26
— Embrasse Reine-Marie pour moi, dit Émile.
Armand et lui étaient près de la porte. La valise de Gamache était déjà dans sa Volvo, ainsi que quantité de gâteries qu’Émile avait choisies pour Reine-Marie : des pâtisseries de chez Paillard, des pâtés et des fromages de chez J. A. Moisan, du chocolat fabriqué par des moines et qu’il s’était procuré dans une boutique de la rue Saint-Jean.
Gamache espérait que presque tout se rendrait jusqu’à Montréal. Avec Henri et lui dans la voiture, il avait des doutes.
— Oui, certainement. Je reviendrai probablement dans quelques semaines pour témoigner, mais l’inspecteur Langlois a toutes les preuves dont il a besoin.
— Et la confession aide, dit Émile avec un sourire.
— C’est vrai.
Gamache parcourut la maison du regard. Reine-Marie et lui y venaient depuis des années, depuis qu’Émile avait pris sa retraite et était revenu vivre à Québec avec sa femme. Puis, quand Alice était morte, ils étaient venus plus souvent, pour tenir compagnie à Émile.
— Je songe à vendre, dit Émile en observant Armand qui regardait autour de lui.
Gamache se tourna vers lui et, après un moment, dit :
— C’est une grande maison.
— En effet, et les escaliers me semblent de plus en plus raides.
— Tu peux venir vivre chez nous, tu sais. Tu seras toujours le bienvenu.
— Je sais, merci, mais je crois que je vais rester ici.
Gamache sourit, pas surpris.
— Tu sais, je crois qu’Elizabeth MacWhirter commence elle aussi à trouver difficile de vivre toute seule dans une grande maison.
— Ah oui ? fit Émile d’un air soupçonneux.
Gamache sourit encore et ouvrit la porte.
— Ne sors pas, il fait froid.
— Je ne suis pas si fragile, rétorqua Émile. Et puis, je veux dire au revoir à Henri.
En entendant son nom, le berger regarda Émile, les oreilles dressées, sur le qui-vive, au cas où il serait question d’un biscuit. C’était le cas.
Le trottoir venait d’être déblayé. La tempête avait cessé avant l’aube et le soleil se levait sur un paysage d’une blancheur immaculée. La ville étincelait et toutes les surfaces scintillaient sous la lumière, comme si Québec était fait en cristal.
Avant d’ouvrir la portière, Gamache ramassa un peu de neige, la pressa dans son poing et montra la boule de neige à Henri. Le chien se mit à sautiller, puis s’immobilisa, le regard fixe, concentré.
Gamache lança la balle dans les airs et Henri bondit pour la saisir, convaincu que cette fois il l’attraperait, et qu’elle demeurerait parfaite et entière dans sa gueule.
La boule de neige commença à redescendre, et Henri l’attrapa. Puis il referma les mâchoires. Lorsqu’il retomba sur ses pattes, il ne lui restait plus qu’une petite quantité de neige. Encore.
Mais, Gamache le savait, Henri continuerait d’essayer. Il ne perdrait jamais espoir.
— Alors, dit Émile, qui est la femme dans le cercueil de Champlain, d’après toi ?
— Probablement une patiente de l’asile de Douglas. À mon avis, il s’agissait d’une mort naturelle.
— Douglas l’aurait donc mise dans le cercueil de Champlain, mais qu’a-t-il fait de Champlain ?
— Tu connais déjà la réponse à cette question.
— Bien sûr que non. Sinon je ne la poserais pas.
— Je vais te donner un indice. La réponse se trouve dans les journaux de Chiniquy, tu me l’as lue l’autre soir. Je t’appellerai en arrivant à la maison et, si tu ne l’as pas encore devinée, je te la dirai.
— Misérable !
Émile se tut, puis il tendit le bras et posa sa main un bref instant sur celle de Gamache qui tenait la portière.
— Merci, dit Gamache. Pour tout ce que tu as fait pour moi.
— Et à toi de même. Alors tu crois que Mme MacWhirter aurait peut-être besoin d’un peu d’aide ?
— Je le pense, oui.
Gamache ouvrit la portière et Henri sauta à l’intérieur.
— Mais il faut aussi dire que je pense que la nuit pourrait être une fraise.
Émile rit.
— Entre toi et moi ? Moi aussi.
Trois heures plus tard, Gamache était de retour chez lui, assis avec Reine-Marie dans leur séjour confortable. Un feu crépitait dans l’âtre.
— Émile a appelé, dit Reine-Marie, et m’a demandé de te transmettre un message.
— Ah ?
— Il a dit « trois momies ». Est-ce que ça signifie quelque chose pour toi ?
Gamache sourit et hocha la tête. Trois momies avaient été emportées à Pittsburgh, mais Douglas n’en avait rapporté que deux d’Égypte.
— J’ai pensé à cette vidéo, Armand.
Retirant ses demi-lunes, il demanda :
— Voudrais-tu la regarder ?
— Voudrais-tu que je la voie ?
Après un moment d’hésitation, il répondit :
— Je préférerais que non, mais si tu en ressens le besoin, je la regarderais avec toi.
Elle sourit.
— Merci, mais je ne veux pas la voir.
Il l’embrassa tendrement, puis tous deux se replongèrent dans la lecture. Reine-Marie jeta un coup d’œil à Armand par-dessus son livre.
Elle savait tout ce qu’elle avait besoin de savoir.
Gabri était derrière le bar du bistro et essuyait un verre avec un torchon. Autour de lui, ses amis et des clients bavardaient et riaient, ou lisaient, tranquillement assis. C’était dimanche après-midi, et la plupart d’entre eux étaient encore en pyjama, de même que Gabri.
— J’aimerais beaucoup aller à Venise, dit Clara.
— Trop de touristes, répliqua sèchement Ruth.
— Comment le sais-tu ? demanda Myrna. Tu y es déjà allée ?
— Pas nécessaire d’y aller. Tout ce dont j’ai besoin est ici.
Elle prit une gorgée du verre de Peter et fit la grimace.
— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?
— De l’eau.
Le groupe d’amis se dirigea vers la cheminée pour bavarder avec Roar et Hanna Parra tandis que Gabri prenait une poignée de réglisses dans un des pots sur le comptoir du bar et parcourait la pièce du regard.
Ses yeux perçurent un mouvement de l’autre côté de la fenêtre couverte de givre. Une voiture familière, une Volvo, descendait lentement la rue du Moulin en direction du village. La neige fraîchement tombée scintillait sous le soleil, et des enfants patinaient sur l’étang gelé dans le parc.
L’auto s’arrêta au milieu du village et deux hommes en sortirent.
Jean-Guy Beauvoir et Armand Gamache. Ils attendirent à côté du véhicule, puis la portière arrière s’ouvrit.
Clara se retourna en entendant des sons sourds en provenance du bar. Des réglisses tombaient de la main de Gabri. Le bruit des conversations dans le bistro diminua, puis cessa complètement quand les clients regardèrent d’abord Gabri, et ensuite dehors.
Gabri continuait de regarder fixement par la fenêtre.
Ça ne se pouvait pas. Combien de fois il avait imaginé cette scène, y avait rêvé, l’avait visualisée dans sa tête ! Il l’avait vue très clairement, mais, chaque fois, il avait dû revenir à la réalité, seul. Sans détacher les yeux du spectacle, il sortit de derrière le bar. Les clients s’écartèrent pour laisser passer le gros homme.
La porte s’ouvrit, et sur le seuil se tenait Olivier.
Incapable de parler, Gabri ouvrit les bras et Olivier s’y précipita. Les deux hommes s’étreignirent, en se balançant de gauche à droite et en pleurant. Autour d’eux, les villageois applaudissaient, pleuraient et s’étreignaient les uns les autres.
Après un certain temps, les deux hommes se séparèrent. En essuyant les larmes sur le visage de l’autre, ils rirent et se regardèrent longuement. Gabri n’osait pas détourner les yeux, au cas où tout cela disparaîtrait, encore une fois. Quant à Olivier, il était bouleversé à la vue de tout ce qui lui était si familier et qu’il aimait tant : les visages, les voix, les sons qu’il connaissait si bien et n’avait pas entendus depuis ce qui lui paraissait une éternité. L’odeur des bûches d’érable dans le feu, de croissants au beurre, de grains de café torréfiés.
Toutes ces choses dont il se souvenait, et qui lui avaient terriblement manqué.
L’odeur de Gabri, aussi, qui sentait le savon Ivory. Et ses bras puissants et protecteurs autour de lui. Gabri. Qui jamais, pas un instant, n’avait cessé de croire en lui.
Gabri finit par s’arracher à la contemplation d’Olivier et regarda les deux policiers de la Sûreté derrière son partenaire.
— Merci, dit-il.
— C’est l’inspecteur Beauvoir qui mérite les remerciements, dit l’inspecteur-chef.
Le silence était revenu dans le bistro. Gamache se tourna vers Olivier. Il avait quelque chose à dire et voulait que tout le monde l’entende. Au cas où le moindre doute subsisterait.
— J’avais tort. Je suis profondément désolé.
— Je ne peux pas vous pardonner, répondit Olivier, la voix râpeuse et luttant pour maîtriser son émotion. Vous n’avez aucune idée comment c’était.
Il s’interrompit, se ressaisit, puis ajouta :
— Avec le temps, peut-être.
— Oui, dit Gamache.
Pendant que tout le monde fêtait le retour d’Olivier, Armand Gamache sortit. Dehors, le soleil brillait, des enfants jouaient au hockey, d’autres s’affrontaient dans des batailles de boules de neige, d’autres encore dévalaient la colline en traîne sauvage. Il s’arrêta pour les regarder, mais vit seulement le jeune homme dans ses bras, dont le dos était percé de balles.
Il l’avait trouvé, mais trop tard.
Armand Gamache serra Paul Morin contre lui.
— Je suis terriblement désolé. Pardonnez-moi.
Il n’entendit que le silence, alors, et au loin, très loin, des enfants qui jouaient.