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La Jeep Cherokee bleu marine s’engagea dans Stewtson Avenue, s’éloignant du port, et prit la direction du terrain vague. Au dire du petit Tom Willinger c’était là-bas qu’ils avaient joué ensemble avec Warren King hier dans l’après-midi. Ses parents avaient appelé vers vingt et une heures pour savoir si personne n’avait vu Warren qui n’était pas rentré. N’étant pas du genre à rentrer tard sans prévenir et encore moins à fuguer, Mr et Mrs King s’étaient imaginé le pire. Le shérif Benjamin Hannibal cherchait l’adolescent depuis dix-huit heures d’affilée, sans réussite. Dans des circonstances habituelles le shérif aurait interrompu ses recherches le temps de dormir un peu, mais depuis l’affaire du petit Tommy Harper, il préférait mettre les bouchées doubles. Les parents de Warren avaient rappelé ce matin pour dire qu’il n’était pas rentré de la nuit, alors que le docteur Clay sortait de chez eux où il venait d’administrer un calmant à une Felicia King à bout de nerfs. Benjamin Hannibal se souvenait de la réaction de David King. La voix d’un homme fatigué et nerveux avait résonné dans le téléphone :
– Si je peux faire quoi que ce soit, dites-le-moi, shérif. Quel que soit le prix qu’il faille payer, je veux qu’on me retrouve mon fils, même si cela doit me coûter ma fortune, engagez toute la ville, doublez le salaire de vos hommes, vous pouvez même louer une équipe du FBI si vous voulez, mais retrouvez-moi mon fils !
Benjamin Hannibal connaissait personnellement la famille King, il savait que David était un homme peu apprécié de par sa fortune qui faisait des jaloux mais surtout de par son manque de chaleur, qui dans une ville comme Edgecombe ne passait pas inaperçu. C’était un homme dur et froid qui ne manquait pas une occasion de partir dans une colère destructrice, et le pauvre Warren en avait fait les frais plus d’une fois. Décidément ce pauvre gosse ne méritait pas ça, pas lui, pas comme ça. Calme ! Ça se trouve il s’est enfui une petite nuit justement pour montrer à ses parents qu’ils sont trop durs ou quelque chose comme ça… se dit-il. Au fond de lui son cœur se tordait, il n’y croyait pas beaucoup, ça n’était vraiment pas le genre de gamin à se rebiffer contre sa famille.
Le shérif et l’officier Piper avaient passé une partie de la soirée à téléphoner chez les amis de Warren, mais il était difficile de cibler exactement les familles à appeler, surtout à cette heure-ci. Les Willinger et les Adams étaient les deux premières sur la liste, et Tom Willinger, après s’être assuré qu’il n’avait rien fait de mal, confirma qu’il avait vu Warren dans l’après-midi. Il donna les noms de ses camarades présents à leur jeu, et avoua qu’ils étaient partis sans lui vers dix-sept heures. Benjamin avait appelé tous les foyers des cinq enfants présents, sauf celui des Anderson qui ne répondait pas, mais il n’avait pas voulu insister après vingt-trois heures. Tom, Josh et Thomas ne savaient pas où il pouvait bien être, Lewis n’était pas chez lui et Sean n’avait pu être joint. Cela n’était pas très encourageant. La seule piste qu’il avait c’était le terrain vague et l’usine désaffectée Bertot, dernier endroit où Warren avait été vu.
Benjamin tourna à droite au carrefour de Main Street et de la 4e Rue, et prit tout droit, vers Williamson Way.
C’était encore ce foutu terrain vague qui lui causait des problèmes ! Il se battait depuis un an contre la municipalité pour qu’on rase ce lieu dangereux. L’usine Bertot (du nom d’un Français venu faire fortune aux États-Unis) avait coulé dans les années quatre-vingt, une fois les Trente Glorieuses passées, et tout ce qui restait de cette prospère industrie de plâtre et ciment était une usine décrépie, un terrain abandonné et des carrières menaçant de s’ébouler. Régulièrement des plaintes concernant le terrain vague arrivaient jusqu’au bureau du shérif, c’était là qu’on venait d’y retrouver le corps sans vie du petit Tommy Harper, et plus récemment encore un mystérieux dingue s’y essayait à la moto après vingt-deux heures…
Benjamin ruminait ses éternels griefs lorsque subitement il aperçut…
Sean pédalait rapidement sur son vélo tout-terrain en espérant ne pas être trop en retard. On était dimanche, et tous les dimanches à deux heures et demie il allait rendre visite à son grand-père à la maison de retraite, et il était déjà quinze heures passées. Il accéléra et monta Lawson Street à plein régime. Il ne se voyait pas manquer une de ses conversations avec Anatole Prioret, son « grand’pa » adoré.
À l’angle de Lawson et de la 4e Rue il coupa la trajectoire de la rue quand tout d’un coup surgit devant lui…
… Lewis Connelly. Le shérif ralentit jusqu’à se mettre au niveau du garçon.
– Bonjour, Lewis, dit-il, d’où tu viens comme ça ?
Lewis était pâle comme un linge et ne cessait de regarder autour de lui.
– Ah ! bonjour shérif. Je… je reviens de chez Sean Anderson, pourquoi ? J’ai fait quelque chose de mal ?
Benjamin Hannibal sourit.
– Non, pas à ce que je sache en tout cas. Toi et Sean, vous n’auriez pas vu Warren King depuis hier après-midi ?
Lewis hocha la tête.
– Si jamais tu l’aperçois, préviens-moi le plus vite possible, d’accord ?
Lewis jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule.
– Lewis ? Il y a un problème ?
– Non, non, shérif, c’est juste qu’il y a des personnes que je voudrais éviter.
Benjamin regarda un peu plus loin et reconnut Aaron et Lloyd.
– Ils te font des misères ces deux-là ?
– Non, shérif, on a juste un petit problème relationnel, je [crois] qu’ils ne m’aiment pas trop…
– O.K., fais attention à toi, ils sont un peu… givrés tous les deux. Si jamais ils te causent des ennuis, viens m’en parler, d’accord ?
Lewis acquiesça.
– Tu ne sais donc pas où je pourrais trouver Warren King ? redemanda le shérif.
– S’il est pas chez lui, alors non, je ne vois pas. J’ai passé la nuit chez Sean et on a pas vu Warren…
Lewis fut surpris par la déception qu’il put lire dans les yeux du shérif, mais ses pensées étaient obnubilées par la menace que constituaient Aaron Chandler et Lloyd Venutz.
– Je te remercie tout de même. Bonne journée, Lewis.
La Jeep bleue, à l’écusson noir et or peint sur la portière, s’éloigna. Lewis reprit immédiatement la route, espérant que les deux dingues ne le voient pas tant qu’il n’aurait pas pris une autre rue…
… quand tout d’un coup surgirent devant lui ses pires ennemis depuis la veille : Aaron et Lloyd. Heureusement la vitesse de son vélo permit à Sean de passer entre les deux grosses brutes avant qu’ils n’aient le temps de réaliser de qui il s’agissait et d’agir. À peine tourné dans la 4e Rue Sean se remit à pédaler, encore plus vite cette fois. Derrière lui les insultes pleuvaient. Il continua, toujours plus vite et croisa le shérif Hannibal qui, de derrière son pare-brise, lui fit des grands signes afin qu’il aille moins vite. Quand le véhicule de police passa dans son dos, il l’entendit ralentir au niveau des deux fous furieux, le shérif Hannibal va mettre ces abrutis au pas espéra Sean. Quelque deux cents mètres plus loin il croisa Lewis qui rentrait chez lui d’un bon pas. Sean lui cria en passant :
– Traîne pas trop dans le quartier, j’ai vu Aaron !
– Je sais, lui répondit Lewis en lui adressant un petit signe de la main.
Sean pédala sur toute la 4e Rue jusqu’au bord de mer, où était bâtie la grande maison de style colonial : la maison de retraite Alicia Bloosbury, du nom de la citoyenne d’Edgecombe qui rentra dans les ordres et partit sauver les jeunes Indiens orphelins que les massacres coloniaux laissaient derrière eux.
Il gara son vélo au même endroit que d’habitude – au pied de l’immense pin, avant l’entrée – et s’introduisit dans le vaste bâtiment. Il longea le comptoir où se tenait une femme en blouse blanche qui ne lui demanda rien (on le connaissait depuis le temps) et poussa la porte à double battant du fond, celle qui menait à la grande salle. Dès lors il marcha plus doucement, se faufila entre les chaises placées pour regarder la télévision, fit un crochet pour éviter le sofa en L où siégeait toujours le papy baveux qui prenait tous les enfants et adolescents dans ses bras, et arriva devant la grande baie vitrée. Assis sur une chaise à bascule avec son fauteuil roulant à côté, les mains dans les poches de sa robe de chambre, Anatole Prioret regardait le long jardin coloré qui s’étendait au-delà de la vitre jusqu’au petit mur, après lequel se trouvait la mer.
– Tu es en retard, tu as eu des ennuis, fiston ? demanda-t-il.
– Non, non ça va, c’est juste que j’ai pas vu l’heure.
– C’est pas grave, mais comme tu es toujours à l’heure d’habitude, je me suis un peu inquiété.
Sean tira une chaise près de celle de son grand-père.
– Ça va, Grand’pa ?
– Oui, ça va, ça pourrait être mieux, mais ça va. C’est le personnel ici qui me cause des soucis, sinon ça va. Tu sais ce qu’ils m’ont fait hier ? Ils sont venus me réveiller pour me dire que je n’avais pas pris mes pilules, et tu sais ce que c’est comme pilules ? Ce sont des somnifères ! Tu vois le tableau…
– Et tes cauchemars, ils ont disparu ? interrogea Sean.
– Ça se calme.
La vérité était qu’il n’en avait jamais fait autant de toute son existence. Bien souvent ils avaient comme sujet sa douce et regrettée épouse, Lydia. C’étaient les pires, ceux qui ne se dissipaient pas complètement au réveil, ceux qui lui laissaient un goût d’âpre mélancolie et de désespoir dans la bouche. Sa gentille petite Lydia qui était partie loin de lui. Elle lui manquait plus que tout.
Il chassa ces idées de son esprit.
– Alors, Sean, dit Anatole après un temps, tu as été au grenier de ma vieille maison ?
Les souvenirs de la veille assaillirent le garçon d’un seul coup.
– Oui. Ça faisait un bout de temps que je n’étais pas monté, on peut dire que ça s’est drôlement rempli là-haut !
– Ta grand-mère et moi y avons entassé toutes nos affaires, et toutes celles de nos familles respectives. Tu imagines la richesse historique que ce grenier contient. Mon père était antiquaire à Paris ; à son décès j’ai récupéré tout son magasin ! Tu sais, certains objets sont très vieux et ont appartenu à des célébrités de l’histoire, ils valent une fortune !
Sean revit la commode brisée. Il ne se voyait pas annoncer pareille nouvelle à son grand-père. Il hésita à lui parler du livre qu’ils avaient trouvé, mais comment s’en entretenir sans en venir à la commode ?
– C’est vrai que j’ai vu de très belles choses, se contenta de dire Sean.
L’épisode des chiens lui revint alors en mémoire.
– Dis, Grand’pa, tes voisins ils ont des chiens ?
– Pourquoi ça ? Tu as eu des problèmes avec des chiens ?
– Non, c’est juste comme ça. En fait, j’en ai entendu aboyer alors je me suis demandé.
– Si ma mémoire est bonne personne n’a de chien dans le voisinage, sauf peut-être les Taylor qui avaient un bobtail, je ne sais pas s’il est encore vivant… Maintenant que tu le dis, je réalise que j’ai été un des rares dans le quartier à en avoir.
Sean haussa les sourcils, surpris d’apprendre que son grand-père avait eu pareils animaux de compagnie. Il n’en avait aucun souvenir.
– Eh oui, c’était il y a longtemps. Ta mère a connu Claudius et Polonius, les deux derniers.
– Mais combien tu en as eu ? dit Sean, intrigué.
– Trois. Trois magnifiques rottweilers.
Une idée saugrenue traversa l’esprit de Sean, il ne put s’empêcher de demander :
– Dis, des rottweilers, on pourrait les confondre avec des gros boxers ?
– De loin, si on n’y connaît pas grand-chose en chiens peut-être, sûrement même.
– Et ils sont devenus quoi tes chiens, Grand’pa ?
– Oh, ça fait bien longtemps qu’ils nous ont quittés, le dernier est mort en 1974, alors que ton frère n’avait que quatre ans.
Sean reçut comme un coup de poing dans la poitrine, lui bloquant la respiration pendant un court mais désagréable instant. Il s’était imaginé que les chiens aperçus par Zach la nuit dernière étaient en fait ceux de son grand-père… Pourtant quelque chose en lui le titillait, un sentiment puissant d’insatisfaction, une voix qui lui susurrait de ne pas en rester là.
– Tes photos elles sont toujours dans la boîte en fer dans la penderie du rez-de-chaussée ? demanda-t-il à son grand-père.
– Oui, pourquoi ?
– C’est juste un pressentiment. Un détail que je voudrais vérifier…
Benjamin Hannibal avait rarement eu les paupières si lourdes. Il conduisait tout doucement, déjà le crachin qui inondait le paysage était assez dangereux à lui seul, observant régulièrement les environs, il guettait le moindre signe qui pût le mettre sur la trace de Warren King. Mais une nuit blanche plus une journée de prospection n’aidaient pas le shérif. Pourtant il s’accrochait, il poursuivait ses recherches tant bien que mal.
Le crépitement de la radio résonna dans l’habitacle du véhicule, signe qu’on l’appelait. Il prit le micro d’une main, et enclencha le cruise-control de l’autre, il était sur Longway Street et pouvait se le permettre. Le bourdonnement du statique céda finalement la place à une voix de femme :
– Shérif, j’ai eu l’officier Piper, il dit qu’il est fatigué et qu’il aimerait rentrer prendre un peu de repos.
C’était Sherelyn Moss, la secrétaire du shérif. Toujours disponible, toujours présente, elle touchait une maigre rétribution et pourtant ne s’en plaignait jamais, elle venait au bureau à chaque fois que sa présence était nécessaire. L’officier Piper et l’adjoint Steve Allen aimaient à plaisanter sur la douce et gentille Sherelyn, il leur suffisait de dire qu’elle en pinçait pour le shérif pour que ce dernier vire au cramoisi en leur demandant de bien vouloir cesser toute idiotie et de se remettre à travailler.
Benjamin actionna l’interrupteur du micro et répondit :
– Demandez à Piper s’il est sûr que Warren King se repose en ce moment ! On est tous dans le même état, mais on reste tous solidaires, il faut retrouver le gosse. Suis-je clair ?
Nouveau crachotement de parasites et réponse affirmative de la secrétaire.
Le shérif désenclencha le système de pilotage du véhicule, et tourna sur le pont Williams qui enjambait le Pocomac.
Il pila subitement.
Dans le même mouvement il réactiva le micro.
– Sherelyn ? vous êtes toujours là ?
– Oui, shérif, qu’est-ce que je peux fai…
– Prévenez Piper que je crois avoir retrouvé Warren King. Ô mon Dieu faites que ce ne soit pas lui. Trouvez l’agent spécial Fergusson qui est en charge de l’enquête sur les meurtres d’enfants, dites que je crains d’avoir un nouveau corps. Et appelez une ambulance.
– Mais… Pourquoi… Pourquoi n’êtes-vous pas sûr qu’il s’agisse de Warren ?
– Vous ne voudriez pas le savoir.