Rien qui ne puisse être résolu par le meurtre, l’argent ou le suicide. J’ai tué un nombre apostolique de victimes. Et j’ai de l’argent en quantité. Il ne me reste donc que la troisième solution. C’est sans problème.
Si, comme le dit Malraux, « la mort change la vie en destin », alors le suicide réduit le destin à un choix personnel. Dans ce grand jeu de bridge qu’est la vie, c’est la dernière carte à jouer.
Il va de soi que le suicide affecte la perception globale que l’on a d’une vie comme aucune autre mort ne saurait le faire. Les accidents de voiture, d’avion, les morts subites de nourrissons, les exécutions, même les meurtres ne sont rien à côté de la mort vue par le futur suicidé. Si tels qu’en nous-mêmes enfin l’éternité nous change, alors le suicide est l’ultime moteur d’une telle métamorphose.
Prenez M. et Mme Suicide, Vincent et Sylvia : qu’en serait-il de leur renommée s’ils ne s’étaient pas supprimés ? Avant leur mort, personne ne les connaissait. Mais une fois commis cet acte épouvantable, non seulement leur œuvre devient célèbre, mais elle revêt quelque chose de poignant. Les voilà promus au statut de martyrs de l’art. Leurs œuvres deviennent des icônes.
Pour ce qui me concerne, pareilles illusions n’ont guère lieu de nous retenir. Je ne suis pas davantage redevable de ma destruction au dialogue que j’ai récemment entretenu et conclu avec le professeur Lang. Ses arguments, qui n’étaient pas sans rappeler certains écrits de Kierkegaard, m’étaient déjà familiers. Mieux, je tiens ses vérités pour allant de soi.
Le fait est que je songeais déjà à me supprimer. Alors, pourquoi remettre au lendemain ce que l’on peut tout aussi bien faire le jour même ? Surtout que j’ai l’esprit clair et que je me sens à la hauteur de la tâche qui m’attend : l’ultime dialogue philosophique avec le redoutable Sans Nom, qui suivra le grand sommeil.
Comment vous rendre compte des circonstances de ma mort ? Que souhaitez-vous ? Que je vous dise tout bêtement que je suis rentré chez moi et que je me suis pendu ? Même si c’était vrai, voilà une fin qui, au regard de l’histoire de ma vie, n’aurait rien de bien exceptionnel. S’en tenir à la seule vérité est à peu près aussi excitant que de ne rien dire sinon ce qui se peut dire, donc, ce qui n’a rien à voir avec la philosophie. Bien que ce soit la seule rigoureusement juste, je soupçonne qu’une telle méthode risque de ne pas vous satisfaire. Vous attendez bien évidemment quelque chose de plus, de métaphysique peut-être. Navré, mais vous risquez d’être déçus. Vous auriez sans aucun doute préféré une histoire vous contant la manière dont je me suis tué, et ce qui a suivi ma mort. Une histoire qui pourrait servir d’explication à tout ce qui s’est passé avant.
Mes histoires peuvent être considérées comme éclairantes à partir de ce fait que celui qui les comprend les reconnaît à la fin pour des non-sens si, passant par elles, comme par autant de marches, il est monté pour en sortir. Exactement de la manière où, dans quelques instants, je gravirai quelques marches pour pouvoir passer la tête dans un nœud coulant. Comme moi, il vous faut en quelque sorte repousser l’échelle dont vous vous êtes servi pour grimper. Il vous faut surmonter cette histoire comme simple proposition pour acquérir une juste vision du monde.
Je regrette que les circonstances m’empêchent d’en dire davantage, mais ce dont on ne peut parler, il faut le taire.