17
— Je suis désolé, mais vous allez devoir vous expliquer, madame, dit Émile avec un sourire. Des momies ?
— Ah ! en voilà un original ! dit M. Blake, qui commençait à s’enthousiasmer pour le sujet. James Douglas était médecin, un habile chirurgien, selon l’opinion générale. Il pouvait amputer une jambe ou un bras en moins de dix secondes.
En voyant l’expression sur le visage des autres, il ajouta, sur un petit ton de reproche :
— Ça avait de l’importance, à l’époque. Il n’y avait pas d’anesthésiques dans ce temps-là. Chaque instant devait être un épouvantable martyre. Le Dr Douglas a évité d’atroces souffrances à de nombreuses personnes. Il était également un excellent professeur.
— C’est là que les cadavres entrent en jeu, dit Elizabeth, avec plus de plaisir que les autres s’y seraient attendus. Il a commencé sa carrière quelque part aux États-Unis…
— À Pittsburgh, précisa M. Blake.
— … mais a été chassé de la ville après avoir pillé des tombes.
— Ce n’était pas comme aujourd’hui, dit M. Blake. Il était médecin et avait besoin de cadavres pour la dissection. C’était une pratique courante, à ce moment-là, de les prendre dans des fosses communes.
— Mais que des médecins les déterrent eux-mêmes ne devait pas être courant, commenta Gamache.
Elizabeth étouffa un petit rire.
— Vous avez probablement raison, reconnut M. Blake après une courte pause. Mais quoi qu’il en soit, il n’a jamais été question de bénéfice personnel. James Douglas n’a jamais vendu les corps. Il s’en servait uniquement pour enseigner à ses étudiants, dont la plupart ont ensuite connu de brillantes carrières.
— Mais il s’est fait prendre ? demanda Émile en se tournant vers Elizabeth.
— Il a commis une erreur. Il a déterré un personnage important de la ville, et un de ses élèves a reconnu l’homme.
Cette fois, tout le monde fit la grimace.
— Alors il est venu à Québec ? demanda Gamache.
— Il a commencé à enseigner ici, répondit M. Blake. Il a aussi fondé un hôpital psychiatrique un peu à l’extérieur de la ville. C’était un visionnaire, vous savez. On parle d’une époque où les malades mentaux étaient jetés dans des endroits pires que des prisons, enfermés pour la vie.
— Des maisons de fous, dit Elizabeth.
M. Blake hocha la tête.
— James Douglas était considéré comme un homme plus qu’un peu étrange parce que, selon lui, les malades mentaux devaient être traités avec respect. Son hôpital a aidé des centaines, peut-être des milliers de personnes. Des gens dont personne d’autre ne voulait.
— Ce devait être quelqu’un d’extraordinaire, dit Émile.
— De l’avis général, c’était un homme méprisable, arrogant, opiniâtre. Odieux. Sauf lorsqu’il s’occupait des pauvres et des exclus. Avec eux, il faisait montre d’une remarquable compassion. Étonnant, n’est-ce pas ?
Gamache hocha la tête. C’était ce qui rendait son travail si fascinant, et si difficile : une même personne pouvait être à la fois gentille et cruelle, compatissante et odieuse. Pour résoudre un meurtre, il importait plus d’apprendre à connaître les gens que de recueillir des preuves. Des gens aux comportements contradictoires et qui, souvent, n’en étaient même pas conscients.
— Mais les momies ? demanda Émile. Que viennent-elles faire dans cette histoire ?
— Eh bien, dit Elizabeth, James Douglas a apparemment continué d’exhumer des corps dans des cimetières de la ville de Québec et des environs, toujours à des fins d’enseignement. Il semble avoir évité de déterrer un premier ministre ou des archevêques, mais sa fascination pour les cadavres, elle, semble s’être développée au-delà des besoins de l’enseignement.
— Il était simplement curieux, dit M. Blake d’un ton un peu brusque, comme s’il se sentait attaqué.
— Oui, il était certainement curieux, reconnut Elizabeth. Après avoir passé des vacances en Égypte, le Dr Douglas a rapporté deux momies, qu’il gardait chez lui. Et il s’en est servi pour donner des causeries dans cette pièce même, en les appuyant contre ce mur, là-bas, dit-elle en indiquant le mur du fond.
— Eh bien, commença lentement Gamache en essayant d’imaginer la scène, beaucoup de monde pillait des tombes dans ce temps-là. Piller, cependant, est peut-être un terme un peu trop fort, ajouta-t-il aussitôt pour apaiser l’irritation de M. Blake. C’est à cette époque qu’ont été découverts tous ces tombeaux : ceux de Toutankhamon, de Néfertiti…
Aucun autre nom de souverain égyptien ne lui vint à l’esprit.
— … et d’autres.
Émile le regarda d’un air amusé.
— Tous les musées contiennent des trésors provenant de tombeaux, dit M. Blake. Dans le British Museum, ça pue les tombes, mais où serions-nous sans lui ? Heureusement que ce musée a pris les objets qui s’y trouvaient, sinon ils auraient été volés ou détruits.
Gamache demeura silencieux. Les gestes courageux d’une civilisation correspondaient à la violation d’une autre. C’était ça, l’histoire, ce à quoi menait un orgueil démesuré, soit, dans le cas présent, l’ego de la société victorienne qui avait tant osé, découvert tant de choses, profané tant de lieux.
— Quel que soit le terme employé, dit Elizabeth, c’est bizarre. Lorsqu’ils ont effectué leur Grand Tour, mes grands-parents sont allés jusqu’en Égypte et sont revenus avec des tapis. Mais pas un seul corps.
Émile sourit.
— Une des momies fut plus tard donnée à un musée en Ontario, puis renvoyée en Égypte il y a quelques années, poursuivit Elizabeth, lorsque les responsables se sont rendu compte qu’il s’agissait de Ramsès.
— Pardon ? fit Gamache. Le Dr Douglas avait pris le cadavre d’un pharaon ?
— Apparemment, dit M. Blake, ne sachant trop s’il devait se sentir gêné ou fier.
Gamache secoua la tête.
— Alors, quel est le lien entre ce remarquable Dr Douglas et Chiniquy ?
— Oh, on ne vous l’a pas dit ? Ils étaient bons amis, répondit M. Blake. Lorsqu’il était encore prêtre, Chiniquy allait à l’hôpital psychiatrique du Dr Douglas pour s’occuper des catholiques. C’est Douglas qui a poussé Chiniquy à l’action. Un bon nombre des malades mentaux étaient aussi des ivrognes. Le Dr Douglas s’était rendu compte que, si on les enfermait, les nourrissait bien et les privait d’alcool, ils recouvraient souvent la raison. Mais ils devaient rester sobres ou, mieux encore, n’auraient jamais dû boire avec excès. Il a parlé de ça au père Chiniquy, qui a immédiatement compris ce qu’il devait faire. Ce serait l’œuvre de sa vie, sa façon de sauver des âmes avant qu’elles soient damnées.
— La tempérance, dit Gamache.
— Le vœu de tempérance, en effet, dit M. Blake. Il voulait amener les gens à arrêter de boire, ou à ne jamais commencer. Et il a réussi à convaincre des dizaines de milliers de personnes. Ses grands rassemblements devinrent très populaires. Il était le Billy Graham de son époque, attirant du monde des quatre coins du Québec et de l’est des États-Unis. Les gens se bousculaient presque pour signer l’engagement de tempérance.
— Tout ça, inspiré par James Douglas, dit Émile.
— Ils sont demeurés amis toute leur vie, dit Elizabeth.
Du coin de l’œil, Gamache crut déceler un mouvement dans l’ombre. Il leva les yeux vers la mezzanine, mais vit seulement la statue en bois du général Wolfe qui les observait, écoutait. L’inspecteur-chef avait cependant l’impression que le général n’avait pas été seul. Quelqu’un d’autre avait été là, dans l’ombre. Caché parmi les livres, les histoires. Et qui avait écouté l’histoire de deux fous inspirés, deux vieux amis.
Mais il y avait un autre fou dans l’histoire. Augustin Renaud, lui aussi obsédé par les morts.
— La vente de livres, l’année dernière, commença Gamache.
Il perçut immédiatement un changement d’atmosphère. Elizabeth MacWhirter et M. Blake étaient tous les deux sur la défensive.
— D’après ce que j’ai entendu dire, elle n’a pas eu beaucoup de succès.
— En effet, reconnut Elizabeth, elle n’a pas eu beaucoup de succès auprès de la communauté anglophone. À un moment donné, nous avons dû y mettre fin.
— Pourquoi ?
— À cause des réactionnaires, répondit M. Blake. Comme il fallait peut-être s’y attendre, la plus vive opposition est venue de gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans la bibliothèque de la Lit and His. Ils détestaient l’idée uniquement par principe.
— Sur quel principe s’appuyaient-ils, exactement ? demanda Émile.
— Celui voulant que la Lit and His avait été créée pour préserver l’histoire des anglophones, dit Elizabeth. N’importe quel bout de papier contenant des mots anglais, toutes les listes de courses, tous les journaux personnels et toutes les lettres étaient donc sacrés. Le fait d’en vendre équivalait à trahir notre héritage. Ces gens avaient le sentiment que c’était une erreur.
Les sentiments… Les gens avaient beau essayer de rationaliser, justifier, expliquer, tout finissait par revenir aux sentiments, aux perceptions.
— Est-ce que quelqu’un a regardé tous les livres ? Comment avez-vous décidé quoi vendre ? demanda Gamache.
— Nous avons commencé avec les livres entreposés au sous-sol, des ouvrages jugés peu importants lorsqu’ils étaient arrivés et qui étaient donc restés dans des boîtes. Il y en avait tellement que nous n’avons pas eu le courage de les vérifier tous. Nous les avons vendus par boîtes, trop heureux d’en être débarrassés.
— Vous avez organisé deux ventes ? demanda Gamache.
— Oui. La première au courant de l’été, puis une autre, plus discrète, un peu plus tard. La seconde fois, nous avons vendu des livres surtout à des librairies et à des personnes qui semblaient approuver ce que nous faisions.
— Les livres donnés par Mme Claude Marchand en 1899 faisaient partie de ceux que vous avez vendus.
— Ah oui ? fit Elizabeth.
— Est-ce important ? demanda M. Blake.
— Nous le pensons. Mme Marchand était la femme de ménage de Charles Chiniquy à Montréal. Après le décès de Chiniquy, il y a probablement eu un partage de ses affaires et Mme Marchand a reçu certains de ses livres, ou il avait peut-être demandé qu’ils soient envoyés ici. D’une façon ou d’une autre, elle devait savoir qu’il avait un lien avec la Literary and Historical Society et les a donc envoyés. À leur arrivée, ils sont apparemment restés dans des boîtes et ont probablement été descendus au sous-sol. Ou bien personne n’a pris la peine de les regarder, ou bien ils ont été jugés sans valeur.
— Êtes-vous en train de dire que nous avions une collection de livres ayant appartenu à Chiniquy et ne le savions même pas ? demanda M. Blake, dans tous ses états. Voilà justement ce que craignaient certaines personnes : qu’en procédant trop rapidement nous vendions des trésors. Quels genres d’ouvrages y avait-il ?
— Nous ne le savons pas, avoua Gamache. Mais Augustin Renaud en a acheté, et deux livres en particulier l’intéressaient.
— Lesquels ?
— Cela non plus nous ne le savons pas. Nous avons les numéros de catalogue, mais rien d’autre. Aucun titre, et aucune idée de leur contenu.
— Qu’est-ce que le père Chiniquy pouvait bien avoir qu’Augustin Renaud aurait voulu posséder ? se demanda Elizabeth à voix haute. Chiniquy ne s’intéressait pas à Champlain, du moins pas à notre connaissance.
« Il y a en fait deux questions, se dit Gamache. Quels étaient ces livres ? Et pourquoi ne pouvons-nous pas les trouver ? »
Émile et Gamache venaient de sortir de la Lit and His.
— Alors, que penses-tu ? demanda Émile en mettant son chapeau et ses mitaines.
— Je pense que si, dans le journal de Renaud, Chin est Chiniquy, alors JD doit être James Douglas.
— Et Patrick et O’Mara sont morts depuis longtemps eux aussi, dit Émile.
Son souffle sortait par bouffées et sa bouche commençait déjà à s’engourdir dans l’air glacial. Malgré tout, les deux hommes restèrent là à parler.
Gamache hocha la tête.
— Renaud ne planifiait pas un rendez-vous avec ces quatre hommes, il a pris note d’une rencontre qu’ils ont eue. Ici. Il y a plus de cent ans.
Ils levèrent la tête vers l’édifice qui se dressait derrière eux.
— Et le numéro dans son journal ? demanda Émile. 18 quelque chose. Est-ce une heure ? Une date ?
Gamache sourit et répondit :
— Nous le découvrirons.
— Oui, nous le découvrirons.
Comme c’était agréable de travailler de nouveau ensemble ! se dit Émile.
— On y va ?
— Je dois d’abord faire un petit détour. Peux-tu emmener Henri à la maison ?
Gamache regarda Henri et Émile descendre prudemment la rue Saint-Stanislas, en s’assurant de ne pas glisser sur la glace et la neige.
Puis il franchit les quelques mètres menant à l’église presbytérienne St. Andrew. Un peu surpris de constater que la porte n’était pas verrouillée, il l’ouvrit et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Le plafond bleu turquoise était faiblement éclairé, mais le reste de l’église était plongé dans la pénombre.
— Il y a quelqu’un ? lança-t-il.
Sa voix se répercuta dans le vaste espace, puis s’éteignit. Gamache avait eu l’intention de parler au jeune pasteur, mais il se sentit attiré par le lieu paisible. Il retira son manteau et resta tranquillement assis durant quelques minutes. De temps en temps, il inspirait profondément, puis expirait lentement.
« Désormais, vous ne sentirez plus la solitude. Désormais vous êtes deux. »
Il ferma les yeux et laissa la voix parler librement dans sa tête, s’amuser, rire. Et lui raconter encore une fois l’épisode du violon cassé, le premier violon de Morin, un instrument minuscule prêté par l’école et valant plus cher que tout l’argent que possédaient ses parents. Après l’avoir réparé, sa mère le lui avait remis, en rassurant son petit garçon affolé : « Les choses sont plus solides à l’endroit où elles ont été cassées. Ne t’inquiète pas. »
— Comme c’était gentil de sa part de dire ça, dit Gamache, très sincèrement.
— À un garçon maladroit, en effet, reconnut Morin. Je cassais tout : des violons, des aspirateurs, des verres, des assiettes, n’importe quoi. Une fois, j’ai même cassé un marteau. Et si je ne cassais pas des objets, je les perdais, ajouta-t-il en riant.
En écoutant le rire résonner dans sa tête, Gamache se sentit presque sur le point de s’assoupir dans l’église paisible où il faisait bon et chaud, et lorsqu’il ouvrit les yeux, il fut surpris de constater qu’il n’était plus seul. Le jeune pasteur était assis à l’autre extrémité du banc et lisait.
— Vous paraissiez amusé, il y a un instant, dit Tom Hancock.
— Ah oui ? Je me rappelais quelque chose. Que lisez-vous ? demanda Gamache d’une voix murmurée.
Tom Hancock regarda le livre dans sa main.
— « Mettez le cap sur le troisième grand chêne à partir de la pointe Fischer, lut-il. Une fois à mi-chemin, ajustez votre cap en tenant compte du courant, des vents, de la glace. Et dirigez-vous toujours vers les glaces flottantes, jamais vers les zones d’eau libre. »
— Un passage d’un évangile peu connu, dit Gamache.
— Depuis les réformes, il est devenu plus difficile de reconnaître les textes sacrés.
Le révérend Hancock plaça un signet dans le vieux livre, le ferma et le tendit à Gamache, qui le prit et regarda le titre : Transporter le courrier à travers le puissant fleuve Saint-Laurent, en hiver. Un manuel. Il l’ouvrit et, jetant un coup d’œil à la page titre, vit la date de publication. 1854.
— Un ouvrage pour ainsi dire inconnu, dit-il en le remettant au pasteur. Où l’avez-vous trouvé ?
— C’est un des avantages d’être si près de la Lit and His. On peut fouiner dans la bibliothèque. Je crois être la deuxième personne à emprunter ce livre en cent cinquante ans.
— Avez-vous trouvé d’autres livres intéressants ?
— Quelques-uns. Inconnus eux aussi, pour la plupart. Au début, j’empruntais des recueils de vieux sermons, dans l’espoir d’impressionner mes paroissiens, mais comme personne ne faisait de commentaires, j’ai cessé.
Il rit.
— Ceci, cependant, est très utile. On y décrit des stratégies pour traverser le fleuve en hiver.
— Vous faites référence à la course de canots sur la glace ? Il doit exister des passe-temps plus faciles.
— Vous voulez rire ? Traverser un fleuve gelé en canot est un jeu d’enfant comparé à mes activités habituelles.
Gamache se tourna sur le banc dur pour faire face à Tom Hancock.
— C’est si difficile que ça ?
Le visage du jeune homme s’assombrit.
— Parfois.
— Avez-vous déjà entendu parler d’un père Chiniquy ?
Tom Hancock réfléchit un moment, puis secoua la tête.
— Qui est-il ?
— Était. Il est mort il y a plus de cent ans. C’était un prêtre catholique célèbre qui a abandonné sa religion pour devenir presbytérien.
— Vraiment ? Chiniquy ?
Le pasteur réfléchit encore à ce nom, puis de nouveau secoua la tête.
— Désolé. Je devrais peut-être savoir qui il était, mais je ne suis pas originaire d’ici.
— Ne vous en faites pas, peu de gens le connaissent, aujourd’hui. Moi-même, je n’avais jamais entendu parler de lui.
— A-t-il un lien avec l’affaire ?
— Je n’arrive pas à voir quel pourrait être ce lien, pourtant nous avons trouvé son nom dans le journal d’Augustin Renaud. Renaud semble avoir acheté quelques-uns de ses livres à la vente organisée par la Lit and His.
Le révérend Hancock fit la grimace.
— Cette vente nous hante tous.
— Étiez-vous d’accord pour qu’elle ait lieu ?
— Cela paraissait une évidence. Le bâtiment avait grand besoin de réparations. C’était une question de perdre quelques livres non utilisés pour en sauver le plus grand nombre. La décision aurait dû être facile à prendre.
Gamache hocha la tête.
L’équation se résumait souvent à cela : sacrifier un petit nombre pour sauver le plus grand nombre. Vu de loin, ça semblait si simple, si clair. Et pourtant, de loin on avait peut-être une vue d’ensemble, mais on ne voyait pas tout, des détails pouvaient vous échapper.
— L’opposition suscitée par la décision vous a-t-elle surpris ? demanda Gamache.
Tom Hancock marqua un moment d’hésitation.
— J’ai été plus déçu que surpris. La communauté anglophone rétrécit, mais elle n’a pas besoin de disparaître. Elle se trouve à un moment charnière, et n’importe quoi pourrait arriver. Il est crucial de maintenir les institutions. Dans toute société, elles représentent des points d’ancrage.
Il s’interrompit, insatisfait de son choix de mots.
— Non, pas des points d’ancrage. Des havres. Des endroits où les gens savent qu’ils sont en sécurité.
« Se sentir en sécurité », pensa Gamache. C’était un besoin primordial, vital. Que feraient les gens pour préserver un havre sûr ? Ils feraient ce qu’ils avaient fait depuis des siècles. Ce que les Français avaient fait pour sauver le Québec, ce que les Anglais avaient fait pour le conquérir. Ce que faisaient les pays pour protéger leurs frontières, et les individus pour protéger leur maison.
C’est-à-dire tuer. Pour se sentir en sécurité. Mais ça ne fonctionnait à peu près jamais.
— Il est essentiel d’entendre sa propre langue, poursuivit Tom Hancock. De la voir écrite, de la voir appréciée. C’est une des raisons pour lesquelles j’étais si content d’avoir été invité à siéger au conseil d’administration de la Literary and Historical Society. Pour essayer de sauver l’institution.
— Les autres partagent-ils vos préoccupations ?
— Oh oui, ils sont tous conscients de son statut précaire. Ce qu’il s’agit surtout de déterminer, c’est la meilleure façon de préserver les institutions. La Lit and His, la cathédrale anglicane, cette église, l’école secondaire et la maison de retraite. La CBC. Le journal. Ils sont tous menacés.
Le jeune pasteur tourna vers Gamache des yeux où se lisait la ferveur. Ce n’était pas le regard brûlant d’un fanatique, pas le regard d’un Renaud, d’un Champlain ou d’un Chiniquy, mais celui de quelqu’un animé par un idéal plus grand que lui-même : un simple désir d’aider.
— Tout le monde est sincère. C’est uniquement une question de stratégie. Certains croient que l’ennemi est le changement, d’autres que c’est le changement qui les sauvera, mais tous savent qu’ils sont au bord de la falaise.
— Une répétition de la bataille des Plaines d’Abraham ?
— Non, pas une répétition. La bataille n’a jamais pris fin. Les Anglais ont seulement gagné la première escarmouche, mais les francophones ont gagné la guerre. Le plan à long terme.
— Une guerre d’usure ? demanda Gamache. La revanche des berceaux ?
C’était un argument souvent évoqué, et une stratégie connue. Pendant des générations, l’Église catholique et les politiciens avaient exigé des Québécois qu’ils aient des familles nombreuses pour peupler le vaste territoire, et évincer les Anglos, moins prolifiques.
En fin de compte, cependant, ce n’était pas seulement la taille de la population francophone qui avait eu raison des Anglais, mais leur orgueil. Leur refus de partager pouvoir, richesse et influence avec la majorité francophone.
S’ils étaient maintenant au bord de la falaise, ils avaient eux-mêmes creusé le précipice et se trouvaient devant un ennemi qu’ils avaient créé.
— Si la communauté anglophone veut survivre, dit Tom Hancock, elle doit faire des sacrifices. Agir. S’adapter.
Marquant une pause, il baissa les yeux sur le livre qu’il tenait serré dans la main.
— Changer de cap ? dit Gamache en jetant lui aussi un coup d’œil au livre. Les anglophones se dirigent vers les zones d’eau libre ? Pour essayer d’abord la voie la plus facile ?
Tom Hancock regarda Gamache, et la tension sembla retomber. Le pasteur émit même un petit rire.
— Touché ! Nous le faisons tous, j’imagine. Je crois que les gens me voient comme un jeune homme musclé, robuste. Et même extrêmement séduisant.
Il jeta un coup d’œil furtif à son interlocuteur amusé.
— Pourtant, je suis loin d’être fort. Chaque jour m’effraie. Voilà pourquoi je me suis inscrit à la course de canots. C’est ridicule, en fait : traverser un fleuve à moitié gelé en pagayant et en courant lorsqu’il fait moins trente. Savez-vous pourquoi je le fais ?
Gamache secoua la tête.
— Pour que les gens pensent que je suis fort, poursuivit le jeune homme en baissant la voix, et les yeux. Je suis loin d’être fort. Pas dans les situations où ça compte. Honnêtement, je préfère transpirer et pousser un canot à travers de la neige fondue et de la glace plutôt que de me trouver au chevet d’un paroissien mourant. Ça, ça me terrifie.
Gamache se pencha en avant et, d’une voix aussi douce que la lumière, demanda :
— Pourquoi cela vous effraie-t-il ?
— Parce que j’ai peur de ne pas savoir quoi dire, de ne pas être à la hauteur. De ne pas suffire à la tâche.
« Je vous trouverai. Il ne vous arrivera rien, je vous l’assure. »
« Oui, monsieur. Je vous crois. »
Les deux hommes regardèrent dans le vide, perdus dans leurs pensées.
— Le doute, dit finalement Gamache.
Le mot sembla emplir le vaste espace vide autour d’eux. Gamache, les yeux fixés devant lui, voyait la porte close. La mauvaise porte.
Tom Hancock l’observa et le laissa profiter de quelques moments de silence.
— Il est naturel de douter, inspecteur-chef. Ça peut nous rendre plus forts, plus solides.
— Et les choses sont plus solides à l’endroit où elles ont été cassées ? demanda Gamache avec un sourire.
— J’espère bien, car je compte là-dessus, répondit le révérend Hancock.
Gamache hocha la tête, réfléchissant.
— Et pourtant vous le faites, dit-il enfin, vous vous assoyez au chevet de paroissiens mourants. Ça vous effraie, mais vous le faites tous les jours. Vous ne vous enfuyez pas.
— Je n’ai pas le choix. Je dois me diriger vers la glace, et non les eaux libres, si je veux me rendre là où je veux aller. Et c’est ce que vous aussi devez faire.
— Où voulez-vous aller ?
Hancock réfléchit un moment.
— Je veux atteindre le rivage.
Gamache inspira profondément, puis expira lentement. Hancock l’observait.
— Ce n’est pas tout le monde qui réussit à traverser le fleuve, dit doucement Gamache.
— Ce n’est pas tout le monde qui est censé le faire.
Gamache hocha la tête.
« Je vous crois », murmura la jeune voix.
Gamache se pencha en avant, posa les coudes sur ses genoux et entrecroisa ses doigts. Une main tenait fermement l’autre, qui tremblait légèrement. Puis il appuya son menton sur ses mains.
— J’ai fait de terribles erreurs, dit-il enfin, en regardant droit devant dans la pénombre. Parce que je n’ai pas compris la situation, même si tous les indices étaient là. Parce que je n’ai pas tout saisi avant qu’il soit presque trop tard, et même alors j’ai commis une terrible erreur.
Le couloir, la porte fermée. La mauvaise porte, la mauvaise direction. Les secondes qui s’écoulaient. La course en sens inverse, le cœur battant, pour atteindre l’autre porte.
« Ne vous inquiétez pas, mon garçon. Tout ira bien. »
Après que la porte avait été enfoncée, il l’avait vu assis là, si frêle, le dos tourné à eux, face au mur. Face à la pendule. Qui égrenait les secondes.
« Oui, monsieur. Je vous crois. »
Jusqu’à l’heure zéro.
Revenant dans l’église silencieuse, Gamache regarda Tom Hancock.
— Parfois, la vie nous mène dans une direction qu’on n’avait pas choisie, dit doucement le pasteur. Voilà pourquoi nous devons nous adapter. Il n’est jamais trop tard pour changer de direction.
Gamache garda le silence. Le jeune pasteur avait tort. Il était parfois trop tard. Le général Montcalm le savait. Lui-même le savait.
— Ils auraient dû vendre toutes ces boîtes de livres, reprit finalement Tom Hancock, perdu dans ses propres pensées. En voilà tout un symbole : la Lit and His encombrée de mots anglais dont personne ne veut. Ployant sous le poids du passé.
— Je me souviens, murmura Gamache.
— Ça va les faire crouler, dit le révérend Hancock, avec tristesse.
Gamache commençait à comprendre cette communauté et cette affaire.
Et à se comprendre lui-même.