9
Armand Gamache marcha d’un bon pas sur le trottoir glissant et entra dans le parc de la place d’Armes. Il sentait le vent glacial lui fouetter le visage. Des sentiers tracés dans la neige épaisse traversaient le parc dans tous les sens. À une extrémité, des calèches attendaient des touristes pour leur faire faire le tour de la vieille ville. Derrière Gamache se trouvait une rangée de petits bâtiments en pierre, pittoresques, tous transformés en restaurants. À sa droite, il le savait, s’élevait la magnifique cathédrale anglicane Holy Trinity, mais il ne la regarda pas. Comme tout le monde, il gardait la tête baissée pour se protéger du vent et la relevait seulement de temps en temps pour s’assurer qu’il ne s’apprêtait pas à heurter quelqu’un ou un poteau. Ses yeux se mettaient alors à larmoyer et les larmes gelaient. Toutes les autres personnes lui ressemblaient avec leurs visages ronds, rouges et luisants. Comme des feux rouges mobiles.
Il faillit perdre pied sur une plaque de glace cachée sous une mince couche de neige, mais se redressa juste à temps. Il se tourna ensuite, dos au vent, et reprit son souffle. Sur la colline, au-delà du parc et des calèches, se trouvait l’édifice le plus photographié du Canada : l’hôtel Château Frontenac.
Immense, imposant et gris, il comptait de nombreuses tourelles et semblait avoir jailli de la falaise, comme si celle-ci l’avait expulsé. Son architecture était inspirée de celle de châteaux et il avait été nommé en l’honneur d’un gouverneur de la Nouvelle-France, Frontenac. Il était à la fois magnifique et intimidant.
Gamache se dirigea vers le Château en passant à côté de l’énorme sculpture de style gothique au centre du petit parc, le monument de la Foi. Le Québec avait été bâti grâce à la foi et aux fourrures, mais les conseillers municipaux avaient préféré ériger une statue aux martyrs plutôt qu’à un castor.
L’inspecteur-chef savait qu’à l’intérieur du Château, à quelques pas devant lui, l’attendaient de la chaleur, un verre de vin, un bol de soupe à l’oignon gratinée. Et Émile. Mais il s’arrêta juste avant d’atteindre ce refuge et se tourna vers un autre monument, à sa gauche, plus gigantesque encore que celui de la Foi.
La statue au sommet représentait un homme regardant la ville qu’il avait fondée quatre cents ans auparavant.
Samuel de Champlain.
Nu-tête, il avait une attitude fière et résolue. Il donnait l’impression de faire un pas en avant comme s’il voulait se joindre aux gens en bas, faire partie de cette ville qui existait seulement parce que lui-même avait existé. Sur la base se trouvait une autre statue, plus petite, celle d’un ange sonnant de la trompette à la gloire du fondateur. Et même Gamache, pourtant pas un fanatique du nationalisme, éprouvait du respect et de l’admiration pour cet homme qui, grâce à sa vision et à son inébranlable courage, avait accompli ce que d’autres avant lui avaient essayé de faire, mais sans succès.
C’est-à-dire de ne pas se contenter de venir sur les berges du fleuve pour faire provision de fourrures, de poissons et de bois, mais de vivre ici. De créer une colonie, une communauté. Un Nouveau Monde. Une patrie.
Gamache garda les yeux fixés sur le monument jusqu’à ce qu’il ne sente plus son visage et que, dans ses mitaines chaudes, ses doigts se soient engourdis. Malgré tout, il continua de regarder le père du Québec en se posant des questions : « Où êtes-vous ? Où vous a-t-on enterré ? Et pourquoi ne le savons-nous pas ? »
Émile se leva et lui fit signe de venir le rejoindre à la table près de la fenêtre.
Les deux hommes assis avec lui se levèrent également et saluèrent l’inspecteur-chef en se présentant.
— René Dallaire, dit l’homme grand et replet en serrant la main de Gamache.
— Jean Hamel, dit celui qui était petit et mince.
Si René avait arboré une moustache en brosse à dents, les deux hommes auraient pu se faire passer pour Laurel et Hardy.
Gamache tendit son manteau à un serveur après avoir enfoncé son chapeau, son écharpe et ses mitaines dans une manche. Puis il s’assit et posa ses mains sur ses joues brûlantes. Le froid extrême laissait sa marque ironique : un effet identique à celui d’un coup de soleil. Quelques minutes plus tard, cependant, la sensation de brûlure s’était atténuée et la circulation sanguine avait repris dans ses mains — sur lesquelles Gamache s’était assis pour l’activer.
Après avoir commandé à boire et à manger, ils bavardèrent du carnaval, du temps glacial, de politique. Il était évident que les trois hommes se connaissaient très bien. Et Gamache savait qu’ils étaient membres de la même association depuis des décennies.
La Société Champlain.
On apporta les apéritifs et une corbeille de petits pains. Ils sirotèrent leurs scotchs, et Gamache résista à l’envie de prendre un pain chaud dans chaque main. Les hommes parlèrent familièrement entre eux. Gamache prenait parfois part à la conversation, sinon écoutait simplement ou jetait un coup d’œil par la fenêtre.
Le bar Le Saint-Laurent se trouvait à une extrémité du Château, au bout d’un long et vaste corridor d’une élégance raffinée. En franchissant la double porte, on pénétrait dans un autre monde. Contrairement à tout le reste de l’éléphantesque hôtel, ce bar était de dimensions modestes et de forme circulaire, ayant été logé dans une des tourelles du Château. Les murs courbes étaient lambrissés de bois foncé et il y avait un foyer de chaque côté. Un bar, circulaire lui aussi, occupait le centre de la pièce, autour duquel étaient disposées des tables.
À n’importe quel endroit ordinaire, cela aurait été impressionnant en soi, mais Québec était loin d’être ordinaire et, à l’intérieur de la ville, le Château constituait un lieu unique, exceptionnel.
Car le mur du fond était percé d’immenses fenêtres à meneaux, au cadrage en acajou, dont l’une offrait le plus magnifique panorama que Gamache eût jamais vu. Évidemment, pour des Québécois, aucun autre paysage ne pouvait l’égaler. C’était leur Grand Canyon, leurs chutes Niagara, leur Everest. C’était le Machu Picchu, le Kilimandjaro, Stonehenge. C’était leur merveille.
Du bar, Gamache voyait le grand fleuve s’écouler devant ses yeux. La vue s’étendait sur une telle distance qu’elle rejoignait le passé. Remontant quatre cents ans en arrière, Gamache pouvait voir les navires, étonnamment petits et fragiles, arriver de l’Atlantique et jeter l’ancre à l’endroit le plus étroit.
Kebek. Un mot algonquien signifiant « là où le fleuve se rétrécit ».
Gamache pouvait presque voir les hommes ferler les voiles, tirer sur les cordages, attacher des câbles, grimper le long des mâts, puis mettre les petites embarcations à l’eau et ramer jusqu’à la rive.
Savaient-ils ce qui les attendait ? Ce que le Nouveau Monde leur réservait ?
Probablement pas, sinon ils ne seraient jamais venus. La plupart n’étaient jamais repartis. Mourant du scorbut ou de froid, ils avaient été enterrés ici même, sur la berge.
Contrairement à Gamache, ils n’avaient aucun Château où se réfugier. Pas de soupe chaude ni de scotch ambré. Si lui avait à peine survécu après avoir affronté le froid mordant, cinglant, durant dix minutes, comment ces hommes avaient-ils réussi à survivre pendant des jours, des semaines, des mois sans vêtements chauds ni véritable abri ?
Bien sûr, la réponse était évidente : ils n’avaient pas survécu. La plupart étaient morts au cours des premiers hivers, après de longues et atroces souffrances. Ce que Gamache voyait défiler en regardant par la fenêtre le fleuve aux eaux grises et aux glaces flottantes, c’était l’histoire, son histoire.
Il aperçut aussi un point au loin. Un canot à glace. En secouant la tête, il concentra de nouveau son attention sur ses compagnons.
— Pourquoi as-tu l’air si perplexe ? demanda Émile.
L’inspecteur-chef fit un signe de tête vers la fenêtre.
— Je viens de voir un canot à glace sur le fleuve. Les colons étaient obligés de se déplacer de cette façon. Pourquoi quelqu’un choisirait-il aujourd’hui de le faire ?
— Je suis d’accord, dit René en rompant un petit pain et en y étalant du beurre. C’est tout juste si je peux regarder les rameurs, et, pourtant, je ne semble pas non plus pouvoir détourner les yeux, ajouta-t-il en riant. Parfois, je crois que nous sommes une société de chaloupiers.
— De quoi ? demanda Jean.
— De chaloupiers. Voilà pourquoi nous faisons des choses comme ça, répondit René avec un mouvement de la tête vers la fenêtre et le point sur le fleuve. C’est la raison pour laquelle la ville est si bien conservée. Cela explique aussi notre fascination pour l’histoire. Nous sommes dans une chaloupe à rames. Nous avançons droit devant, mais nous regardons toujours vers l’arrière.
Jean rit et se recula dans son fauteuil tandis que le serveur déposait devant lui un gros hamburger et des frites. Une assiette fumante de soupe à l’oignon se trouvait devant Émile, et à Gamache on apporta un bol de soupe aux pois.
— Ce matin, j’ai rencontré un type qui s’entraîne en vue de la course, dit Gamache.
— Je parie qu’il est en excellente forme, dit Émile.
Il avait levé sa cuiller presque au-dessus de sa tête pour essayer de casser en deux le long fil de fromage fondu.
— Il l’est. Il est aussi le pasteur de l’église presbytérienne St. Andrew.
— Du christianisme musclé, dit René avec un petit rire.
— Il y a une église presbytérienne ? demanda Jean.
— Et des fidèles qui la fréquentent, répondit Gamache. Le pasteur m’a dit qu’un des membres de son équipe a franchi le cap de la soixantaine.
— La soixantaine de quoi ? demanda René. De kilos ?
— Il doit s’agir de son quotient intellectuel, dit Émile.
— J’espère le rencontrer cet après-midi. Il s’appelle Ken Haslam. Le connaissez-vous ?
Les trois hommes se regardèrent, mais la réponse était évidente. Non.
Lorsqu’ils eurent fini de manger et qu’on leur eut apporté des expressos, Gamache orienta la conversation vers la raison pour laquelle ils étaient réunis.
— Comme vous le savez, Augustin Renaud a été assassiné dans la nuit de vendredi ou tôt hier matin.
Les autres hochèrent la tête, leur bonne humeur soudain disparue. Gamache voyait trois visages au regard perspicace tournés vers lui. Tous âgés de près de quatre-vingts ans, ces hommes avaient connu de brillantes carrières dans leurs domaines respectifs et étaient tous maintenant à la retraite. Mais aucun n’avait perdu sa sagacité. Gamache s’en rendait parfaitement compte.
— La question à laquelle j’aimerais que vous répondiez est la suivante. Champlain pourrait-il être enterré sous la Literary and Historical Society ?
Après qu’ils se furent regardés les uns les autres un moment en silence, il fut décidé que René Dallaire — le gros homme qui faisait penser à Hardy — parlerait en premier. La table avait été débarrassée et il ne restait plus que les tasses de café.
— J’ai pris ceci avec moi quand Émile nous a dit de quoi vous vouliez discuter.
Il étala une carte, en se servant des tasses pour la maintenir en place.
— Je suis gêné de l’avouer, mais j’ignorais qu’il existait une Literary and Historical Society.
— Ce n’est pas tout à fait vrai, lui dit son ami Jean. Nous connaissons l’édifice. Il a une grande valeur historique, vous savez. À l’origine, dans les années 1700, c’était une redoute, une caserne. Puis, dans la seconde moitié du siècle, on y a gardé des prisonniers de guerre. Une autre prison a ensuite été construite ailleurs et le bâtiment est probablement devenu une propriété privée.
— Et vous dites qu’il abrite maintenant la Literary and Historical Society ? demanda René en prononçant les mots anglais avec un très fort accent.
— C’est un lieu magnifique, dit Gamache.
René plaça son gros doigt sur l’emplacement de l’édifice, près de la rue Saint-Stanislas.
— Il est là, n’est-ce pas ?
Gamache se pencha au-dessus de la carte, comme le firent les autres, en évitant de justesse de se cogner la tête. En guise de réponse, il inclina la tête.
— Alors, il n’y a aucun doute possible. Vous êtes d’accord ? demanda René Dallaire à Jean et à Émile.
Ils l’étaient.
— Je peux vous l’assurer, reprit René en regardant Gamache droit dans les yeux, Samuel de Champlain n’est pas enterré là.
— Comment pouvez-vous être aussi catégorique ?
— En arrivant au Château, avez-vous remarqué la statue de Champlain, à côté ?
— Oui. Il est difficile de ne pas la voir.
— C’est vrai. Il ne s’agit pas simplement d’un monument érigé pour rendre hommage à l’homme, il marque aussi l’endroit précis où il est mort.
— Du moins, l’endroit le plus précis que l’on puisse établir, ajouta Jean.
René lui lança un petit regard agacé.
— Comment savez-vous où il est mort ? demanda Gamache.
C’était maintenant au tour d’Émile de répondre.
— Il existe des documents rédigés par ses lieutenants et les prêtres. Il est mort après une courte maladie le jour de Noël, en 1635, pendant une tempête. C’est l’une des rares choses que nous savons avec certitude au sujet de Champlain. Le fort s’élevait à l’endroit même où se trouve aujourd’hui la statue.
— Mais on ne l’aurait pas enterré exactement à l’endroit où il est mort, non ?
René déplia une autre carte, ou plutôt une reproduction, et la posa par-dessus celle de la ville moderne. Il s’agissait en fait d’un dessin.
— Ceci a été tracé en 1639, quatre ans après la mort de Champlain. Il n’y avait certainement pas eu beaucoup de changements par rapport à la colonie qu’il avait connue.
Le plan montrait un fort stylisé, une place d’armes devant et quelques bâtiments autour.
— C’est ici qu’il est mort, poursuivit René en posant l’index sur le fort. À l’endroit où se dresse maintenant la statue. Et voici où il a été enterré.
Son doigt boudiné indiquait une petite construction située à environ trois cents mètres du fort.
— C’est la chapelle, la seule qui existait à Québec à ce moment-là. Aucun document officiel ne le précise, mais il semble logique que Champlain ait été enterré là, soit dans la chapelle elle-même, soit dans le cimetière à côté.
Gamache était perplexe.
— Si on sait où il a été enterré, quel est le mystère, alors ? Où est-il ? Et pourquoi n’y a-t-il aucun document officiel décrivant l’enterrement de l’homme le plus important de la colonie ?
— Ah…, fit Jean. Rien n’est jamais simple, n’est-ce pas ? Quelques années plus tard, un incendie a détruit la chapelle et, par la même occasion, tous les documents qui s’y trouvaient.
Gamache réfléchit un moment, puis dit :
— Un incendie détruirait des documents, c’est vrai, mais pas un corps enseveli. Depuis le temps qu’on le cherche, on aurait dû le trouver, non ?
René haussa les épaules.
— Oui, on aurait dû. Diverses théories ont été formulées, mais, selon la plus plausible, il aurait été enterré dans le cimetière et non dans la chapelle. L’incendie ne l’aurait donc pas dérangé. Puis, au fil du temps, la colonie s’est développée, s’est agrandie…
René ne termina pas sa phrase, mais, en un geste éloquent, ses mains s’ouvrirent toutes grandes. Les deux autres hommes baissèrent les yeux et demeurèrent eux aussi silencieux.
— Voulez-vous dire qu’on a érigé une construction par-dessus Champlain ? demanda Gamache.
Les trois hommes paraissaient dépités, mais aucun ne le contredit, jusqu’à ce que Jean parle.
— Il existe une autre théorie.
Émile soupira.
— Ah non, pas encore ça. Il n’y a aucune preuve.
— Il n’y a aucune preuve de quoi que ce soit, fit remarquer Jean. Je reconnais qu’il s’agit d’une supposition. Tu refuses tout simplement d’y croire.
Émile garda le silence. Apparemment, Jean avait visé juste. Le petit homme se tourna vers Gamache.
— Selon cette autre théorie, il y a eu énormément de travaux de construction au fur et à mesure que Québec s’agrandissait, comme le dit René. Mais également d’excavation. Avant de bâtir, il fallait creuser jusque sous le seuil du gel. La ville était en plein essor et de nouveaux bâtiments apparaissaient très rapidement. On n’avait pas le temps de s’inquiéter au sujet des morts.
Gamache commençait à comprendre où il voulait en venir.
— Donc, d’après cette hypothèse, on n’aurait pas élevé une construction par-dessus Champlain.
Jean secoua lentement la tête.
— Non, on l’aurait déterré avec des centaines d’autres morts et jeté dans un site d’enfouissement quelque part. Ceux qui ont fait ça n’en avaient pas l’intention, ils ne savaient pas qu’il se trouvait là, c’est tout.
Gamache demeura muet de stupeur. Les Américains auraient-ils fait ça à Washington ? Ou les Anglais à Henri VIII ?
— Cela aurait-il pu se produire ? demanda Gamache en se tournant vers Émile Comeau.
Celui-ci haussa les épaules, puis hocha la tête.
— C’est possible. Mais Jean a raison, aucun de nous ne veut l’admettre.
— Soyons honnêtes, cependant, dit Jean. Cette théorie est la moins plausible de toutes les explications avancées.
— Pour revenir à notre sujet, dit René, voici les limites de la colonie en 1635.
Avec le doigt, il décrivit un cercle au-dessus du plan ancien, puis, le poussant de côté, trouva le même endroit sur la carte moderne.
— Grosso modo, elle s’étendait dans un rayon de quelques centaines de mètres autour du lieu où nous sommes présentement assis. Les autorités ont certainement voulu la garder petite, pour qu’elle soit plus facile à défendre.
— Et qu’y avait-il autour ? demanda Gamache, qui commençait à saisir ce que les trois hommes voulaient lui dire.
— Rien, dit Jean. Des forêts. De la roche.
— Et à l’endroit où se trouve maintenant la Literary and Historical Society ?
— Des bois.
René rapprocha la carte ancienne et posa son doigt sur un vaste espace vide, loin de toute habitation.
Rien.
Il était inconcevable qu’on ait enterré Champlain à une telle distance du monde civilisé.
Il était impossible que le fondateur du Québec soit dans la cave de la Lit and His.
— Alors, dit Gamache en s’enfonçant dans son fauteuil, pourquoi Augustin Renaud était-il là ?
— Parce qu’il était fou ? répondit Jean.
— Il l’était, tu sais, dit Émile. Champlain adorait Québec, plus que toute autre chose dans sa vie. C’était tout ce qu’il connaissait, c’était sa raison de vivre. Et Renaud adorait Champlain avec la même passion. Il lui vouait une dévotion frisant la folie.
— Frisant ? s’exclama René. Augustin Renaud était le roi du royaume de la folie, l’empereur de l’empire des cinglés. Frisant…, répéta-t-il en marmonnant.
— Peut-être, dit Émile en regardant de nouveau le vieux plan sur la table. Peut-être ne cherchait-il pas Champlain. Peut-être se trouvait-il là pour une autre raison.
— Laquelle, par exemple ? demanda Gamache.
Son mentor se tourna vers lui.
— Eh bien, puisque c’est une société littéraire, il cherchait peut-être un livre.
Gamache sourit. Peut-être. Il se leva et attendit que le serveur lui apporte son manteau. En jetant un coup d’œil à la carte de la ville actuelle, il remarqua quelque chose.
— L’ancienne chapelle, celle qui a brûlé, où se situerait-elle sur cette carte ?
Pointant le doigt encore une fois, René indiqua l’emplacement de la basilique-cathédrale Notre-Dame, l’imposante église où les notables et les dévots venaient prier autrefois.
Pendant que le serveur aidait Gamache à enfiler son parka, René se pencha vers lui et murmura :
— Parlez au père Sébastien.
* * *
Jean-Guy Beauvoir attendait.
Mais attendre n’était pas son fort. Au début, il avait eu l’air de s’en ficher, puis d’avoir tout son temps — durant une vingtaine de secondes. Ensuite, il avait paru éprouver de la contrariété. Cela avait duré plus longtemps, soit jusqu’à ce qu’Olivier arrive un quart d’heure plus tard.
Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’il avait vu Olivier. La prison transformait certains hommes. En fait, elle les transformait tous, mais, extérieurement, le changement était plus visible chez certains d’entre eux. Il y en avait même qui semblaient s’épanouir. Ils soulevaient des haltères, devenaient plus musclés, faisaient des exercices pour la première fois depuis des années, mangeaient trois bons repas par jour. Peu le reconnaîtraient, mais le régime pénitentiaire, avec ses règles et sa structure, leur réussissait. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais été encadrés dans leur vie et s’étaient donc écartés du droit chemin.
Ici, le chemin à suivre était plus clair.
Beauvoir savait cependant que la plupart des détenus dépérissaient en prison.
Olivier passa les portes, vêtu de sa tenue de prisonnier. De corpulence moyenne, il approchait de la quarantaine. Ses cheveux étaient beaucoup plus courts que Beauvoir les avait jamais vus, ce qui dissimulait sa calvitie naissante. Bien que pâle, il semblait en bonne santé. Beauvoir ressentit du dégoût, comme chaque fois qu’il se trouvait en présence d’un meurtrier. Car Olivier en était un, il en était persuadé.
« Non, se rappela-t-il sévèrement, quand je pense à lui, je dois le considérer comme un homme innocent. Ou du moins non coupable. »
Mais il avait beau essayer, il ne voyait qu’un condamné.
— Inspecteur, dit Olivier.
Debout à l’entrée de la salle réservée pour les visites, il ne savait trop ce qu’il devait faire.
— Olivier, dit Beauvoir.
Il sourit, mais, à en juger par l’expression sur le visage d’Olivier, son sourire s’apparentait probablement davantage à une grimace de mépris.
— Appelez-moi Jean-Guy, s’il vous plaît. Je suis ici à titre privé.
— Vous me faites une petite visite amicale ? demanda Olivier en s’assoyant en face de Beauvoir à une table. Comment va l’inspecteur-chef ?
— Il est allé à Québec pour le carnaval. Je m’attends d’une minute à l’autre à devoir verser une caution pour le faire sortir de prison.
Olivier rit.
— Plus d’un gars a abouti ici à cause du carnaval. Apparemment, plaider qu’on s’était soûlé au caribou n’est pas très efficace.
— J’avertirai le chef.
Ils rirent tous les deux, un peu plus longtemps que nécessaire, puis un silence gênant s’établit. Maintenant qu’il était là, Beauvoir ne savait pas trop quoi dire.
Olivier le regardait, attendant.
— Je n’ai pas été totalement honnête avec vous, il y a un instant, commença Beauvoir.
N’ayant jamais fait quelque chose de semblable, il avait l’impression de s’être aventuré dans une région sauvage et en voulait d’autant plus à Olivier de l’y avoir obligé.
— Comme vous le savez sûrement, je suis en congé de maladie, et ma visite n’a donc pas de caractère officiel, mais…
Olivier attendit, ce qu’il réussissait mieux que Beauvoir. Après un moment, il haussa les sourcils comme pour dire : « Continuez. »
— Le chef m’a demandé de revoir certains aspects de votre affaire. Je ne veux pas que vous vous fassiez d’illusions…
Il voyait bien, cependant, que la mise en garde arrivait trop tard. Olivier souriait. Il semblait avoir repris goût à la vie.
— Vraiment, Olivier, vous ne devez rien espérer de cette rencontre.
— Pourquoi pas ?
— Parce que je crois toujours que vous avez commis le meurtre.
Ces mots clouèrent le bec à Olivier. Beauvoir fut content de le constater. Pourtant, un restant d’espoir semblait tourbillonner autour d’Olivier. S’agissait-il d’une forme de cruauté ? Beauvoir l’espérait.
— Écoutez, j’ai seulement quelques questions à vous poser. Le chef m’a demandé de m’assurer que nous en étions venus à la bonne conclusion, c’est tout.
— Vous pensez peut-être que j’ai commis le meurtre, mais pas lui, n’est-ce pas ? dit Olivier d’un ton triomphant.
— Il n’en est pas absolument certain, mais voudrait l’être. Il veut s’assurer qu’il — que l’équipe — ne s’est pas trompé. Mais je vous avertis, si vous parlez de ça à qui que ce soit, j’arrête tout. Vous comprenez ?
Le regard de Beauvoir était dur.
— Oui.
— Je suis sérieux, Olivier. Vous ne devez en parler à personne, et surtout pas à Gabri.
Olivier sembla hésiter.
— Si vous lui en parlez, il en parlera à d’autres. Il ne pourra pas s’en empêcher. Ou, tout au moins, son humeur changera et les gens le remarqueront. Si je pose des questions, pousse l’enquête plus loin, je dois le faire subtilement. Si une autre personne a tué l’Ermite, je ne veux pas qu’elle soit sur ses gardes.
Olivier trouva cet argument logique et hocha la tête.
— Je promets de ne rien dire.
— Bon. Maintenant, vous devez de nouveau me raconter ce qui s’est passé ce soir-là. Et je veux la vérité.
On pouvait presque entendre l’air crépiter entre les deux hommes.
— Je vous ai dit la vérité.
— Quand ? demanda Beauvoir. Quelle est la bonne version de l’histoire ? La deuxième ou la troisième ? Si vous êtes enfermé ici, c’est votre faute. Vous avez menti à tout bout de champ.
C’était vrai, Olivier le savait. Toute sa vie il avait menti sur tout, si bien que le réflexe était devenu une caractéristique fondamentale de sa personnalité. Il ne lui venait même pas à l’esprit de dire la vérité. Donc, quand l’affaire du meurtre était survenue, il avait évidemment menti.
Il s’était rendu compte trop tard de la conséquence qui en découlait : il devenait impossible de discerner la vérité parmi les mensonges. De plus, alors qu’il était très doué pour le mensonge, chaque fois qu’il disait la vérité il donnait l’impression de mentir. Il rougissait, bafouillait, s’embrouillait dans ses explications.
— D’accord, dit-il à Beauvoir, je vais vous raconter ce qui s’est passé.
— Ce qui s’est réellement passé. Je veux la vérité.
Olivier répondit par un bref signe de tête.
— J’ai rencontré l’Ermite il y a dix ans. Gabri et moi venions d’arriver à Three Pines et habitions au-dessus de la boutique. À cette époque, il n’était pas encore un reclus. Il ne restait pas enfermé dans sa cabane et faisait ses courses lui-même, mais il avait une allure plutôt débraillée. Gabri et moi avions entrepris de rénover la boutique. Je ne l’avais pas encore transformée en bistro ; à ce moment-là, c’était seulement un magasin d’antiquités. Un jour, il est entré en disant avoir quelque chose à vendre. Je n’étais pas très content, car il semblait réclamer une faveur. En me fiant à son apparence, j’ai supposé qu’il m’apportait un objet sans valeur trouvé sur le bord du chemin, mais quand je l’ai vu, j’ai su qu’il était remarquable.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Un portrait miniature, de profil. D’un aristocrate polonais, je crois. Il avait dû être peint avec un seul crin. La miniature était très belle. Même le cadre était beau. J’ai accepté de l’acheter en échange d’un sac de provisions.
Olivier avait raconté cette histoire tant de fois qu’il était presque immunisé contre le regard dégoûté des gens. Presque.
— Continuez, dit Beauvoir. Qu’avez-vous fait avec le portrait ?
— Je l’ai vendu à un des antiquaires de la rue Notre-Dame, à Montréal.
— Vous souvenez-vous du nom de la boutique ?
Beauvoir sortit son calepin et un stylo.
— Je ne sais pas si elle existe encore. Les boutiques changent souvent de propriétaire. Elle s’appelait Le Temps perdu.
Beauvoir nota le nom.
— Pour quelle somme l’avez-vous vendu ?
— Mille cinq cents dollars.
— Et l’Ermite a continué de venir vous voir ?
— Oui, et il continuait de m’offrir des objets. Certains étaient magnifiques, d’autres pas très extraordinaires, mais tout de même plus intéressants que ce que j’aurais pu trouver dans la plupart des greniers ou des granges. Au début, je les vendais par l’intermédiaire de l’antiquaire, mais je me suis ensuite rendu compte que je pouvais obtenir un meilleur prix sur eBay. Puis un jour, l’Ermite est arrivé amaigri et stressé. Il ne paraissait pas bien du tout. « Je ne reviendrai pas, old son. Je ne peux pas, mon garçon », m’a-t-il dit. Pour moi, c’était une catastrophe. J’en étais venu à compter sur ce qu’il m’apportait. Il ne voulait plus qu’on le voie, a-t-il expliqué, puis il m’a invité à sa cabane.
— Vous y êtes allé ?
Olivier répondit d’un hochement de tête.
— J’ignorais qu’il vivait dans la forêt. Il habitait au fin fond des bois. Mais ça, vous le savez.
En effet, Beauvoir le savait. Il venait de passer la nuit là-bas, avec le saint trou de cul.
— Quand nous sommes enfin arrivés, je n’en croyais pas mes yeux.
Pendant un instant, Olivier se rappela ce moment magique lorsqu’il était entré pour la première fois dans la cabane en rondins du vieil homme dépenaillé. Et avait découvert un monde où l’on buvait du lait dans des verres anciens en cristal taillé et servait des sandwichs au beurre d’arachide dans des assiettes en porcelaine ayant appartenu à une reine, et où des tapisseries de soie d’une valeur inestimable étaient accrochées sur les murs pour empêcher les courants d’air.
— J’allais lui rendre visite toutes les deux semaines. À ce moment-là, la boutique avait été transformée en bistro. Un samedi sur deux, après la fermeture, je filais discrètement jusqu’à la cabane. Nous causions et il me donnait quelque chose en échange de la nourriture que j’avais apportée.
— Que signifiait le nom Charlotte ? demanda Beauvoir.
C’était l’inspecteur-chef Gamache qui avait remarqué l’étrange répétition de ce prénom. Divers objets dans la cabane de l’Ermite y faisaient référence, dont le livre La toile de Charlotte, un exemplaire d’une première édition d’un roman de Charlotte Brontë et le violon ancien, très rare. Personne ne s’en était rendu compte, sauf le chef.
Olivier secouait la tête.
— Rien, il ne signifiait rien. Ou, du moins, j’ignore quel sens ce nom pouvait avoir. L’Ermite ne l’a jamais mentionné.
Beauvoir le dévisagea.
— Attention, Olivier. Je veux la vérité.
— Je n’ai plus de raison de mentir.
Dans le cas de toute personne rationnelle, ce serait vrai, mais Olivier s’était comporté de manière si irrationnelle que Beauvoir se demandait s’il était capable de ne pas mentir.
— L’Ermite avait gravé le nom Charlotte en code sous l’une des sculptures en bois qu’il avait faites, fit remarquer Beauvoir.
Il revoyait les sculptures, des œuvres extrêmement perturbantes montrant des gens qui fuyaient un danger terrifiant quelconque. Sous trois de ses œuvres, l’Ermite avait écrit des mots en code.
Charlotte. Emily. Et en dessous de la dernière, qui représentait Olivier assis dans un fauteuil en train d’écouter, il avait gravé ce petit mot accablant : Woo.
— Et que voulait dire « Woo » ? demanda Beauvoir.
— Je ne sais pas.
— Eh bien, ce mot devait signifier quelque chose, répliqua sèchement Beauvoir. Il l’a écrit sous la sculpture qu’il a faite de vous.
— Ce n’est pas moi. Le personnage ne me ressemble pas.
— Il s’agit d’une sculpture, pas d’une photo. C’est vous, et vous le savez. Pourquoi a-t-il écrit « Woo » en dessous ?
Mais le mot n’était pas apparu seulement à cet endroit. Il avait également été tissé dans la toile et taillé dans le morceau de bois, taché du sang de l’Ermite, qui avait roulé sous le lit, jusque dans un coin sombre. Selon les experts du laboratoire médicolégal, le bois — du cèdre rouge — avait été sculpté des années auparavant.
— Je vous le demande encore une fois, Olivier : que voulait dire « Woo » ?
— Je ne sais pas.
Maintenant, Olivier était exaspéré, mais il respira profondément et réussit à se maîtriser.
— Écoutez. Je vous l’ai dit, il a prononcé ce mot quelques fois, mais tout bas. J’ai d’abord cru qu’il soupirait. Ça ressemblait à un soupir. Puis j’ai compris qu’il disait « Woo ». Il disait ce mot seulement lorsqu’il était effrayé.
Beauvoir le regarda fixement.
— Il me faut plus que ça.
Olivier secoua la tête.
— Il n’y a rien de plus. C’est tout ce que je sais. Si je le pouvais, je vous en dirais plus. Je le jure. Le mot signifiait quelque chose pour lui, mais il ne m’a jamais fourni d’explication, et je ne lui en ai jamais demandé une.
— Pourquoi ?
— Ça ne me paraissait pas important.
— De toute évidence, c’était important pour lui.
— Oui, mais pas pour moi. Je lui aurais posé des questions si j’avais pensé qu’il me donnerait ensuite encore plus de ses trésors, mais je ne crois pas que ç’aurait été le cas.
Beauvoir détecta la vérité dans cet aveu, toute la douloureuse et humiliante vérité. Il changea imperceptiblement de position sur sa chaise et, au même moment, sa perception de la situation changea légèrement.
Peut-être cet homme disait-il la vérité. Peut-être.
Enfin.
— Vous lui avez rendu visite pendant des années, mais vers la fin quelque chose a changé. Que s’est-il passé ?
— Marc Gilbert a acheté la vieille maison des Hadley et a décidé de la transformer en une auberge avec spa. Et comme si ce n’était pas assez, sa femme, Dominique, a décidé qu’il leur fallait des chevaux et a demandé à Roar Parra de rouvrir les sentiers. Un des sentiers passait juste à côté de la cabane de l’Ermite. À un moment donné, Roar découvrirait la cabane et tout le monde apprendrait l’existence de l’Ermite et de ses trésors.
— Qu’avez-vous fait ?
— Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’avais essayé pendant des années de convaincre l’Ermite de me donner l’objet qu’il gardait caché dans le sac de toile. Il me l’avait promis, ne cessait de me tourmenter en m’assurant qu’il serait à moi un jour. Je le voulais. Je l’avais mérité.
Un ton pleurnichard s’était glissé dans la voix d’Olivier et semblait y être à l’aise. Rarement employé en public, ce ton préférait les conversations privées.
— Parlez-moi de l’objet dans le sac.
— Vous savez ce que c’était, vous l’avez vu, répondit Olivier.
Puis il respira à fond et se ressaisit.
— Tous les biens de l’Ermite, toutes ses belles antiquités, étaient exposés à la vue dans sa cabane. Une seule chose restait cachée, dans le sac.
— Et vous la vouliez.
— Vous ne l’auriez pas voulue, vous ?
Après avoir réfléchi un moment, Beauvoir dut admettre que c’était dans la nature humaine de convoiter ce qui vous était refusé.
L’Ermite s’était servi de l’objet caché pour tourmenter Olivier, mais il n’avait pas compris à qui il avait affaire, n’avait pas été conscient de sa cupidité insatiable.
— Alors vous avez tué l’Ermite et volé l’objet.
C’est ce qu’avait allégué la poursuite : Olivier avait tué le vieil homme, qui n’avait plus toute sa raison, pour s’emparer de son trésor, celui qu’il gardait caché, celui qui avait été trouvé dans le bistro d’Olivier, avec l’arme du crime.
— Non ! s’exclama Olivier en se penchant soudain en avant comme s’il voulait attaquer Beauvoir. Je suis retourné à la cabane pour le prendre, je l’avoue, mais l’Ermite était déjà mort.
— Et qu’avez-vous vu ?
Beauvoir avait posé la question rapidement dans l’espoir de le faire trébucher dans ses explications.
— La porte était ouverte et je l’ai vu étendu sur le plancher. Il y avait du sang. J’ai d’abord pensé qu’il s’était seulement blessé à la tête en tombant, mais, en m’approchant, j’ai bien vu qu’il était mort. À côté de sa main, il y avait un morceau de bois que je n’avais jamais vu avant. Je l’ai ramassé.
— Pourquoi ? demanda Beauvoir d’un ton brusque.
— Parce que je voulais voir.
— Voir quoi ?
— Ce que c’était.
— Pourquoi ?
— Au cas où ce serait quelque chose d’important.
— Important ? Dans quel sens ?
C’était Beauvoir, maintenant, qui était penché vers l’avant, presque comme s’il rampait sur la table métallique. Olivier ne se recula pas. Criant presque, les deux hommes semblaient engagés dans un face-à-face.
— Au cas où il aurait de la valeur.
— Ce qui veut dire… ?
— Au cas où ç’aurait été une de ses sculptures, OK ? hurla Olivier avant de se rejeter en arrière sur sa chaise. OK ? Voilà. Je pensais qu’il pouvait s’agir d’une de ses sculptures et que je pourrais la vendre.
Ce détail n’avait pas été révélé au cours du procès. Olivier avait admis avoir ramassé le morceau de bois sculpté, mais avait affirmé l’avoir laissé tomber dès l’instant où il avait constaté qu’il était taché de sang.
— Pourquoi l’avez-vous laissé tomber ?
— Parce qu’il n’avait aucune valeur. C’était de la merde, quelque chose qu’un enfant ferait. J’ai remarqué le sang seulement plus tard.
— Pourquoi avez-vous déplacé le corps ?
C’était la question qui hantait Gamache. Celle qui expliquait pourquoi Beauvoir enquêtait de nouveau sur cette affaire. Si Olivier avait tué l’Ermite, pourquoi l’aurait-il mis dans une brouette pour ensuite le transporter à travers la forêt comme s’il s’agissait de compost ? Et le laisser dans le hall d’entrée de la nouvelle auberge ?
— Pour nuire à Marc Gilbert, le baiser. Pas littéralement, bien sûr.
— Au contraire, le sens me semble assez littéral.
— Je voulais causer la faillite de son auberge de luxe. Qui accepterait de payer une fortune pour séjourner à un endroit où quelqu’un venait d’être assassiné ?
Beauvoir s’appuya contre le dossier de sa chaise et observa Olivier durant un long moment.
— L’inspecteur-chef vous croit.
Olivier ferma les yeux et expira.
Beauvoir leva une main.
— Il pense que vous l’avez fait pour ruiner Gilbert. Mais, en provoquant sa ruine, vous auriez aussi mis fin au débroussaillage des pistes pour chevaux, et si Parra avait cessé de dégager les pistes, personne n’aurait trouvé la cabane.
— Tout ça est vrai. Mais si je l’avais tué, pourquoi aurais-je fait savoir à tout le monde qu’un meurtre avait été commis ?
— Parce que les sentiers étaient tout près. Ce n’était qu’une question de jours, de toute façon, avant qu’on découvre la cabane, et le meurtre. Votre seul espoir était de mettre fin à l’ouverture des pistes, d’empêcher qu’on trouve la cabane.
— En exposant l’homme mort dans un endroit public ? Il ne restait plus rien à cacher, alors.
— Il y avait le trésor.
Les deux hommes se dévisagèrent.
Assis dans sa voiture, Jean-Guy Beauvoir repassait l’entrevue dans sa tête. Il n’avait rien appris de nouveau, mais Gamache lui avait conseillé de croire Olivier cette fois, de le croire sur parole.
Beauvoir en était incapable. Il pouvait faire mine de le croire, il pouvait même essayer de se convaincre qu’Olivier disait en effet la vérité, mais alors il se mentirait à lui-même.
Il sortit du stationnement et se dirigea vers la rue Notre-Dame et Le Temps perdu. « Du temps perdu…, se dit-il tandis qu’il se faufilait dans la circulation peu dense de ce dimanche après-midi à Montréal. Voilà ce que c’est : une perte de temps. »
Tout en roulant dans les rues, il repensa à l’affaire. Seules les empreintes digitales d’Olivier avaient été relevées dans la cabane. Personne d’autre n’était même au courant de l’existence de l’Ermite.
L’Ermite. C’était ainsi qu’Olivier l’appelait — toujours.
Beauvoir se gara en face de la boutique d’antiquités, de l’autre côté de la rue. Elle était toujours là, au milieu de tous les autres magasins d’antiquités alignés côte à côte dans la rue Notre-Dame, dont certains étaient des commerces haut de gamme et d’autres guère plus que de simples brocantes.
Le Temps perdu semblait appartenir à la première catégorie.
Beauvoir s’apprêta à ouvrir la portière, mais interrompit son geste. Fixant le vide un moment, il revint encore une fois sur son entretien avec Olivier, cherchant un mot, un seul petit mot. Puis il parcourut ses notes.
Le mot n’était pas là non plus. Il referma son calepin, sortit de l’auto, traversa la rue et entra dans la boutique. Il y avait une seule fenêtre, à l’avant. À mesure qu’il s’enfonçait dans le magasin, en passant à côté de meubles en pin et en chêne, de tableaux à la peinture craquelée et écaillée accrochés sur les murs, de bibelots et d’assiettes bleu et blanc, de vases et de porte-parapluies, l’endroit devint de plus en plus sombre. C’était comme pénétrer dans une caverne richement meublée.
— Puis-je vous aider ?
Au fond complètement, un homme âgé était assis à un bureau. À travers ses lunettes, il scrutait Beauvoir, l’examinait. L’inspecteur connaissait ce regard, mais c’était habituellement lui qui le posait sur les autres.
Les deux hommes se jaugèrent. Beauvoir vit un homme mince, vêtu de vêtements de bonne coupe mais confortables. Comme sa marchandise, il paraissait vieux et raffiné, et sentait légèrement la cire.
L’antiquaire vit un homme âgé d’environ trente-cinq, quarante ans, au teint pâle et peut-être un peu stressé. Ce n’était pas un promeneur du dimanche venu se balader dans le quartier des antiquaires. Pas un acheteur.
Il avait peut-être besoin de quelque chose. Probablement de toilettes.
— Cette boutique…, commença Beauvoir.
Il ne voulait pas que, à son ton de voix, on le prenne pour un enquêteur, mais, se rendit-il soudain compte, il ne savait pas comment parler autrement. Sa manière de s’exprimer était comme un tatouage. Une marque indélébile. Il sourit et prit un ton plus doux.
— Un de mes amis avait l’habitude de venir ici, mais c’était il y a longtemps. Dix ans ou plus. La boutique s’appelle toujours Le Temps perdu, mais a-t-elle changé de propriétaire ?
— Non. Rien n’a changé.
Beauvoir n’avait aucune difficulté à le croire.
— Étiez-vous ici à ce moment-là ?
— Je suis toujours ici. C’est ma boutique.
Le vieil homme se leva et tendit la main.
— Frédéric Grenier.
— Jean-Guy Beauvoir. Vous vous souvenez peut-être de mon ami. Il vous a vendu quelques objets.
— Ah oui ? Qu’est-ce que c’était ?
L’antiquaire, remarqua Beauvoir, n’avait pas demandé le nom d’Olivier, seulement ce qu’il avait vendu. Était-ce ainsi que les commerçants voyaient les gens ? Lui, c’est la table en pin, elle le chandelier ? Pourquoi pas ? C’était ainsi que lui-même voyait les suspects. Elle, c’est le poignard, lui le fusil.
— Si je me rappelle bien, il m’a dit vous avoir vendu une miniature.
Beauvoir observa l’homme attentivement, qui l’observait lui aussi attentivement.
— C’est possible. Vous dites que ça remonte à dix ans. Ça fait longtemps. Pourquoi me posez-vous des questions à ce sujet ?
Normalement, Beauvoir aurait sorti sa carte d’identité de la Sûreté, mais il n’était pas en mission officielle. Et il n’avait pas de réponse toute prête.
— Mon ami vient de mourir et sa veuve se demande si vous avez vendu la miniature. Si vous l’avez toujours, elle aimerait la racheter. La peinture appartenait à la famille depuis très longtemps. Mon ami l’a vendue à une époque où il avait besoin d’argent, mais l’argent ne représente plus un problème.
Beauvoir était pas mal fier de lui, mais pas vraiment surpris. Dans le monde où il évoluait, les mensonges étaient monnaie courante, il en avait entendu des milliers. Pourquoi n’excellerait-il pas lui-même dans l’art du mensonge ?
L’antiquaire le regarda un moment, puis hocha la tête.
— Ce sont des choses qui arrivent. Pouvez-vous me décrire la peinture ?
— Elle était européenne et très jolie, délicate. Apparemment, vous l’avez payée mille cinq cents dollars.
M. Grenier sourit.
— Maintenant je m’en souviens. C’était beaucoup d’argent. Je payais rarement une telle somme pour une si petite œuvre d’art, mais elle en valait la peine. Elle était exquise. L’artiste était polonais, je crois. Malheureusement, je l’ai revendue. Votre ami est ensuite revenu avec d’autres objets, dont une canne sculptée légèrement fendue. J’ai demandé à mon restaurateur d’antiquités de la réparer, puis l’ai vendue elle aussi. Elle est partie vite. Des choses semblables trouvent rapidement preneur. Je suis désolé. Je me souviens de votre ami, maintenant. Jeune, blond. Vous dites que sa femme aimerait ravoir ce qu’il m’a apporté ?
Beauvoir répondit d’un hochement de tête.
L’antiquaire fronça les sourcils.
— C’est son partenaire qui a dû être surpris. Si ma mémoire est bonne, l’homme était gai.
— C’est vrai. J’essayais de faire preuve de délicatesse. En fait, c’était moi, son partenaire.
— Mes condoléances. Mais au moins, vous avez pu vous marier, dit l’homme en pointant le doigt vers l’alliance de Beauvoir.
C’était le temps de partir.
Décidément, se dit Beauvoir tandis qu’il traversait le pont Champlain, la visite à l’antiquaire avait réellement été du temps perdu. À part le fait qu’il avait annoncé le décès de son mari, Olivier, rien de significatif ne s’était produit.
Il était presque arrivé à Three Pines lorsqu’il se rappela ce qui le chicotait après son entretien avec Olivier. Le mot qu’il cherchait.
Après s’être arrêté sur le bord de la route, il téléphona à la prison et fut mis en communication avec Olivier.
— Les gens vont commencer à répandre des rumeurs, inspecteur.
— Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Beauvoir. Écoutez, au cours de l’enquête et du procès, vous avez affirmé que l’Ermite ne vous avait rien révélé à son sujet, sauf qu’il était tchèque et s’appelait Jakob.
— C’est exact.
— Il y a une importante communauté tchèque dans la région de Three Pines, dont font partie les Parra.
— C’est exact.
— Et un bon nombre des objets se trouvant dans la cabane de l’Ermite provenaient de pays de l’ancien bloc de l’Est. La Tchécoslovaquie, la Pologne, la Russie. Vous avez déclaré avoir eu l’impression qu’il avait volé à des familles des biens qui leur appartenaient depuis des générations et avait profité de la période d’instabilité au moment de la chute du communisme pour fuir au Canada. Vous pensiez qu’il se cachait de ses compatriotes, des gens qu’il avait dépouillés de leurs trésors.
— C’est exact.
— Et pourtant, au cours de notre conversation d’aujourd’hui, jamais vous ne l’avez appelé Jakob. Pourquoi ?
Il y eut un long silence.
— Vous ne me croirez pas.
— L’inspecteur-chef Gamache m’a ordonné de vous croire.
— C’est censé me réconforter ?
— Écoutez, Olivier, c’est votre seule chance. Votre dernière chance. Dites-moi la vérité.
— Il ne s’appelait pas Jakob.
C’était maintenant au tour de Beauvoir de garder le silence.
— Alors quel était son nom ? demanda-t-il enfin.
— Je ne sais pas.
— On retourne en arrière ? Vous revenez avec cette réponse ?
— Vous n’aviez pas semblé me croire la première fois que je vous ai dit ne pas connaître son nom, alors j’en ai inventé un. Un nom de consonance tchèque.
Beauvoir craignait presque de poser la question suivante, mais il le fit.
— Était-il même tchèque ?
— Non.