1.
Connor
Tout avait commencé avec une bestiole écrasée,
un acte si banal et insignifiant que les événements qu’il avait
déclenchés dépassaient l’entendement.
Connor aurait dû s’arrêter pour dormir, surtout
par une nuit venteuse comme celle-ci. Ses réflexes au volant
auraient certainement été bien meilleurs au matin, mais le besoin
pressant d’atteindre l’Ohio avec Lev ne cessait de le pousser
chaque jour davantage.
Plus qu’une sortie
d’autoroute, se dit-il, et même s’il avait décidé de
s’arrêter une fois le Kansas traversé, ce jalon avait été dépassé
une demi-heure auparavant. Lev, qui savait faire entendre raison à
Connor, n’était d’aucune aide cette nuit, avachi sur le siège
passager, profondément endormi.
Il était minuit et demi lorsque l’infortunée
créature bondit devant les phares de Connor, qui eut à peine le
temps d’enregistrer son image tandis qu’il donnait un coup de
volant, en une tentative désespérée pour éviter la collision.
Ça ne peut pas être ce que
je crois…
Bien qu’il ait fait une grande embardée, cette
stupide bête, qu’on aurait dit animée d’une pulsion suicidaire,
surgit encore une fois juste devant les roues de la voiture.
Le Charger qu’ils avaient « emprunté »
percuta la créature, qui roula sur le capot comme une pierre et fit
voler le pare-brise en milliers d’éclats de verre. Son corps était
encastré dans l’encadrement du
pare-brise, un essuie-glace enfoncé dans son cou délicat. Connor
perdit le contrôle du véhicule, qui quitta la chaussée et se
dirigea droit vers les arbustes bordant la route.
Connor hurla et poussa un juron quand la
créature, toujours vivante, lui lacéra la poitrine de ses serres,
déchirant le tissu et la chair. Il finit par retrouver ses esprits
et écrasa la pédale de frein. L’abominable créature, délogée du
pare-brise, fut projetée en avant comme un boulet de canon. La
voiture, chavirant tel un bateau qui sombre, s’arrêta brutalement
dans le fossé, et les airbags finirent par se déployer, semblables
à des parachutes défectueux.
Le calme qui suivit ressemblait au silence de
l’espace, excepté le mugissement inanimé du vent.
Lev, qui s’était réveillé à la seconde où ils
avaient heurté la bestiole, ne disait rien. Il suffoquait, à la
recherche de l’air expulsé de ses poumons par l’airbag. Connor
venait de découvrir que Lev tenait davantage de l’opossum que du
hurleur. La panique le tétanisait.
Connor, qui essayait toujours de comprendre les
dix dernières secondes, examina sa blessure à la poitrine. Sous la
chemise déchirée, une estafilade s’étendait sur une quinzaine de
centimètres. Bizarrement, il se sentit soulagé. Sa vie n’était pas
en danger, et les lésions cutanées n’avaient rien de méchant. Comme
aurait dit Risa quand elle dirigeait l’infirmerie au Cimetière
d’avions : « Les points de suture sont le moindre des
maux. » Il en faudrait à peu près une dizaine pour cette
blessure. Restait à savoir où un déserteur présumé mort pourrait se
faire soigner.
Lev et lui sortirent de la voiture et
escaladèrent le fossé pour examiner la bête écrasée. Les jambes de
Connor étaient flageolantes, mais il préféra se dire que c’était
simplement l’adrénaline qui le faisait trembler. Il regarda son
bras – celui avec le tatouage de requin – et ferma plusieurs fois
sa main en poing, transférant la force brute de ce bras volé au
reste de son corps.
— C’est une autruche ? demanda Lev
tandis qu’ils contemplaient l’immense oiseau mort.
— Non, lâcha Connor, c’est l’affreux Bip
Bip.
Ce qui, en fait, avait été la première pensée de
Connor lorsque l’oiseau géant avait surgi devant ses phares pour la
première fois. L’autruche, qui était encore suffisamment vivante
pour lacérer la poitrine de Connor une minute plus tôt, était à
présent bien morte. Son cou arraché présentait un angle inquiétant,
et ses yeux vitreux les fixaient avec une intensité de
zombie.
— Collision aviaire, dit Lev.
Il ne semblait plus dérouté, seulement factuel.
Peut-être parce que ce n’était pas lui qui conduisait, ou parce
qu’il avait vu des choses bien pires qu’un cadavre d’oiseau géant.
Connor enviait le calme de Lev en situation de crise.
— Qu’est-ce qu’une autruche fichait sur
l’autoroute ? demanda Connor.
La réponse arriva avec le bruit de ferraille
d’une clôture apporté par une soudaine rafale de vent. Les phares
qui passaient éclairèrent un morceau de chêne abattu par le vent.
La branche avait été assez lourde pour entraîner un morceau de
clôture métallique. Des silhouettes à long cou se déplaçaient
derrière la barrière, et quelques autruches, déjà passées par la
brèche, erraient en direction de la route. Avec un peu de chance,
elles s’en sortiraient mieux que leur camarade.
Connor avait entendu dire que les élevages
d’autruches se multipliaient avec l’envolée du prix des autres
viandes, mais il n’en avait encore jamais vu. Il se demanda si la
mort de l’oiseau était un suicide. Mieux valait mourir écrasé que
rôtir au four.
— Tu sais que c’étaient des dinosaures,
avant ? lança Lev.
Connor prit une profonde inspiration, se rendant
seulement compte maintenant combien il avait eu du mal à respirer –
en partie à cause de la douleur et du choc. Il montra son entaille
à Lev.
— En ce qui me concerne, elles en sont
encore. Cette bête sauvage a essayé de me fragmenter.
Lev fit une grimace.
— Ça va ?
— Ça va aller.
Connor enleva son coupe-vent, et Lev l’aida à le
serrer autour de son torse à la manière d’un garrot
improvisé.
Ils portèrent leur regard sur la voiture, qui
n’aurait pas été plus esquintée si elle avait été percutée par un
camion au lieu d’un oiseau incapable de voler.
— Bon, tu prévoyais d’abandonner la voiture
d’ici un jour ou deux, non ? demanda Lev.
— Ouais, mais pas dans un véritable
fossé.
La serveuse qui leur avait gentiment laissé
prendre sa voiture leur avait affirmé qu’elle ne signalerait pas sa
disparition avant quelques jours. Connor pouvait seulement espérer
qu’elle se satisferait de l’argent de l’assurance.
Quelques voitures circulaient sur l’autoroute.
L’accident s’était produit suffisamment loin de la route pour ne
pas être remarqué.
Une voiture passa, ralentit une centaine de
mètres plus loin et fit demi-tour sur le terre-plein. Tandis
qu’elle exécutait son demi-tour, les phares d’un autre véhicule
l’éclairèrent. Une voiture de patrouille d’autoroute. Peut-être
l’agent les avait-il vus – ou seulement l’autruche, mais, de toute
façon, leurs options s’en trouvèrent soudain limitées.
— On se tire ! dit Connor.
— Il va nous voir !
— Pas avant d’allumer son projecteur. On y
va !
La voiture de patrouille s’arrêta sur le
bas-côté et Lev se tut. Il se retourna pour courir, mais Connor lui
attrapa le bras.
— Non, par là.
— Vers les autruches ?
— Fais-moi confiance !
Le projecteur s’alluma, mais il se fixa sur l’un
des oiseaux qui s’approchaient de la route et non sur eux. Connor
et Lev atteignirent la brèche dans la clôture. Les oiseaux
s’éparpillèrent autour d’eux, créant davantage de cibles mobiles
pour le projecteur du patrouilleur.
— À travers la clôture ? Tu es
malade ? murmura Lev.
— Si on court le long de la clôture, on va
se faire attraper. Il faut qu’on disparaisse. C’est la seule
solution.
Lev à ses côtés, Connor franchit la clôture
endommagée et, comme tant d’autres fois dans sa vie, il se retrouva
en train de courir droit dans l’obscurité.
CECI EST UNE PUBLICITÉ POLITIQUE
PAYANTE
L’an dernier, un
cambrioleur m’a enlevé mon mari âgé de trente-cinq ans. Il est
entré par une fenêtre. Mon mari a essayé de le neutraliser et il a
été tué. Rien ne me le ramènera. Mais je soutiens la proposition
d’une loi visant à faire payer les criminels pour leur crime, chair
pour chair.
Légaliser la
fragmentation des criminels permettra de réduire la surpopulation
carcérale mais aussi de fournir des organes vitaux pour les
transplantations. De plus, grâce à la loi sur la Justice
corporelle, une partie des recettes engendrées par la vente
d’organes ira directement aux victimes de crimes violents et à
leurs familles.
Dites oui à la
Proposition de loi 73. Unis, nous restons debout ; fragmentés,
les criminels tomberont.
Financé par
l’Alliance nationale des Victimes pour une Justice
corporelle
Ils ne pouvaient pas s’attarder dans l’enclos
des autruches. Les lumières de la ferme étaient allumées ; il
était probable que l’incident sur l’autoroute avait été signalé au
propriétaire, et l’endroit allait bientôt fourmiller d’ouvriers
agricoles et de policiers aux prises avec les oiseaux.
Au bout d’un chemin de terre, à environ un
kilomètre de la ferme, ils tombèrent sur une caravane abandonnée.
Il y avait un lit avec un matelas, mais il était tellement moisi
qu’ils lui préférèrent le sol.
Étonnamment, Connor s’endormit en quelques
minutes. Il rêva de Risa, qu’il n’avait pas vue depuis plusieurs
mois – et ne reverrait peut-être jamais –, mais aussi de
bagarres au Cimetière d’avions. L’opération de démantèlement qui
avait mis l’endroit à sac. Dans ses rêves, Connor essayait des
dizaines de tactiques différentes pour sauver les centaines
d’adolescents qu’il avait pris sous son aile. Rien ne fonctionnait
jamais. L’issue était toujours la même : tous étaient tués ou
mis dans des camions à destination des camps de collecte. Même dans
ses rêves les plus fous, Connor ne sortait jamais victorieux de son
combat contre la fragmentation.
Lorsqu’il se réveilla, c’était le matin. Lev
n’était pas là, et Connor avait mal à la poitrine à chaque
respiration. Il desserra le garrot. L’hémorragie s’était arrêtée,
mais la blessure était toujours à vif. Il le remit en place en
attendant de trouver autre chose que son coupe-vent taché de sang
pour la couvrir.
Il trouva Lev dehors en train d’examiner les
environs. Et ils étaient vastes. Ce qui de nuit avait semblé n’être
qu’une caravane isolée était en réalité la résidence principale
d’un domaine d’épaves rouillées. Un immense tas d’objets inutiles
s’amoncelait tout autour. Des voitures rouillées, des appareils
ménagers et même un bus scolaire si vieux qu’il ne restait rien de
sa couleur d’origine, sans une seule vitre intacte.
— On se demande qui peut bien vivre ici,
dit Lev.
Alors que Connor parcourait des yeux cette
véritable décharge, elle lui parut étrangement familière.
— J’ai vécu dans une décharge d’avions
pendant plus d’un an, rappela-t-il à Lev. Chacun ses
problèmes.
— Un cimetière, pas une décharge, rectifia
Lev.
— Il y a une différence ?
— Dans un cas, il s’agit d’une noble cause.
Dans l’autre, eh bien, de déchets.
Connor baissa les yeux et shoota dans une
canette rouillée.
— Notre cause n’avait rien de noble
là-bas.
— Laisse tomber, répondit Lev. J’en ai
assez que tu t’apitoies sur ton sort.
Ce n’était pas son propre sort qui préoccupait
Connor, Lev aurait dû le savoir. Il s’agissait des enfants perdus.
Sur plus de sept cents adolescents confiés à Connor, plus de trente
étaient morts, et environ quatre cents avaient été emmenés dans des
camps de collecte pour y être fragmentés. Peut-être que personne
n’aurait pu l’empêcher, mais c’était arrivé sous la responsabilité
de Connor. Il devait en porter le poids.
Connor regarda longuement Lev, qui semblait ravi
d’examiner une Cadillac sans roues, sans capot, sans toit et
tellement envahie par les mauvaises herbes qu’on aurait dit un
jardin abandonné.
— Elle est belle, d’une certaine façon, dit
Lev. Un peu comme les bateaux naufragés qui se fondent dans le
récif corallien.
— Pourquoi es-tu toujours si
optimiste ? demanda Connor d’un ton las.
Pour toute réponse, Lev repoussa sa chevelure
blonde en bataille et afficha un sourire enjoué.
— Peut-être parce que nous sommes vivants
et libres. Peut-être parce que, à moi tout seul, j’ai sauvé tes
fesses d’un brac.
Connor ne put s’empêcher de sourire à son
tour.
— Arrête, ton autosatisfaction devient
pénible.
Connor ne pouvait pas en vouloir à Lev d’être
jovial. Sa mission avait été un succès sur toute la ligne. Il
s’était lancé dans une bataille sans issue et non seulement il
avait trouvé le moyen d’en sortir, mais il avait sauvé Connor de
Nelson, un ancien policier de la Brigade des mineurs déterminé à
vendre Connor au marché noir.
— Après ce que tu as fait, dit Connor à
Lev, Nelson va vouloir ta tête au bout d’un piquet.
— Et d’autres morceaux, c’est sûr. Mais il
faut d’abord qu’il me trouve.
L’optimisme de Lev commençait à déteindre sur
Connor. Oui, leur situation était désespérée, mais ça aurait pu
être pire. Être vivant et libre, ce n’était pas rien, et le fait
d’avoir une destination – qui pourrait leur apporter des réponses
cruciales – ajoutait une bonne dose d’espoir.
Connor bougea les épaules, et le mouvement
ouvrit un peu plus sa blessure, signe qu’il allait falloir s’en
occuper au plus vite. C’était une complication dont ils n’avaient
pas besoin. Aucune clinique, aucun service d’urgence n’allait
accepter de le soigner sans poser de questions. S’il arrivait à la
garder propre jusqu’à l’arrivée dans l’Ohio, Sonia lui apporterait
les soins dont il avait besoin.
Enfin, si elle se trouvait toujours au magasin
d’antiquités.
Et si elle était toujours vivante.
— Le dernier panneau avant qu’on percute
l’oiseau indiquait une ville un peu plus loin, reprit Connor. Je
vais aller piquer une voiture et je reviens te chercher.
— Non, répliqua Lev. J’ai traversé tout le
pays pour te trouver, je ne te laisse pas sortir de mon champ de
vision.
— Tu es pire qu’un Frag.
— Deux paires d’yeux valent mieux
qu’une.
— Si l’un de nous se fait prendre, l’autre
peut continuer. Si on reste ensemble, on risque de se faire prendre
tous les deux.
Lev ouvrit la bouche pour dire quelque chose,
puis la referma. La logique de Connor était imparable.
— Je n’aime pas ça du tout, dit Lev.
— Moi non plus, mais c’est la meilleure
solution.
— Et je suis censé quoi faire en ton
absence ?
Connor lui adressa un sourire en coin.
— Fonds-toi dans le décor.
C’était une longue marche, surtout pour
quelqu’un qui souffrait. Avant de partir, Connor avait mis la main
sur un linge « propre » dans la caravane, ainsi que sur
une réserve de whisky bon marché, parfait pour désinfecter une
blessure. Douloureux, là aussi, mais comme le répétaient les
entraîneurs sportifs du monde entier : « La douleur,
c’est la faiblesse qui s’en va. » Connor avait toujours
détesté les entraîneurs. Une fois la douleur passée, il se fit un
pansement plus net, qu’il portait à présent sous une chemise en
flanelle usée. Bien trop chaude par une telle température, mais il
n’avait pas trouvé mieux.
À présent, transpirant à grosses gouttes,
tenaillé par la douleur, Connor arpentait un chemin de terre qui se
transforma en route goudronnée. Il n’avait pas encore vu passer de
voiture, et tant mieux : moins on le voyait, mieux c’était. La
solitude garantissait la sécurité.
Connor ignorait ce qui l’attendait dans cette
petite ville. Pour lui, elles étaient toutes plus ou moins
identiques. Les zones rurales, en revanche, étaient très variées.
Certaines villes donnaient envie de revenir y finir sa vie :
des communautés chaleureuses, accueillantes, exhalant le folklore
américain comme les forêts tropicales exhalaient l’oxygène. Et puis
il y avait les villes comme Heartsdale, Kansas.
Le genre de ville où s’amuser était un
délit.
Il était clair pour Connor que Heartsdale était
une ville mal en point, ce qui n’avait rien d’extraordinaire. De
nos jours, une ville rendait l’âme dès qu’une usine importante
fermait ses portes ou faisait appel à une main-d’œuvre bon marché.
Heartsdale n’était pas seulement moribonde, elle était laide, et ce
à plus d’un titre.
La grand-rue n’était que bâtiments bas et plats,
exclusivement dans des tons beiges. Malgré les nombreuses fermes
prospères et verdoyantes devant lesquelles Connor était passé, le
centre-ville n’abritait aucun arbre, aucun espace vert, à
l’exception des mauvaises herbes qui poussaient dans les fissures
de la chaussée. On y trouvait une église inhospitalière construite en briques couleur
moutarde. Les messages inscrits sur le panneau disaient : QUI
EXPI RA VOS P CHÉS ? B NGO TOUS LES VEN REDIS.
Le plus beau bâtiment de la ville était un
parking sur trois niveaux, mais il était fermé. L’explication,
comprit Connor, se trouvait sur la parcelle voisine. Un panneau
indiquait qu’un immeuble de bureaux moderne allait y être construit
et nécessiterait un jour un parking sur trois niveaux, mais
l’aspect abandonné du lieu révélait que le complexe n’avait pas
dépassé le stade de projet depuis sans doute une décennie et ne
verrait probablement jamais le jour.
La ville n’avait pas tout à fait rendu l’âme.
Connor vit de nombreuses personnes exécuter leurs tâches matinales
et il éprouva une forte envie de leur demander : « Mais
pourquoi ? Quel est le but ? » Le problème avec une
ville comme celle-ci, c’était que les personnes possédant ne
serait-ce qu’un minimum d’instinct de survie l’avaient quittée
depuis longtemps. N’y demeuraient plus que ceux qui étaient restés
collés au fond de la poêle.
Connor arriva à un supermarché Publix. Le bitume
du parking scintillait sous la chaleur. S’il voulait voler une
voiture, il avait l’embarras du choix, mais elles se trouvaient
toutes à découvert, ce qui l’obligeait à prendre le risque de se
faire remarquer. De plus, il avait espéré trouver un parking longue
durée, où l’absence d’une voiture ne serait pas remarquée avant
plusieurs jours. Même s’il parvenait à sortir un véhicule de ce
parking, elle serait déclarée volée dans l’heure. Quelle
blague ! Un parking longue durée voudrait dire que les
propriétaires des voitures avaient un endroit où se rendre. Or les
habitants de Heartsdale semblaient n’aller nulle part.
Assailli par la faim, il se rendit soudain
compte qu’il n’avait pas mangé depuis plusieurs heures. Avec vingt
et quelques dollars en poche, il en arriva à la conclusion qu’il
n’y avait rien de mal à acheter quelque chose à manger. Il était
facile de rester anonyme dans un supermarché pendant cinq bonnes minutes. Au moment où les portes
automatiques coulissèrent, il fut saisi par l’air froid qui
commença par le rafraîchir, avant de plaquer ses vêtements moites
contre son corps. Le supermarché était fortement éclairé et rempli
de clients se déplaçant lentement dans les allées.
Connor prit des sandwiches et des canettes de
soda pour Lev et lui, et se dirigea vers les caisses automatiques
pour découvrir qu’elles étaient fermées. Pas moyen d’éviter le
contact humain, aujourd’hui. Il choisit un caissier qui semblait
indifférent et peu observateur. Il paraissait avoir un ou deux ans
de plus que Connor. Il était maigre, arborait une tignasse noire
hirsute et un duvet sur la lèvre supérieure qui ne lui allait pas
du tout.
— Ce sera tout ? demanda le caissier,
l’air absent.
— Ouais.
— Avez-vous trouvé tout ce qu’il vous
fallait ?
— Oui, pas de problème.
Il jeta un coup d’œil à Connor. Il sembla
soutenir son regard un peu trop longuement, mais peut-être avait-il
pour instruction d’établir un contact visuel avec les clients et de
poser ses sempiternelles questions.
— Avez-vous besoin d’aide ?
— Non, je crois que je vais m’en
sortir.
— Pas de souci. Restez au frais. C’est la
canicule, dehors.
Connor sortit. De retour dans la fournaise, il
avait parcouru la moitié du parking lorsqu’il entendit :
— Hé, attendez !
Connor se tendit et sa main droite se contracta
naturellement en poing. Quand il se retourna, il vit que c’était le
caissier qui venait vers lui, un portefeuille à la main.
— Hé… Vous avez laissé ça à la
caisse.
— Désolé, lui dit Connor. Ce n’est pas le
mien.
Le caissier l’ouvrit pour regarder le permis de
conduire.
— Vous êtes sûr ? Parce que…
L’attaque arriva de façon si soudaine que Connor
fut pris au dépourvu. Il ne put parer le coup – et il était bas.
Un coup de pied à l’aine qui
déclencha une onde de choc, suivie d’une déferlante de douleur
insoutenable. Connor frappa son agresseur, et le bras de Roland ne
le laissa pas tomber. Il abattit un poing puissant sur la mâchoire
du caissier, puis enchaîna avec son bras naturel, mais la douleur
était maintenant si écrasante que le coup n’eut aucune force. Son
attaquant fut brusquement derrière Connor et effectua une prise
d’étranglement. Malgré tout, Connor luttait encore. Il était plus
grand que ce type, plus fort, mais le caissier savait ce qu’il
faisait, et le temps de réaction de Connor était ralenti.
L’étranglement lui bloqua la trachée et comprima sa carotide.
Lorsque sa vision s’assombrit, il sut qu’il allait perdre
connaissance. Au moins ne sentirait-il plus cette douleur atroce à
l’aine.
MESSAGE D’INTÉRÊT GÉNÉRAL
Je faisais des blagues
sur les claqueurs avant que trois d’entre eux prennent mon école
pour cible et se fassent exploser dans un couloir bondé. Qui aurait
pu penser que le simple fait de battre des mains puisse engendrer
tant de malheur ? J’ai perdu de nombreux amis ce
jour-là.
Si vous pensez que vous
ne pouvez rien faire contre les claqueurs, vous vous trompez. Vous
pouvez signaler des adolescents suspects de votre voisinage
puisqu’il a été établi que la plupart des claqueurs ont moins de 21
ans. Prenez garde aux gens trop couverts pour la saison : les
claqueurs superposent les vêtements pour ne pas exploser
accidentellement. Faites également attention à ceux qui semblent
marcher un peu trop prudemment. Et n’oubliez pas de faire pression
sur votre communauté afin qu’elle interdise tout applaudissement
aux manifestations publiques.
Ensemble, nous pouvons
arrêter les claqueurs, une bonne fois pour toutes. Ce sont nos
mains contre les leurs.
Financé par Mains
tendues pour la Paix®
Connor se réveilla en sursaut, pleinement
conscient. Aucun doute : il savait qu’il avait été agressé et
qu’il était dans le pétrin. La question était de savoir à quel
point.
Sa blessure à la poitrine lui faisait mal, mais
il repoussa toute idée de douleur et examina rapidement ce qui
l’entourait. Des murs en parpaings. Un sol sale. C’était
positif : il n’était donc ni en prison, ni en détention
provisoire. La seule lumière venait d’une ampoule au-dessus de sa
tête. Il y avait des provisions et des caisses de bouteilles d’eau
empilées contre le mur sur sa droite et, sur sa gauche, un escalier
en béton menant à une trappe. Il se trouvait dans une espèce de
sous-sol ou de bunker. Ça expliquerait l’approvisionnement.
Il essaya de bouger, en vain. Ses mains étaient
attachées à un poteau dans son dos.
— Tu en as mis, du temps !
Connor se retourna et vit le caissier du
supermarché aux cheveux hirsutes assis à l’ombre des provisions.
Maintenant qu’il avait été repéré, il se plaça en pleine
lumière.
— Cette prise expédie habituellement les
gens dans les vapes pour une vingtaine de minutes, mais tu es resté
inconscient pendant presque une heure.
Connor ne dit rien. Toute déclaration de sa part
serait un signe de faiblesse. Il ne voulait pas donner à cet abruti
davantage de pouvoir que celui qu’il détenait déjà.
— Si je t’avais tenu dix secondes de plus,
tu serais mort. Ou en tout cas tu aurais des lésions cérébrales. Tu
n’as pas le cerveau endommagé, hein ?
Connor ne montra rien d’autre qu’un regard
glacial.
— J’ai su qui tu étais à la seconde où j’ai
posé les yeux sur toi. Les gens disent que l’Évadé d’Akron est
mort, mais je savais que c’était faux. « Habeas corpus, moi je dis. Amenez-moi son
corps. » Mais ils n’ont pas pu, parce que tu n’es pas
mort !
Connor ne put tenir sa langue plus
longtemps.
— Ce n’est pas ce que veut dire
habeas corpus, abruti.
Le caissier ricana puis sortit son téléphone et
prit une photo.
Le flash aveugla Connor.
— Tu sais que c’est trop cool,
Connor ? Je peux t’appeler Connor ?
Connor baissa les yeux et découvrit que son
pansement avait été refait avec de la véritable gaze et du
sparadrap. Il se rendit alors compte qu’il n’avait pas de
chemise.
— Où est ma chemise ?
— J’ai dû l’enlever pour regarder ta
blessure. Qui t’a fait ça ? Un Frag ? Tu lui as fait la
même chose ?
— Ouais, répondit Connor. Il est
mort.
Avec l’espoir que son regard noir laissait
entendre Et tu es le prochain.
— J’aurais aimé voir ça ! dit le
caissier. Tu es mon héros. Tu le sais, non ?
Il se lança alors dans une rêverie tordue.
— L’Évadé d’Akron s’est fait la malle du
camp de collecte du Gai Bûcheron, échappant à sa propre
fragmentation. L’Évadé d’Akron a tranqué un Frag avec l’arme de
celui-ci. L’Évadé d’Akron a transformé un décimé en
claqueur !
— Ça, c’est faux.
— Ouais, mais le reste est vrai et ça
suffit.
Connor pensa à Lev en train de l’attendre, et il
eut la nausée.
— J’ai suivi ta carrière, mec, jusqu’à ce
qu’ils disent que tu étais mort. Mais je n’y ai jamais cru, pas une
seule seconde. On n’abat pas un type comme toi aussi
facilement.
— Ce n’est pas une carrière, rétorqua
Connor, écœuré par l’adoration stupide de ce type.
— Tu as mis le monde en lambeaux. J’aurais
pu le faire aussi, tu sais ? J’ai pas eu l’occasion, et il
m’aurait fallu un complice qui sait ce qu’il fait. Qui sait comment
défier le pouvoir en place. Tu vois où je veux en venir ? Bien
sûr que oui, tu es trop malin pour ne pas savoir. J’ai toujours
su que si on se rencontrait on
deviendrait amis. On aurait le feeling. Comme des âmes sœurs.
Puis il rit.
— L’Évadé d’Akron dans ma cave. Ça ne peut
pas être le hasard. C’est le destin, mec ! Le
destin !
— Tu m’as mis un coup de pied dans les
couilles. Ce n’était pas le destin. C’était ton pied.
— Ouais, désolé. Mais il fallait que je
fasse quelque chose pour te retenir. C’est douloureux, je sais,
mais il faut pas le prendre mal. J’espère que tu vas pas mal le
prendre.
Connor eut un rire amer. Il se demanda si
quelqu’un avait assisté à son agression. Si c’était le cas, il s’en
était désintéressé, suffisamment en tout cas pour ne pas
intervenir.
— Mes amis n’ont pas l’habitude de me
retenir prisonnier dans une cave, fit remarquer Connor.
— Ouais, désolé pour ça aussi.
Mais il ne fit pas le moindre mouvement pour le
détacher.
— Voici le dilemme. Tu sais ce qu’est un
dilemme, hein ? Bien sûr que tu le sais. Tu vois, si je te
détache, tu vas probablement te barrer. Alors je dois te convaincre
que je vaux le coup. Que je suis un mec bien, même si je t’ai
frappé et ligoté. Je dois te faire comprendre qu’un ami comme moi
est difficile à trouver dans ce monde de dingues et que c’est ici
que tu as envie d’être. Tu n’as plus besoin de fuir. Tu vois,
personne ne cherche personne à Heartsdale.
Son ravisseur faisait les cent pas en agitant
les mains. Ses yeux s’élargissaient au fur et à mesure qu’il
parlait, comme s’il racontait une histoire autour d’un feu de camp.
Il ne regardait même plus Connor tandis qu’il déblatérait. Connor
se contenta de le laisser parler en espérant qu’il se dégagerait de
sa logorrhée un élément dont il pourrait se servir.
— J’ai pensé à tout, poursuivit-il. On va
te teindre les cheveux pour qu’ils soient aussi foncés que les
miens. Je connais un type qui
t’injectera des pigments dans les yeux pour qu’ils soient noisette
comme les miens – même si je viens de voir que tes yeux sont
légèrement différents, mais on fera en sorte qu’ils soient pareils,
hein ? Et puis on dira que tu es mon cousin de Wichita, vu que
tout le monde sait que j’ai de la famille à Wichita. Grâce à moi,
tu disparaîtras pour de bon.
L’idée de ressembler à ce type d’une quelconque
façon était presque aussi désagréable que le coup de pied qu’il
avait reçu dans les testicules. Et disparaître à Heartsdale ?
L’horreur ! Pourtant, Connor s’efforça de faire bonne
figure.
— Tu dis que tu veux qu’on soit amis, mais
je ne connais même pas ton nom.
— Il était inscrit sur mon badge, au
supermarché, répondit son interlocuteur d’un air vexé. Tu t’en
souviens pas ?
— Je n’ai pas fait attention.
— T’es pas très observateur, hein ? Un
mec dans ta situation devrait apprendre à l’être.
Puis il ajouta :
— Pas ta situation ici, je veux dire ta
situation là, dehors.
Connor attendit jusqu’à ce que son geôlier
finisse par dire :
— Argent1. Ça veut dire thune en français. Argent
Skinner, à votre service.
— Les Skinner de Wichita.
Argent parut choqué et de plus en plus
soupçonneux.
— Tu as entendu parler de nous ?
Connor envisagea de jouer avec lui, mais il
décida qu’Argent ne serait pas de bonne humeur lorsqu’il
découvrirait la supercherie.
— Non… Tu l’as dit tout à l’heure.
— Ah ! d’accord.
Argent se contenta alors de l’observer avec un
grand sourire, jusqu’à ce que la porte de la trappe s’ouvre pour
laisser descendre quelqu’un d’autre. La femme ressemblait à Argent,
avec quelques années de plus, plus grande et un peu plus empâtée –
pas grosse, légèrement trapue et informe. Vieillotte, si l’on
pouvait utiliser ce terme pour une femme aussi jeune. Son
expression était encore plus ahurie que celle d’Argent.
— C’est lui ? Je peux le voir ?
C’est vraiment lui ?
L’attitude d’Argent changea aussitôt.
— Ferme ta gueule ! s’écria-t-il. Tu
veux que le monde entier sache que nous avons de la
visite ?
— Désolée, Argie.
Ses larges épaules semblèrent se voûter sous le
reproche.
Rapidement, Connor conclut qu’elle devait être
la grande sœur d’Argent. Vingt-deux ou vingt-trois ans, même si
elle semblait bien plus jeune. L’expression relâchée de son visage
lui donnait un aspect maussade dont elle n’était pas responsable,
même si c’était précisément ce que lui reprochait Argent.
— Si tu veux rester, assieds-toi dans un
coin et reste tranquille.
Argent se tourna vers Connor.
— Grace a un problème avec sa voix
intérieure.
— On n’est pas à l’intérieur, soutint
Grace. L’abri se trouve dans le jardin et c’est en dehors de la
maison.
Argent soupira et secoua la tête tout en
adressant à Connor un regard exagérément agacé.
— Tu vois ce que je veux dire ?
— Ouais, je vois.
Connor enregistra le complément d’information.
Cette cave n’était pas dans une maison, mais dans un jardin. Ce qui
signifiait que si Connor parvenait à s’en échapper, il se
rapprocherait de la liberté d’une dizaine de mètres.
— Ça ne va pas être difficile de garder ma
présence ici secrète, une fois que tout le monde sera rentré ?
demanda Connor.
— Y a personne d’autre, répliqua
Argent.
C’était l’information que recherchait Connor,
même s’il ne savait pas bien quoi en faire. D’un côté, si le foyer
avait comporté d’autres membres, il aurait pu s’en trouver un
suffisamment raisonnable pour arrêter cela avant que ça aille plus
loin. Mais une personne raisonnable dénoncerait probablement Connor
aux autorités.
— Si tu as une maison, tu dois donc avoir
une famille.
— Morts, dit Grace. Morts, morts,
morts.
Argent lui lança un sévère regard
d’avertissement avant de se retourner vers Connor.
— Notre mère est morte jeune. Notre père a
passé l’arme à gauche l’année dernière.
— Une bonne chose, ajouta Grace avec un
grand sourire. Il allait fragmenter le pauvre Argent pour du
fric.
D’un mouvement fluide, Argent attrapa une
bouteille d’eau et la lança à la vitesse d’une balle de base-ball
en direction de Grace. Elle se pencha, mais pas assez vite, et la
bouteille atterrit sur sa tête, la faisant hurler de douleur.
— IL NE LE PENSAIT PAS ! cria Argent.
J’ÉTAIS TROP ÂGÉ POUR ÊTRE FRAGMENTÉ.
Grace se tenait la tête d’un air de défi.
— Ils se fichent de l’âge !
— JE NE T’AI PAS DIT DE LA
FERMER ?
Il fallut un moment à Argent pour que sa fureur
se dissipe, puis il chercha un allié en Connor.
— Grace est un peu comme un chien. De temps
en temps, il faut la secouer.
Connor ne put réprimer sa colère.
— C’était plus que secouer.
Il jeta un coup d’œil à Grace, qui se tenait
toujours la tête. Connor était convaincu que son amour-propre était
plus blessé que sa tête.
— Ouais, bon, il faut pas plaisanter avec
la fragmentation, dit Argent. Tu le sais mieux que personne. En
vérité, notre père nous aurait fragmentés tous les deux s’il avait
pu, comme ça il aurait eu deux bouches de moins à nourrir.
Mais Grace n’a jamais pu l’être,
puisqu’il y a une loi qui interdit la fragmentation des personnes
simples d’esprit, y compris pour la division. Et moi, il avait
besoin de moi pour s’occuper de Grace. Tu vois ce que je veux
dire ?
— Ouais, je vois.
— Intellectuellement déficiente, grommela
Grace. Je suis pas simple d’esprit. Je suis intellectuellement
déficiente. C’est moins insultant.
Le terme de déficience intellectuelle avait
pourtant toujours paru insultant à Connor. Il remua ses poignets
pour évaluer la qualité des nœuds. Argent semblait s’y connaître en
nœuds, parce que la corde ne se relâcha pas du tout. Ses mains
étaient attachées séparément, il devrait donc défaire deux jeux de
liens pour se libérer. Cela rappela à Connor la façon dont il avait
attaché Lev à un arbre après l’avoir secouru. Il avait retenu Lev
contre son gré pour lui sauver la vie. Eh bien, pensa Connor, on
récolte ce que l’on sème. Il était à présent à la merci de
quelqu’un qui pensait retenir Connor prisonnier pour son
bien.
— Aurais-tu gardé, par hasard, les
sandwiches que j’ai achetés ? demanda Connor. Je crève de
faim.
— Nan. Ils ont dû rester sur le
parking.
— Eh bien, si je suis ton invité, ne
trouves-tu pas impoli de ne pas me nourrir ?
Argent réfléchit.
— Tu as raison. Je vais te préparer quelque
chose.
Il ordonna à Grace de donner à Connor de l’eau
de leur réserve de rations de survie.
— Ne fais rien d’idiot en mon
absence.
Connor ne savait pas trop s’il s’adressait à
Grace ou à lui, mais il décida que ça n’avait pas vraiment
d’importance.
Après le départ d’Argent, Grace se montra plus
détendue, libérée de l’influence de son frère. Elle tendit la
bouteille d’eau à Connor avant de se rendre compte qu’il ne pouvait
pas s’en saisir. Grace la déboucha et la plaça dans la bouche de Connor, qui prit une bonne gorgée,
même si la plus grande partie dégoulina sur son pantalon.
— Désolée ! dit Grace, paniquée.
Connor savait pourquoi.
— Ne t’inquiète pas. Je dirai à Argent que
je me suis pissé dessus. Il ne peut pas se mettre en colère pour
ça.
— Il trouvera un moyen.
Connor regarda Grace dans les yeux. Il y vit une
naïveté qui se brisait peu à peu.
— Il ne te traite pas très bien, n’est-ce
pas ?
— Qui ? Argie ? Nan, ça va. Il
est juste fâché contre le monde entier, mais le monde est pas là.
Il y a que moi.
Cela fit sourire Connor.
— Tu es plus maligne qu’Argent le
croit.
— Peut-être, dit Grace, pas très
convaincue.
Elle se tourna vers la porte fermée de la cave,
puis de nouveau vers Connor.
— J’aime bien ton tatouage, dit-elle. Un
grand requin blanc ?
— Requin-tigre, rectifia Connor. Mais ce
n’est pas le mien. Il était à un mec qui a essayé de m’étrangler
avec ce même bras. Il n’a pas réussi. Il s’est dégonflé au dernier
moment. Puis il a été fragmenté et j’ai fini avec son bras.
Grace secoua la tête, s’empourprant
légèrement.
— Tu dis n’importe quoi. Tu crois que je
suis assez bête pour croire que l’Évadé d’Akron prendrait le bras
d’un fragmenté ?
— Je n’ai pas eu le choix. Ils m’ont collé
ce truc pendant que j’étais dans le coma.
— Tu mens.
— Détache-moi et je te montrerai la
cicatrice.
— Bien essayé.
— Ouais, surtout que je n’ai pas de
chemise, rien ne t’empêche de regarder.
Grace s’approcha, s’agenouilla et examina
l’épaule de Connor.
— C’est un bras greffé !
— Ouais, et ça fait très mal. Il ne faut
pas attacher un bras greffé comme ça.
Grace le regarda – peut-être cherchait-elle les
yeux de Connor comme il avait cherché les siens.
— Tu as aussi eu de nouveaux yeux ?
demanda Grace.
— Un seul.
— Lequel ?
— Le droit. Le gauche est à moi.
— Tant mieux, dit Grace. Parce que j’ai
déjà décidé que celui-là était sincère.
Elle tendit les mains derrière Connor pour
attraper la corde.
— Je ne vais pas te détacher – je ne suis
pas aussi stupide –, mais je vais relâcher un peu les liens
sur ce bras pour que ça ne tire pas autant sur ton épaule.
— Merci, Grace.
Connor sentit les cordes se détendre. Il n’avait
pas menti : la tension lui brûlait l’épaule. Alors que la
corde se relâchait, Connor tendit sa main. Elle glissa hors du nœud
et sa main – celle de Roland – fut libre. Elle se referma
instinctivement en poing prêt à frapper. L’instinct premier de
Connor fut de le faire, mais la voix de Risa, toujours présente
dans sa tête, comme si elle y avait été transplantée,
l’arrêta.
« Réfléchis, aurait dit Risa. Ne fais rien
d’inconsidéré. »
Le problème, c’était qu’une seule de ses mains
était libre. Parviendrait-il à assommer Grace d’un seul coup, à
libérer son autre main et à s’échapper avant le retour
d’Argent ? Dans son état, serait-il capable de les maîtriser
tous les deux et quelles seraient les conséquences s’il
échouait ? Tout cela traversa la tête de Connor en une
fraction de seconde. Grace avait toujours le regard fixé sur le
poing de Connor, en état de choc, ne sachant que faire. Connor prit
sa décision. Il inspira profondément, détendit les doigts et secoua
sa main.
— Merci. Ça va beaucoup mieux, dit-il.
Vite, maintenant. Rattache ma main avant qu’Argent revienne, mais
pas aussi serré qu’avant.
Soulagée, Grace refit le nœud et Connor la
laissa faire sans résister.
— Tu lui diras pas que j’ai fait ça,
hein ? demanda Grace.
Connor lui sourit. Il était plus facile
d’afficher un sourire pour Grace que pour Argent.
— Ce sera notre secret.
Peu après, Argent était de retour avec un
sandwich aux crudités plein de mayonnaise. Il nourrit Connor à la
main, sans remarquer l’évolution subtile de la dynamique. Grace
faisait désormais plus confiance à Connor qu’à son propre
frère.
1. En
français dans le texte.