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Le lendemain matin, samedi, Gamache sortit avec Henri sous la neige qui tombait doucement et remonta la rue Sainte-Ursule pour aller déjeuner au restaurant Le Petit Coin latin. Tandis qu’il attendait son omelette devant un bol de café au lait, il lut les quotidiens et regarda par la fenêtre les fêtards qui se dirigeaient vers les crêperies le long de la rue Saint-Jean. Il trouvait amusante cette façon de faire partie de la fête sans vraiment y participer, en restant au chaud dans ce bistro situé un peu à l’écart, avec Henri.

Après avoir lu Le Soleil et Le Devoir, il plia les journaux et sortit son courrier en provenance de Three Pines. Dans sa tête, Gamache voyait le corpulent, volubile et majestueux Gabri qui écrivait, appuyé au comptoir en bois verni du bistro dont il s’occupait maintenant. Il y aurait une belle flambée dans les foyers à chaque extrémité de la pièce aux poutres apparentes, qui illuminerait et réchaufferait l’endroit, le rendrait accueillant.

Même dans les reproches qu’il adressait à l’inspecteur-chef dans ses lettres, Gabri se montrait toujours gentil et plein de sollicitude.

Gamache glissa un doigt sur les enveloppes et ressentit presque cette gentillesse. Mais il ressentit autre chose, aussi : la profonde conviction de cet homme.

« Olivier ne l’a pas fait », écrivait Gabri dans chacune de ses lettres, comme si à force de le répéter cela deviendrait la réalité.

« Pourquoi aurait-il déplacé le corps ? »

Gamache cessa de frotter le papier, regarda par la fenêtre, puis prit son cellulaire et passa un coup de fil.

Après le petit-déjeuner, il monta la rue abrupte et glacée, tourna à gauche et se dirigea vers la bibliothèque de la Literary and Historical Society. De temps en temps, il grimpait sur un banc de neige pour laisser passer des familles avec des enfants enveloppés comme des momies pour les préserver du froid glacial de l’hiver québécois. Ces familles se rendaient au palais de glace du Bonhomme Carnaval, à la glissade ou à la cabane à sucre manger du sirop d’érable chaud durci sur de la neige. Le soir, les jeunes prenaient d’assaut les rues en faisant la fête et en se soûlant, mais les journées ensoleillées appartenaient aux enfants.

Encore une fois, Gamache s’émerveilla devant la beauté de cette vieille ville, avec ses rues étroites et sinueuses, ses édifices en pierre et ses toits métalliques couverts de neige et de glace. Elle faisait penser à une vieille cité européenne. Mais Québec était plus qu’un charmant anachronisme, davantage qu’un joli parc d’attractions. C’était un havre animé, débordant de vie, une ville qui avait souvent changé de mains sans jamais perdre son âme. Il neigeait plus fort maintenant, mais il ventait peu. Jolie en toute saison, la ville de Québec paraissait encore plus magique en hiver avec la neige, les lumières, les calèches, les gens dans des vêtements colorés, bien emmitouflés pour lutter contre le froid.

Arrivé en haut de la rue, Gamache s’arrêta pour reprendre haleine. Il s’essoufflait de moins en moins avec chaque jour qui passait, à mesure qu’il recouvrait la santé grâce aux longues promenades effectuées en compagnie de Reine-Marie, d’Émile ou d’Henri, ou, parfois, seul.

Ces jours-ci, cependant, il n’était jamais seul. Pourtant, il rêvait de solitude, de douce paix.

« Avec le temps », avait dit Émile. Peut-être avait-il raison, après tout. Physiquement, il allait de mieux en mieux, alors pourquoi sa santé mentale ne s’améliorerait-elle pas ?

Gamache se remit en marche et vit qu’il se passait quelque chose un peu plus loin. Il y avait des voitures de police. Certainement des problèmes avec de jeunes gens éméchés, qui étaient venus à Québec et avaient découvert la boisson officielle du carnaval : le caribou, un mélange quasi mortel de divers alcools, dont le porto. Gamache ne pouvait le prouver, mais il était presque certain que le caribou était la raison pour laquelle il avait commencé à perdre ses cheveux dans la vingtaine.

Se rapprochant de la bibliothèque, il remarqua d’autres voitures de police et un cordon de sécurité.

Il s’immobilisa. Henri s’arrêta aussi et, les oreilles dressées, s’assit et regarda.

La rue transversale où ils se trouvaient était plus tranquille, moins achalandée que les rues principales. Une dizaine de mètres plus loin, Gamache voyait le flot incessant des gens, inconscients de ce qui se passait tout près.

Des policiers se tenaient au bas des marches menant à la Literary and Historical Society et d’autres allaient et venaient sur le trottoir. Un camion-atelier pour la réparation de lignes téléphoniques était garé dans la rue et il y avait une ambulance. Mais pas de gyrophares allumés, pas de sentiment d’urgence.

De deux choses l’une : ou bien c’était une fausse alerte, ou bien ce n’en était pas une, mais la situation n’exigeait plus qu’on se presse.

Gamache savait de quelle possibilité il s’agissait. Quelques agents appuyés contre l’ambulance riaient en se poussant les uns les autres. Gamache se hérissa à la vue de ce manque de sérieux. Jamais il ne permettait un tel comportement sur une scène de crime. Dans la vie, il y avait des occasions pour rire. Or une mort récente, violente, n’en était pas une. Et il s’agissait bien d’une mort, comme le lui confirmaient non seulement son instinct, mais également les indices : le nombre de policiers, l’absence d’urgence, l’ambulance.

Et elle avait été violente, comme le lui révélait le ruban jaune.

Un jeune policier s’approcha de Gamache et d’un ton officiel lui dit :

— Circulez, monsieur. Il n’y a rien à voir.

— Je voulais entrer là. Savez-vous ce qui s’est passé ?

Le policier lui tourna le dos et s’éloigna. Gamache ne s’en offusqua pas et regarda les agents bavarder à l’intérieur de la zone délimitée par le ruban tandis qu’Henri et lui demeuraient à l’extérieur.

Un homme descendit les marches de pierre, dit quelques mots à l’un des agents, puis se rendit à une voiture banalisée. Il s’arrêta un instant et jeta un coup d’œil autour de lui avant de se pencher pour monter dans l’auto. Mais il changea d’idée. Se redressant lentement, il regarda fixement Gamache pendant une dizaine de secondes, ce qui n’est pas long quand on mange du gâteau au chocolat, mais l’est quand on dévisage quelqu’un. Il ferma doucement la portière, marcha jusqu’au ruban et l’enjamba. L’ayant vu faire, le jeune policier quitta ses collègues et d’un pas rapide rejoignit l’officier en civil.

— Je lui ai déjà dit de partir.

— Ah oui ?

— Oui. Voulez-vous que j’insiste ?

— Non. Je veux que vous veniez avec moi.

Sous le regard des autres policiers, les deux hommes traversèrent la rue enneigée et s’immobilisèrent devant Gamache. Pendant un moment, tous les trois s’observèrent.

Le policier en civil recula ensuite d’un pas et fit un salut. Étonné, le jeune agent fixa l’homme imposant, vêtu d’un parka et portant une tuque et une écharpe, accompagné d’un berger allemand. Il l’examina avec attention, s’arrêtant à la barbe, aux cheveux grisonnants, aux yeux bruns pensifs, à la cicatrice.

Puis il blêmit, fit un pas en arrière et salua lui aussi.

— Chef, dit-il.

L’inspecteur-chef Gamache salua à son tour et d’un geste de la main leur indiqua de baisser le bras. Ces hommes n’étaient même pas membres du même corps de police que lui. Lui appartenait à la Sûreté du Québec et eux au service de police de la ville de Québec. Gamache reconnut le policier en civil, l’ayant vu à des conférences sur la criminalité.

— Je ne savais pas que vous visitiez Québec, monsieur, dit le policier le plus haut gradé.

Manifestement perplexe, il se demandait pourquoi le chef de la section des homicides de la Sûreté se trouvait devant un endroit où un crime avait eu lieu.

— Inspecteur Langlois, n’est-ce pas ? Je suis en congé, comme vous le savez probablement.

Les deux policiers confirmèrent d’un bref signe de tête. Tout le monde le savait.

— Je suis en visite chez un ami et j’effectue quelques recherches personnelles dans cette bibliothèque. Que s’est-il passé ?

— Un réparateur de lignes téléphoniques a trouvé un corps, ce matin. Dans la cave.

— Homicide ?

— Sans aucun doute. On avait essayé d’enterrer la victime, mais en creusant pour voir s’il y avait un câble sectionné, le réparateur a découvert le corps.

Gamache regarda l’édifice, lieu du premier tribunal et de la première prison de la ville, des centaines d’années auparavant. Des prisonniers y avaient été exécutés par pendaison, là où se trouvait aujourd’hui la fenêtre au-dessus de la porte. Cette construction, savait-il, avait été le théâtre de morts violentes et avait réuni ceux qui les avaient causées, de quelque côté de la loi qu’ils soient. Et maintenant, il venait d’y en avoir une autre.

La porte s’ouvrit et quelqu’un apparut en haut des marches. Étant donné la distance et les vêtements d’hiver, il était difficile de voir de qui il s’agissait, mais Gamache crut reconnaître une des bénévoles travaillant à la bibliothèque. La femme âgée tourna la tête dans la direction des trois hommes et hésita.

— Le médecin légiste vient d’arriver, mais, selon les indices, la victime ne semble pas être là depuis longtemps. Tout au plus quelques heures, pas des jours.

— Le corps ne dégage pas encore de mauvaises odeurs, dit le jeune policier. Les cadavres qui puent me donnent envie de vomir.

Gamache inspira, et son souffle, quand il expira, forma immédiatement de la buée au contact de l’air glacé. Mais il garda le silence. Ce n’était pas à lui de montrer à cet agent le comportement à adopter en présence d’un cadavre, de lui enseigner à faire preuve de respect, ni de lui expliquer l’importance de l’empathie qui permet de considérer à la fois la victime et le meurtrier comme des personnes. Ce n’étaient ni le cynisme, ni le sarcasme, ni l’humour noir, ni encore des commentaires grossiers qui permettaient d’attraper un tueur. C’étaient l’observation, la réflexion, l’intuition. Les propos vulgaires ne rendaient pas les pistes plus claires, ne facilitaient pas l’interprétation des indices. Au contraire, ils empêchaient de voir la vérité, en raison de la peur.

Mais le policier n’était pas une recrue de Gamache et cette enquête n’était pas la sienne.

Détournant les yeux du jeune homme, il constata que la vieille dame avait disparu. Comme elle n’avait pas eu le temps de quitter son champ de vision, elle devait être retournée à l’intérieur, présuma-t-il.

Il trouva cela étrange. Pourquoi s’habiller chaudement pour affronter le froid, puis ne pas sortir ?

Mais, se répéta-t-il, ce n’était pas son enquête, pas ses affaires.

— Aimeriez-vous entrer, monsieur ? demanda l’inspecteur Langlois.

Gamache sourit.

— Je me disais justement qu’il ne s’agissait pas de mon enquête, inspecteur. Merci, c’est très gentil de votre part, mais je suis bien ici.

Langlois jeta un coup d’œil au policier à côté de lui, puis prit Gamache par le coude et l’éloigna hors de portée des oreilles de l’agent.

— Ce n’était pas seulement de la gentillesse. Mon anglais n’est pas très bon, bien que je me débrouille. Mais vous devriez entendre la bibliothécaire en chef parler français. Du moins, je crois qu’elle parle français. Elle, de toute évidence, en est persuadée. Mais je ne comprends pas un seul mot. Pendant tout l’interrogatoire, elle a parlé en français et moi en anglais. On aurait dit une scène tirée d’un vaudeville. Elle doit me croire simple d’esprit. Jusqu’à maintenant, je n’ai fait que sourire et hocher la tête. Je lui ai peut-être aussi demandé si elle était issue des classes sociales inférieures.

— Pourquoi ?

— Ce n’était pas mon intention. Je voulais savoir si elle avait accès à la cave, mais j’ai dû me tromper, dit-il en souriant d’un air contrit. À mon avis, la clarté pourrait s’avérer importante dans une enquête pour meurtre.

— Vous avez probablement raison. Que vous a-t-elle répondu ?

— Elle était très contrariée et a dit que la nuit était une fraise.

— Ah.

Langlois laissa échapper un soupir exaspéré.

— M’accompagneriez-vous ? Je sais que vous parlez anglais. Je vous ai entendu donner des conférences.

— Comment savez-vous si je ne massacrais pas la langue, moi aussi ? La nuit est peut-être une fraise.

— Nous avons des policiers qui parlent anglais mieux que moi et j’étais sur le point d’appeler au poste pour en faire venir un quand je vous ai vu. Votre aide nous serait précieuse.

Gamache hésita. Il sentit sa main trembler, mais, heureusement, elle était bien cachée dans sa mitaine épaisse.

— Je vous remercie de l’invitation, répondit-il à l’inspecteur, qui le regardait avec espoir. Mais je ne peux pas.

Il y eut un silence. Loin d’être fâché, l’inspecteur hocha la tête et dit :

— Je n’aurais pas dû vous le demander. Veuillez m’excuser.

— Je vous en prie. Je vous suis très reconnaissant de l’avoir fait. Merci.

À l’insu des deux hommes, quelqu’un les observait de la fenêtre à l’étage, installée un siècle auparavant pour remplacer la porte menant à la plateforme utilisée pour les exécutions.

Elizabeth MacWhirter regardait les deux hommes. Elle portait encore son écharpe, mais avait accroché son manteau dans la penderie, en bas. Un peu plus tôt, elle s’était tournée vers la fenêtre pour ne pas voir l’activité si peu familière qui se déroulait derrière elle et chercher le réconfort et la sérénité que lui procurait la vue de cet endroit. De là, elle pouvait voir l’église presbytérienne St. Andrew, le presbytère, les toits pentus et familiers de sa ville. Et la neige qui se déposait doucement sur eux. Cela donnait une impression de paix, comme si les soucis n’existaient pas.

Elle avait remarqué l’homme et son chien de l’autre côté du cordon de sécurité, qui observaient la scène. C’était le même homme qui, chaque jour depuis une semaine, venait à la bibliothèque avec son berger allemand, et qui lisait, écrivait ou, parfois, consultait Winnie au sujet d’ouvrages que personne n’avait lus depuis cent ans ou plus.

— Il fait de la recherche sur la bataille des Plaines d’Abraham, Winnie avait-elle précisé un après-midi à Porter et à Elizabeth lorsqu’ils se trouvaient tous les trois à l’étage supérieur de la bibliothèque. Il s’intéresse surtout à la correspondance de James Cook et à celle de Louis Antoine de Bougainville.

— Pourquoi ? avait chuchoté Porter.

— Comment le saurais-je ? avait répondu Winnie. Ces livres sont si vieux que personne, à mon avis, ne s’est donné la peine de les enregistrer au fichier. En fait, ils étaient destinés à la prochaine vente de livres, avant qu’elle soit annulée.

Porter avait jeté un coup d’œil à l’homme massif et tranquille assis sur le canapé en cuir, en bas.

Elizabeth était presque certaine que Porter ne l’avait pas reconnu. Winnie non plus, elle en était persuadée. Mais elle, oui.

Et maintenant, pendant que l’inspecteur s’éloignait après avoir serré la main de l’homme imposant accompagné d’un chien, elle examina cet homme plus attentivement et se souvint de la dernière fois où elle l’avait vu dans une rue.

Elle avait été en train de regarder la chaîne CBC, comme le reste de la province, le reste du pays, en fait. Les images avaient même été retransmises partout dans le monde par CNN, avait-elle appris plus tard.

C’est là qu’elle l’avait vu. Dans son uniforme, sans barbe, le visage meurtri. Le képi de la Sûreté du Québec ne cachait pas totalement l’affreuse cicatrice. Le manteau de sa tenue d’apparat était peut-être chaud, mais ne le protégeait certainement pas de la douleur éprouvée en cette triste journée. Il avait marché d’un pas lent, en boitant légèrement, à la tête du très long cortège solennel formé d’hommes et de femmes en uniforme. Une colonne presque sans fin d’agents de police du Québec, du Canada, des États-Unis, d’Angleterre et de France, qui le suivaient, lui, le chef des agents morts dans l’exercice de leurs fonctions. Celui qui les avait menés, mais qui ne les avait pas suivis jusqu’au bout. Jusque dans la mort. Pas tout à fait.

Et l’image qui avait été publiée à la une de quotidiens et sur la page couverture de magazines tels Paris Match, Maclean’s, Newsweek et People était celle de l’inspecteur-chef, les yeux fermés, la figure légèrement tournée vers le haut, tordue par une grimace. Un moment intime de douleur rendu public. Presque insupportable à regarder.

Elizabeth n’avait révélé à personne l’identité de l’homme discret lisant dans leur bibliothèque, mais cela était sur le point de changer. Remettant son manteau, elle descendit avec précaution les marches glacées pour le rattraper. Il marchait le long de la rue Sainte-Anne, son chien en laisse.

— Pardon me ! cria-t-elle. Excusez-moi !

Il se trouvait à une certaine distance et se faufilait entre de joyeux touristes et des fêtards venus pour le week-end. Il tourna à gauche dans la rue Sainte-Ursule. Elle accéléra le pas. Rendue à l’intersection, elle le vit à un demi-pâté de maisons d’elle. Elle cria « Hello ! » d’une voix plus forte tout en agitant la main, mais il lui faisait dos. D’ailleurs, s’il l’avait entendue, il aurait sans aucun doute cru qu’elle s’adressait à quelqu’un d’autre.

Il s’approchait maintenant de la rue Saint-Louis et de la foule dense qui se dirigeait vers le palais de glace. Elle le perdrait bientôt de vue parmi ces milliers de personnes.

— Chief Inspector !

Elle n’avait pas crié aussi fort que les autres fois, mais l’homme imposant s’arrêta immédiatement. Certaines personnes, remarqua-t-elle, lui lançaient des regards furieux, car elles devaient soudainement faire un pas de côté pour l’éviter sur le trottoir étroit.

Il pivota sur ses talons. Elizabeth craignit qu’il soit contrarié, mais non. Son regard inquisiteur était doux. Il scruta les visages et ses yeux se posèrent finalement sur elle, qui se tenait parfaitement immobile, à quelques mètres de lui. Il sourit, et tous deux s’avancèrent, réduisant l’espace entre eux.

— I’m sorry, dit-elle en lui tendant la main. Je suis désolée de vous déranger.

— Pas du tout.

Un silence gênant suivit. Il ne fit aucun commentaire sur le fait qu’elle connaissait son identité. C’était évident. Et, manifestement, comme elle, il trouvait inutile de perdre du temps avec ce qui était évident.

— Je vous reconnais. Vous travaillez à la bibliothèque, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Que puis-je faire pour vous ?

Ils étaient à l’intersection des rues Saint-Louis et Sainte-Ursule, un endroit grouillant de monde. Non sans peine, des familles essayaient de les contourner. Il ne fallait pas grand-chose pour que des bouchons se forment sur le trottoir étroit.

Elizabeth hésitait à parler. Gamache jeta un œil autour de lui et fit un geste vers la rue Saint-Louis, d’où arrivait un flot ininterrompu de passants.

— Aimeriez-vous prendre un café ? J’ai l’impression qu’un petit quelque chose vous ferait du bien.

Elle sourit pour la première fois de la journée, et soupira.

— Oui, s’il vous plaît.

Fendant la foule, ils s’arrêtèrent un peu plus loin devant le plus petit bâtiment de la rue, avec son toit métallique rouge vif et sa façade blanchie à la chaux sur laquelle apparaissait le nom Aux Anciens Canadiens.

— C’est un endroit qui attire beaucoup les touristes, mais à mon avis ce sera tranquille à cette heure-ci, dit-il en anglais, en lui ouvrant la porte.

Ils se trouvaient dans la situation, fréquente au Québec, où, par politesse, les francophones s’adressaient en anglais aux anglophones et où, également par politesse, ceux-ci parlaient en français aux francophones. Ils entrèrent dans le restaurant sombre, à l’atmosphère chaleureuse. Avec son plafond bas, ses murs de pierre, ses poutres d’origine, c’était la plus vieille construction de la province.

Après s’être assis et que le serveur eut pris leur commande, Gamache dit :

— Peut-être devrions-nous également choisir une langue.

Elizabeth rit et fit oui de la tête.

— L’anglais ? proposa-t-il.

Elle n’avait jamais été si près de lui. Il était dans la mi-cinquantaine, selon ce qu’elle avait lu. Bien bâti, solide. Mais c’étaient ses yeux, d’un brun foncé, qui avaient retenu son attention. Il s’en dégageait une impression de grand calme.

Ce n’était pas ce à quoi elle s’était attendue. Elle avait cru que son regard aurait été perçant, froid, habitué à analyser. Que ces yeux qui avaient vu tant d’horreurs auraient été durs. Au contraire, ils étaient pleins de bienveillance et de douceur.

Le serveur lui apporta un cappuccino et posa un expresso devant Gamache. Le restaurant se vidait peu à peu des personnes venues prendre un petit-déjeuner tardif et on avait conduit Elizabeth et Gamache dans un coin tranquille.

— Vous êtes sûrement au courant de ce qui s’est passé ce matin, n’est-ce pas ? demanda Elizabeth.

Elle s’offrait rarement de bons cafés. Celui-ci sentait bon et était délicieux, une vraie gâterie.

— L’inspecteur Langlois m’a dit qu’on avait trouvé un corps dans la cave de la Literary and Historical Society, répondit Gamache en l’observant. Ce n’était pas une mort naturelle.

Elle lui était reconnaissante de ne pas avoir utilisé le mot « meurtre ». Un mot bouleversant. Elle s’était exercée à le prononcer dans sa tête, à quelques reprises, mais pas à haute voix. Elle n’était pas prête.

— Quand nous sommes arrivés ce matin, les téléphones ne fonctionnaient pas. Alors, Porter a appelé le service de réparation de Bell Canada.

— Le réparateur n’a pas tardé à arriver.

— On nous connaît à Bell Canada. L’édifice est vieux et a besoin d’être rénové. Les téléphones sont souvent en panne à cause d’un court-circuit quelconque ou parce qu’une souris a rongé des fils. Mais ça nous a étonnés parce que le câblage vient d’être refait.

— À quelle heure êtes-vous arrivés ?

— À neuf heures. Ça nous donne une heure pour trier les livres et effectuer d’autres tâches avant l’ouverture. Nous déverrouillons la porte tous les jours à dix heures, comme vous le savez.

Gamache sourit.

— En effet. C’est une magnifique bibliothèque.

— Nous en sommes très fiers.

— Donc, vous êtes arrivés à neuf heures et avez appelé Bell immédiatement ?

— Le technicien s’est présenté une vingtaine de minutes plus tard. Il lui a fallu environ une demi-heure pour trouver la source du problème. Selon lui, c’était un câble sectionné, dans la cave. Encore une souris, avons-nous tous pensé.

Elle marqua une pause.

— Quand avez-vous compris qu’un rongeur n’était pas la cause du problème ? demanda Gamache, qui se rendait compte qu’elle avait besoin d’aide pour raconter son histoire.

— Quand nous l’avons entendu. Je parle du réparateur. C’est un homme assez corpulent et ses pas faisaient tout un vacarme dans l’escalier. On aurait dit un troupeau de bêtes sauvages se ruant dans notre direction. Il est arrivé au bureau et nous a dévisagés un moment. Puis il nous a dit qu’il y avait un homme mort dans la cave. Il l’avait déterré. Pauvre homme. Il lui faudra du temps pour s’en remettre, je crois.

Gamache partageait son avis. Certaines personnes se remettaient rapidement d’une telle expérience ; d’autres, jamais.

— Vous dites qu’il a déterré le corps. La cave n’est pas bétonnée ?

— Non, le sol est en terre battue. Il y a des centaines d’années, elle servait à entreposer des légumes.

— Je croyais que c’était une prison. Y avait-il des cellules à une certaine époque ?

— Non, les cellules se trouvaient au-dessus. La cave constituait le niveau le plus bas. Elle date de quelques siècles, évidemment, et était utilisée pour conserver la nourriture au frais. Quand le réparateur a dit avoir trouvé un corps, j’ai cru qu’il voulait dire un squelette. On en met très souvent au jour dans la ville. Il s’agissait peut-être d’un prisonnier qui avait été exécuté. Winnie et moi sommes allées voir. Nous n’avons pas eu besoin de nous rendre jusque dans la pièce du fond. On voyait très bien de la porte que ce n’était pas un squelette. L’homme n’était pas mort depuis longtemps.

— Ç’a dû être tout un choc.

— Oui. J’ai déjà vu des corps, dans un hôpital ou un salon funéraire. J’ai une amie qui est morte dans son sommeil. Je l’ai trouvée en allant la chercher pour l’emmener jouer au bridge. Mais ce n’est pas la même chose.

Gamache hocha la tête. Il comprenait. Certains endroits convenaient à des morts, d’autres non. Sous une bibliothèque, et à demi ensevelis, était justement un de ces endroits où ils ne devaient pas se trouver.

— Que vous a dit l’inspecteur ? demanda Elizabeth.

Il ne servait à rien de biaiser, se dit-elle. Aussi bien lui poser la question directement.

— Je ne l’ai pas beaucoup questionné, mais, selon lui, il s’agit bien d’une mort violente.

Elle regarda sa tasse vide. Elle avait bu le café sans même s’en rendre compte. C’était une rare gâterie et elle n’en avait pas vraiment joui. Il restait seulement un anneau de mousse dans lequel elle avait envie de passer le doigt. Mais elle résista à la tentation.

L’addition était sur la table, apportée par le serveur. Il était temps de partir. L’inspecteur-chef la glissa vers lui, mais ne bougea pas. Il continua plutôt de regarder Elizabeth. Et attendit.

— Je vous ai suivi pour vous demander une faveur.

— Oui, madame ?

— Nous avons besoin de votre aide. Vous connaissez la bibliothèque, et vous vous y plaisez, je crois.

Il confirma d’une inclination de la tête.

— Et puis vous maîtrisez l’anglais et connaissez notre culture. J’ai peur des conséquences que cette histoire pourrait entraîner pour nous. Nous sommes une petite communauté, et la Literary and Historical Society compte énormément pour nous.

— Je comprends. Mais vous êtes entre de bonnes mains avec l’inspecteur Langlois. Il vous traitera avec respect.

Elle le regarda, puis plongea.

— Ne pourriez-vous pas venir jeter un coup d’œil ? Peut-être poser quelques questions ? Vous n’avez pas idée de la catastrophe que c’est. Pour la victime, bien sûr, mais pour nous également.

Elle se dépêcha de continuer avant qu’il puisse refuser.

— C’est une grande faveur, je le sais. J’en suis très consciente, croyez-moi.

Gamache la savait sincère, mais doutait qu’elle sût vraiment à quel point c’était beaucoup lui en demander. Il baissa les yeux sur ses mains, fermées en des poings lâches sur la table. Il garda le silence, et dans ce silence, comme toujours, s’introduisit la jeune voix, plus familière, maintenant, que celles de ses propres enfants.

— Et, à Noël, nous fêtons dans nos deux familles. Nous réveillonnons avec celle de Suzanne et allons à la messe le matin de Noël avec la mienne.

La voix racontait des événements banals, anodins, des détails ordinaires dont est faite une vie ordinaire. La voix, métallique, ne résonnait plus dans ses oreilles. Elle habitait maintenant dans son cerveau, dans son esprit. Toujours présente. Et elle ne se taisait jamais. Jamais.

— Je suis désolé, madame. Je ne peux pas vous aider.

Il regarda la dame âgée en face de lui. Environ soixante-quinze ans, une fine ossature. Élancée. À peine maquillée, seulement un peu de fard à paupières et du rouge à lèvres. Le principe selon lequel moins veut dire plus s’appliquait parfaitement à elle. Elle était l’incarnation même de la retenue de bon ton. Elle ne portait pas un tailleur dernier cri, mais il était classique et ne se démoderait jamais.

Elle s’était présentée comme Elizabeth MacWhirter. Même Gamache, qui n’était pas originaire de Québec, connaissait ce nom. Les chantiers navals MacWhirter et, dans le nord de la province, les papeteries MacWhirter.

— Je vous en prie. Nous avons besoin de votre aide.

Gamache se rendit compte que cette supplication était pénible pour elle, car elle savait dans quelle position elle le mettait. Et, pourtant, elle la lui avait adressée. Il n’avait pas tout à fait compris à quel point elle était désespérée. Ses yeux bleus restaient braqués sur lui.

— I’m sorry, dit-il doucement bien que fermement. Je le regrette sincèrement. Et si je pouvais vous aider, je le ferais. Mais…

Il ne finit pas sa phrase. Il ne savait même pas ce qui viendrait après le « mais ».

Elle sourit.

— Je suis désolée, inspecteur-chef. Je n’aurais jamais dû vous demander de nous aider. Pardonnez-moi. J’ai été aveuglée par mes propres besoins. Vous avez sûrement raison, tout se passera bien avec l’inspecteur Langlois.

— Il paraît que la nuit est une fraise, dit Gamache en esquissant un sourire.

— Ah, vous avez entendu parler de ça, répondit Elizabeth en souriant elle aussi. Pauvre Winnie. Aucun don pour les langues. Elle lit le français sans problème, vous savez. C’était toujours elle qui avait les meilleures notes à l’école, mais, semble-t-il, elle est incapable de le parler. Son accent arrêterait un train.

— L’inspecteur Langlois l’a peut-être décontenancée en l’interrogeant sur ses origines.

— Ça n’a pas aidé, reconnut Elizabeth.

Sa bonne humeur disparut, et elle parut de nouveau soucieuse.

— Vous n’avez rien à craindre, dit Gamache d’un ton rassurant.

— Mais vous ne savez pas tout, je crois. Vous ne savez pas qui est l’homme mort.

Elle avait baissé la voix et chuchotait, maintenant. Cela lui rappelait Reine-Marie quand elle lisait un conte de fées à leurs petites-filles. C’était le ton qu’elle prenait pour la vilaine sorcière, pas pour la bonne fée.

— Qui est-ce ? demanda-t-il en baissant lui aussi la voix.

— Augustin Renaud, murmura-t-elle.

Gamache s’appuya contre le dossier de sa chaise et fixa la dame âgée. Augustin Renaud. Mort. Assassiné dans l’édifice de la Literary and Historical Society. Maintenant il comprenait pourquoi Elizabeth MacWhirter semblait si désespérée.

Et, il le savait, elle avait raison de l’être.