CHAPITRE 15

 

Tapi dans l’obscurité, il s’efforçait de rester parfaitement silencieux. L’épais manteau et la grosse écharpe de laine dans lesquels il s’était emmitouflé ne suffisaient pas à le réchauffer, mais il n’osait allumer un feu : ils risqueraient de le voir trop facilement.

Sans tourner la tête, il regardait tout autour de lui. Ses paupières étaient maintenues ouvertes par deux bandes blanches de ruban adhésif collées verticalement. Roulant les yeux, il scrutait chaque recoin de la pièce. Non, ils n’étaient pas encore là. Mais ils allaient venir. Ils venaient tous les soirs, à présent. Et parfois même pendant la journée. Il les entendait chuchoter entre eux. De temps en temps, ils riaient. Il savait qu’ils voulaient s’emparer de lui, mais s’il se tenait caché dans le noir et ne faisait pas de bruit, ils ne le trouveraient jamais. Il serra entre ses cuisses son noir fusil métallique, dont le canon était pointé vers le plafond. Avec un sourire mauvais, il fit glisser ses doigts sur le long tube bien lisse, en un geste évoquant la masturbation. Ce contact froid, cette fermeté lui apportaient une certaine jouissance. Son fusil le protégerait : rien ne pouvait résister à sa puissance explosive. Pas même ceux qui étaient déjà morts. Car ils étaient bien morts, n’est-ce pas ?

Au début, ils lui avaient fait peur, quand ils étaient venus, la nuit, l’appeler et le tourmenter. Mais ils ne pouvaient pas le toucher ! Il avait compris cela, une fois sa première frayeur passée. Ils pouvaient évoquer des images, crier, et même essayer de pénétrer dans son cerveau. Mais, physiquement, ils ne pouvaient lui faire aucun mal. Parce qu’ils n’étaient pas de ce monde. Ils n’avaient aucune substance.

Il savait qu’ils voulaient le rendre fou. Mais il était trop malin pour qu’ils y réussissent. Lui avait prétendu, des mois auparavant, qu’il était fou, mais il lui avait payé ça, depuis. Ça, et d’autres choses aussi. Maintenant, il était parmi eux, il était l’une des voix. Il cherchait à se venger. Tapi dans l’ombre, l’homme au fusil se mit à rire tout haut – mais il se tut immédiatement. Il ne faut pas qu’ils sachent où je suis. Il ne faut pas qu’il sache.

Il avait payé sa trahison. Il l’avait payée de sa vie. Les autres qui étaient morts avec lui n’étaient pas importants. Leurs vies n’avaient aucune valeur… Il était ravi de savoir qu’ils souffraient toujours. Pour eux, la mort n’avait pas été une libération ! Et il souffrait avec eux. Et ça, c’était bon.

Oui, tout au début, ils l’avaient effrayé. À tel point qu’il n’osait plus sortir de chez lui. Mais il avait trouvé la solution : se tenir à l’écart. Fuir les endroits où un accident est trop vite arrivé. Fuir les gens qui pouvaient lui faire du mal. Il avait écrit à la société – à sa société, celle qu’il avait lui-même fondée – pour leur dire qu’il devait s’absenter pendant quelque temps pour prendre du repos, et qu’il reviendrait dès qu’il s’en sentirait capable. Cela ne leur avait sûrement pas déplu, puisque eux-mêmes le lui avaient suggéré, un peu auparavant.

Il sourit et un léger ricanement s’échappa de ses lèvres, mais il mit sa main sur la bouche et regarda autour de lui avec circonspection.

La société avait envoyé quelqu’un lui rendre visite, mais il n’avait pas ouvert la porte et la personne était repartie. La même personne était revenue à plusieurs reprises et avait fini par abandonner. Ils finiraient tous par abandonner la partie. Même les voix. Qu’est-ce qu’ils avaient essayé, tous ces morts ! Mais ma volonté est plus forte, tellement plus forte que la leur. Comme ils devaient se sentir frustrés ! Les pauvres idiots. Pensaient-ils vraiment que des apparitions, des mots et des pensées suffiraient à m’atteindre ? Tout cela se passe dans l’esprit. Et mon esprit est plus fort que le leur. Plus fort et plus malin.

Les voix lui avaient dit que quelqu’un viendrait le chercher – envoyé par elles. Ah ! Ah ! Pensaient-elles réellement que cela suffirait ? Effectivement, un homme était venu. Quand donc ? Était-ce aujourd’hui ? Ou hier ? Les jours ne faisaient plus qu’un, maintenant. Il avait vu arriver cet homme depuis la fenêtre de sa chambre à coucher. Quand il avait levé les yeux, il s’était dissimulé derrière les tentures. L’homme avait appuyé sur le bouton de sonnette, pendant… des siècles, lui avait-il semblé. Son insistance l’avait irrité. Puis, il avait entendu des pas faire le tour de la maison. Il était alors descendu, furtivement, sans un bruit, avait traversé le hall et s’était arrêté devant la porte de la cuisine, aux aguets. L’homme – qui était-il ? Qui avait-il été ? – s’était mis à frapper à la porte de service et à agiter violemment la poignée.

Doucement, tout doucement, il avait ouvert la porte de la cuisine et s’était glissé à l’intérieur. L’ombre de l’inconnu se dessinait de l’autre côté des vitres dépolies de la porte de service. Les rideaux des fenêtres étaient tirés, comme tous les rideaux de la maison, donc l’homme ne pouvait pas le voir. Il était resté immobile à côté de la table de la cuisine, retenant son souffle, et n’avait pas bougé lorsque l’homme s’était éloigné de la porte pour reparaître à la fenêtre. Son ombre devint plus nette : il s’approchait au maximum de la vitre, pour essayer d’apercevoir quelque chose par la mince fente qui séparait les deux rideaux.

Il sursauta lorsqu’il réalisa qu’il avait laissé son fusil en haut, sur le lit. C’eût été tellement facile – et tellement agréable – de tirer à travers la fenêtre. L’espace d’un instant, l’ombre serait devenue de la chair vivante, avant de disparaître sous la tablette de la fenêtre, anéantie par le coup de feu. Mais il vit le couteau à pain qui était resté sur la table, à côté d’un pain rassis, et, se détendant, il sourit. Il ramassa le couteau et alla se poster près du mur, juste à côté de la fenêtre. À ce moment-là, l’ombre leva un bras et introduisit quelque chose entre le châssis et le battant de la fenêtre. Avec un petit claquement sec, le verrou se libéra.

L’homme entreprit de tirer la fenêtre vers le haut. Celle-ci grinça comme pour protester et le mouvement cessa aussitôt. Puis il reprit, plus lentement, plus précautionneusement.

Les rideaux s’écartèrent et un pied apparut. Il remarqua que le bas de la chaussure était maculé de boue séchée, comme si l’homme qui la portait avait passé tout un temps à patauger dans des champs détrempés. C’était comique qu’il ait fait attention à un détail aussi trivial alors qu’il était sur le point de tuer l’intrus.

Le pied fut suivi d’une jambe, et il se mit à respirer plus fort. Si fort, même, qu’il eut peur que l’homme ne l’entende. Tout à coup, une douleur aiguë bloqua le bras qui tenait le couteau, et il faillit lâcher son arme. C’était un des effets de sa maladie : cette paralysie latente, qui apparaissait et disparaissait. Un jour, elle serait permanente. Déjà, elle lui avait enlevé le contrôle des muscles de ses paupières. De son autre main, il saisit le couteau et le tint la lame vers le haut. Son autre bras se décontracta et la circulation y revint normalement.

La tête et les épaules de l’homme apparaissaient à présent dans la pièce. S’immobilisant, l’inconnu regarda fixement devant lui, par la porte qui était restée ouverte. Soudain, il parut avoir l’intuition de sa présence, mais c’était trop tard, beaucoup trop tard. À l’instant précis où l’homme allait tourner la tête vers lui, sa main gauche s’abattit, empoigna l’homme par les cheveux et lui tira la tête en arrière, tandis que de l’autre main il enfonçait la lame dans son cou ainsi dégagé, la retirait prestement et la plongeait de nouveau dans sa gorge.

L’homme avait chancelé vers l’avant et des flots de sang s’étaient mis à couler sur le carrelage de la cuisine. Toujours à califourchon sur le rebord de la fenêtre, son corps s’était affaissé mollement. Il l’avait alors saisi par son manteau et l’avait tiré à l’intérieur.

Il ne put réprimer un petit rire en songeant au cadavre, qu’il avait installé sur une chaise, à la table de la cuisine : il avait tout à fait l’air de quelqu’un qui s’est assoupi après avoir pris une petite collation.

— C’est tout ce dont vous êtes capables ? demanda-t-il à l’air environnant, d’un ton railleur. C’était ça, votre messager ? Eh bien, il vous a rejoints, maintenant !

Et il se mit à rire bruyamment. Il savait qu’ils n’en avaient pas encore fini avec lui, mais il en arrivait presque à prendre goût au jeu.

Sa bonne humeur fut de courte durée, pourtant. À mesure que la nuit s’épaississait, que le silence se faisait presque audible et que le froid recommençait à le mordre cruellement, la peur se mêla à sa folie, perça la barrière de sa démence de mille petits trous de plus en plus lancinants, qui s’élargirent bientôt en une déchirure béante. Son corps, assailli par cette paralysie latente qui faisait partie de sa maladie, se raidit et fut bientôt incapable d’effectuer un seul mouvement. Seuls ses yeux continuaient de s’agiter, roulant de droite à gauche, les paupières retenues par les bandes adhésives, les pupilles dilatées par le désespoir. Cela passerait, il le savait bien. Mais en attendant, il était totalement impuissant.

Blotti dans les ténèbres de sa chambre, il attendit de voir ce qu’ils allaient lui envoyer, cette fois-ci.