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Armand Gamache s’installa confortablement sur le canapé en cuir usé sous la statue du général Wolfe. Il salua d’un geste de la tête l’homme âgé assis en face de lui et sortit une enveloppe de son sac à bandoulière. Après s’être promené dans la ville avec Émile et Henri, Gamache était retourné à la maison, avait pris son courrier et ses notes et fourré le tout dans son sac. Puis, il avait monté la côte avec son chien.

Jusqu’à la bibliothèque à l’atmosphère feutrée de la Literary and Historical Society.

Il regarda l’épaisse enveloppe brune à côté de lui. C’était la correspondance quotidienne provenant de son bureau, à Montréal, triée et envoyée chez Émile par l’agente Isabelle Lacoste. Elle avait joint une note.

 

Cher patron,

J’ai été heureuse de vous parler l’autre jour. Je vous envie de passer quelques semaines à Québec. Je ne cesse de répéter à mon mari que nous devrions emmener les enfants au carnaval, mais il maintient qu’ils sont encore trop jeunes. Il a probablement raison. Pour dire la vérité, c’est moi qui veux y aller.

L’interrogatoire du suspect (c’est difficile de l’appeler ainsi quand nous savons tous qu’il n’y a pas de soupçons, seulement des certitudes) se poursuit. Je n’ai pas entendu ce qu’il a dit — si, en fait, il a dit quelque chose. Comme vous le savez, une Commission royale d’enquête a été créée. Avez-vous déjà témoigné ? Quant à moi, j’ai reçu ma convocation aujourd’hui. Je ne sais pas trop ce que je devrais raconter.

 

Gamache abaissa la note un moment. L’agente Lacoste, bien sûr, dirait la vérité. Celle qu’elle connaissait. Son tempérament et sa formation le lui dictaient. Avant de partir, il avait ordonné à tout son personnel de coopérer.

Comme lui-même l’avait fait.

Il reprit la lecture du mot.

 

Personne ne sait où mènera cette enquête ni quand elle se terminera. Mais des soupçons planent. L’atmosphère est tendue.

Je vous tiendrai au courant.

Isabelle Lacoste

 

Comme si elle était trop lourde pour qu’il la tienne, la lettre glissa lentement sur ses genoux. Les yeux fixés devant lui, il avait des visions fugitives de l’agente Lacoste. Indépendamment de sa volonté, des images apparaissaient et disparaissaient dans son esprit : elle, penchée au-dessus de lui, le regardant, semblant crier des paroles qu’il ne saisissait pas. Il sentait ses mains, petites mais fortes, lui tenir la tête, la voyait s’approcher de son visage, les lèvres remuantes et le regard intense, essayant de lui dire quelque chose. Sentait des mains qui arrachaient sa veste tactique. Voyait le sang sur celles de son agente et l’expression sur sa figure.

Puis il eut une autre image d’elle.

À l’enterrement. Aux enterrements. Quand il avait pris sa place à la tête du triste cortège, elle avait été là, dans son uniforme, en rang avec les autres membres du réputé service des homicides de la Sûreté du Québec. Un jour glacial où ils avaient enterré ceux qui étaient morts sous son commandement dans l’usine abandonnée.

Fermant les yeux, il inspira profondément et huma les odeurs musquées de la bibliothèque. Celles des pièces qui avaient traversé les âges et qui étaient empreintes de calme et de paix. Celles laissées par l’encaustique, le bois, des mots reliés dans du vieux cuir. Enfin, il sentit son propre parfum d’eau de rose et de bois de santal.

Il pensa alors à quelque chose de beau, d’agréable, à un refuge accueillant. Et il le trouva en Reine-Marie à qui il avait parlé au téléphone un peu plus tôt dans la journée. Enjouée. En sécurité à la maison. Leur fille, Annie, et son mari venaient souper. Elle devait faire l’épicerie, arroser les plantes, répondre au courrier en retard.

Il la voyait parlant au téléphone dans leur appartement, à Outremont, debout près de la bibliothèque, dans une pièce ensoleillée remplie de livres, de magazines et de sièges confortables, où régnaient l’ordre et la tranquillité.

Il s’en dégageait de la sérénité, comme il s’en dégageait de Reine-Marie.

Son cœur qui battait la chamade se calma et il retrouva une respiration plus profonde. Après avoir inspiré et expiré à fond une dernière fois, il rouvrit les yeux.

— Votre chien voudrait-il de l’eau ?

— Pardon ? répondit Gamache qui, revenu à la réalité, vit le vieil homme en face de lui faire un geste en direction d’Henri.

— J’avais l’habitude d’emmener Seamus ici. Il restait couché à mes pieds pendant que je lisais. Comme le fait votre chien. Comment s’appelle-t-il ?

— Henri.

En entendant son nom, le jeune berger allemand se redressa, aux aguets, ses énormes oreilles tournant dans tous les sens comme des antennes paraboliques à la recherche d’un signal.

— Je vous en conjure, monsieur, dit Gamache en souriant, ne prononcez pas le mot B-A-L-L-E, sinon nous sommes foutus.

L’homme rit.

— Seamus s’animait chaque fois que je disais le mot L-I-V-R-E. Il savait alors que nous venions ici. Cela lui plaisait encore plus qu’à moi, je crois.

Gamache était venu à cette bibliothèque chaque jour depuis presque une semaine et, à part quelques phrases échangées à voix basse avec la bibliothécaire âgée pendant qu’il cherchait des livres peu connus sur la bataille des Plaines d’Abraham, il n’avait adressé la parole à personne.

C’était un soulagement de ne pas parler, de ne pas expliquer, ni d’avoir l’impression qu’il fallait donner une explication même si aucune n’était exigée. Cela viendrait bien assez rapidement. Pour le moment, il n’aspirait qu’à la paix et l’avait trouvée dans cette bibliothèque pratiquement inconnue.

Il rendait visite à son mentor depuis des années et croyait connaître le Vieux-Québec comme le fond de sa poche, mais il n’était jamais entré dans cet édifice. Ne l’avait même pas remarqué parmi toutes les belles demeures, les églises, les couvents, les écoles, les hôtels et les restaurants.

Ici, en haut de la rue Saint-Stanislas où Émile habitait dans une vieille maison en pierre, Gamache avait trouvé refuge dans une vieille bibliothèque anglophone, au milieu de livres, il va de soi.

— Voudrait-il de l’eau ? répéta le vieillard.

L’homme semblait vouloir aider et, bien que Gamache doutât qu’Henri eût besoin de quoi que ce soit, il répondit :

— Oui, s’il vous plaît.

Ensemble, ils sortirent de la pièce et empruntèrent le corridor aux belles boiseries, passant devant des portraits d’anciens directeurs de la Literary and Historical Society. C’était comme si le passé de la Société était incrusté dans les murs.

Il se dégageait des lieux une impression de quiétude et de confiance. Bien sûr, c’était ce que l’on ressentait presque partout à l’intérieur des murailles épaisses qui entouraient la vieille ville — seule ville fortifiée en Amérique du Nord — et la protégeaient d’attaques.

Aujourd’hui, ces murs avaient une valeur plus symbolique que pratique, mais, Gamache le savait, les symboles étaient aussi puissants que n’importe quelle bombe. En effet, ils survivaient, prenaient de l’importance, alors que les hommes et les femmes périssaient, que les villes tombaient.

Les symboles étaient immortels.

Le vieil homme versa de l’eau dans un bol. Gamache l’apporta à la bibliothèque et le posa sur une serviette afin d’éviter que des gouttes tombent sur les lattes larges et foncées du parquet. Henri, bien sûr, n’y prêta pas attention.

Les deux hommes reprirent leur place, et leur lecture. Le vieillard, remarqua Gamache, lisait un gros livre sur l’horticulture. Lui-même retourna à son courrier et aux lettres triées pour lui par Isabelle Lacoste. La plupart venaient de collègues partout dans le monde, d’autres de simples citoyens voulant lui exprimer leur soutien. Il les lut toutes et répondrait à chacune, reconnaissant envers l’agente Lacoste de ne lui avoir envoyé qu’une partie de toutes celles reçues.

Il arriva à la fin de la pile et lut la lettre qu’il savait être là. Qui était toujours là. Chaque jour. Il reconnaissait maintenant l’écriture, un gribouillis presque illisible auquel il s’était habitué et qu’il réussissait à déchiffrer.

 

Cher Armand,

Je vous envoie ce mot qui contient mes pensées et mes vœux de prompt rétablissement. Nous parlons souvent de vous et espérons que vous viendrez nous rendre visite. Ruth dit de venir avec Reine-Marie étant donné qu’elle ne vous aime pas beaucoup. Elle m’a quand même demandé de vous dire bonjour et fuck off.

 

Gamache sourit. C’était une des expressions les plus gentilles de Ruth Zardo. Presque de la tendresse. Presque.

 

J’aimerais, cependant, vous poser une question. Pourquoi Olivier aurait-il déplacé le corps ? Ça n’a pas de sens. Il ne l’a pas fait, vous savez.

Sincères amitiés,

Gabri

 

Comme toujours, Gabri avait mis une réglisse en forme de pipe dans l’enveloppe. Gamache la sortit et, après un moment d’hésitation, l’offrit à l’homme âgé.

— Une réglisse ?

Le vieillard leva les yeux sur Gamache, puis les abaissa sur la friandise.

— Êtes-vous en train d’offrir des bonbons à un étranger ? J’espère ne pas avoir à appeler la police.

Gamache se sentit se crisper. L’homme l’avait-il reconnu ? S’agissait-il d’un message voilé ? Mais le vieil homme aux yeux d’un bleu délavé avait un regard franc, et il souriait. Prenant la pipe, il la cassa en deux et tendit le plus gros morceau à son compagnon. Le bout comprenant la flamme en sucre. La meilleure partie.

— Merci, vous êtes très gentil, dit l’homme.

— C’est moi qui vous remercie.

Il s’agissait d’expressions de politesse banales, mais néanmoins sincères, échangées entre gens courtois. L’homme s’était exprimé dans un excellent français — qui reflétait une bonne éducation et une certaine culture —, bien que Gamache semblât déceler un léger accent. Mais ce n’était peut-être qu’une supposition, car il le savait anglophone.

Ils mangèrent la friandise, absorbés dans leur lecture. Henri se recoucha et, vers quinze heures trente, la bibliothécaire, Winnie, alluma les lampes. La nuit tombait déjà sur la ville fortifiée et la vieille bibliothèque à l’intérieur des murs.

Gamache pensa à des poupées gigognes. À l’extérieur, il y avait l’Amérique du Nord, puis à l’intérieur le Canada et à l’intérieur du Canada le Québec. Et qu’y avait-il à l’intérieur du Québec ? Quelque chose d’encore plus petit : la minuscule communauté anglophone. Et à l’intérieur de celle-ci ?

Cet endroit. La Literary and Historical Society, qui rassemblait les Anglais et renfermait leurs archives, leurs pensées, leur mémoire collective, leurs symboles. Gamache n’avait pas besoin de regarder la statue au-dessus de lui pour savoir qui elle représentait. Ce lieu contenait leurs chefs, leur langue, leur culture et leurs réalisations, oubliés depuis longtemps par la majorité francophone, mais gardés en vie ici, entre ces murs.

C’était un endroit remarquable dont très peu de francophones connaissaient l’existence. Quand il en avait parlé à Émile, son vieil ami avait cru qu’il blaguait, avait inventé ce lieu, et pourtant il se trouvait à seulement deux pâtés de maisons de chez lui.

Oui, l’image était parfaite : des poupées gigognes, qui s’emboîtaient les unes dans les autres avec ce petit joyau au centre. Emboîté lui aussi, ou caché ?

Gamache regarda Winnie se déplacer dans la bibliothèque avec ses étagères de livres allant du plancher au plafond, ses tapis indiens posés çà et là sur le parquet et sa longue table en bois. Juste à côté se trouvait le coin lecture : deux bergères en cuir, le canapé sur lequel Gamache était assis et une table basse où il avait posé son courrier et ses livres. Des fenêtres cintrées brisaient l’alignement des étagères et baignaient la pièce de lumière, lorsqu’il y en avait. Mais le plus frappant était la mezzanine, à laquelle on accédait par un escalier en fer forgé, en colimaçon. Celui-ci menait à d’autres étagères de livres s’élevant jusqu’au plafond de plâtre.

La pièce était remplie de livres, de lumière, de paix.

Gamache n’en revenait pas d’avoir jusqu’alors ignoré l’existence de cet endroit. Il l’avait découvert par hasard un jour où il marchait pour essayer de chasser les images obsédantes de son esprit. Mais, pire que celles-ci, il y avait les sons : les coups de feu, l’éclatement du bois et des murs sous l’impact des balles, les cris, puis les hurlements.

Résonnant encore plus fort dans sa tête, cependant, il entendait surtout la jeune voix calme, confiante.

— Je vous crois, monsieur.

 

Armand et Henri quittèrent la bibliothèque et, selon leur habitude, firent le tour des commerces. Gamache acheta des fromages au lait cru, du pâté et de l’agneau chez J. A. Moisan, des fruits et légumes à l’épicerie un peu plus loin et une baguette tout juste sortie du four à la boulangerie Paillard, rue Saint-Jean. Arrivé à la maison avant Émile, il jeta une autre bûche dans l’âtre pour réchauffer l’intérieur. La demeure avait été construite en 1752 et, si les murs de pierre de un mètre d’épaisseur pouvaient résister sans problème à un boulet de canon, ils ne pouvaient rien contre le vent hivernal.

Le feu dissipa l’humidité pendant qu’Armand cuisinait et, quand Émile revint, il faisait bon et chaud dans la maison, où flottaient des arômes de romarin, d’ail et d’agneau.

— Salut, lança Émile de la porte.

Il entra dans la cuisine un moment plus tard avec une bouteille de vin rouge et, tout en cherchant le tire-bouchon, ajouta :

— Ça sent bon !

Gamache apporta dans le séjour le plateau avec des tranches de baguette, des fromages et des pâtés et le posa sur la table devant la cheminée. Émile le suivit avec le vin.

Les deux hommes s’assirent l’un en face de l’autre et trinquèrent.

— Santé.

Après s’être servis à manger, ils se racontèrent leur journée. Émile parla de son dîner avec des amis au bar du Château Frontenac et de la recherche qu’il effectuait pour la Société Champlain ; Gamache, des heures tranquilles passées à la bibliothèque.

— As-tu trouvé ce que tu cherchais ? demanda Émile en prenant une bouchée de pâté de sanglier.

Gamache secoua la tête.

— L’information est là, quelque part, sinon ça n’aurait pas de sens. Nous savons que, en 1759, les troupes françaises étaient postées à moins d’un kilomètre d’ici et attendaient les Anglais.

Il faisait allusion à la bataille que tous les enfants québécois étudiaient à l’école, voyaient en rêve et reproduisaient avec des mousquets en bois et des chevaux imaginaires : la terrible bataille de Québec qui déciderait du sort de la ville, du territoire, du pays, du continent. Celle qui en 1759 mettrait un terme à la guerre de Sept Ans. Quelle ironie que, après tant d’années de guerre entre Français et Britanniques pour la possession de la Nouvelle-France, l’affrontement final ait été de si courte durée ! Mais si sanglant.

Tandis que Gamache parlait, les deux hommes imaginèrent la scène : les troupes du général Montcalm, composées de soldats d’élite français et de colons plus habitués aux tactiques de guérillas qu’à celles de guerres traditionnelles, se préparant à attaquer par une froide journée de septembre. Les Français voulaient désespérément libérer la ville assiégée, car les habitants souffraient cruellement de faim. Plus de quinze mille boulets avaient bombardé la petite communauté et maintenant, avec l’hiver qui approchait, il fallait que ça cesse, sinon ils mourraient tous. Hommes, femmes, enfants ; infirmières, religieuses, menuisiers, professeurs. Tous périraient.

Le général Montcalm et son armée donneraient l’assaut contre la puissante armée britannique dans une bataille glorieuse à l’issue de laquelle le vainqueur remporterait tout.

Soldat courageux et expérimenté, Montcalm commandait ses troupes par l’exemple, en montant lui-même au front. Il était un héros aux yeux de ses hommes.

Et son adversaire ? Un soldat tout aussi brillant et brave : le général Wolfe.

La ville de Québec avait été construite à un endroit où le fleuve se rétrécissait et au sommet d’une falaise, ce qui lui conférait un énorme avantage stratégique. Aucun ennemi ne pouvait l’attaquer directement, car il aurait fallu escalader la paroi rocheuse et cette ascension était impossible.

Mais une attaque était toujours possible en amont, là où Montcalm se trouvait. Il existait aussi un autre endroit, un peu plus loin. Fin stratège, Montcalm y envoya un de ses meilleurs hommes, son propre aide de camp, le colonel Bougainville.

C’est ainsi que, à la mi-septembre 1759, Montcalm attendait.

Mais il avait fait une erreur. Une terrible erreur. En fait, il en avait commis plusieurs, selon Gamache, qui, passionné d’histoire du Québec, était déterminé à le prouver.

— C’est une théorie fascinante, Armand, dit Émile. Et tu crois vraiment que la preuve se trouve dans cette petite bibliothèque ? Une bibliothèque anglophone ?

— À quel autre endroit pourrait-elle se trouver ?

Émile Comeau hocha la tête. Il était soulagé de voir son ami montrer un tel intérêt pour quelque chose. Quand Gamache était arrivé avec Reine-Marie une semaine auparavant, il lui avait fallu une journée pour s’habituer aux changements survenus chez lui. Pas seulement à la barbe et aux cicatrices, mais aussi à son air accablé, car il semblait porter un lourd fardeau sur les épaules, tout le poids des événements qui s’étaient produits dernièrement. Maintenant, Gamache pensait encore au passé, mais à celui d’une autre personne, pas au sien.

— As-tu regardé ton courrier ?

— Oui, et j’ai quelques lettres à poster.

Gamache sortit la grosse enveloppe de son sac et, après une courte hésitation, se décida à en retirer une lettre.

— J’aimerais que tu lises ceci.

Émile prit une gorgée de vin, commença à lire, puis éclata de rire.

— Aucun doute, cette Ruth a le béguin pour toi, dit-il en redonnant la lettre à Gamache.

— Si j’avais des nattes, elle les tirerait, dit Armand en souriant. Tu la connais peut-être.

 

Qui t’a fait du mal, un jour,

des blessures si profondes, irréparables,

pour que tu aies accueilli toute tentative de rapprochement

avec une moue dédaigneuse ?

 

— Cette Ruth-là ? demanda Émile. Ruth Zardo ? La poète ?

Puis il récita la fin du poème remarquable, cette œuvre aujourd’hui étudiée dans toutes les écoles du Québec.

 

Tandis que nous, qui te connaissions bien,

tes amis (objet de ton mépris),

pouvions voir ton courage face à la peur,

ton esprit vif, et ta prévenance,

et nous souviendrons de toi

avec quelque chose ressemblant beaucoup à de l’amour.

 

Fixant le feu qui marmonnait, les deux hommes gardèrent le silence un moment, chacun perdu dans ses pensées sur l’amour, le deuil, les torts irréparables.

— Je la croyais morte, dit enfin Émile en mettant du pâté sur une tranche de baguette moelleuse.

Gamache rit.

— Gabri l’a présentée à Reine-Marie comme quelque chose qu’il a trouvé en creusant dans la cave.

Émile reprit la lettre.

— Qui est ce Gabri ? Un ami ?

Gamache hésita, puis dit :

— Oui. Il vit dans ce petit village dont je t’ai parlé. Three Pines.

— Ça me revient maintenant, tu y es allé à quelques reprises. Pour enquêter sur des meurtres. J’ai essayé de trouver l’endroit sur une carte. Au sud de Montréal, près de la frontière du Vermont, c’est ça ?

— Oui. C’est exact.

— Eh bien, je devais être aveugle parce que je ne l’ai pas vu.

Gamache hocha la tête.

— Le village a échappé aux cartographes, semble-t-il.

— Alors comment les gens s’y rendent-ils ?

— Je ne sais pas. Peut-être apparaît-il soudainement.

— « J’étais aveugle et maintenant je vois » ? cita Émile. Il est visible seulement pour un misérable comme toi ?

Gamache rit de nouveau.

— On y trouve le meilleur café et les meilleurs croissants de tout le Québec. Je suis un misérable comblé.

Il se leva et posa une pile de lettres sur la table basse.

— Je voulais également te montrer celles-ci.

Émile lut les lettres tandis que Gamache buvait du vin et mangeait du pain et du fromage en se détendant dans cette pièce où il se sentait comme chez lui.

— Tout ça envoyé par ce Gabri, dit Émile après un moment en tapotant la petite pile de feuilles à côté de lui. Écrit-il souvent ?

— Tous les jours.

— Tous les jours ? Il fait une fixation sur toi ? Représente-t-il une menace ?

Émile, les yeux brillants d’intérêt, s’était penché vers l’avant. Toute trace d’humour avait disparu de sa voix.

— Non. Pas du tout. C’est un ami, répondit Gamache.

— « Pourquoi Olivier aurait-il déplacé le corps ? lut Émile. Ça n’a pas de sens. Il ne l’a pas fait, vous savez. » Il répète la même chose dans toutes les lettres, dit-il en en parcourant quelques-unes des yeux. Que veut-il dire ?

— Il parle d’un meurtre sur lequel j’enquêtais l’automne passé pendant le week-end de la fête du Travail. Un corps a été trouvé dans le bistro d’Olivier, à Three Pines. La victime avait été frappée une fois à l’arrière de la tête.

— Une fois ?

Ce détail et sa signification n’avaient pas échappé à son mentor. Un seul coup, fatal. C’était extrêmement rare. La personne qui assénait un coup continuait habituellement à en donner, étant en proie à une rage folle. Elle frappait encore et encore. On ne trouvait presque jamais de victimes ayant reçu un seul coup assez violent pour les tuer. Cela signifiait donc que quelqu’un était suffisamment enragé pour porter un tel coup tout en étant capable de se maîtriser et de s’arrêter. C’était une combinaison effroyable.

— L’homme n’avait aucune pièce d’identité, mais nous avons finalement découvert une cabane cachée dans les bois, où il avait vécu et où il a été assassiné. Émile, tu aurais dû voir l’intérieur.

Émile Comeau était doté d’une vive imagination, alimentée par des décennies de découvertes macabres. Il attendit que Gamache lui décrive l’horrible scène.

— La cabane était remplie de trésors.

— De trésors ?

— Eh oui, dit Gamache, qui sourit en voyant l’expression d’Émile. Mon équipe et moi non plus, nous ne nous attendions pas à ça. C’était incroyable. Il y avait des antiquités et des objets d’une valeur inestimable.

Son mentor était pendu à ses lèvres. Posant ses mains fines l’une dans l’autre, Émile s’avança dans son fauteuil, détendu, avide de connaître la suite. Il avait été un chasseur de meurtriers et le restait, et il sentait l’odeur du sang. Tout ce que Gamache savait sur le sujet des homicides — et sur bien d’autres choses —, il l’avait appris de cet homme.

— Continue, dit Comeau.

— Nous avons trouvé des premières éditions, des poteries anciennes, des verres en cristal datant de plusieurs siècles, un panneau provenant de la Chambre d’ambre et de la vaisselle ayant appartenu à Catherine la Grande.

Et un violon. Gamache fut soudain ramené dans la cabane. Il vit l’agent Paul Morin, ce jeune homme dégingandé et maladroit, prendre l’instrument précieux, le caler sous son menton et pencher son corps devenu tout à coup gracieux, comme s’il avait été conçu pour jouer de cet instrument. Puis, une magnifique mélodie celtique, obsédante, avait rempli la cabane rustique en rondins.

— Armand ?

— Désolé, répondit Gamache de retour dans la maison en pierre, à Québec. Un souvenir m’est venu en tête.

Son ami le regarda attentivement.

— Ça va ?

Gamache fit oui de la tête et sourit.

— C’était un air de musique.

— Mais ton équipe et toi avez découvert qui avait tué le reclus, non ?

— Oui. Les preuves étaient accablantes. Dans le bistro, nous avons trouvé l’arme du crime et d’autres objets provenant de la cabane.

— Olivier était le meurtrier ? demanda Émile en levant la pile de lettres.

Hochant la tête, Gamache répondit :

— Tout le monde avait de la difficulté à le croire, comme moi-même d’ailleurs, mais c’était vrai.

Émile observa son compagnon, qu’il connaissait bien.

— Tu l’aimais, cet Olivier ?

— C’était un ami. C’est un ami.

Gamache se revit assis dans le bistro chaleureux avec les preuves qui condamnaient son ami. Quand il avait compris qu’Olivier était le meurtrier. Non seulement celui-ci avait-il volé le trésor de l’Ermite, mais il lui avait enlevé la vie.

— Tu as dit que le corps avait été trouvé dans le bistro, mais que l’homme avait été tué dans sa cabane. C’est ce à quoi Gabri fait allusion dans sa question ? Pourquoi Olivier aurait-il déplacé le corps de la cabane au bistro ?

Gamache ne dit rien pendant un long moment, et Émile respecta son silence. Les yeux fixés sur les flammes pâles, il but son vin, absorbé par ses propres pensées, et attendit.

Finalement, Gamache leva les yeux vers lui.

— Gabri pose une très bonne question.

— Il est le partenaire d’Olivier ?

Gamache confirma d’un signe de tête.

— Eh bien, il ne veut tout simplement pas croire qu’Olivier est coupable. C’est tout, dit Émile.

— C’est vrai. Mais sa question demeure pertinente. Si Olivier avait assassiné l’Ermite dans une cabane au fin fond des bois, pourquoi aurait-il déplacé le corps à un endroit où on le découvrirait ?

— Dans son bistro, en plus.

— Eh bien, non. Voilà où l’histoire se complique. En fait, il a transporté le corps jusqu’à une auberge non loin du bistro. Il admet avoir laissé le corps là dans l’espoir de causer la ruine des propriétaires. Pour lui, l’auberge constituait une menace.

— Alors, tu as ta réponse.

— Et pourtant, ça ne colle pas, dit Gamache en tournant son corps pour regarder Émile en face. Selon Olivier, l’Ermite était déjà mort quand il l’a trouvé et il a décidé d’utiliser le corps pour nuire à son concurrent. S’il avait été le meurtrier, soutient-il, il ne l’aurait jamais déplacé. Il l’aurait laissé dans la cabane ou abandonné dans la forêt pour être dévoré par les coyotes. Pourquoi un meurtrier tuerait-il quelqu’un pour ensuite s’assurer que le corps serait découvert ?

— Un instant, dit Émile, qui essayait d’établir un lien entre tous les éléments. Tu as dit que le corps avait été découvert dans le bistro d’Olivier. Comment s’est-il retrouvé là ?

— Ç’a été un revirement de situation plutôt embarrassant pour Olivier, répondit Gamache. Le propriétaire de l’auberge a eu la même idée. Quand il a trouvé le corps, il l’a transporté dans le bistro pour essayer de ruiner Olivier.

— Charmant village. Belle association de commerçants.

Gamache approuva en hochant la tête.

— Il a fallu du temps, mais nous avons fini par découvrir la cabane et son contenu, et la preuve que l’Ermite y avait été tué. Toutes les analyses médicolégales ont confirmé que seulement deux personnes avaient passé du temps dans la cabane : l’Ermite et Olivier. Puis, nous avons trouvé des objets appartenant au mort cachés dans le bistro. Dont l’arme du crime. Olivier a avoué les avoir volés et…

— Quel imbécile !

— Un homme cupide, plutôt.

— Tu l’as arrêté ?

Gamache fit oui de la tête et se rappela ce jour fatidique où il avait su la vérité et avait été obligé d’agir. Quand il avait vu l’expression sur le visage d’Olivier. Pire encore, quand il avait vu celle de Gabri.

Ensuite, il y avait eu le procès, les preuves accablantes, les témoignages.

La condamnation.

Gamache baissa les yeux sur la pile de feuilles sur le canapé. Il avait reçu une lettre chaque jour depuis l’incarcération d’Olivier. Toutes étaient cordiales et contenaient la même question.

« Pourquoi Olivier aurait-il déplacé le corps ? »

— Tu dis l’« ermite » quand tu parles du mort. Qui était-il ?

— Un immigrant tchèque appelé Jakob, mais c’est tout ce que nous savons.

Émile fixa son ami, puis hocha la tête. Il était plutôt inhabituel, mais cela arrivait parfois, de ne pas établir l’identité d’une victime de meurtre, surtout de quelqu’un qui, de toute évidence, ne voulait pas être identifié.

Les deux hommes passèrent dans la salle à manger au mur de pierre à nu, qui donnait sur le coin cuisine et où flottait l’arôme d’agneau et de légumes rôtis. Après le repas, ils se vêtirent chaudement et, Henri en laisse, sortirent dans la nuit glaciale. La neige craquait sous leurs pas. Ils se joignirent à la foule qui passait sous l’arche de la grande porte en direction de la place D’Youville où se déroulait la cérémonie d’ouverture du Carnaval de Québec.

Au milieu des festivités, tandis que les violoneux raclaient leur instrument, que les enfants patinaient et que les feux d’artifice illuminaient le ciel au-dessus de la vieille ville, Émile se tourna vers Gamache.

— Pourquoi Olivier a-t-il déplacé le corps, Armand ?

Gamache se blinda contre les explosions qui pétaradaient, les éclats de lumière, la foule qui se pressait contre lui en poussant et en criant.

Dans l’usine abandonnée, il vit Jean-Guy Beauvoir tomber après avoir été touché. Il vit les bandits armés au-dessus d’eux, qui tiraient dans cet endroit qui, en principe, ne devait pratiquement pas être défendu.

Il avait commis une erreur. Une terrible, terrible erreur.