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Le téléphone sonna. Une longue et stridente sonnerie qui vrillait l’air.

Korn posa sa main sur le vieux combiné noir et décrocha. C’était un vieux téléphone des années cinquante, un appareil à cadran qui cliquetait lorsqu’on l’actionnait pour composer un numéro. Korn n’avait jamais eu goût pour le modernisme, et dans toute cette technologie il préférait encore l’esthétisme des temps anciens où l’on construisait encore pour durer, pas pour s’autodétruire au bout d’un certain laps de temps. Aujourd’hui la forme primait sur le fond, donnant plus d’importance au design des objets qu’à leur réel fonctionnement. C’était une société d’apparence. Il fallait tout faire pour montrer aux autres, les vêtements, les voitures et même les animaux étaient devenus des faire-valoir pour leurs propriétaires. Bientôt ce serait au tour des enfants si ça n’était pas déjà le cas. À vrai dire Korn n’appréciait pas la technologie et cette société moderne parce qu’elle risquait à long terme de remplacer par des accessoires ce qu’il avait de plus précieux… la Magie.

L’homme dans sa quête du savoir ultime et de la modernisation incessante remplace la Magie naturelle d’autrefois par une magie qu’il crée de toutes pièces, au péril de son humanité.

Korn serra le combiné et ses doigts craquèrent.

– Oui, fit-il de sa voix grave et sévère.

À l’autre bout de l’appareil, une femme aux grands yeux bleus s’agita nerveusement.

– Vous aviez raison, dit-elle, le Livre est réapparu, une brèche a même été ouverte dans le Royaume. Les Guetteurs sont devenus fous de rage.

– Très bien, laissez-les se défouler un peu. Et le Livre, où est-il ?

– Matériellement, c’est une petite ville du nom d’Edgecombe dans le Rhode Island, mais je ne saurais vous dire plus précisément, la brèche a été courte ; pour l’instant je sais juste qu’il s’agit d’adolescents. Je vais interroger les Guetteurs pour qu’ils nous en apprennent plus sur celui qui s’est servi de l’Ora.

– Faites donc cela, je pars pour Edgecombe avec Tebash, nous allons enquêter sur ce phénomène, vous restez là, si le besoin s’en fait sentir je vous appellerai, continuez votre travail, Bilivine.

Il raccrocha. La cicatrice qui lui barrait la face depuis plus de six cents ans se plissa affreusement sous l’effet du sourire qui stria son visage.

Des adolescents !

 

Eveana remonta la couverture sur sa poitrine et soupira profondément. Il était déjà 01 h 13 du matin, elle avait entendu son père monter se coucher quelques minutes plus tôt et toutes les lumières étaient éteintes à présent. Elle était incapable de s’endormir après ce qu’ils avaient vécu ce soir. Elle revoyait encore ses nouveaux amis marcher dans la rue en avançant de nombreuses hypothèses sur ce qu’ils venaient de voir. Zach s’était conduit en parfait imbécile, pour lui il était tout à fait normal que l’on obtienne de pareils résultats en jouant avec les esprits ! À croire que ce garçon avait été élevé par une prêtresse vaudou ! C’était dommage, parce que dans le fond elle l’aimait bien ce beau brun qui se donnait l’allure d’un dur.

La façon qu’il avait de surveiller son langage en sa présence la touchait, la flattait même, car elle ne restait pas dupe quant à l’effet qu’elle produisait sur lui. Mais ce soir elle aurait voulu le gifler pour qu’il remette les pieds sur terre, ils avaient été confrontés à la preuve qu’il existait un autre monde, peut-être une vie après la mort ! Seul Sean avait paru aussi touché qu’elle par cette nouvelle, il voulait qu’on étudie le Livre de près, sans retenter une nouvelle expérience pour le moment. Sean considérait la situation avec toute la gravité propre à ce qu’ils venaient de vivre, sans en rajouter. Il était presque rassurant en fait.

Allongée dans son lit, elle s’en voulait de ne pas avoir trouvé les mots pour tous les faire réfléchir convenablement. C’était la découverte du siècle, bon sang ! Au moins s’étaient-ils promis de n’en dire mot à personne, c’était leur secret. Il était convenu de ne pas en parler avant que…

La porte du bas s’ouvrit en grinçant. Son père et sa mère étaient en train de dormir dans leur chambre, personne n’était donc censé se trouver au rez-de-chaussée.

Eveana se redressa, tendue.

Elle allait se lever pour prévenir ses parents lorsqu’elle perçut un bourdonnement sous son lit. Elle se tourna tout doucement dans les couvertures et s’approcha du bord du matelas.

Quelque chose bougea juste en dessous.

Eveana sursauta et étouffa le cri qui faillit jaillir. Elle prit une longue inspiration et risqua un coup d’œil par-dessus le bord du matelas. Elle tendit la main pour soulever le pan de couverture qui masquait le dessous du sommier. Une lueur éclaira alors le parquet, comme la flamme d’une bougie. Cela provenait du livre. Eveana tendit le cou et, la tête à l’envers, observa le livre dont la luminosité se faisait de plus en plus forte. Comme si une ampoule de plus en plus puissante avait été placée entre les pages du grimoire.

Les marches de l’escalier grincèrent.

Quelqu’un montait ! Un intrus !

Réagis, godiche, remue-toi ! Un sentiment de panique l’envahissait, lui glaçant l’esprit peu à peu. Ne te laisse pas gagner par la peur ! Rappelle-toi Frank Herbert, la peur tue l’esprit !

Une latte du plancher dans le couloir grinça.

Son souffle s’accéléra d’un coup – comme si un machiniste venait de pousser une molette – et son cœur s’emballa. Quelqu’un était là, dans la maison, juste à côté d’elle, juste derrière cette minuscule cloison ! Et elle ne bougeait pas.

Comme beaucoup d’enfants – comme la plupart des enfants –, Eveana avait eu peur du noir et de s’endormir seule le soir. À treize ans elle avait lu le cycle de Dune de Frank Herbert. Si l’aspect métaphysique de l’univers lui avait échappé, elle y avait néanmoins découvert une merveilleuse formule magique, la Litanie contre la peur. Dès lors elle l’avait récitée à chaque fois que la crainte l’avait engloutie de ses larges ailes. Aujourd’hui, à dix-sept ans, elle avait enfoui cette litanie dans un coin de son cerveau et avait supposé ne plus jamais avoir à s’en servir. Mais ce soir-là elle révisa ses suppositions.

L’intrus – peut-être l’Ogre de la côte Est ! – se trouvait dans le couloir de sa chambre. Eveana ne sentait presque pas ses jambes. Elle avait l’impression que si elle se levait, jamais elles ne pourraient la soutenir. Elle découvrit qu’elle était incapable de contracter ses muscles, et sa vessie menaça de se vider.

– Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l’esprit, murmura-t-elle. Qu’est-ce que c’est ensuite ? Ah oui ! La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale (elle n’avait jamais vraiment compris ce passage à vrai dire…). J’affronterai ma peur, je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi et quand elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée il ne restera plus rien que moi.

Eveana répéta cette litanie à toute vitesse en un murmure presque inaudible. Elle ne cessa pas de la répéter jusqu’à ce que son esprit lui paraisse parfaitement serein. En fait de sérénité elle était morte de trouille, mais au moins, elle sentait qu’elle pouvait bouger.

Elle hésita un instant puis opta pour ne pas rester à découvert. Elle écarta les draps, et se mit à genoux pour prendre le grimoire lorsqu’une intuition le lui déconseilla. Elle fut subitement persuadée que celui ou celle qui venait vers sa chambre était là pour le livre. Elle se releva d’un bond et se dirigea vers la porte. Elle ne voyait pas d’autre solution que de se cacher derrière celle-ci.

– J’affronterai ma peur…

Elle pouvait sentir les pas de l’individu mystérieux se rapprocher. C’est vers ma chambre qu’il vient ! Un sursaut de panique la submergea, et aussitôt elle redoubla de violence dans sa conviction.

– … là où elle sera passée, il ne restera…

Une idée germa dans son esprit. Elle s’arrêta, retourna précipitamment jusqu’au lit où elle réajusta simplement et rapidement les couvertures, de sorte que l’on ne puisse pas penser immédiatement que le lit était encore occupé quelques instants plus tôt. Et elle fila dans la penderie.

La poignée de la porte de sa chambre tourna lentement alors qu’elle refermait celle de sa cachette. Un long frisson lui parcourut tout le dos. Elle écarta deux chemisiers qui pendaient là et approcha son visage des persiennes de la porte, il y avait peu d’espace entre les lattes de bois inclinées mais c’était suffisant pour y voir dans la pièce, sans être vue, du moins l’espérait-elle.

Une mince silhouette s’introduisit dans la pièce. Elle resta sur le palier en regardant vers le lit, alors que le bourdonnement s’amplifiait légèrement, puis jeta un bref coup d’œil dans le couloir avant de refermer la porte. Il s’agissait vraisemblablement d’un homme, mais l’obscurité empêchait Eveana de voir précisément son visage. Il marcha précautionneusement jusqu’au lit, se pencha, et le bourdonnement ainsi que la luminosité qui filtrait à peine de dessous disparurent instantanément. Eveana tenta de voir son visage mais il était accroupi, de toute manière les tentures du baldaquin le masquaient. À force de se contorsionner pour y voir clair à travers les persiennes, la tête d’Eveana heurta un cintre qui grinça faiblement et qui oscilla, prêt à se défaire de sa tringle pour tomber. Il tournoya dans l’air de la petite penderie et finit par se stabiliser. Eveana stoppa ses derniers balancements d’une main et regarda immédiatement vers le lit.

L’homme n’avait apparemment rien entendu, il finit par se relever, l’épais livre à la main, il semblait satisfait. Eveana ne savait que faire. Elle pourrait toujours hurler pour alerter son père, mais que risquait-il d’arriver ensuite ? Son père pourrait bien se faire tuer en s’interposant. Et avant que son père ne débouche dans la pièce, elle aurait trahi sa cachette en criant et le mystérieux intrus pourrait la maltraiter… Elle était déchirée entre de nombreuses alternatives, toutes plus incertaines les unes que les autres. Elle devait se hâter de trouver une solution car il ne faisait aucun doute qu’il allait repartir avec le livre.

La silhouette s’apprêta justement à partir lorsqu’elle se retourna vers le lit, comme prise d’un doute. L’homme se pencha et observa les couvertures, les tâtant méticuleusement puis les ouvrit et passa sa main dedans.

Il est en train de vérifier s’il n’y avait pas quelqu’un, il va sentir la chaleur et saura que j’étais là juste avant qu’il ne surgisse ! s’affola Eveana.

En effet l’homme sembla surpris, et se redressa pour contempler la pièce. Il en fit le tour du regard et passa les yeux sur la penderie. Eveana sentit son cœur s’accélérer et crut qu’il allait bondir hors de sa poitrine quand les yeux passèrent sur les siens. Mais le regard sinistre passa sur la porte du placard sans sourciller. Puis il s’immobilisa et revint sur la penderie. Cette fois Eveana vit clairement les yeux se plisser avec une certaine malice. Les yeux se fixèrent dans les siens et son cœur cessa de battre. Elle retint sa respiration sans même le réaliser, et dans cette lourde pénombre elle crut reconnaître le visage qui l’observait, un visage que tous connaissaient et que pourtant personne ne remarquait jamais, il s’agissait du vieux solitaire habitant la maison en haut de Bellevue, Georges O’Clenn.

 

– C’est inadmissible ! s’écria Phil Anderson.

– Mais pa’, c’était pas méchant…

– Tu as tout simplement brisé la confiance que je plaçais en toi, ajouta le père courroucé.

Phil était rouge de rage, il venait d’intercepter les deux adolescents, Sean et Lewis, alors qu’ils venaient de rentrer de leur escapade nocturne.

Cela n’avait pas été de la tarte de réintégrer la maison sans se faire remarquer, surtout avec Lewis qui n’arrivait pas à lever la jambe et à prendre appui sur la gouttière pour atteindre le toit du garage. Sean avait passé pas loin de dix minutes à l’aider, et il leur avait fallu un quart d’heure pour aller de la contre-allée du garage à la chambre de Sean. Lorsqu’ils avaient franchi le chambranle de la fenêtre la lumière s’était subitement allumée, dévoilant un Phil Anderson de la plus mauvaise humeur, assis dans un fauteuil à proximité de la porte. Quand il était monté une heure plus tôt pour voir si les garçons dormaient bien et qu’il avait découvert avec une certaine stupeur que les lits étaient vides et la fenêtre entrouverte, il avait fulminé. Avec les minutes passées à réfléchir dans le noir, les pires idées lui étaient venues à l’esprit, toute la ville savait qu’un fou dangereux circulait dans les environs, qu’un couvre-feu avait été proclamé, et tout ce que ces deux idiots de gosses trouvaient à faire c’était de briser les règles de prudence et de se promener en pleine nuit ! S’il n’y avait eu cette menace Phil aurait tout simplement refermé la fenêtre et verrouillé les portes laissant son fils passer la nuit dehors en guise de punition. Mais il était trop effrayé pour cela et à présent que Sean était devant lui, la peur n’ayant plus de raison d’être, elle se transformait en colère, étrange alchimie des émotions humaines.

– Vous allez vous coucher et pour toi, Sean, finies les sorties le samedi soir, est-ce clair ?

L’accusé marmonna d’incompréhensibles objections et tourna le dos à son père. Phil regarda son fils dépité se mettre au lit et adressa un regard plein de reproches à Lewis qui ne savait plus où se mettre depuis le début de l’altercation. Il sortit de la chambre en fermant la porte.

– C’est marrant comme les emmerdes ça vient toujours par groupes ! grogna Lewis. T’as jamais remarqué ? Des fois tout va plus ou moins bien, mais il n’y a rien de dramatique, et puis tout d’un coup, vlan ! tu t’en prends plein la gueule d’un coup, et quand ça commence, tu peux être sûr que c’est loin d’être terminé.

Sean lança un bref coup d’œil à Lewis et, après avoir enfilé un T-shirt des Celtics, se glissa sous les draps.

Deux minutes plus tard Lewis éteignait la lumière avant de s’allonger dans son lit de fortune.

– Dis-moi, t’as pas remarqué une ombre tout à l’heure quand on est sortis de chez ton grand-père ?

Sean se releva légèrement :

– Comment ça ? Toi aussi t’as vu quelque chose ?

– En fait j’ai cru voir quelqu’un mais…

– … à chaque fois que tu vérifiais il n’y avait rien !

Lewis admira l’anticipation que Sean avait faite sur ses propos.

Sean poursuivit :

– Moi aussi j’ai eu cette curieuse impression, mais comme à chaque fois que je regardais derrière moi il n’y avait rien, j’ai pensé que je me faisais des idées.

– Pareil ! s’étonna Lewis.

– Ça a commencé en sortant de la maison et ça s’est arrêté vers le carrefour de la 4e et de la 5e Rue, juste quand Zach est parti avec Eveana pour la raccompagner jusque chez Amanda Closter.

– Tu crois qu’Il pourrait en vouloir à Zach et à Eveana ?

– Je sais pas, enfin j’espère pas mais si on est deux à l’avoir senti c’est que c’était pas une illusion, demain faudra en discuter avec Zach.

Les deux garçons reposaient dans le noir, les esprits encore tout excités par leur folle soirée, mais la lassitude physique commençait à leur peser lourdement. Sean repensa à son père qui venait de lui faire des reproches, Il ne m’a pas fait de leçon de morale, remarqua-t-il, il s’est juste contenté de me dire qu’il était déçu et que sa confiance en avait pris un coup, mais il ne m’a pas fait de leçon. Phil ne procédait jamais ainsi, il laissait son fils tirer seul les conclusions de ses bêtises.

– En attendant, vous risquez de ne pas trop me voir le soir, dit-il d’un ton plein de regrets.

Les deux amis échangèrent quelques mots encore et s’endormirent d’un sommeil léger, peuplé de visions étranges, où chacun voyait ses camarades se transformer en magicien dans un monde parsemé d’esprits maléfiques…