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Ils sortirent de leur abri souterrain et le froid les agrippa de toute sa force. Porté par un vent puissant, il s’immisçait partout, tournant autour des corps jusqu’à ce qu’un pli dans les vêtements lui permette de descendre le long des torses qui se mettaient alors à frissonner.

Le couvert végétal de la forêt protégea les adolescents jusqu’au terrain vague, mais lorsqu’ils débouchèrent du maigre sentier sur la vaste étendue déserte, ils restèrent bouche bée.

La violence du vent courbait tout sur son passage, arrachant les plus petites plantes sans aucune pitié. Mais le plus impressionnant était sans nul doute les nuages. Ils étaient gigantesques, bas, très bas, on aurait dit qu’ils frôlaient les toits de la ville, et ils filaient à toute vitesse depuis l’océan pour se perdre au-delà des collines de l’ouest. L’atmosphère semblait recouverte d’une pellicule bleue. La lumière du jour nimbait toute chose de cette même teinte céleste que le shérif Hannibal avait vue le jour où le corps de la première victime de l’Ogre avait été retrouvé à Edgecombe.

Aucun des cinq adolescents ne mentionna cette étrangeté, mais tous la perçurent comme le signe d’une sombre tragédie que la nature prophétisait.

Ils n’empruntèrent pas Williamson Way pour sortir du terrain, préférant escalader la butte et passer dans les taillis pour redescendre sur la 5e Rue. Ils se firent aussi discrets que possible, se scindant en deux groupes pour marcher vers Main Street. En passant devant chez Johanna Simons, Eveana eut un pincement au cœur en repensant à sa première nuit avec Zach. Elle contempla la colline sur laquelle le garçon et elle avaient bu du champagne sous les étoiles. Elle fut soudain prise d’un implacable désir de le revoir. Il lui manquait cruellement.

En arrivant en haut de Main Street, ils firent un long détour afin d’éviter le centre-ville mais durent rejoindre Stewtson Avenue, puisque la cabine téléphonique s’y trouvait. Ils s’approchèrent de l’appareil, emmitouflés dans leurs vêtements et luttant contre le vent pour marcher.

Il était midi pile lorsqu’ils arrivèrent.

– J’espère qu’on ne va pas attendre trop longtemps, on n’est tout de même pas très discrets ici, lança Lewis à pleins poumons en regardant le poste de police qui était vingt mètres plus loin.

– Au cas où t’aurais pas remarqué, il n’y a personne d’assez fou pour sortir aujourd’hui ! railla Meredith luttant contre une rafale violente.

Il était vrai qu’ils n’avaient croisé personne en chemin, pas même une voiture.

Ils attendirent pendant encore dix minutes sous les assauts répétés des bourrasques, jusqu’à ce que Sean décide de décrocher le combiné.

– Qu’est-ce que tu… commença Eveana en protestation.

Sean l’interrompit.

– Évidemment, c’est coupé !

Il n’y avait pas la moindre tonalité. Au loin résonna un lourd craquement, comme un tronc d’arbre que l’on briserait en deux.

– Comment on fait ? demanda Gregor le plus fort possible afin que sa voix perce la cacophonie ambiante. Si Zach ne peut pas nous joindre et qu’on ne sait pas ce qu’il lui est arrivé, on ne va pas rester toute la journée à lutter contre la tempête tout de même.

Sean considéra ses compagnons gravement. La réponse s’imposait à lui avec une pesanteur incommensurable.

– Cet après-midi, Korn fera le rituel qui lui permettra d’utiliser tous les secrets du Khann pour devenir ce prétendu dieu. Je ne vais pas laisser cela se passer comme ça, dit-il d’une voix qui tonna malgré le hurlement discontinu du vent.

– Et pour Zach ? s’inquiéta Eveana. Il lui est peut-être arrivé quelque chose…

– De toute manière nous ne pouvons pas le savoir, répondit sèchement Sean, je souhaite qu’il soit sain et sauf, mais je ne vais pas rester là à attendre une hypothétique nouvelle qui ne viendra peut-être jamais.

– Moi je t’accompagne, dit Lewis.

– La question n’est pas là, rétorqua Eveana, nous l’accompagnons tous ! Mais il faut savoir que nous allons nous jeter dans la gueule du loup sans même avoir le moindre coup d’avance ! Nous n’avons rien ni personne pour nous aider, et Korn est bien au-delà de nos forces !

Une rafale surpuissante lui fouailla le visage et elle dut se maintenir à un lampadaire pour finir sa phrase.

– Quelles que soient sa force et sa puissance, je préfère ne pas revenir que d’avoir laissé faire cette abomination. Car si dans quelques années j’entends parler d’un quelconque Messie tout-puissant, je crois que j’aurai du mal à ne pas disjoncter totalement, et là il sera trop tard, il sera intouchable.

– Même si tu trouvais une solution, tu en ferais un martyr aux yeux de tous ceux qu’il aura déjà enrôlés sous sa foi fallacieuse, ce qui ne serait pas mieux ! annonça Gregor.

Le silence qui suivit et les regards qu’ils échangèrent scellèrent le reste de leur existence.

Lewis avança timidement :

– Quitte à aller se battre, j’aimerais autant pouvoir prendre quelque chose chez moi.

– C’est trop risqué, si tes parents te surprennent, ils…

– Ils ne sont pas là ; mon père est à l’entrepôt et ma mère travaille chez les Connerman jusqu’à quinze heures. Ça ne prendra que trente secondes, et puis j’habite à côté, on ne perdra pas plus de dix minutes, allez quoi !

– C’est bon, on y va, accorda Sean.

Ils prirent la direction du port.

 

Un quart d’heure plus tard ils passaient au-dessus du Pocomac et prenaient la route de Narragansetts Pier. Ils passèrent devant les « Portes du Paradis » qui marquaient le royaume de Bellevue et de son quartier chic. Puis longèrent la pension de Josie Scott et quittèrent la ville. La tempête les obligeait à marcher arqués, comme une troupe de mineurs dans les couloirs de leur galerie. Ils ne croisèrent pas une voiture, ni ne virent le moindre signe de vie. La ville était déserte, c’était une Edgecombe fantôme qu’ils laissaient derrière eux.

La route montait sur un flanc de colline et était bordée par les arbres de la forêt, jusqu’à ce que le coteau sur leur droite soit trop escarpé pour qu’il puisse y pousser quoi que ce soit de gros. Il n’y avait qu’une margelle de pierre pour border la route et ils virent l’océan qui s’étendait quelques mètres plus bas et à l’infini vers l’horizon. Mais surtout ils virent ce qui approchait.

Un conglomérat de nuages noirs zébrant le ciel d’éclairs multicolores. Et surtout un tourbillon ténébreux qui montait de l’océan vers cette masse informe comme une spirale hystérique.

– Oh merde ! s’écria Meredith.

Le vent soufflait si fort qu’ils devaient presque crier pour s’entendre, mais cette fois ils pensaient si fort la même chose que ce que Meredith avait lâché leur sembla provenir à tous de leur propre bouche.

– Ne me dites pas que c’est un cyclone ! cria Eveana.

– Je crois surtout qu’on a intérêt à se dépêcher d’atteindre le manoir, sans quoi on n’aura plus besoin de se faire du souci pour notre avenir ! hurla Sean en réponse.

Ils se remirent en route, et malgré la force du vent qui les poussait ils accélérèrent la marche. Ils eurent du mal à quitter des yeux le monstrueux ouragan qui se dessinait au loin. Par intermittence ils percevaient le fracas houleux des vagues se déchiquetant sur la falaise.

Courbés pareils à des nains croulant sous leur fardeau, les cinq adolescents marchèrent pendant une heure sans rien dire, jetant un rapide coup d’œil à la tempête qui se rapprochait de minute en minute.

La pluie commençait à tomber quand ils virent se dresser entre les arbres d’un escarpement rocheux, les hautes tours du manoir d’Arrow View.

– On y est presque, murmura Sean dont les mots s’envolèrent dans le vent.

– Il vaut mieux quitter la route, avertit Eveana, je pense qu’il serait plus prudent d’approcher la demeure par les bois.

Les autres approuvèrent et quand la route s’enfonça plus dans les terres, ils la quittèrent pour se réfugier dans la toute relative protection des bois.

Ils avançaient entre les hauts conifères qui bordaient la maison, écartant les branches rendues piquantes par leurs armadas d’aiguilles vertes. Lewis qui était en dernier regardait assez régulièrement derrière lui pour s’assurer que rien ne les suivait. Il n’employait pas le mot personne dans sa tête car il n’était pas certain que si la maison était surveillée ce soit par un humain. Il s’était plutôt attendu à croiser l’une de ces créatures presque invisibles qui l’avait agressé avec Sean. Lorsqu’il était ressorti de chez lui avec son fusil de paint-ball à l’épaule, les autres n’avaient pas arrêté de lui poser des questions sur l’usage d’une arme qui crachait de vulgaires billes de peinture, mais il ne répondit pas. Seul Sean s’était tu, ayant une petite idée sur la question.

Lewis passa son fusil de son épaule à ses mains et le maintint droit devant lui. La position qu’il adoptait pour marcher précautionneusement et son arme à la main lui firent penser à toutes ces parties de paint-ball qu’ils avaient faites dans les bois avec Sean, Tom, Josh, et même Warren. Deux étaient morts, et peut-être que la liste allait s’allonger dans les heures à venir. La situation n’avait plus rien d’amusant, et l’excitation qui lui plaisait tant dans ces après-midi de cache-cache ne se manifestait ici en aucune manière. Il ne ressentait à présent qu’appréhension.

Ils contournèrent un massif impressionnant de ronces et s’attendaient à déboucher d’un instant à l’autre sur le manoir quand une odeur infecte les arrêta.

– Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? s’indigna Gregor.

On ne lui répondit pas. Sean et Eveana qui étaient en tête se couvrirent la bouche de la main et se détournèrent aussitôt du chemin, un flot de liquide acide leur remonta à la gorge. Les trois autres qui suivaient ne tardèrent pas à découvrir ce qui leur avait inspiré pareil dégoût. Le corps en putréfaction d’un homme gisait dans un taillis. Les liquides méphitiques empestaient l’air malgré la présence du vent qui n’arrivait pas à chasser cette puanteur. Lewis allait hurler quand il vit que le corps bougeait par endroits. Son hurlement mourut dans sa gorge lorsqu’il comprit qu’il s’agissait en fait des vers qui se nourrissaient de la viande faisandée. Il se pencha dans les herbes et vomit. Gregor le tira par la manche.

– Ne reste pas à côté de ça, lui dit-il.

Ils attendirent que Lewis se sente mieux, bien qu’ils eussent tous besoin d’une petite pause.

Le vent avait redoublé de violence, autant que cela fût possible. Lorsqu’ils débouchèrent dans la clairière qui entourait le manoir ils virent passer devant leurs yeux plusieurs grosses branches charriées par le souffle de la tourmente. La pluie les inonda complètement dès lors qu’ils ne furent plus sous la frondaison des arbres. Il faisait vraiment sombre, les nuages étaient si noirs et si épais qu’on aurait cru que le soleil était couché depuis plusieurs minutes déjà.

– On doit rentrer dans la maison de toute urgence, d’un instant à l’autre nous serons au cœur du cyclone ! cria Eveana au travers du vacarme de la tempête.

Les volets des étages se mirent à taper contre le bois et la pierre de la sinistre demeure. Un coup de tonnerre monumental fit sursauter Lewis.

– Suivez-moi ! lança Sean.

Il se pencha en avant pour ne pas être trop visible et fonça jusqu’au mur le plus proche. Ils étaient au pied de l’imposante bâtisse. De là où ils se tenaient, la vue sur l’océan devait être magnifique en pleine journée d’été. Mais ce qu’ils virent à ce moment ne les rassura ni ne les réconforta.

Un mur aussi noir qu’un corbillard se dressait au-dessus de l’océan, levant une vague de plusieurs mètres de haut, et tout ce petit spectacle au goût de catastrophe était tout proche de la côte. Partout le ciel se striait sous les éclairs et le grondement du tonnerre se répéta frénétiquement.

Sean s’arracha à la contemplation du spectacle funeste et se mit en tête de trouver un moyen de pénétrer dans la maison sans se faire remarquer. Il le trouva en la présence d’une fenêtre mal fermée. La même que Glenn Fergusson avait empruntée six jours plus tôt. Ils la trouvèrent en contournant la rotonde de bois et de verre qui était rattachée à la maison, tout près de la grande tour de l’est.

Gregor fila un coup de main à Sean pour la soulever pendant que Lewis montait la garde avec son arme au poing. Puis ils se hissèrent à l’intérieur, les uns après les autres.

– Et dire qu’on a tout fait pour fuir cette foutue baraque il y a à peine deux jours, marmonna Lewis en débouchant dans la pièce humide.

L’eau leur dégoulinait depuis les cheveux jusqu’aux baskets. Le tonnerre gronda si fort que la fenêtre en trembla. Sean crut bien qu’elle allait se désolidariser de ses joints pour se briser à leurs pieds.

– Je sais que ça va vous paraître stupide, mais je serais d’avis qu’on retire nos chaussures et tous les vêtements qui risquent de faire du bruit ou de nous gêner dans nos mouvements. Mais les baskets en priorité, avec l’eau elles vont couiner.

L’idée fut approuvée et ils se séparèrent de leurs chaussures et de leurs parkas. Meredith sortit un objet d’une des poches de son blouson et jeta ce dernier dans un coin de la pièce avec le reste de leur propriété.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Gregor en montrant l’objet que Meredith tenait dans sa main bandée.

– Mon assurance pour les coups durs, répondit Meredith en exhibant un poing américain.

– Je commence à vraiment te trouver bien pour une fille, chuchota Lewis, si on se sort de cette baraque pourrie, fais-moi penser à te proposer de faire un paint-ball avec nous…

– Quand tu veux.

Sean s’approcha de l’unique porte de la pièce. Il colla son oreille au montant et lorsqu’il fut sûr de n’avoir entendu aucun bruit – ce qui était difficile compte tenu de l’orage qui vociférait – il l’ouvrit.

Le couloir desservait plusieurs pièces et faisait un coude à gauche alors qu’il s’arrêtait sur une lourde porte à double battant sur la droite. Sean opta pour cette direction et les quatre autres le suivirent sans poser de questions. Il sentait que c’était par là qu’ils devaient aller, il n’aurait pas su l’expliquer, c’était comme s’il avait déjà visité la maison entière dans une autre vie. Ils prirent encore toutes leurs précautions avant d’ouvrir l’un des battants et pénétrèrent dans un hall grandiose.

La vaste pièce faisait penser à l’intérieur des châteaux du Moyen Âge, avec ses blocs de pierres apparentes, sa haute cheminée, ses tapisseries au mur et même son armure d’apparat dans un renfoncement mural. Mais le plus singulier était sans conteste le large escalier qui montait jusqu’à un palier sur le mur duquel était insérée une magnifique fenêtre circulaire en vitrail. Elle ressemblait aux rosaces spectaculaires que l’on trouvait le plus souvent dans les églises gothiques. Celle-ci mesurait bien deux mètres de diamètre, elle représentait un ange et un démon qui s’affrontaient sur fond de souffrance et misère humaines. De ce palier, l’escalier se scindait en deux parties diamétralement opposées, l’une montant vers l’intérieur du manoir, l’autre vers la tour de l’est.

Sean soupira.

– Bon, Lewis tu viens avec moi, on va monter voir un peu, les autres vous nous attendez ici sans bouger, O.K. ?

– Pourquoi on ne monte pas tous en même temps ? demanda Eveana que la perspective de se séparer ne rassurait pas.

– Parce que ça permet d’être plus discret, plus rapide et de perdre moins de temps s’il n’y a rien à trouver là-haut, répondit Sean.

Il eut bien envie d’ajouter et si on se fait prendre, on sera pas tous dans la même merde, mais il s’en abstint.

Sean et Lewis gravirent les premières marches jusqu’au palier à la rosace où Lewis s’émerveilla devant la lumière colorée qui s’en échappait. Sean se décida pour l’escalier menant vers l’intérieur de la maison. La voix qui l’avait guidé jusqu’ici semblait disposée à se taire pour le moment.

Une bonne trentaine de marches de franchies et ils se retrouvèrent dans un couloir de pierre froid. D’antiques porte-torches en acier étaient suspendus aux murs. Le couloir se prolongeait sur dix mètres avant de tourner sur la gauche. Sean et Lewis le suivirent et découvrirent un autre couloir qui croisait celui-ci perpendiculairement.

– C’est immense ici ! s’exclama Lewis.

Sean, qui fronça les sourcils, lui fit signe de baisser d’un ton.

– Mais, Sean, on va jamais se retrouver dans ce labyrinthe ! chuchota-t-il cette fois.

– De toute façon je ne sens rien d’anormal par là, ni bruit, ni incantation, rien. Rejoignons les autres.

Ils s’apprêtaient à faire demi-tour quand Sean remarqua un papier carré sur le sol. Il s’approcha, mit un genou à terre et découvrit une petite photo qu’il reconnut aussitôt.

– C’est pas bon signe, réussit-il à murmurer malgré la peur qui venait subitement de s’emparer de son corps.

Lewis regarda par-dessus l’épaule de son ami et reconnut également la photo où ils étaient tous les deux avec Tom à l’île Jackson.

– Elle était dans mon portefeuille que l’Ogre a pris, dit Sean sur le ton de la confidence. Il faut aller prévenir les autres qu’il est là.

Ils se redressèrent et allaient se retourner quand quelqu’un ou quelque chose grogna derrière eux.

 

Après le départ des deux « éclaireurs », Meredith s’était assise sur le banc en bois qui reposait contre un des murs. Gregor restait immobile, en bas des marches, guettant leur retour, et Eveana faisait les cent pas dans le hall.

– Et si on jetait un coup d’œil aux portes qui partent d’ici, ce serait déjà ça de fait ? proposa Eveana qui devait trouver un moyen d’apaiser sa nervosité.

– Et si tu commençais par te calmer, fit Meredith en guise de réponse.

Gregor recula lentement puis beaucoup plus vite, et enfin se tourna vers les filles et leur intima l’ordre de se taire en posant son index sur ses lèvres.

Lorsqu’il fut clair que quelqu’un descendait les marches de l’autre escalier – celui qui conduisait vers la tour – la panique s’empara des trois adolescents.

Une ombre s’étirait sur le palier intermédiaire.

– Merde, merde, merde, merde… psalmodia Meredith, cassons-nous !

Elle bondit de son banc et ouvrit la petite porte qui filait sous l’escalier, pensant qu’il s’agissait d’un obscur placard. Un escalier étroit, taillé à même la pierre, descendait dans les ténèbres.

Elle fit signe à Gregor et Eveana de la suivre, et posa le pied sur les premières marches. Eveana referma la porte derrière elle, les plongeant dans l’obscurité la plus complète.

– On n’y voit rien, protesta Gregor.

– Tais-toi et descends, souffla Eveana.

Ils continuèrent à tâtons. Les marches étaient sacrément froides sous leurs chaussettes mouillées, et ils aboutirent à une cave particulièrement humide à la forte odeur de renfermé. Une goutte d’eau arythmique tombait dans une flaque.

– Quelqu’un a une allumette ? demanda Gregor.

– Pas moi, murmura Eveana.

Meredith farfouilla dans ses poches et en sortit un petit paquet d’allumettes mexicaines. Elle fit coulisser l’intérieur et sentit sous ses doigts trois tiges.

– S’agit de pas rater son coup, dit-elle doucement.

Elle craqua la première et ils découvrirent qu’ils se trouvaient dans une cave voûtée, avec des gros tonneaux en bois posés horizontalement sur des cales. La cave se prolongeait sur la droite et…

L’allumette s’éteignit.

Meredith jura. Elle voulut prendre la deuxième mais son bandage ne lui permit pas d’assurer une bonne prise sur le paquet lorsqu’elle l’ouvrit, et il lui échappa.

– Merde ! J’ai fait tomber notre seule source de lumière…

Elle s’accroupit et commença à tâtonner tout autour d’elle.

La voix d’Eveana qui venait de son dos s’éleva doucement :

– Meredith, t’es où ?

– Juste devant toi, ne bouge pas le temps que je retrouve ce satané paquet d’allumettes.

Quelqu’un soupira dans la pièce. Un soupir rauque.

– Qui est là ? demanda aussitôt Meredith.

Comme personne ne répondait, elle entreprit d’activer ses recherches.

Il y eut un bruit de pas, un frottement de talon et puis plus rien.

Les mains de Meredith s’agitaient vivement sur le sol poussiéreux de la cave. Sa main gauche ne lui servait hélas pas à grand-chose, l’épaisseur du bandage diminuait beaucoup trop sa maniabilité.

Le silence était total, pourtant les trois adolescents perçurent tous que quelque chose bougeait autour d’eux. Devant, à droite ou à gauche, ils étaient incapables de le dire, mais il y avait quelqu’un qui était en train de s’approcher, peut-être même était-il tout près maintenant.

Meredith sentit un léger souffle sur sa joue.

Merde, dépêche-toi ! Dépêche-toi, bordel !

Ses doigts s’arrêtèrent sur un petit bout de carton. C’était les allumettes. Elle s’empressa d’en extraire une et l’alluma.

Un visage surgit devant elle.

Pas Gregor ni Eveana, mais le visage d’un fou.

Il avait des cheveux blonds et longs et les yeux bleus d’un enfant qui veut jouer, mais elle ne se méprit pas. Le genre de jeu auquel il voulait se livrer lui coûterait la vie.

Il souriait sadiquement, dévoilant ses dents jaunes qui fondirent sur elle à la manière d’une araignée sur sa proie engluée.

 

Benjamin Hannibal n’avait pu se résoudre à rester terré au poste de police, même si on annonçait une incroyable tempête. Alors qu’il roulait le long de Dover Street, le fax de son bureau cracha une dépêche urgente de l’Agence nationale météorologique le prévenant qu’un cyclone faisait route sur Edgecombe. Ce fut l’une des dernières nouvelles qui put être captée par la ville avant plusieurs heures.

Il sillonnait les rues depuis midi, et pendant que Sean et ses quatre amis franchissaient le Pocomac, le shérif Hannibal avait remonté Lawson Street, quelque cinq cents mètres plus loin à vol d’oiseau.

Benjamin inspectait les rues désertées d’Edgecombe dans l’espoir d’y trouver une trace des enfants disparus ou peut-être de Glenn Fergusson. Bien que s’il faille en croire Ezekiel, ils ne reverraient jamais plus l’agent du FBI. Benjamin n’arrivait pas à se faire à cette idée. Étant flic il aurait dû s’accoutumer aux morts violentes, principalement d’un représentant de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions. Mais il ne pouvait s’imaginer Glenn Fergusson, si sûr de lui dans son costume sur mesure et avec ses cheveux bien coupés, en train de pourrir dans un fossé ou entre deux récifs. Il y avait quelque chose qui clochait entre ces deux images. Un antagonisme visuel et moral qui ne pouvait être le reflet de la réalité, pourtant… Comment diable est-ce qu’un type qui semblait intouchable, immortel tellement il était confiant en lui, pouvait bien mourir comme ça ? La mort est-elle si perfide et si sournoise qu’elle frappe au dernier moment sans vous laisser pressentir qu’il faut vous hâter de « cueillir la rose » ?

La mort est injuste.

Voilà ce qu’il en est.

Benjamin se mordit involontairement la langue en mâchant son chewing-gum.

Ça t’apprendra à philosopher ! Pour l’instant je vais surtout retrouver ces gosses et les ramener…

Benjamin ralentit. Il arrivait à la rue du port, et un arbuste fila devant lui, entraîné par le vent.

– Heureusement que tout le monde reste planqué chez soi, murmura-t-il.

Une sacrée tempête se préparait, il n’était pas prudent de rester dehors par un temps pareil. Et les ados ? pensa-t-il. Ils sont peut-être dehors eux aussi ?

Réfléchis une minute, Benjamin ! Si tu t’obstines à les débusquer et que tu te fais coincer dans la tempête, la ville devra se trouver un autre shérif. Et puis il est fort possible que les gamins se soient abrités en voyant l’orage se profiler ! Rentre toi aussi, avant qu’il ne soit…

Cette fois ce fut un panneau immobilier, avec inscrit dessus en toutes lettres « À VENDRE » qui surgit du coin de rue en volant vers les entrepôts des docks. C’était un des panneaux que Louis de Laferre – le type de l’agence immobilière d’Edgecombe – accrochait à toutes les maisons dont il pouvait tirer sa commission.

Un panneau « À VENDRE »…

Une agence immobilière…

Benjamin stoppa sa Jeep. Et le déclic se fit.

Ezekiel avait parlé d’une tanière où la Bête se terrait et cette tanière où se trouverait normalement l’Ogre était caractérisée par « une flèche noire qui se dresse vers les cieux ». C’était ce que le sorcier avait dit lors de son espèce de transe divinatoire. En voyant le panneau immobilier devant lui, Benjamin avait repensé à cette vieille maison noire à vendre sur la côte. Celle-là même qu’on appelait Arrow View, la « vue de la flèche ». Il se mordit la lèvre en repensant à Sherelyn. Sherelyn Moss, sa secrétaire avait essayé de lui dire quelque chose de la part de sa sœur Debbie qui, elle-même, l’avait entendu de Josie Scott, enfin bref une de ces rumeurs comme il en circule toujours une flopée sur Edgecombe. Pourtant, cette fois, Benjamin s’en voulut de ne pas l’avoir écoutée. Sherelyn lui avait rapporté comment Josie Scott se faisait du souci au sujet de deux étrangers qui voulaient racheter Arrow View. Qu’ils étaient bizarres.

Trop de choses concordaient pour que Benjamin croie en la coïncidence, il fit demi-tour et fonça jusqu’au poste de police où Ezekiel l’attendait.

Sur la route, Benjamin essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées entrelacées. Glenn vivait à la pension de Josie Scott, il est fort possible qu’il ait surpris une conversation entre ces deux hommes ou qu’il ait parlé avec Josie, il aura appris l’existence du manoir et aura fait le rapprochement dès que les mots étaient sortis de la bouche d’Ezekiel.

Pourquoi lui-même n’avait-il pas fait le recoupement plus tôt, bon sang !

La Jeep Cherokee fit crisser ses pneus en s’arrêtant devant le poste de police. Sherelyn avait eu droit à un congé exceptionnel aujourd’hui, Benjamin dut donc s’abstenir d’utiliser la radio et descendit pour aller chercher le sorcier lui-même. Il devait faire vite, bientôt la tempête soufflerait si fort qu’il serait impossible de conduire. Mais un sentiment d’urgence plus profond encore l’avertissait que ce n’était pas seulement pour l’ouragan, comme un sixième sens qui lui aurait susurré à l’oreille qu’un danger approchait et qu’il fallait se dépêcher d’aller à Arrow View.

Il ne prit pas le temps d’expliquer quoi que ce soit à Ezekiel, il se contenta de dire au sorcier de le suivre au pas de course et ils s’engouffrèrent dans la Jeep qui redémarra en trombe.

– Mais enfin, qu’est-ce qui vous prend ? s’exclama Ezekiel.

– Je sais où trouver l’Ogre, et j’ai bien peur qu’il n’y soit pas seul. Ne me demandez pas ce qui se trame, je n’en sais rien. En revanche je sais ce que c’est que cette flèche noire dressée vers les cieux qui attire tant l’Ogre.

Ils roulèrent aussi vite qu’ils purent malgré les intempéries. La pluie s’écrasait sur le pare-brise avec une rage ahurissante, les essuie-glaces n’en pouvaient plus et même à plein régime ils ne suffisaient pas à y voir correctement.

– Ralentissez, shérif, vous voulez nous tuer ? On n’y voit pas à plus de dix mètres !

Cette impression d’urgence qui dévorait le shérif se faisait de plus en plus forte à mesure que les secondes défilaient.

Un arbre tout entier s’effondra sur la route, juste sous leurs yeux, et dans la seconde qui suivit, il s’envola.

– Oh mon Dieu ! murmura Ezekiel, je crois que c’est un cyclone.

Il regardait sur la droite du véhicule et vit dans le grand flou gris où devait se trouver l’océan, une masse noire gigantesque surgir et avaler tout ce qu’elle trouvait sur son passage. C’était énorme, sinueux et hurlant de mille vents, et surtout c’était d’un noir d’ébène.

– Je n’ai jamais rien vu de pareil, dut avouer Ezekiel presque religieusement le nez collé à la vitre.

– Je crois que personne n’en a vu d’aussi colossal ! Du moins personne d’encore vivant, répondit Benjamin en accélérant.

Il se trompait, une poignée d’hommes et de femmes d’un certain âge aujourd’hui avaient déjà vu un cyclone du même acabit, les rares survivants de Diane.

La Jeep prit un virage un peu sec à pleine vitesse et les roues arrière chassèrent. Benjamin ne freina pas et récupéra le contrôle du véhicule avant qu’il ne dérape et tombe vingt mètres plus bas. Le derrière du véhicule cogna lourdement dans le muret de pierre et repartit aussi vite.

Ezekiel soupira en se tenant au tableau de bord.

Plusieurs éclairs accompagnés de grondements considérables déchirèrent les cieux devant eux en s’abattant sur des arbres des escarpements de la côte.

La pluie diminuait tant leur visibilité que Benjamin rata le chemin menant au manoir d’Arrow View. Il dut faire une marche arrière et engagea les quatre roues motrices du véhicule pour ne pas s’embourber dans la mélasse boueuse. De nombreux éléments de végétation virevoltaient dehors, soulevés par la puissance des vents. Ils arrivèrent devant l’imposante demeure. Une Mercedes noire était garée devant. Benjamin tendit le doigt vers la plaque d’immatriculation.

– Tenez, regardez ça !

Sur la plaque était inscrit « ARCANE XIII ».

– N’est-ce pas la carte que nous avions tirée, le symbole de la non-vie ?

Ils ouvrirent les portières pour descendre et furent plaqués par la violence de la tempête contre la tôle de la Jeep.

Au-dessus de l’océan, Ezekiel vit le buisson de la tornade s’élargir et soulever une énorme portion de la mer, à la manière d’un aspirateur titanesque qui aspirerait une nappe bleu et gris.

Le cyclone était presque sur Edgecombe et sa région.

 

Quand la deuxième allumette dévoila le visage de l’Ogre, Eveana hurla et se mit à remonter les marches aussi vite qu’elle le put, priant pour que ses amis puissent en faire autant.

Gregor vit le visage de dément fondre sur Meredith et fit un bond en arrière sous l’effet de la peur. Tout comme ses camarades il avait reconnu la description que Sean leur avait faite de ce dingue et l’identifia immédiatement comme étant le dangereux Ogre de la côte Est. Il trébucha sur une caisse et s’écroula sur un râtelier à bouteilles, se meurtrissant le dos.

La maigre lumière s’éteignit alors qu’Eveana hurlait en remontant et que Meredith encaissait la charge de l’Ogre en s’étalant de tout son long. L’allumette qui lui avait échappé des doigts s’était éteinte, et à présent elle ne voyait plus rien du tout. En tombant, l’Ogre l’avait lâchée mais elle sentit un mouvement juste à sa droite, et une poigne d’acier lui enserra la gorge. Elle essaya de se débattre, agitant les jambes dans tous les sens, et tenta d’attraper son agresseur, mais il était juste derrière. Les mains froides forcèrent sur sa trachée et Meredith se mit à paniquer, tremblant involontairement de tous les membres. Elle ne pouvait plus inspirer et ses poumons commençaient à manquer cruellement d’air, mais surtout cette pression sur sa gorge lui faisait horriblement mal. Des larmes de souffrance coulèrent sur ses joues et elle força pour essayer de respirer. Tout ce qu’elle obtint fut un ignoble sifflement, à la limite du raclement de gorge, mais pas une once d’oxygène. Elle défaillait.

Gregor s’appuya sur le râtelier pour se lever et entendit le raclement lugubre d’agonie. Il se dressa aussitôt et se déchira le bras sur un tesson de bouteille qui dépassait du râtelier. Cela lui donna une idée. Il tâta rapidement les casiers jusqu’à trouver des bouteilles pleines (pour rien au monde il n’aurait voulu savoir de quoi !). Il en prit une dans chaque main et se précipita en avant. Les spasmes de Meredith et le bruit que faisaient ses jambes en s’agitant frénétiquement sur le sol le guidèrent jusqu’à elle. Il ne voyait rien et risquait de frapper la jeune fille, mais au bruit qu’elle faisait, s’il ne se décidait pas rapidement il n’y aurait plus de Meredith à sauver dans moins d’une minute. Il leva la main droite et lorsqu’il buta contre le dos de quelqu’un il abaissa immédiatement et de toutes ses forces le bras. La bouteille s’écrasa sur le crâne de l’individu avant qu’il n’ait eu le temps de se retourner.

Entendant la profonde inspiration de Meredith qui suivit, Gregor jugea qu’il avait bien frappé l’Ogre et abattit sa deuxième bouteille qui se fracassa également avec grand bruit. Une odeur capiteuse de vin se diffusa dans l’air humide de la cave.

– Meredith ? Ça va, demanda-t-il. T’es là ?

Il n’y eut pas de réponse.

 

Eveana enfonça plus qu’elle n’ouvrit la porte et se précipita dans le hall. Elle se tourna pour faire face à la porte, angoissée à l’idée de ce qui allait en sortir. Personne ne vint.

Elle songea à faire un tour rapide des pièces environnantes pour trouver une arme et de la lumière mais comprit que le temps qu’elle y passerait serait fatal à ses compagnons. Tant pis. Elle s’approcha de la porte, prête à redescendre leur prêter main-forte.

Quelqu’un surgit dans son dos et l’empoigna par les cheveux. Elle poussa un cri de surprise autant que de douleur et essaya de se dégager. Eveana agita les bras dans tous les sens et reçut un coup de poing en plein visage qui la sonna.

– Petite garce, tu vas venir avec moi.

Eveana avait la tête qui tournait mais reconnut néanmoins la voix féminine de la soi-disant agent de la CIA que Korn appelait Bilivine.

La pression qu’elle exerça sur son bras contraignit Eveana à avancer dans un couloir. Bilivine la guida au travers du manoir et la fit entrer dans une des nombreuses pièces. Aaron Chandler attendait devant une petite console de jeux portative.

– Occupe-toi d’elle, Aaron, je vais mettre la main sur les autres, lança Bilivine.

Elle poussa Eveana dans la pièce et la toisa.

– Car tu es venue avec tes amis, n’est-ce pas ? Ne t’en fais pas pour toi, Aaron va prendre soin de ta petite personne, pas vrai Aaron ?

Le regard qu’elle lança au voyou fit frémir Eveana, et tout d’un coup, la jeune fille eut envie de crier.

 

Quand Lewis et Sean découvrirent les deux yeux rouges qui apparaissaient dans le couloir qu’ils devaient emprunter pour rejoindre leurs amis, ils abandonnèrent tout aussitôt l’idée de redescendre par là. Un Guetteur était en train de se matérialiser, leur coupant l’accès à l’escalier.

Sean tira Lewis en arrière.

– Restons pas là, cours !

Ils se tournèrent ensemble et détalèrent dans le premier couloir venu. Ils couraient comme des fous, respirant fort, peu leur importait d’être silencieux, tout ce qu’ils voulaient c’était s’en sortir indemnes. La créature grogna dans leur dos.

– Il… nous… suit ? haleta Lewis.

Sean tourna la tête pour voir si le Guetteur les poursuivait et ce qu’il vit lui fit gagner encore plus de vitesse.

Le Guetteur s’était lancé à leurs trousses, les deux yeux rouges brillaient dans la pénombre du couloir, nimbés d’un voile de vapeurs étranges qui formaient son corps. Sean pensa que le monstre s’était mis à quatre pattes pour mieux courir, car les yeux étaient près du sol.

– Cours… ne regarde… pas derrière, répondit-il à Lewis.

Ils se gênèrent en passant un coude du couloir, et ils n’eurent que le temps de piler pour ne pas rentrer de plein fouet dans une porte.

Sean s’empressa de tourner la poignée. Elle était fermée à clef.

Le Guetteur arriva juste derrière et s’immobilisa. Avisant de la situation avant de se précipiter sur ses proies.

Lewis poussa Sean contre le mur et débloqua le cran de sécurité de la cartouche d’air comprimé de son fusil. Il visa la bête.

– Je vais t’en mettre plein la gueule ! cria-t-il et il ouvrit le feu.

Sean resta bouche bée, admirant le courage soudain de Lewis. Il comprenait où voulait en venir son ami ; il pensait que s’il avait déjà fait fuir un Guetteur avec de la peinture, il pourrait sûrement faire fuir celui-ci aussi. Il semblait oublier que la première fois, il était dans un état second qui lui avait permis de faire appel inconsciemment à l’Ora. Il avait cru en ce qu’il avait fait, il n’avait pas tiré comme ça avec un quelconque espoir, il avait tiré en sachant pertinemment que le Guetteur n’y survivrait pas. C’était ça qui avait fait fuir le monstre, bille de peinture, vraie balle, peu importe du moment qu’il se servait de l’Ora. S’il voulait que ça marche il devait recréer exactement le même état second que la peur avait façonné en lui cette nuit-là.

Les billes de peinture s’écrasèrent sur le monstre en une multitude de petits « flocs », couvrant par la même occasion sa forme d’une pellicule de couleurs amalgamées. Il était grand et effrayant avec sa forme vaguement humaine, et ses membres très longs, allongés pour mieux toucher et détruire, se dit Sean. Son visage tenait plus dans sa physionomie du dinosaure que de l’homme et Sean eut du mal à croire qu’il s’agissait là de l’esprit d’un mort revenu sur terre pour tyranniser sous les ordres de Korn. C’était pourtant bien le cas. Ce qui troublait encore plus Sean c’était que la créature ne semblait pas souffrir les attaques de Lewis, et comme pour confirmer cette théorie, elle se mit en marche vers le jeune tireur en grondant.

Un éclair illumina le couloir par le biais d’une fenêtre lointaine.

Lewis continuait de vider son réservoir de soixante billes, mais cela ne semblait pas affecter le Guetteur qui fondait sur lui.

Les propos de Georges O’Clenn lui revinrent en mémoire lorsqu’il leur avait parlé de l’Ora et de ses pouvoirs : « C’est en nous tous, en chaque homme et chaque femme que la nature enfante. C’est parfois à fleur de peau et pour d’autres si profondément enfoui dans des gènes ancestraux qu’ils n’auront jamais la capacité de s’en servir, mais nous en sommes tous dotés, c’est naturel. »

Lewis cessa de tirer et ferma les yeux.

Concentre-toi, retourne dans cet état de distance par rapport à la réalité, comme lorsque tu te croyais dans le royaume d’Oz.

Le souffle monstrueux du Guetteur fut sur lui. Trop tard.

Sean voulut agir et pourtant il resta pantois quand le Guetteur déchiqueta les chairs de Lewis.

Lewis ne cria pas, la douleur fut moins forte qu’il ne s’y était attendu, les griffes du monstre étaient bien trop acérées pour faire mal. Il pensa de toute ses forces à Oz, à l’épouvantail sans cervelle, au lion peureux, et à l’homme de fer qui voulait un cœur, et à cette ignoble sorcière qui l’avait attaqué et qui l’attaquait encore. Il entendit l’aboiement de Toto et entendit Dorothy chanter au loin avec le peuple des Munchkins. Puis il sentit les griffes lui labourer le corps, mais il ne s’effondra pas, il n’était plus là, plus dans ce monde en tout cas, son esprit n’était plus dans cet horrible manoir sinistre, il était à Oz. Et il pressa la détente.

 

Gregor attendit encore quelques secondes et redemanda :

– Meredith… t’es là ?

Il respirait si fort qu’il avait l’impression que tout le manoir l’entendait.

Quelqu’un grogna devant lui, sur le sol. On bougea même.

– Ça… va. J’suis là, répondit une voix grave et enrouée avant de tousser en gémissant.

– Non, c’est pas ta voix ça !

Gregor recula d’un pas et s’enfonça un bout de verre de la bouteille brisée dans le pied.

– AAAAH !

Il se mit la main sur la bouche.

– Gregor, qu’est-ce qui t’arrive ? Où est l’Ogre ? demanda la voix enrouée.

Il sembla bien cette fois que la voix avait les mêmes intonations que Meredith, mais elle était plus grave, faible et hésitante comme quelqu’un qui viendrait de se…

Quel idiot ! se dit Gregor ! Comme quelqu’un qui vient de se faire étrangler !

– Meredith, je suis désolé, je ne t’avais pas reconnue. Attends un instant.

Il prit appui sur le mur à sa main gauche et leva son pied blessé pour en extraire le bout de verre. En tirant sur le fragment de bouteille il remercia la providence qu’il n’ait pas à voir ce qu’il faisait sans quoi il aurait certainement tourné de l’œil.

– Gregor, t’es toujours là ? demanda la voix enrouée de Meredith. Où est Eveana ?

– Présent, répondit le garçon en s’appliquant à ne pas casser le verre dans la plaie.

Ça n’était pas pratique, ne voyant rien il se guidait en fonction de la douleur.

– Elle est remontée quand cette ordure est apparue, elle doit nous attendre là-haut, persuadée qu’on est morts.

– Et l’Ogre où est-il ?

– Il est là, à mes pieds. Je crois qu’il a son compte. Pour un moment en tout cas j’espè…

Il ne finit pas sa phrase, interrompu par des vertiges. La blessure ne semblait pas aussi profonde pour causer pareils troubles, et il se doutait déjà de ce que ça pouvait bien être.

Depuis samedi soir, où il avait donné ses deux dernières lancettes à Zach pour crocheter la fenêtre, Gregor ne pouvait plus se faire de prélèvement sanguin pour son diabète. Il avait d’ailleurs assez peu d’insuline avec lui et avait décidé de se rationner pour tenir jusqu’à lundi soir sans retourner chez lui. Il s’était donc fait des injections en dosant un peu au hasard, se fiant à son habitude, mais il savait qu’il ne se soignait pas bien. À cela s’ajoutait la nourriture pas équilibrée du tout qu’ils ingurgitaient depuis deux jours et Gregor comprit qu’il en ressentait les effets à présent. Il devait se calmer et se faire une piqûre d’insuline.

– Gregor ? Un problème ? demanda Meredith de sa voix sourde.

– Faut que je sorte d’ici, je dois me faire une injection.

Il commença à chercher les marches. Son pied blessé lui faisait mal à chaque pas et il se résigna à ne le poser qu’un pas sur deux, se servant de son talon sur les autres pas. Il entendit Meredith tousser et se relever. Réalisant qu’elle aussi était en chaussettes il la prévint :

– Fais gaffe, il y a plein de bouts de verre par terre. Fais un détour pour rejoindre l’escalier.

– O.K., mais j’ai perdu mes lunettes ! grogna-t-elle. Je ne vais rien voir une fois en haut…

– Je t’en rachèterai si tu veux mais faut vraiment que je sorte.

Meredith se fit une raison et abandonna ses lunettes. Elle avait trop mal à la gorge pour s’inquiéter de ne pas voir parfaitement.

Ils arrivèrent tant bien que mal à remonter, et ce fut un soulagement incontestable que de se retrouver dans le hall à la rosace. La lumière aussi faible fût-elle leur fit un bien fou.

Dès qu’ils furent remontés, Gregor s’assit sur le banc au pied du mur. Dehors la tempête brisait tout, fouettant le manoir avec une force phénoménale. Le mugissement discontinu du vent filtrait jusqu’à eux, semblable à la plainte d’un incroyable fantôme.

Meredith se mit à chercher Eveana en plissant les yeux pour forcer sur sa vue diminuée et en se massant la gorge. Elle avait eu sacrément chaud. Elle s’était même vue mourir. Elle s’était débattue mais n’avait réussi à rien jusqu’à ce que Gregor n’intervienne. C’était une preuve de faiblesse.

Elle sécha les larmes qui avaient coulé sur ses joues et ouvrit une porte. Bilivine apparut.

– Tiens donc ! dit la femme en tailleur en feignant la surprise.

Meredith fit volte-face aussitôt et se mit à courir.

Bilivine se concentra et dans la seconde suivante elle utilisait l’Ora pour renverser l’armure décorative dans les jambes de la jeune fille qui s’enfuyait et qui trébucha.

Gregor, qui venait de sortir de sa poche la seringue hypodermique sous plastique, se redressa mais un vertige terrassant le contraignit à se laisser choir sur le banc.

Bilivine s’approcha de Meredith qui ne bougeait plus, allongée entre les différentes parties de l’armure. Elle aurait bien utilisé l’Ora pour lui faire peur, pour la faire paniquer un peu mais Korn avait expressément demandé à ce qu’elle ne se serve pas de ses facultés, sauf urgence. Pas aujourd’hui où il avait besoin de toute la concentration nécessaire à l’apprentissage total des savoirs du Khann. Pour l’armure Bilivine avait agi presque spontanément, du moins c’est ce qu’elle dirait à Korn s’il lui faisait des reproches.

Elle enjamba la cotte de mailles et le gantelet qui gisaient et voulut prendre Meredith par un bras. Cette dernière qui faisait la morte, lui balança sa jambe derrière le genou de manière à la déstabiliser et sauta sur ses pieds pour lui décocher une droite comme il lui était rarement arrivé d’en mettre une. Bilivine valsa jusqu’au mur et s’effondra sur le socle où l’armure reposait une minute plus tôt.

Meredith sortit son poing américain et par pur vice en mit un grand coup à la jeune femme. Un flot de bave gicla de sa bouche.

Quoi qu’on en dise, ça fait du bien !

Elle se recula, satisfaite et vit alors Gregor qui tremblait et transpirait sur le banc. Elle galopa jusqu’à lui et comprit qu’il faisait une crise de diabète.

 

Sean assistait au funeste spectacle de la mort de son ami sans pouvoir faire quoi que ce soit sinon attendre son tour.

Lewis avait fermé les yeux et n’avait pas crié une seule fois, son sang s’était pourtant répandu en minuscules gouttelettes sur le mur, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il avait arrêté de tirer.

La cartouche d’air comprimé se mit soudainement à crépiter et il y eut un hurlement. Mais pas celui de Lewis, celui du Guetteur.

Il beugla alors que les billes de peinture ne s’écrasaient pas à sa surface, mais pénétraient la couche de peinture des tirs précédents. Elles s’enfonçaient dans la créature.

Puis il y eut un coup de tonnerre comme un coup de feu et le Guetteur disparut, laissant la peinture former un tas ignoble sur le sol. Lewis s’écroula.

– Non, Lewis ! cria Sean.

Il se précipita sur son ami d’enfance et le tourna pour voir son visage.

Lewis avait les yeux fermés, ses vêtements étaient complètement déchirés et Sean prit sur lui-même pour ne pas détourner le regard des plaies ouvertes qui lui zébraient le torse. Du sang bien rouge coulait sur le sol, contrastant désagréablement avec le gris froid de la pierre.

– Non, Lewis, tu peux pas faire ça ! Lewis, reviens, je t’en supplie, reviens, ouvre les yeux !

Mais Lewis était inerte, les cheveux coiffés à la brosse se mêlant au sang qui formait à présent une mare.

Sean retira son sweat-shirt et le posa sur les plaies sanglantes, espérant stopper l’hémorragie. Il avait vu ça dans des films et des séries ; si on le faisait à chaque fois c’est qu’il y avait une part de réel, alors il pressa son sweat-shirt contre le ventre de son ami.

– Lewis, je t’en prie reviens avec moi, je sais que c’est beau là où tu es, que c’est sûrement le pays d’Oz, mais t’as pas le droit de partir comme ça, c’est pas juste !

Sean tourna le sweat-shirt de manière à appliquer un côté sec, et en le manipulant il y eut un horrible bruit de succion. Lewis était exsangue, d’une pâleur fantomatique.

– S’il te plaît, Lewis, murmura Sean, t’as pas le droit de me laisser tout seul dans cette galère, nous deux on va s’en sortir et on se fera des paint-balls dans les bois, comme avant… allez, quoi, reviens !

Des larmes lui emplirent les yeux. Il ne savait plus quoi dire, ni que faire, il cherchait ce qu’il aurait pu lui raconter, espérant que Lewis l’entendait toujours, il voulait une histoire qui lui plaisait, quelque chose qui le rattacherait à la réalité.

– Lewis, tu sais quand j’ai été voir mon grand-père hier, avant de partir je lui ai posé une question et j’ai oublié de t’en parler, alors je suis désolé de t’avoir fait attendre si longtemps vieux, mais je sais enfin pourquoi les châteaux d’eau sont construits en hauteur… Tu sais c’est ce que tu nous demandes tout le temps, tu les trouves si laids et tu ne comprends pas pourquoi on les fabrique tout de même en hauteur plutôt que de les enterrer. C’est à cause de la pression, Lewis. C’est pour avoir plus de pression qu’on bâtit ces cuves en hauteur. C’est con, pas vrai ? Alors, maintenant, je t’en prie, reviens avec moi, te laisse pas partir, Lewis, bats-toi ! BATS-TOI !

Sean hurla de tous ses poumons et serra Lewis dans ses bras.

– Bats-toi, mon copain de toujours, sanglota-t-il, bats-toi pour qu’on puisse encore faire les crétins ensemble… s’il te plaît, Lewis…

Sean sentait le sang chaud de Lewis contre son propre T-shirt et ses chaussettes trempaient également dans la petite mare tiède. Il serrait son ami contre lui à s’en étouffer. Et il lui passa la main dans les cheveux, comme un grand frère.

– S’il te plaît…

Sa voix était devenue presque inaudible sous l’émotion.

Et puis Lewis bougea. D’abord un bras et ensuite la tête. Il ouvrit les yeux à moitié et dit :

– Putain de… château d’eau… c’est moche.

 

Simple coïncidence ou caprice de la nature dans son éternel souci d’équilibre ? Alors que Lewis revenait à lui dans le couloir froid d’un manoir, Anatole Prioret s’éteignit au chaud dans son lit. Lassé de vivre depuis trois jours avec des drains et des sondes sur tout le corps, Anatole se laissa partir quand son cœur se mit à faiblir. Il aurait certainement pu lutter, et étant très solide, il s’en serait sorti, mais pour combien de temps encore ? Et pour quoi faire ? Alors quand le grand voile du mystère ultime passa à portée, Anatole se laissa glisser vers l’éternité, et il disparut.

Pete Palhio qui était de garde ce jour-là, découvrit le corps du vieil homme, et il resta près de cinq minutes à contempler ce patient décédé. Il avait vu plusieurs dizaines de morts dans le même genre – dans une maison de retraite c’était tout de même une finalité quasi quotidienne hélas ! surtout à l’approche de l’hiver – mais celui-ci avait quelque chose de différent. Quand Pete trouva enfin ce qui clochait, il tapota la main d’Anatole en souhaitant que, lorsque son jour à lui viendrait, il en serait de même.

Anatole souriait.

 

– … j’ai besoin… d’insuline, dit Gregor entre ses dents claquantes.

Meredith lui prit la tête délicatement.

– Je ne sais pas faire ça, Gregor, il faut que tu me dises comment procéder.

– Pppp… prends la ssssseringue qui est est est partttttterre.

Meredith inspecta sous le banc et trouva l’objet en question, elle le déballa de son plastique.

– Dddddans ma popopopoche intérrrrrieure, tenta d’articuler Gregor.

Meredith fouilla aussitôt dans ladite poche et en sortit un flacon d’insuline. Il devait rester de quoi remplir la seringue hypodermique.

– Quelle dose je mets ? demanda la jeune fille.

Elle planta l’aiguille dans le plastique du flacon et attendit le conseil de Gregor pour aspirer.

– Alors, quelle dose je mets ?

Pas de réponse. Meredith quitta la seringue des yeux et vit que Gregor papillotait des paupières, comme s’il était pris de convulsion.

– Oh ! Gregor, déconne pas ! Il faut que tu me dises quelle dose je mets ?

Une porte grinça dans son dos comme le rire perfide d’une sorcière.

Meredith jeta un coup d’œil par sûreté.

L’Ogre était sur le palier de l’escalier descendant à la cave. Meredith ne sut s’il s’agissait de vin séché ou de sang, mais ses cheveux et son visage étaient recouverts d’une substance aqueuse aux reflets roux.

Elle empoigna la seringue comme s’il s’agissait d’un couteau. Prête à bondir sur l’Ogre s’il bougeait dans sa direction. Et la merde continue, pensa-t-elle. Gregor tremblait de plus en plus à côté. Laisse-moi une minute avec Gregor, et je te jure qu’après ça on sera que toi et moi, à main nue si tu veux, mais laisse-moi une minute pour m’occuper de lui…

L’Ogre ne sembla pas entendre cette supplique mentale car il s’avança vers elle, un tesson de bouteille à la main.

– On va bien s’amuser tous les deux, dit-il de sa voix d’enfant malsain.

Meredith brandit la seringue devant son visage. Non ! Ne l’utilise pas, si tu la casses, Gregor est foutu !

– Oh, chouette ! Toi aussi tu as apporté un jouet, fit l’Ogre.

Il n’était plus qu’à quatre mètres.

Il la regarda droit dans les yeux et l’horreur jaillit.

Elle prit la forme d’une odeur. Une simple odeur de pain grillé qui chez la plupart des gens aurait mis les papilles en émoi, mais qui chez Meredith devint un calvaire. L’odeur l’enveloppa complètement, s’imprégnant dans ses vêtements et s’accentua jusqu’à devenir le parfum d’un toast qui brûle, qui se carbonise.

NON ! NON ! PAS ÇA ! JE VOUS EN SUPPLIE !

Elle revit son père qui sortait du four comme dans son cauchemar obsessionnel et elle crut bien que cette fois elle allait y laisser ce qui lui restait de raison. Elle allait s’abandonner à ce que cet homme voulait, peu importe du moment que ce cauchemar puisse la quitter.

Elle fit un pas dans sa direction et l’Ogre dévoila ses dents.

La porte à double battant s’ouvrit en grand et deux silhouettes firent irruption en trombe dans le hall. Le shérif et un autre homme, tout habillé en cuir. Le shérif braqua immédiatement son arme sur l’Ogre.

– Ne bouge plus toi ! Avise-toi de me refaire un de tes coups tordus et je te trucide sans sommation ! Suis-je clair ? s’écria Benjamin Hannibal.

Ezekiel considéra avec surprise la jeune fille et le garçon allongé sur le banc. Meredith secoua la tête et chassa machinalement l’odeur d’un geste du bras. Elle cligna des paupières et réalisa où elle se trouvait et que les dernières secondes avaient été une manipulation de l’Ogre. Elle se détourna de la scène et replanta l’aiguille dans le flacon d’insuline.

– Et puis merde, je lui mets tout, dans l’état où il est ça pourra pas être pire !

Elle vida le flacon et planta l’aiguille dans le bras noir du garçon après avoir chassé l’air.

– Maintenant je ne peux plus rien pour toi, mon ami, c’est à toi de faire le reste du boulot.

Elle lui posa la main sur le front. Il était moite et très froid.

Dans son dos la tension monta d’un cran.

 

Aaron lui donna une gifle qui la sonna encore plus.

Eveana était appuyée sur un vieux bureau du siècle dernier pour ne pas tomber. Il ferma la porte à clef et mit la clef dans sa poche de jean.

– À nous deux, ma petite salope !

Eveana ferma la bouche alors qu’un peu de sang coulait sur ses lèvres et respira fortement par le nez.

– Je ne te conseille… pas… de me… toucher, lança-t-elle à moitié consciente de ce qu’elle était en train de dire.

Aaron fendit l’air à une vitesse démesurée, du moins pour l’esprit embrumé d’Eveana, et il plaça la lame de son cran d’arrêt sous sa gorge.

– La ramène pas trop ou je te saigne ! la menaça-t-il. Alors tu couineras comme une truie !

Il la poussa à s’asseoir sur le bureau, et de sa main libre commença à lui défaire la fermeture éclair de son pantalon.

– NON !

Elle se débattit mais il lui expédia une autre gifle qui l’assomma presque.

– Ta gueule ! Je vais te montrer une autre façon de couiner comme une truie !

Il lui déchira le pantalon avec son couteau et entreprit de baisser le sien.

 

L’Ogre avait peu conscience du danger en temps normal mais là il se sentait menacé. La pièce était trop vaste et le shérif trop proche pour qu’il tente de fuir d’un coup. Restait la solution de ces choses étranges qu’il arrivait à faire sans savoir pourquoi. À chaque fois cela lui faisait un peu mal à la tête et il se sentait souvent fatigué après avoir utilisé ce pouvoir, mais cela l’amusait, et puis ça l’avait sorti de pas mal de situations délicates.

Il inspecta le shérif et son acolyte, celui dont émanait une force comme la sienne. C’était lui qu’il fallait neutraliser en premier.

Les murs du manoir tremblèrent sous les assauts conjugués de la pluie et de l’ouragan. Le tonnerre gronda également, résonnant dans les couloirs.

Le shérif s’apprêtait à demander à Ezekiel ce qu’ils devaient faire pour neutraliser ce type. Il s’était précipité ici mais n’avait pas songé une seule seconde à la manière de coffrer l’Ogre sachant qu’il était capable de bien des tours.

Il n’eut pas le temps de se poser la question plus longtemps.

Quelqu’un déboucha dans la pièce.

– Mais qu’est-ce qui se pass…

Le shérif se retourna immédiatement alors que Tebash qui venait d’identifier les intrus se ruait sur lui. Il n’en fallut pas plus à l’Ogre pour sauter à la gorge d’Ezekiel.

Gregor qui revenait à lui vit les quatre hommes s’entre-déchirer et chercha Meredith qui tenta de le soulever.

– Viens, dit-elle dans l’urgence, on ne reste pas ici, il faut retrouver les autres.

Elle passa un des bras du garçon sur ses épaules et le souleva. Gregor rassembla toute son énergie et aida la jeune fille dans son effort pour le mettre debout. Son pied lui fit mal en même temps que son bras où il s’était déchiré à la cave.

– Allez, courage ! le motiva Meredith.

Ils foncèrent aussi vite que possible vers l’escalier, montèrent jusqu’à la magnifique rosace qui s’illumina d’un flash blanc pendant que le tonnerre éclata. Les quatre hommes se rouaient de coups en hurlant.

 

Sean n’en croyait pas ses oreilles, Lewis avait parlé. Il le posa délicatement sur le sol.

– Sean… j’ai… mal.

Il avait dit cela avec un détachement impressionnant, comme si la douleur arrivait à son esprit sous la forme d’un simple message avec inscrit : « Tu as mal » et non sous la forme de tiraillements et élancements vertigineux.

– Je sais, on va te sortir de là, laisse-moi juste un instant pour trouver une solution.

– T’as vu… Je l’ai… bien eu… pas vrai ?

– Ouais, Lewis, c’était géant ! Mais conserve tes forces, ne parle pas trop.

La pâleur de Lewis alarmait Sean dont l’esprit fusait à cent à l’heure pour trouver une solution en vue de sortir son ami de là et pour pouvoir s’occuper de Korn.

Cette solution se manifesta sous la forme de deux ombres murmurantes et boitantes. Meredith et Gregor apparurent dans l’angle du couloir.

– Vous êtes là ? s’étonna Sean. Venez vite, Lewis est blessé et…

Il vit Gregor que Meredith soutenait et la trace violette sur la gorge de la jeune fille.

– Merde alors, et où est Eveana ?

– Elle a disparu, répondit Meredith qui déposa Gregor aux côtés de Lewis en soufflant.

Un accès de fureur voila momentanément l’esprit de Sean. Il fixa Meredith dans les yeux.

– Tu peux t’occuper d’eux ? Je dois faire quelque chose d’urgent…

Il ne prit pas le temps de vérifier si Meredith était d’accord et il partit en courant.

Il fila dans les couloirs comme le vent qui s’engouffre dans un conduit de cheminée, fusant et longeant les murs. Il monta plusieurs escaliers sans jamais se poser la moindre question sur sa destination, une force extérieure le guidait. Cette même puissance qui avait été avec lui à plusieurs reprises depuis le rituel du phare ; il semblait à Sean qu’il avait ramené quelque chose avec lui de cette incursion dans le monde de l’Ora. Il gravit une volée de marches et poussa la lourde porte noire qui menait au sommet de la tour alors que l’ouragan se déchaînait à l’extérieur.

 

Eveana criait.

Elle sentit la lame du couteau sur sa gorge et malgré l’état de choc dans lequel elle était elle se demanda s’il n’était pas préférable de se faire enfoncer cette lame froide dans la gorge plutôt que de subir ce qu’il allait lui faire.

Aaron lui écarta violemment les cuisses.

Eveana gémit en implorant d’arrêter et elle sentit le sexe chaud du garçon contre le sien.

– Tu vas le sentir passer crois-moi ! dit-il d’une voix amère.

Elle essaya de se débattre une dernière fois mais il la brutalisa et l’immobilisa complètement. Elle chercha refuge dans une pensée réconfortante, et vit le visage de Zach qui lui parlait. Il lui disait de tenir bon, de lui parler, de lui crier où elle se trouvait.

Aaron lui enfonça les doigts rageusement dans la chair des cuisses et lui maintenait les jambes ouvertes.

Dans la tête d’Eveana, Zach hurlait avec rage qu’il arrivait.

Et soudain elle réalisa.

Elle comprit que ce n’était pas une image dans sa tête, mais la réalité. Zach hurlait dans les couloirs du manoir, il répondait aux cris qu’elle-même poussait depuis quelques minutes. Et elle hurla :

– ICI ! ZACH !

Aaron lui cogna la tête contre le mur.

– FERME-LA !

Il remit son pantalon alors qu’on enfonçait la porte avec fracas.

– M’en vais lui couper les couilles à ce merdeux, une bonne fois pour toutes !

La porte céda et Zach bondit dans la pièce, il tenait la masse de guerre dont il s’était servi pour enfoncer la porte – masse qu’il avait empruntée à une des armures du corridor. Il vit Eveana les jambes écartées sur la table et son sang ne fit qu’un tour, il hurla et lança la masse dans les airs vers Aaron.

Quand la lourde arme de guerre s’écrasa sur la poitrine du voyou il y eut un craquement horrible comme la carcasse d’un poulet qui se brise entre les mâchoires d’un chien. Aaron ne cria même pas, ses poumons meurtris ne le lui permirent pas, il tomba sur la pierre, du sang plein le tee-shirt.

Zach se précipita sur la jeune fille rousse, cacha sa nudité avec son pantalon déchiré et la prit dans ses bras.

– C’est fini, je suis là, je suis là avec toi…

Elle éclata en sanglots alors que trois grandes silhouettes entrèrent dans la pièce, trois hommes d’un âge mûr, dont l’un portait une barbe grise et un pendentif où la lettre A était entourée d’un grand C.

 

La force et la masse de Tebash suffirent à emporter le shérif. Les deux hommes roulèrent sur le sol et s’empoignèrent vigoureusement, se meurtrissant les flancs de coups de coude et de genou.

 

Ezekiel n’avait pas vu l’Ogre bondir sur lui, il sentit le tesson lui déchirer le pantalon et lui ouvrir la cuisse. Par chance le cuir était assez épais pour que le verre ne puisse pas trop s’enfoncer dans ses chairs. Il lança son coude en plein visage de l’Ogre qui recula sous le choc.

 

En tombant, le shérif avait lâché son arme qui gisait à présent à deux mètres de sa main. Tebash était puissant et plus fort que lui, le corps à corps risquait de tourner court s’il ne la récupérait pas rapidement. Mais diable ce que ça pouvait être loin deux mètres lorsqu’on était immobilisé sur le sol ! Tebash lui expédia un crochet en pleine pommette et le shérif sentit sa joue éclater sous l’impact.

 

Ezekiel arma son deuxième coup de poing mais ne le lança pas. L’Ogre le fixait dans les yeux et il revit aussitôt une scène qu’il essayait d’oublier depuis des années.

C’était une cave lugubre avec un petit garçon que tout le monde cherchait et derrière le petit garçon se trouvait un homme. Cette vision, qui lui avait ouvert les portes du monde occulte dans sa jeunesse tout autant que celle du traumatisme, lui revenait à l’esprit avec une fraîcheur surprenante, terrassante en fait. Mais la vision s’altéra, et bientôt ce ne fut plus le petit garçon qu’il avait vu autrefois et qu’on avait retrouvé dans une décharge mais lui-même enfant. Et l’horrible voisin se transforma et prit les traits de l’Ogre.

« Tu vois, dans toutes les villes et pour tous les âges il existe un Ogre, un Ogre qui n’attend qu’une victime pour se repaître ! » dit la voix enfantine de l’Ogre dans sa tête. Ezekiel hurla tout ce qu’il pouvait hurler.

 

Tebash leva la main pour frapper de nouveau et cette fois le shérif réussit à soulever suffisamment le mastodonte pour tourner la tête et les épaules afin que le poing de fer s’écrase sur la pierre. Tebash cria de rage et de douleur. Profitant de l’occasion, Benjamin mit toutes ses forces restantes dans son coup et décocha un uppercut juste sous le menton de Tebash qui bascula en arrière.

Benjamin rampa vers le pistolet pendant que Tebash empoignait la hallebarde de l’armure que Bilivine avait fait tomber un peu plus tôt.

 

L’Ogre le violait. La vision était si forte qu’elle se superposait à la réalité, Ezekiel ne voyait même plus le hall, il n’y avait plus que la cave sombre et l’Ogre dans son dos. L’Ogre ne le violait pas pour de vrai, du moins pas physiquement, mais mentalement. Enfonçant son sadisme toujours plus loin dans son intimité.

Et puis une substance chaude se répandit sur son torse, et la douleur lui jaillit du cou en même temps que la vision disparaissait.

Ezekiel vit l’Ogre au-dessus de lui, il entendit le shérif hurler et une détonation assourdissante, et ne vit plus que la rosace où un ange et un démon s’affrontaient pour le devenir de l’homme. L’Ogre se tenait au-dessus de lui, le tesson de bouteille sanglant à la main.

Ezekiel boula au pied des marches, et se vida de son sang. Il mourut devant un vitrail, assistant impuissant à la bataille qui opposait les forces de Dieu à celles de Satan.

 

Quand il posa la main sur le revolver, le shérif n’eut le temps de se retourner que pour voir arriver sur lui Tebash avec la hallebarde tendue en avant.

La pointe de la lance s’enfonça dans son ventre et il tira.

Tebash fut propulsé à deux mètres en arrière, tout le haut du crâne répandu un peu partout dans la pièce.

Benjamin Hannibal inspira de toutes ses forces sous l’effet de la douleur. Il tituba et se retint de justesse au mur le plus proche. Il lâcha son arme pour prendre la hallebarde à deux mains et l’extraire de son corps.

Il hurla.

La lance tomba en résonnant sur le sol et Benjamin Hannibal perçut du coin de l’œil l’Ogre qui s’enfuyait par l’escalier. Il reprit son arme et lorsqu’il la braqua en haut des marches, l’Ogre avait disparu. Il tomba à genoux.

Il posa sa tête sur la première marche et vit Ezekiel, les yeux livides et comprit qu’il était mort. Un spasme abdominal lui comprima la poitrine et il tomba inconscient sous le choc.

 

Sean se tenait sur le seuil de la pièce.

C’était une grande salle ronde, toute en pierre noire. Des bougies illuminaient les lieux, et Korn se tenait devant une large et haute fenêtre, le Khann posé sur un autel à côté. Des éclairs projetaient régulièrement leur flash blanc dans la pièce, allongeant l’ombre de l’homme à la cicatrice comme un monstre sur le sol.

– Ainsi tu es revenu, dit Korn qui eut du mal à dissimuler son étonnement. C’est inattendu tout autant que stupide.

– Je ne vous laisserai pas faire ça ! répliqua Sean. Vous êtes la lie de l’humanité, vos intentions sont ignobles !

Korn se mit à rire.

– Tu n’es qu’un gamin, pauvre crétin…

Korn leva une main.

Sean s’était concentré durant toute son ascension au sommet de la tour, il avait cherché à se mettre en condition pour accéder au monde de l’Ora. Ce qu’il voulait par-dessus tout, c’était pouvoir se servir de l’Ora en étant conscient dans son corps. Utiliser la magie et bouger en même temps. Fort de son expérience du phare, il espérait en être capable.

Cela avait été présomptueux. Il vit Korn se concentrer en levant la main et en fit de même. Il voulait parer l’attaque du sorcier mais il n’avait presque aucune connaissance en la matière et faisait face à six cents ans de pratique.

Le coup fut rapide et sans pitié.

Son bras se brisa en plusieurs morceaux instantanément. Ce qui fusa hors de sa bouche tenait plus du rugissement que du cri. Un éclat fulgurant éclaira la pièce d’une blancheur spectrale et se dissipa dans le roulement de tonnerre qui suivit.

Sean tomba à genoux en agonisant. Il essayait malgré tout de se concentrer pour affronter Korn là où l’homme ne s’y attendrait pas. Mais il s’agissait d’une entreprise vouée à l’échec en temps normal, alors sous l’effet de la douleur… À moins de réussir à faire comme Lewis qui sous l’emprise de la souffrance avait décuplé ses facultés ! Mais cela tenait du miracle.

Korn éclata d’un rire lugubre, empli de fierté.

Il ferma le poing et Sean s’effondra sur la pierre. La main brisée en un odieux craquement.

– Meurs, avorton ! lança Korn en levant les bras et s’apprêtant à donner l’ultime coup.

– Arrête !

La voix qui venait d’emplir la pièce de sa force et de son assurance figea Korn dans son geste. L’homme qui accompagnait Zach se tenait sur le seuil, sa longue barbe couvrant le pendentif.

– Zehus ! s’exclama Korn, ébahi.

Le guide spirituel de la Confrérie des Arcanes se tenait à quelques mètres de lui, suivi de Pharas et Kleon et de deux de ces intolérables adolescents.

Il n’était pas difficile de comprendre la présence de la Confrérie ici, ces jeunes sangsues les avaient prévenus, mais comment avaient-ils fait pour les trouver ? La Confrérie était un ordre secret et très peu de personnes en connaissaient l’existence…

Peu importe ! Dans quelques minutes la Confrérie ne sera plus qu’une relique inutile de l’histoire.

Korn avait acquis suffisamment d’érudition au cours de ces dernières décennies pour se savoir capable d’affronter Zehus et de le défaire en combat singulier. Il lui fallait juste occuper Pharas et Kleon, contre les trois en même temps la partie serait plus serrée.

Zehus et ses deux condisciples s’avancèrent dans la pièce de manière à vérifier que personne d’autre ne les y attendait. Zach qui tenait Eveana dans ses bras les suivit. Quand ils virent Sean à genoux, le visage crispé en une effroyable grimace de souffrance, ils se précipitèrent vers lui.

Une dernière présence fit son entrée, à la grande stupéfaction des trois druides comme de Korn.

L’Ogre était en haut des marches et fixait le Khann avec convoitise.

– Enfin… la Bête ! murmura-t-il.

Korn n’en crut pas ses yeux, était-il possible que ce fût lui, cet homme qui l’avait servi autrefois et qui voulant s’emparer du Livre avait péri avec Clenon en tombant dans le Pocomac ? Cet ancien druide qui avait combattu la Confrérie avec ardeur avant de disparaître en 1952 avec le Khann.

C’était impossible, pourquoi n’aurait-il pas donné de nouvelles, pourquoi ne serait-il pas rentré après l’assaut infructueux ? Par peur de représailles ? S’était-il imaginé que Korn le tuerait pour ne pas avoir mis la main sur le Livre – ce que Korn avait déjà fait par le passé ? C’était improbable et pourtant il avait les traits de Ashber, son vassal.

– Ashber ? C’est toi ? voulut s’assurer Korn alors que la réponse lui sautait aux yeux.

L’Ogre le dévisagea, il connaissait ce visage, cette intensité effrayante dans les yeux. C’était… c’était…

Le bourdonnement s’amplifia dans sa tête et il se résolut immédiatement à ne pas y penser plus. Depuis longtemps maintenant qu’il errait sur les routes, de ville en ville il avait pris l’habitude de ne plus chercher à trop creuser dans les profondeurs de sa mémoire. C’était trop douloureux. Il avait erré ainsi au gré de ses envies, toujours vers le sud jusqu’au jour où il avait rêvé de la Bête. C’était venu tout seul, d’un coup comme une mauvaise grippe, un jour où il avait un peu trop abusé sur ces choses étranges qu’il pouvait faire en y pensant très fort. Et depuis il avait été guidé jusqu’ici pour retrouver son seul et unique Maître, la Bête, qui trônait devant l’homme à la cicatrice.

Zehus contemplait Ashber avec étonnement, il n’avait jamais supposé qu’il eût survécu aux événements de 1952. Et pourtant la vérité s’étalait sous ses yeux. Son esprit revint à Korn et il se concentra. Il fallait en finir.

Korn sentit que Zehus allait passer à l’attaque, il perçut aussi Pharas et Kleon qui se préparaient.

Le sorcier pernicieux ferma les yeux et brandit les mains vers les cieux comme un improbable messie.

– Je vous ordonne, peuple du Royaume, de m’obéir une fois encore et de descendre parmi les vivants !

Sa voix était caverneuse, similaire aux monstres des films d’horreur.

Deux Guetteurs apparurent devant Pharas et Kleon. Tous deux eurent un mouvement de recul, puis se concentrèrent, mobilisant leurs forces pour les chasser.

Korn et Zehus n’étaient plus que tous les deux ; un combat mental herculéen s’engagea.

 

Ashber-l’Ogre ne voyait plus que le Livre et il se précipita dessus.

Eveana fut plus rapide, se jetant sur l’autel et s’emparant du précieux grimoire. Ashber gronda et lui bloqua l’issue de tout son corps.

– Ne touche pas à ça toi ! hurla-t-il.

Eveana recula d’un pas et Zach prit son élan puis bondit sur Ashber. Sans même esquisser le moindre geste, l’Ogre-sorcier propulsa le jeune homme contre le mur, ce qui l’assomma. Les choses étranges étaient décidément bien pratiques ! Il fixa Eveana dans les yeux en s’approchant et manqua de trébucher sur la jambe de Sean. Il examina le garçon et reconnut celui-là même qui lui avait échappé chez lui et dans les bois. Cette occasion était inespérée et il souleva le jeune garçon par les cheveux.

Sean qui avait le bras et la main si meurtris ne gémit pas, mais il lança son pied de toutes ses forces dans le tibia de l’Ogre. Celui-ci ne cilla pas et lui décrocha un coup de poing à l’arcade sourcilière qui explosa. Un flot de sang chaud se répandit sur tout le visage de Sean, l’aveuglant.

– Je vais te tuer à coups dans la tête, petit, et après (Il tourna la tête vers Eveana qui était blottie contre une étagère poussiéreuse.) je m’occuperai de toi… et de la Bête.

 

Dans un entrelacs de lumières, de chaos et de puissances destructrices, Zehus et Korn s’affrontaient comme jamais. À n’en pas douter si les États-Unis et l’URSS étaient entrés en guerre à la fin de la guerre froide, le conflit n’en aurait pas été plus impressionnant. Mais le combat que se livraient les deux « hommes » était mental, ils se déchiraient dans un univers parallèle où leurs forces étaient décuplées, et où tout devenait possible pourvu que l’on ait les ressources psychiques suffisantes. Et, à ce petit jeu, Zehus se faisait vieux, même pour un druide qui avait percé les secrets d’une longévité extraordinaire. Il approchait de la fin et ses pouvoirs lui pesaient à présent comme un effort intense qu’il avait du mal à maîtriser. Heureusement, son expérience sans égale lui permettait de rivaliser avec Korn le furieux. Pourtant la lutte commençait à pencher vers le fanatique, il épuisait toutes les ressources de Zehus, livrant le grand druide à un état de désolation avancée. Son triomphe allait être total ! Il aurait acquis toutes les connaissances du Khann, il pourrait jouer des clefs du monde, et la Confrérie détruite ne pourrait pas lui mettre de bâtons dans les roues !

 

Une satisfaction intense se lisait dans les yeux d’habitude si insensibles de l’Ogre. Il jouissait presque. Sean, qui épongea tout le sang qui lui coulait dans les yeux, se dit que sa dernière heure était arrivée.

Toutefois, une force qui vivait en lui depuis quelques jours lui assura que ce n’était pas le cas et elle remonta vers la surface.

D’abord lentement, puis de plus en plus rapidement, à vitesse exponentielle pour jaillir de son esprit.

Ce qu’il avait ramené de son expérience de l’Ora au phare, ou peut-être même de la séance de spiritisme, et qui n’avait cessé de l’aider en le guidant, bondit hors de son cœur, de son âme et de tout son corps. Sean l’avait senti en lui, comme un conseiller secret et un ange gardien à la fois.

Une force singulière se défit de son être et fonça sur l’Ogre.

Sean sut ce que c’était au moment où elle effleura ses sens. Cette odeur suave et cette douceur dans la façon d’à peine toucher la peau pour la caresser fit jaillir la vérité. C’était l’esprit de mamy Lydia. C’était sa grand-mère qui s’insinuait dans l’Ogre. Et qui s’enragea qu’on puisse faire autant de mal à des enfants. Elle était restée proche de Sean depuis sa mort et s’était immiscée en lui quelques jours plus tôt pour le protéger encore plus facilement. Depuis tout ce temps-là son esprit non dissipé dans les limbes de l’univers avait erré dans le seul but de protéger son petit-fils.

L’Ogre regoûta à ce sentiment de peur qu’il avait éprouvé le soir où O’Clenn avait sauvé Sean de ses griffes. Il y regoûta tant qu’il se mit à paniquer. Quelqu’un s’infiltrait en lui, ouvrant en grand les portes bien cloisonnées de ses craintes et frayeurs oubliées. La peur s’accumulait sans qu’il puisse ni la maîtriser ni la comprendre. Elle envahissait toutes ses facultés de raisonnement, elle coulait dans ses veines, et noyait ses organes sous son flot noir de terreur. Celui qui avait autrefois porté le nom de Ashber vit se répandre en lui comme une vague qui déferle sur une jetée, toutes les peurs qu’il avait infligées à ses victimes, toutes ces frayeurs qu’il avait vues et que ses sens avaient emmagasinées. Elles explosèrent avec leur cortège de hurlements, d’angoisses, de phobies et de pleurs. Son cœur s’accéléra tout d’un coup et sa tête bourdonna une dernière fois. La pire. Ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites avec le même bruit qu’une botte que l’on extrait de la boue. Et son cœur implosa.

Il s’affala pareil à un pantin désarticulé.

La mâchoire d’Eveana tombait de surprise. Elle n’en croyait pas ses yeux.

Sean frissonna agréablement alors que le parfum de grand-mère Lydia lui montait le long de la jambe jusqu’à lui passer sur le visage pour s’immobiliser un instant et se perdre dans l’infini. Sean sentit qu’elle se dissipait à jamais dans le monde et il ne le savait pas encore mais ses effluves se mêlèrent à ceux de milliards d’autres. Ses essences fusèrent dans l’éternité, et quelque part, des volutes de ce qu’elle avait été retrouvèrent une chaleur depuis longtemps abandonnée. Celle d’Anatole.

 

Zehus faiblissait, son esprit allait bientôt lâcher. Il vibra de tout son être quand un esprit se dissipa non loin de lui, mais Zehus resta polarisé sur l’affrontement avec Korn. Son adversaire n’en fit pas autant, il détourna son attention une seconde sur cet élément qui pouvait bien être Pharas ou Kleon qui s’étaient débarrassés des Guetteurs et qui venaient à la rescousse du vieux maître. Terrible erreur.

Zehus profita de l’occasion inespérée pour fondre sur l’esprit diverti de Korn et lui infliger une lourde attaque. Malgré sa vigueur Korn en fut gravement ébranlé. C’était le moment de lancer le coup fatal. Il s’approcha de Korn, ils n’étaient plus qu’à un mètre l’un de l’autre, à la merci d’un simple coup de couteau. Zehus s’apprêta à frapper une dernière fois.

Aaron franchit la dernière marche en sueur. Son souffle lui brûlait les poumons et il avait manqué de tomber inconscient à plusieurs reprises pour arriver jusqu’ici mais il avait tenu. Il avait tenu en se répétant sans arrêt qu’il ne se laisserait pas partir comme ça. Zach allait le payer, et cher encore ! En chemin il avait manqué de peu de tomber sur le shérif qui prodiguait les premiers soins au petit gros. D’ailleurs le shérif lui-même était bien amoché ! La gonzesse au side-car était avec lui ainsi que le petit Noir. S’ils n’avaient pas été si nombreux il aurait aimé s’occuper du grassouillet et de la fille, mais seul contre tous en même temps c’était trop risqué, surtout avec la poitrine qui lui crachait un feu d’enfer.

Dans un claquement de tonnerre digne d’un coup de feu démentiel, les deux Guetteurs disparurent sous les efforts de Pharas et de Kleon, épuisés mais alertes.

Aaron vit Zehus qui lui tournait le dos. Il ne perçut ni Zach qui était derrière la porte, ni Korn qui était masqué par Zehus. N’ayant pas celui qu’il cherchait à se mettre sous la botte, il savoura à l’avance le plaisir qu’il allait tirer en écrasant la tête du vieux barbu contre la pierre. Il se rua en avant et fondit sur Zehus.

Zach vit l’ombre d’Aaron alors qu’il revenait à lui, il n’eut que le temps de bondir et de plonger sur Zehus.

Aaron tomba vers le druide.

Zach écarta les bras en fendant l’air et attrapa Zehus au niveau des hanches. Son élan les entraîna tous les deux sur le côté.

Aaron vit Zehus disparaître devant ses yeux et poursuivit sa chute.

Sa tête s’enfonça dans le ventre de Korn qui ne s’attendait pas à une agression physique et qui était sans défense, trop concentré à lutter dans le monde psychique. Ils furent emportés par le choc et la grande fenêtre qui était derrière Korn se brisa sous l’impact. Immédiatement, une puissante rafale s’introduisit dans la pièce et lécha tous ses occupants.

Korn et Aaron restèrent en équilibre sur le rebord pendant une seconde qui leur parut une éternité et le vide les aspira.

Le cyclone étendit l’une de ses trompes annihilantes et les corps des deux hommes ne touchèrent jamais le sol. Pas pendant les deux heures qui suivirent. Leurs cadavres obéirent à la gravité à plus de cent kilomètres des côtes. Ils flottèrent un moment et s’enfoncèrent lentement dans les profondeurs abyssales.

 

Pendant que Benjamin Hannibal chargeait Lewis – dont l’état était grave mais stabilisé – dans sa voiture avec l’aide de Meredith et Gregor, Zehus se redressa et vit Zach qui lui tendait la main pour l’aider. Pharas et Kleon s’approchèrent de Sean qui se tenait le bras.

Le vent s’engouffrait en bourrasques claquantes, déposant des morceaux de terre ou de végétaux un peu partout.

Quand Zehus fut debout il vit Eveana qui lui tendait le Khann.

– Tenez, je crois que c’est à vous. Et je pense pouvoir dire au nom de tous mes amis que nous n’en voulons plus, dit-elle d’une voix fatiguée où l’émotion pointait à la limite d’exploser.