une brosse dans sa mallette et poussa la neige
qui s’était accumulée autour du corps.
— Vous allez dans le mur, Élie.
Le commissaire s’agenouilla près de lui.
— Toujours aussi défaitiste.
Bietri s’interrompit dans son balayage et le
regarda d’un air goguenard.
— Réaliste, corrigea-t-il. Nous sommes dans le
XVIe, très cher. L’arrondissement le
moins fréquenté et le plus ennuyeux de la capitale. Passé
vingt-deux heures, il n’y a plus un chat dans les rues. Des
questions ?
— Quand a-t-elle été décapitée ?
Le légiste orienta sa lampe vers les yeux fixes de
la défunte.
— La dilatation maximale des pupilles démontre
qu’elle était vivante au moment des faits…
Il braqua le faisceau sur le sommet du
crâne.
— … en revanche, les lésions du cuir chevelu
sont post mortem.
— Le tueur aura tenu la tête par les cheveux après
l’avoir tranchée.
— Autre chose ?
— Pas pour l’instant.
— Tant mieux, il faut que je ménage ma voix.
Sagane plissa les yeux d’un air étonné.
— Le patron du Hammett’s Club est un ami,
s’enorgueillit le toubib. J’interprète trois chansons des Doors
demain soir. Ça va décoiffer !
— Depuis le temps qu’on vous le dit, je croyais
que vous aviez compris.
— Quoi ?
— Vous chantez comme une casserole.
Le sourire de Bietri se figea.
— Foutez-moi le camp de là, briseur de rêves,
articula-t-il avec la hargne de celui qui se sent offensé.
Élie lui donna une tape amicale sur
l’épaule.
— Je plaisante, Doc.
Il se redressa et mit sa capuche car la neige
tombait dru. Les flocons voletaient dans le halo du réverbère comme
des moustiques attirés par la lumière. Sagane aperçut Briard qui se
tenait en retrait. En le voyant s’approcher, le capitaine enfourna
le comprimé qu’il avait dans le creux de la main et l’avala avec un
peu de café.
— Du paracétamol, lâcha-t-il avant que son chef
puisse parler. Je crois que j’ai attrapé la crève.
Élie le regarda droit dans les yeux.
— Pas la peine de te justifier, je ne t’ai rien
demandé.
— Tu n’as rien dit mais tu fais une drôle de
tronche, rétorqua Briard. Y a belle lurette que j’ai pas touché au
amphés et aux narcos, vu ?
Le commissaire cessa de scruter son visage et
sourit.
— Je sais, Lino.
Il se frotta les mains pour les réchauffer.
— Un café brûlant serait le bienvenu. Où est la
Thermobile ?
Briard pointa l’index vers la Citroën rangée le
long du trottoir. On l’avait baptisée ainsi parce qu’elle
appartenait au lieutenant Ronen Katzberg, un flic taciturne qui
n’allait jamais sur le
terrain sans une thermos remplie de café. Du coup, il était
continuellement sollicité par ses collègues. Sagane convainquit
Katzberg de lui servir un café puis s’installa avec Briard sur le
capot de la Citroën.
— Hormis la robe et les chaussures, rien ne
rattache le meurtre de cette pauvre fille à celui de Diane Spitz,
constata Élie en buvant à petites gorgées.
Briard enroula une écharpe autour de son cou avant
de présumer :
— Le tueur change peut-être de mode opératoire
pour nous dérouter. Il injecte une bulle d’air dans la carotide de
la première et décapite la seconde pour mieux nous
embrouiller.
— La violence et la sauvagerie de ces crimes
prouvent qu’ils n’étaient pas prémédités. Dans les deux cas, ils
résultent d’une réaction émotionnelle. Ces malheureuses ont dû
tenter de s’échapper, à moins qu’elles n’aient dit quelque chose
qui a déplu à l’assassin.
— Si j’ai bien compris, au départ il n’avait pas
l’intention de les tuer.
Sagane acquiesça.
— Pourquoi lui a-t-il coupé le doigt ?
questionna Briard avec une expression incrédule.
— Il s’agit sans doute d’un acte symbolique,
supposa Élie. L’idée qu’elle puisse porter une alliance et s’unir à
un autre homme lui est insupportable.
Briard le dévisagea comme s’il déraillait.
— Mais… elle est morte.
— Sa perception de la réalité est très différente
de la nôtre. Il est fêlé.
Ils finissaient leur café lorsque Cécile les
rejoignit.
— Pas de témoins, annonça-t-elle avec une mine de
circonstance. Il a largué le paquet et mis les bouts sans être
inquiété.
— Vous avez l’identité de la victime ?
s’enquit Sagane.
Argento répondit par l’affirmative.
— Un technicien a dégoté ceci près du
cadavre.
Élie sauta à bas du véhicule et s’empara du sachet
en plastique contenant un permis de conduire.
— Brigitte
Drivaud, vingt-sept ans, domiciliée au 34, rue d’Alésia,
lut-il. Une petite visite s’impose.
Un homme attira l’attention de Briard tandis
qu’ils atteignaient la Land Rover du commissaire. Droit comme un i,
les mains dans les poches de son manteau noir, il se tenait à
l’écart des curieux massés devant le cordon interdisant l’accès à
la rue Spontini. Briard avait déjà vu ces cheveux longs, raides
comme des baguettes de tambour, ce visage aux joues rondes et au
nez bourbonien.
— Élie, murmura-t-il, le cœur tambourinant contre
la poitrine.
Son supérieur pivota vers lui et le fixa d’un air
interrogateur. Briard se contenta d’orienter son regard vers le
type au loden. Sagane blêmit en reconnaissant l’homme qu’il avait
bousculé sur l’avenue des Champs-Élysées, le jour où le corps de
Diane Spitz avait été retrouvé.
Il n’était pas là par hasard.
— Qui est-ce ? demanda Cécile.
— Un gars qui nous colle au train, lâcha le
commissaire.
Il déboutonna discrètement l’étui du Sig Sauer et
se porta à la rencontre du suspect. C’est alors que, sentant sa
présence, ce dernier tourna les yeux vers lui. Son sourire narquois
s’élargit à mesure que Sagane s’approchait. Il n’attendit pas qu’il
arrive à sa hauteur pour détaler à toutes jambes.
— Holà ! Pas si vite ! s’écria
Élie.
Les flics se lancèrent à sa poursuite. Argento
prit de l’avance sur ses équipiers. Elle bondit sur le capot d’une
voiture, grimpa sur le toit qui craqua sous ses pas et se jeta sur
l’homme qui cavalait en contrebas. Elle le manqua de peu, heurta la
chaussée et roula dans la neige. Comme elle se relevait, tant bien
que mal, Briard la dépassa. Sagane s’arrêta en pleine course pour
lui venir en aide.
— Ça va ? s’inquiéta-t-il.
— Je crois, oui.
— Dites au légiste de vous examiner.
— Je n’ai rien de cassé.
Il la planta là et reprit sa galopade. La
silhouette de Briard masquait celle du fuyard. Élie accéléra
l’allure pour rattraper son collègue qui ne le distançait plus que
d’une dizaine de mètres. Soudain, l’homme bifurqua à droite et
s’engouffra dans un immeuble de l’avenue Victor-Hugo, talonné par
Briard.
— Lino ! s’égosilla Sagane qui avait un
mauvais pressentiment.
Il stoppa devant le bâtiment, à bout de souffle.
La porte d’un garage était grande ouverte. Ils étaient forcément
passés par là. Élie dégaina son pistolet et sa torche électrique,
les pointa droit devant lui et emprunta la rampe qui menait au
sous-sol plongé dans l’obscurité. Il prêta l’oreille mais
n’entendit que le bruit de ses pas.
— Briard ? héla-t-il. Tu es là ?
N’obtenant pas de réponse, il entra dans le garage
et pressa l’interrupteur fixé à un pilier en béton. Le néon du
plafond bourdonna puis s’alluma. Des voitures de luxe occupaient
les box. Des gouttes d’eau s’échappaient d’une conduite percée et
tintaient sur le capot d’une Porsche rutilante à intervalles
réguliers, rompant le silence de mort. Sagane tourna sur lui-même
avant de remarquer un petit escalier, au fond du garage. Il retint
sa respiration et s’en approcha à pas de loup. Une vision
effrayante le paralysa : Briard se trouvait en haut des
marches, le visage crispé et emperlé de sueur. L’homme se tenait
derrière lui et appliquait une lame scintillante sur sa
gorge.
— Relâchez-le, implora Élie. Je promets de vous
laisser partir.
L’autre demeura silencieux.
— On le tient, ce fils de pute ! vociféra
Briard dans un regain de résistance. Fume-le ! C’est
l’occasion ou jamais !
Sagane fit un signe de tête négatif.
— Je ne jouerai pas avec ta vie, Lino. J’abandonne
la partie.
— C’est votre tour. Libérez-le.
Il devina les intentions de l’homme en l’entendant
ricaner.
— Non ! beugla-t-il.
Alors qu’il se jetait dans l’escalier avec
l’énergie du désespoir, la lame décrivit un arc de cercle. Briard
bascula en avant, heurtant Élie de plein fouet. Les policiers
dégringolèrent et atterrirent sur le sol du garage. Sagane se
redressa en grimaçant de douleur et se rua vers Briard qui gisait
au pied d’un pilier. Le capitaine roulait des yeux horrifiés. Le
sang giclait de sa gorge ouverte. Sans perdre une seconde, Élie le
chevaucha et essaya de contenir l’hémorragie.
— Reste avec moi, Lino ! le supplia-t-il,
affolé. J’ai besoin de toi !
Briard ouvrit la bouche mais ne parvint qu’à
émettre des mots inarticulés. Les mains de Sagane glissèrent sur
son cou visqueux et le sang recommença à jaillir. Le commissaire
saisissait son portable pour demander du secours quand Cécile fit
irruption dans le garage. La jeune femme devint livide en voyant
Briard et la mare de sang qui ne cessait de s’étendre.
— Oh, mon Dieu !
Élie eut du mal à composer le numéro car ses
doigts collaient au clavier.
— Chopez-le ! ordonna-t-il en indiquant
l’escalier du menton. Allez !
Argento avala sa salive avant de s’exécuter. Ses
pas précipités ébranlèrent l’escalier qui permettait d’accéder au
rez-de-chaussée. Elle ouvrit d’un grand coup d’épaule la porte
vitrée qui se présentait à elle et déboucha sur une courette,
l’arme au poing.
L’homme escaladait un muret.
— Halte ou je tire ! avertit-elle.
À peine l’eut-elle mis en joue qu’il disparut
derrière le mur. Elle s’y reprit à trois fois pour franchir
l’obstacle car les semelles de ses santiags dérapaient. Parvenue de
l’autre côté, elle aperçut
l’homme sur le trottoir opposé. Il courait ventre à terre,
soulevant de la neige à chaque foulée. Un rictus haineux tordit la
bouche de Cécile lorsqu’elle le prit en chasse. Elle s’obstina à le
poursuivre un long moment avant de comprendre qu’elle ne le
rattraperait pas. Elle s’essoufflait, ses jambes la
lâchaient.
— Pas maintenant, geignit-elle. Pas si près du
but.
À bout de forces, elle s’arrêta net. Sa
tension avait baissé d’un coup, ses doigts fourmillaient et ses
oreilles bourdonnaient. Au bord du malaise, elle s’appuya à une
grille et respira à grandes goulées. Constatant qu’elle ne le
suivait plus, l’homme stoppa à son tour. Il se mit à sautiller sur
place et à jouer des poings, comme un boxeur qui attend la reprise
du combat pour foncer sur son adversaire et le démolir. Il était
trop loin pour que Cécile puisse voir son visage. Elle se douta
qu’il arborait une expression mi-provocatrice, mi-moqueuse.
— Pourriture, grommela-t-elle, le cœur au bord des
lèvres.
Cette course-poursuite avait mis son estomac sens
dessus dessous. Incapable de se retenir davantage, elle rendit
tripes et boyaux sur le trottoir. L’homme prit la pose désappointée
de celui qui renonce à se battre avec un plus faible que lui. Comme
Argento le visait, il s’enfonça dans la nuit en s’esclaffant.
Cécile s’essuya la bouche avec un mouchoir en
papier et rebroussa chemin, les jambes en capilotade. Une ambulance
stationnait devant l’immeuble de l’avenue Victor-Hugo. Argento
ouvrait son portefeuille pour montrer sa carte aux gardiens de la
paix postés à l’entrée du garage quand elle vit Sagane de dos. Il
était assis sur le capot d’une voiture de police banalisée,
immobile et silencieux comme s’il se recueillait sur une tombe.
Tandis que la jeune femme s’approchait, il se tourna vers elle et
planta son regard dans le sien.
Il pleurait à chaudes larmes.