1.
Connor
Tout avait commencé avec une bestiole écrasée, un acte si banal et insignifiant que les événements qu’il avait déclenchés dépassaient l’entendement.
Connor aurait dû s’arrêter pour dormir, surtout par une nuit venteuse comme celle-ci. Ses réflexes au volant auraient certainement été bien meilleurs au matin, mais le besoin pressant d’atteindre l’Ohio avec Lev ne cessait de le pousser chaque jour davantage.
Plus qu’une sortie d’autoroute, se dit-il, et même s’il avait décidé de s’arrêter une fois le Kansas traversé, ce jalon avait été dépassé une demi-heure auparavant. Lev, qui savait faire entendre raison à Connor, n’était d’aucune aide cette nuit, avachi sur le siège passager, profondément endormi.
Il était minuit et demi lorsque l’infortunée créature bondit devant les phares de Connor, qui eut à peine le temps d’enregistrer son image tandis qu’il donnait un coup de volant, en une tentative désespérée pour éviter la collision.
Ça ne peut pas être ce que je crois…
Bien qu’il ait fait une grande embardée, cette stupide bête, qu’on aurait dit animée d’une pulsion suicidaire, surgit encore une fois juste devant les roues de la voiture.
Le Charger qu’ils avaient « emprunté » percuta la créature, qui roula sur le capot comme une pierre et fit voler le pare-brise en milliers d’éclats de verre. Son corps était encastré dans l’encadrement du pare-brise, un essuie-glace enfoncé dans son cou délicat. Connor perdit le contrôle du véhicule, qui quitta la chaussée et se dirigea droit vers les arbustes bordant la route.
Connor hurla et poussa un juron quand la créature, toujours vivante, lui lacéra la poitrine de ses serres, déchirant le tissu et la chair. Il finit par retrouver ses esprits et écrasa la pédale de frein. L’abominable créature, délogée du pare-brise, fut projetée en avant comme un boulet de canon. La voiture, chavirant tel un bateau qui sombre, s’arrêta brutalement dans le fossé, et les airbags finirent par se déployer, semblables à des parachutes défectueux.
Le calme qui suivit ressemblait au silence de l’espace, excepté le mugissement inanimé du vent.
Lev, qui s’était réveillé à la seconde où ils avaient heurté la bestiole, ne disait rien. Il suffoquait, à la recherche de l’air expulsé de ses poumons par l’airbag. Connor venait de découvrir que Lev tenait davantage de l’opossum que du hurleur. La panique le tétanisait.
Connor, qui essayait toujours de comprendre les dix dernières secondes, examina sa blessure à la poitrine. Sous la chemise déchirée, une estafilade s’étendait sur une quinzaine de centimètres. Bizarrement, il se sentit soulagé. Sa vie n’était pas en danger, et les lésions cutanées n’avaient rien de méchant. Comme aurait dit Risa quand elle dirigeait l’infirmerie au Cimetière d’avions : « Les points de suture sont le moindre des maux. » Il en faudrait à peu près une dizaine pour cette blessure. Restait à savoir où un déserteur présumé mort pourrait se faire soigner.
Lev et lui sortirent de la voiture et escaladèrent le fossé pour examiner la bête écrasée. Les jambes de Connor étaient flageolantes, mais il préféra se dire que c’était simplement l’adrénaline qui le faisait trembler. Il regarda son bras – celui avec le tatouage de requin – et ferma plusieurs fois sa main en poing, transférant la force brute de ce bras volé au reste de son corps.
— C’est une autruche ? demanda Lev tandis qu’ils contemplaient l’immense oiseau mort.
— Non, lâcha Connor, c’est l’affreux Bip Bip.
Ce qui, en fait, avait été la première pensée de Connor lorsque l’oiseau géant avait surgi devant ses phares pour la première fois. L’autruche, qui était encore suffisamment vivante pour lacérer la poitrine de Connor une minute plus tôt, était à présent bien morte. Son cou arraché présentait un angle inquiétant, et ses yeux vitreux les fixaient avec une intensité de zombie.
— Collision aviaire, dit Lev.
Il ne semblait plus dérouté, seulement factuel. Peut-être parce que ce n’était pas lui qui conduisait, ou parce qu’il avait vu des choses bien pires qu’un cadavre d’oiseau géant. Connor enviait le calme de Lev en situation de crise.
— Qu’est-ce qu’une autruche fichait sur l’autoroute ? demanda Connor.
La réponse arriva avec le bruit de ferraille d’une clôture apporté par une soudaine rafale de vent. Les phares qui passaient éclairèrent un morceau de chêne abattu par le vent. La branche avait été assez lourde pour entraîner un morceau de clôture métallique. Des silhouettes à long cou se déplaçaient derrière la barrière, et quelques autruches, déjà passées par la brèche, erraient en direction de la route. Avec un peu de chance, elles s’en sortiraient mieux que leur camarade.
Connor avait entendu dire que les élevages d’autruches se multipliaient avec l’envolée du prix des autres viandes, mais il n’en avait encore jamais vu. Il se demanda si la mort de l’oiseau était un suicide. Mieux valait mourir écrasé que rôtir au four.
— Tu sais que c’étaient des dinosaures, avant ? lança Lev.
Connor prit une profonde inspiration, se rendant seulement compte maintenant combien il avait eu du mal à respirer – en partie à cause de la douleur et du choc. Il montra son entaille à Lev.
— En ce qui me concerne, elles en sont encore. Cette bête sauvage a essayé de me fragmenter.
Lev fit une grimace.
— Ça va ?
— Ça va aller.
Connor enleva son coupe-vent, et Lev l’aida à le serrer autour de son torse à la manière d’un garrot improvisé.
Ils portèrent leur regard sur la voiture, qui n’aurait pas été plus esquintée si elle avait été percutée par un camion au lieu d’un oiseau incapable de voler.
— Bon, tu prévoyais d’abandonner la voiture d’ici un jour ou deux, non ? demanda Lev.
— Ouais, mais pas dans un véritable fossé.
La serveuse qui leur avait gentiment laissé prendre sa voiture leur avait affirmé qu’elle ne signalerait pas sa disparition avant quelques jours. Connor pouvait seulement espérer qu’elle se satisferait de l’argent de l’assurance.
Quelques voitures circulaient sur l’autoroute. L’accident s’était produit suffisamment loin de la route pour ne pas être remarqué.
Une voiture passa, ralentit une centaine de mètres plus loin et fit demi-tour sur le terre-plein. Tandis qu’elle exécutait son demi-tour, les phares d’un autre véhicule l’éclairèrent. Une voiture de patrouille d’autoroute. Peut-être l’agent les avait-il vus – ou seulement l’autruche, mais, de toute façon, leurs options s’en trouvèrent soudain limitées.
— On se tire ! dit Connor.
— Il va nous voir !
— Pas avant d’allumer son projecteur. On y va !
La voiture de patrouille s’arrêta sur le bas-côté et Lev se tut. Il se retourna pour courir, mais Connor lui attrapa le bras.
— Non, par là.
— Vers les autruches ?
— Fais-moi confiance !
Le projecteur s’alluma, mais il se fixa sur l’un des oiseaux qui s’approchaient de la route et non sur eux. Connor et Lev atteignirent la brèche dans la clôture. Les oiseaux s’éparpillèrent autour d’eux, créant davantage de cibles mobiles pour le projecteur du patrouilleur.
— À travers la clôture ? Tu es malade ? murmura Lev.
— Si on court le long de la clôture, on va se faire attraper. Il faut qu’on disparaisse. C’est la seule solution.
Lev à ses côtés, Connor franchit la clôture endommagée et, comme tant d’autres fois dans sa vie, il se retrouva en train de courir droit dans l’obscurité.
CECI EST UNE PUBLICITÉ POLITIQUE PAYANTE
L’an dernier, un cambrioleur m’a enlevé mon mari âgé de trente-cinq ans. Il est entré par une fenêtre. Mon mari a essayé de le neutraliser et il a été tué. Rien ne me le ramènera. Mais je soutiens la proposition d’une loi visant à faire payer les criminels pour leur crime, chair pour chair.
Légaliser la fragmentation des criminels permettra de réduire la surpopulation carcérale mais aussi de fournir des organes vitaux pour les transplantations. De plus, grâce à la loi sur la Justice corporelle, une partie des recettes engendrées par la vente d’organes ira directement aux victimes de crimes violents et à leurs familles.
Dites oui à la Proposition de loi 73. Unis, nous restons debout ; fragmentés, les criminels tomberont.
Financé par l’Alliance nationale des Victimes pour une Justice corporelle
Ils ne pouvaient pas s’attarder dans l’enclos des autruches. Les lumières de la ferme étaient allumées ; il était probable que l’incident sur l’autoroute avait été signalé au propriétaire, et l’endroit allait bientôt fourmiller d’ouvriers agricoles et de policiers aux prises avec les oiseaux.
Au bout d’un chemin de terre, à environ un kilomètre de la ferme, ils tombèrent sur une caravane abandonnée. Il y avait un lit avec un matelas, mais il était tellement moisi qu’ils lui préférèrent le sol.
Étonnamment, Connor s’endormit en quelques minutes. Il rêva de Risa, qu’il n’avait pas vue depuis plusieurs mois – et ne reverrait peut-être jamais –, mais aussi de bagarres au Cimetière d’avions. L’opération de démantèlement qui avait mis l’endroit à sac. Dans ses rêves, Connor essayait des dizaines de tactiques différentes pour sauver les centaines d’adolescents qu’il avait pris sous son aile. Rien ne fonctionnait jamais. L’issue était toujours la même : tous étaient tués ou mis dans des camions à destination des camps de collecte. Même dans ses rêves les plus fous, Connor ne sortait jamais victorieux de son combat contre la fragmentation.
Lorsqu’il se réveilla, c’était le matin. Lev n’était pas là, et Connor avait mal à la poitrine à chaque respiration. Il desserra le garrot. L’hémorragie s’était arrêtée, mais la blessure était toujours à vif. Il le remit en place en attendant de trouver autre chose que son coupe-vent taché de sang pour la couvrir.
Il trouva Lev dehors en train d’examiner les environs. Et ils étaient vastes. Ce qui de nuit avait semblé n’être qu’une caravane isolée était en réalité la résidence principale d’un domaine d’épaves rouillées. Un immense tas d’objets inutiles s’amoncelait tout autour. Des voitures rouillées, des appareils ménagers et même un bus scolaire si vieux qu’il ne restait rien de sa couleur d’origine, sans une seule vitre intacte.
— On se demande qui peut bien vivre ici, dit Lev.
Alors que Connor parcourait des yeux cette véritable décharge, elle lui parut étrangement familière.
— J’ai vécu dans une décharge d’avions pendant plus d’un an, rappela-t-il à Lev. Chacun ses problèmes.
— Un cimetière, pas une décharge, rectifia Lev.
— Il y a une différence ?
— Dans un cas, il s’agit d’une noble cause. Dans l’autre, eh bien, de déchets.
Connor baissa les yeux et shoota dans une canette rouillée.
— Notre cause n’avait rien de noble là-bas.
— Laisse tomber, répondit Lev. J’en ai assez que tu t’apitoies sur ton sort.
Ce n’était pas son propre sort qui préoccupait Connor, Lev aurait dû le savoir. Il s’agissait des enfants perdus. Sur plus de sept cents adolescents confiés à Connor, plus de trente étaient morts, et environ quatre cents avaient été emmenés dans des camps de collecte pour y être fragmentés. Peut-être que personne n’aurait pu l’empêcher, mais c’était arrivé sous la responsabilité de Connor. Il devait en porter le poids.
Connor regarda longuement Lev, qui semblait ravi d’examiner une Cadillac sans roues, sans capot, sans toit et tellement envahie par les mauvaises herbes qu’on aurait dit un jardin abandonné.
— Elle est belle, d’une certaine façon, dit Lev. Un peu comme les bateaux naufragés qui se fondent dans le récif corallien.
— Pourquoi es-tu toujours si optimiste ? demanda Connor d’un ton las.
Pour toute réponse, Lev repoussa sa chevelure blonde en bataille et afficha un sourire enjoué.
— Peut-être parce que nous sommes vivants et libres. Peut-être parce que, à moi tout seul, j’ai sauvé tes fesses d’un brac.
Connor ne put s’empêcher de sourire à son tour.
— Arrête, ton autosatisfaction devient pénible.
Connor ne pouvait pas en vouloir à Lev d’être jovial. Sa mission avait été un succès sur toute la ligne. Il s’était lancé dans une bataille sans issue et non seulement il avait trouvé le moyen d’en sortir, mais il avait sauvé Connor de Nelson, un ancien policier de la Brigade des mineurs déterminé à vendre Connor au marché noir.
— Après ce que tu as fait, dit Connor à Lev, Nelson va vouloir ta tête au bout d’un piquet.
— Et d’autres morceaux, c’est sûr. Mais il faut d’abord qu’il me trouve.
L’optimisme de Lev commençait à déteindre sur Connor. Oui, leur situation était désespérée, mais ça aurait pu être pire. Être vivant et libre, ce n’était pas rien, et le fait d’avoir une destination – qui pourrait leur apporter des réponses cruciales – ajoutait une bonne dose d’espoir.
Connor bougea les épaules, et le mouvement ouvrit un peu plus sa blessure, signe qu’il allait falloir s’en occuper au plus vite. C’était une complication dont ils n’avaient pas besoin. Aucune clinique, aucun service d’urgence n’allait accepter de le soigner sans poser de questions. S’il arrivait à la garder propre jusqu’à l’arrivée dans l’Ohio, Sonia lui apporterait les soins dont il avait besoin.
Enfin, si elle se trouvait toujours au magasin d’antiquités.
Et si elle était toujours vivante.
— Le dernier panneau avant qu’on percute l’oiseau indiquait une ville un peu plus loin, reprit Connor. Je vais aller piquer une voiture et je reviens te chercher.
— Non, répliqua Lev. J’ai traversé tout le pays pour te trouver, je ne te laisse pas sortir de mon champ de vision.
— Tu es pire qu’un Frag.
— Deux paires d’yeux valent mieux qu’une.
— Si l’un de nous se fait prendre, l’autre peut continuer. Si on reste ensemble, on risque de se faire prendre tous les deux.
Lev ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis la referma. La logique de Connor était imparable.
— Je n’aime pas ça du tout, dit Lev.
— Moi non plus, mais c’est la meilleure solution.
— Et je suis censé quoi faire en ton absence ?
Connor lui adressa un sourire en coin.
— Fonds-toi dans le décor.
C’était une longue marche, surtout pour quelqu’un qui souffrait. Avant de partir, Connor avait mis la main sur un linge « propre » dans la caravane, ainsi que sur une réserve de whisky bon marché, parfait pour désinfecter une blessure. Douloureux, là aussi, mais comme le répétaient les entraîneurs sportifs du monde entier : « La douleur, c’est la faiblesse qui s’en va. » Connor avait toujours détesté les entraîneurs. Une fois la douleur passée, il se fit un pansement plus net, qu’il portait à présent sous une chemise en flanelle usée. Bien trop chaude par une telle température, mais il n’avait pas trouvé mieux.
À présent, transpirant à grosses gouttes, tenaillé par la douleur, Connor arpentait un chemin de terre qui se transforma en route goudronnée. Il n’avait pas encore vu passer de voiture, et tant mieux : moins on le voyait, mieux c’était. La solitude garantissait la sécurité.
Connor ignorait ce qui l’attendait dans cette petite ville. Pour lui, elles étaient toutes plus ou moins identiques. Les zones rurales, en revanche, étaient très variées. Certaines villes donnaient envie de revenir y finir sa vie : des communautés chaleureuses, accueillantes, exhalant le folklore américain comme les forêts tropicales exhalaient l’oxygène. Et puis il y avait les villes comme Heartsdale, Kansas.
Le genre de ville où s’amuser était un délit.
Il était clair pour Connor que Heartsdale était une ville mal en point, ce qui n’avait rien d’extraordinaire. De nos jours, une ville rendait l’âme dès qu’une usine importante fermait ses portes ou faisait appel à une main-d’œuvre bon marché. Heartsdale n’était pas seulement moribonde, elle était laide, et ce à plus d’un titre.
La grand-rue n’était que bâtiments bas et plats, exclusivement dans des tons beiges. Malgré les nombreuses fermes prospères et verdoyantes devant lesquelles Connor était passé, le centre-ville n’abritait aucun arbre, aucun espace vert, à l’exception des mauvaises herbes qui poussaient dans les fissures de la chaussée. On y trouvait une église inhospitalière construite en briques couleur moutarde. Les messages inscrits sur le panneau disaient : QUI EXPI RA VOS P CHÉS ? B NGO TOUS LES VEN REDIS.
Le plus beau bâtiment de la ville était un parking sur trois niveaux, mais il était fermé. L’explication, comprit Connor, se trouvait sur la parcelle voisine. Un panneau indiquait qu’un immeuble de bureaux moderne allait y être construit et nécessiterait un jour un parking sur trois niveaux, mais l’aspect abandonné du lieu révélait que le complexe n’avait pas dépassé le stade de projet depuis sans doute une décennie et ne verrait probablement jamais le jour.
La ville n’avait pas tout à fait rendu l’âme. Connor vit de nombreuses personnes exécuter leurs tâches matinales et il éprouva une forte envie de leur demander : « Mais pourquoi ? Quel est le but ? » Le problème avec une ville comme celle-ci, c’était que les personnes possédant ne serait-ce qu’un minimum d’instinct de survie l’avaient quittée depuis longtemps. N’y demeuraient plus que ceux qui étaient restés collés au fond de la poêle.
Connor arriva à un supermarché Publix. Le bitume du parking scintillait sous la chaleur. S’il voulait voler une voiture, il avait l’embarras du choix, mais elles se trouvaient toutes à découvert, ce qui l’obligeait à prendre le risque de se faire remarquer. De plus, il avait espéré trouver un parking longue durée, où l’absence d’une voiture ne serait pas remarquée avant plusieurs jours. Même s’il parvenait à sortir un véhicule de ce parking, elle serait déclarée volée dans l’heure. Quelle blague ! Un parking longue durée voudrait dire que les propriétaires des voitures avaient un endroit où se rendre. Or les habitants de Heartsdale semblaient n’aller nulle part.
Assailli par la faim, il se rendit soudain compte qu’il n’avait pas mangé depuis plusieurs heures. Avec vingt et quelques dollars en poche, il en arriva à la conclusion qu’il n’y avait rien de mal à acheter quelque chose à manger. Il était facile de rester anonyme dans un supermarché pendant cinq bonnes minutes. Au moment où les portes automatiques coulissèrent, il fut saisi par l’air froid qui commença par le rafraîchir, avant de plaquer ses vêtements moites contre son corps. Le supermarché était fortement éclairé et rempli de clients se déplaçant lentement dans les allées.
Connor prit des sandwiches et des canettes de soda pour Lev et lui, et se dirigea vers les caisses automatiques pour découvrir qu’elles étaient fermées. Pas moyen d’éviter le contact humain, aujourd’hui. Il choisit un caissier qui semblait indifférent et peu observateur. Il paraissait avoir un ou deux ans de plus que Connor. Il était maigre, arborait une tignasse noire hirsute et un duvet sur la lèvre supérieure qui ne lui allait pas du tout.
— Ce sera tout ? demanda le caissier, l’air absent.
— Ouais.
— Avez-vous trouvé tout ce qu’il vous fallait ?
— Oui, pas de problème.
Il jeta un coup d’œil à Connor. Il sembla soutenir son regard un peu trop longuement, mais peut-être avait-il pour instruction d’établir un contact visuel avec les clients et de poser ses sempiternelles questions.
— Avez-vous besoin d’aide ?
— Non, je crois que je vais m’en sortir.
— Pas de souci. Restez au frais. C’est la canicule, dehors.
Connor sortit. De retour dans la fournaise, il avait parcouru la moitié du parking lorsqu’il entendit :
— Hé, attendez !
Connor se tendit et sa main droite se contracta naturellement en poing. Quand il se retourna, il vit que c’était le caissier qui venait vers lui, un portefeuille à la main.
— Hé… Vous avez laissé ça à la caisse.
— Désolé, lui dit Connor. Ce n’est pas le mien.
Le caissier l’ouvrit pour regarder le permis de conduire.
— Vous êtes sûr ? Parce que…
L’attaque arriva de façon si soudaine que Connor fut pris au dépourvu. Il ne put parer le coup – et il était bas. Un coup de pied à l’aine qui déclencha une onde de choc, suivie d’une déferlante de douleur insoutenable. Connor frappa son agresseur, et le bras de Roland ne le laissa pas tomber. Il abattit un poing puissant sur la mâchoire du caissier, puis enchaîna avec son bras naturel, mais la douleur était maintenant si écrasante que le coup n’eut aucune force. Son attaquant fut brusquement derrière Connor et effectua une prise d’étranglement. Malgré tout, Connor luttait encore. Il était plus grand que ce type, plus fort, mais le caissier savait ce qu’il faisait, et le temps de réaction de Connor était ralenti. L’étranglement lui bloqua la trachée et comprima sa carotide. Lorsque sa vision s’assombrit, il sut qu’il allait perdre connaissance. Au moins ne sentirait-il plus cette douleur atroce à l’aine.
MESSAGE D’INTÉRÊT GÉNÉRAL
Je faisais des blagues sur les claqueurs avant que trois d’entre eux prennent mon école pour cible et se fassent exploser dans un couloir bondé. Qui aurait pu penser que le simple fait de battre des mains puisse engendrer tant de malheur ? J’ai perdu de nombreux amis ce jour-là.
Si vous pensez que vous ne pouvez rien faire contre les claqueurs, vous vous trompez. Vous pouvez signaler des adolescents suspects de votre voisinage puisqu’il a été établi que la plupart des claqueurs ont moins de 21 ans. Prenez garde aux gens trop couverts pour la saison : les claqueurs superposent les vêtements pour ne pas exploser accidentellement. Faites également attention à ceux qui semblent marcher un peu trop prudemment. Et n’oubliez pas de faire pression sur votre communauté afin qu’elle interdise tout applaudissement aux manifestations publiques.
Ensemble, nous pouvons arrêter les claqueurs, une bonne fois pour toutes. Ce sont nos mains contre les leurs.
Financé par Mains tendues pour la Paix®
Connor se réveilla en sursaut, pleinement conscient. Aucun doute : il savait qu’il avait été agressé et qu’il était dans le pétrin. La question était de savoir à quel point.
Sa blessure à la poitrine lui faisait mal, mais il repoussa toute idée de douleur et examina rapidement ce qui l’entourait. Des murs en parpaings. Un sol sale. C’était positif : il n’était donc ni en prison, ni en détention provisoire. La seule lumière venait d’une ampoule au-dessus de sa tête. Il y avait des provisions et des caisses de bouteilles d’eau empilées contre le mur sur sa droite et, sur sa gauche, un escalier en béton menant à une trappe. Il se trouvait dans une espèce de sous-sol ou de bunker. Ça expliquerait l’approvisionnement.
Il essaya de bouger, en vain. Ses mains étaient attachées à un poteau dans son dos.
— Tu en as mis, du temps !
Connor se retourna et vit le caissier du supermarché aux cheveux hirsutes assis à l’ombre des provisions. Maintenant qu’il avait été repéré, il se plaça en pleine lumière.
— Cette prise expédie habituellement les gens dans les vapes pour une vingtaine de minutes, mais tu es resté inconscient pendant presque une heure.
Connor ne dit rien. Toute déclaration de sa part serait un signe de faiblesse. Il ne voulait pas donner à cet abruti davantage de pouvoir que celui qu’il détenait déjà.
— Si je t’avais tenu dix secondes de plus, tu serais mort. Ou en tout cas tu aurais des lésions cérébrales. Tu n’as pas le cerveau endommagé, hein ?
Connor ne montra rien d’autre qu’un regard glacial.
— J’ai su qui tu étais à la seconde où j’ai posé les yeux sur toi. Les gens disent que l’Évadé d’Akron est mort, mais je savais que c’était faux. « Habeas corpus, moi je dis. Amenez-moi son corps. » Mais ils n’ont pas pu, parce que tu n’es pas mort !
Connor ne put tenir sa langue plus longtemps.
— Ce n’est pas ce que veut dire habeas corpus, abruti.
Le caissier ricana puis sortit son téléphone et prit une photo.
Le flash aveugla Connor.
— Tu sais que c’est trop cool, Connor ? Je peux t’appeler Connor ?
Connor baissa les yeux et découvrit que son pansement avait été refait avec de la véritable gaze et du sparadrap. Il se rendit alors compte qu’il n’avait pas de chemise.
— Où est ma chemise ?
— J’ai dû l’enlever pour regarder ta blessure. Qui t’a fait ça ? Un Frag ? Tu lui as fait la même chose ?
— Ouais, répondit Connor. Il est mort.
Avec l’espoir que son regard noir laissait entendre Et tu es le prochain.
— J’aurais aimé voir ça ! dit le caissier. Tu es mon héros. Tu le sais, non ?
Il se lança alors dans une rêverie tordue.
— L’Évadé d’Akron s’est fait la malle du camp de collecte du Gai Bûcheron, échappant à sa propre fragmentation. L’Évadé d’Akron a tranqué un Frag avec l’arme de celui-ci. L’Évadé d’Akron a transformé un décimé en claqueur !
— Ça, c’est faux.
— Ouais, mais le reste est vrai et ça suffit.
Connor pensa à Lev en train de l’attendre, et il eut la nausée.
— J’ai suivi ta carrière, mec, jusqu’à ce qu’ils disent que tu étais mort. Mais je n’y ai jamais cru, pas une seule seconde. On n’abat pas un type comme toi aussi facilement.
— Ce n’est pas une carrière, rétorqua Connor, écœuré par l’adoration stupide de ce type.
— Tu as mis le monde en lambeaux. J’aurais pu le faire aussi, tu sais ? J’ai pas eu l’occasion, et il m’aurait fallu un complice qui sait ce qu’il fait. Qui sait comment défier le pouvoir en place. Tu vois où je veux en venir ? Bien sûr que oui, tu es trop malin pour ne pas savoir. J’ai toujours su que si on se rencontrait on deviendrait amis. On aurait le feeling. Comme des âmes sœurs.
Puis il rit.
— L’Évadé d’Akron dans ma cave. Ça ne peut pas être le hasard. C’est le destin, mec ! Le destin !
— Tu m’as mis un coup de pied dans les couilles. Ce n’était pas le destin. C’était ton pied.
— Ouais, désolé. Mais il fallait que je fasse quelque chose pour te retenir. C’est douloureux, je sais, mais il faut pas le prendre mal. J’espère que tu vas pas mal le prendre.
Connor eut un rire amer. Il se demanda si quelqu’un avait assisté à son agression. Si c’était le cas, il s’en était désintéressé, suffisamment en tout cas pour ne pas intervenir.
— Mes amis n’ont pas l’habitude de me retenir prisonnier dans une cave, fit remarquer Connor.
— Ouais, désolé pour ça aussi.
Mais il ne fit pas le moindre mouvement pour le détacher.
— Voici le dilemme. Tu sais ce qu’est un dilemme, hein ? Bien sûr que tu le sais. Tu vois, si je te détache, tu vas probablement te barrer. Alors je dois te convaincre que je vaux le coup. Que je suis un mec bien, même si je t’ai frappé et ligoté. Je dois te faire comprendre qu’un ami comme moi est difficile à trouver dans ce monde de dingues et que c’est ici que tu as envie d’être. Tu n’as plus besoin de fuir. Tu vois, personne ne cherche personne à Heartsdale.
Son ravisseur faisait les cent pas en agitant les mains. Ses yeux s’élargissaient au fur et à mesure qu’il parlait, comme s’il racontait une histoire autour d’un feu de camp. Il ne regardait même plus Connor tandis qu’il déblatérait. Connor se contenta de le laisser parler en espérant qu’il se dégagerait de sa logorrhée un élément dont il pourrait se servir.
— J’ai pensé à tout, poursuivit-il. On va te teindre les cheveux pour qu’ils soient aussi foncés que les miens. Je connais un type qui t’injectera des pigments dans les yeux pour qu’ils soient noisette comme les miens – même si je viens de voir que tes yeux sont légèrement différents, mais on fera en sorte qu’ils soient pareils, hein ? Et puis on dira que tu es mon cousin de Wichita, vu que tout le monde sait que j’ai de la famille à Wichita. Grâce à moi, tu disparaîtras pour de bon.
L’idée de ressembler à ce type d’une quelconque façon était presque aussi désagréable que le coup de pied qu’il avait reçu dans les testicules. Et disparaître à Heartsdale ? L’horreur ! Pourtant, Connor s’efforça de faire bonne figure.
— Tu dis que tu veux qu’on soit amis, mais je ne connais même pas ton nom.
— Il était inscrit sur mon badge, au supermarché, répondit son interlocuteur d’un air vexé. Tu t’en souviens pas ?
— Je n’ai pas fait attention.
— T’es pas très observateur, hein ? Un mec dans ta situation devrait apprendre à l’être.
Puis il ajouta :
— Pas ta situation ici, je veux dire ta situation là, dehors.
Connor attendit jusqu’à ce que son geôlier finisse par dire :
— Argent1. Ça veut dire thune en français. Argent Skinner, à votre service.
— Les Skinner de Wichita.
Argent parut choqué et de plus en plus soupçonneux.
— Tu as entendu parler de nous ?
Connor envisagea de jouer avec lui, mais il décida qu’Argent ne serait pas de bonne humeur lorsqu’il découvrirait la supercherie.
— Non… Tu l’as dit tout à l’heure.
— Ah ! d’accord.
Argent se contenta alors de l’observer avec un grand sourire, jusqu’à ce que la porte de la trappe s’ouvre pour laisser descendre quelqu’un d’autre. La femme ressemblait à Argent, avec quelques années de plus, plus grande et un peu plus empâtée – pas grosse, légèrement trapue et informe. Vieillotte, si l’on pouvait utiliser ce terme pour une femme aussi jeune. Son expression était encore plus ahurie que celle d’Argent.
— C’est lui ? Je peux le voir ? C’est vraiment lui ?
L’attitude d’Argent changea aussitôt.
— Ferme ta gueule ! s’écria-t-il. Tu veux que le monde entier sache que nous avons de la visite ?
— Désolée, Argie.
Ses larges épaules semblèrent se voûter sous le reproche.
Rapidement, Connor conclut qu’elle devait être la grande sœur d’Argent. Vingt-deux ou vingt-trois ans, même si elle semblait bien plus jeune. L’expression relâchée de son visage lui donnait un aspect maussade dont elle n’était pas responsable, même si c’était précisément ce que lui reprochait Argent.
— Si tu veux rester, assieds-toi dans un coin et reste tranquille.
Argent se tourna vers Connor.
— Grace a un problème avec sa voix intérieure.
— On n’est pas à l’intérieur, soutint Grace. L’abri se trouve dans le jardin et c’est en dehors de la maison.
Argent soupira et secoua la tête tout en adressant à Connor un regard exagérément agacé.
— Tu vois ce que je veux dire ?
— Ouais, je vois.
Connor enregistra le complément d’information. Cette cave n’était pas dans une maison, mais dans un jardin. Ce qui signifiait que si Connor parvenait à s’en échapper, il se rapprocherait de la liberté d’une dizaine de mètres.
— Ça ne va pas être difficile de garder ma présence ici secrète, une fois que tout le monde sera rentré ? demanda Connor.
— Y a personne d’autre, répliqua Argent.
C’était l’information que recherchait Connor, même s’il ne savait pas bien quoi en faire. D’un côté, si le foyer avait comporté d’autres membres, il aurait pu s’en trouver un suffisamment raisonnable pour arrêter cela avant que ça aille plus loin. Mais une personne raisonnable dénoncerait probablement Connor aux autorités.
— Si tu as une maison, tu dois donc avoir une famille.
— Morts, dit Grace. Morts, morts, morts.
Argent lui lança un sévère regard d’avertissement avant de se retourner vers Connor.
— Notre mère est morte jeune. Notre père a passé l’arme à gauche l’année dernière.
— Une bonne chose, ajouta Grace avec un grand sourire. Il allait fragmenter le pauvre Argent pour du fric.
D’un mouvement fluide, Argent attrapa une bouteille d’eau et la lança à la vitesse d’une balle de base-ball en direction de Grace. Elle se pencha, mais pas assez vite, et la bouteille atterrit sur sa tête, la faisant hurler de douleur.
— IL NE LE PENSAIT PAS ! cria Argent. J’ÉTAIS TROP ÂGÉ POUR ÊTRE FRAGMENTÉ.
Grace se tenait la tête d’un air de défi.
— Ils se fichent de l’âge !
— JE NE T’AI PAS DIT DE LA FERMER ?
Il fallut un moment à Argent pour que sa fureur se dissipe, puis il chercha un allié en Connor.
— Grace est un peu comme un chien. De temps en temps, il faut la secouer.
Connor ne put réprimer sa colère.
— C’était plus que secouer.
Il jeta un coup d’œil à Grace, qui se tenait toujours la tête. Connor était convaincu que son amour-propre était plus blessé que sa tête.
— Ouais, bon, il faut pas plaisanter avec la fragmentation, dit Argent. Tu le sais mieux que personne. En vérité, notre père nous aurait fragmentés tous les deux s’il avait pu, comme ça il aurait eu deux bouches de moins à nourrir. Mais Grace n’a jamais pu l’être, puisqu’il y a une loi qui interdit la fragmentation des personnes simples d’esprit, y compris pour la division. Et moi, il avait besoin de moi pour s’occuper de Grace. Tu vois ce que je veux dire ?
— Ouais, je vois.
— Intellectuellement déficiente, grommela Grace. Je suis pas simple d’esprit. Je suis intellectuellement déficiente. C’est moins insultant.
Le terme de déficience intellectuelle avait pourtant toujours paru insultant à Connor. Il remua ses poignets pour évaluer la qualité des nœuds. Argent semblait s’y connaître en nœuds, parce que la corde ne se relâcha pas du tout. Ses mains étaient attachées séparément, il devrait donc défaire deux jeux de liens pour se libérer. Cela rappela à Connor la façon dont il avait attaché Lev à un arbre après l’avoir secouru. Il avait retenu Lev contre son gré pour lui sauver la vie. Eh bien, pensa Connor, on récolte ce que l’on sème. Il était à présent à la merci de quelqu’un qui pensait retenir Connor prisonnier pour son bien.
— Aurais-tu gardé, par hasard, les sandwiches que j’ai achetés ? demanda Connor. Je crève de faim.
— Nan. Ils ont dû rester sur le parking.
— Eh bien, si je suis ton invité, ne trouves-tu pas impoli de ne pas me nourrir ?
Argent réfléchit.
— Tu as raison. Je vais te préparer quelque chose.
Il ordonna à Grace de donner à Connor de l’eau de leur réserve de rations de survie.
— Ne fais rien d’idiot en mon absence.
Connor ne savait pas trop s’il s’adressait à Grace ou à lui, mais il décida que ça n’avait pas vraiment d’importance.
Après le départ d’Argent, Grace se montra plus détendue, libérée de l’influence de son frère. Elle tendit la bouteille d’eau à Connor avant de se rendre compte qu’il ne pouvait pas s’en saisir. Grace la déboucha et la plaça dans la bouche de Connor, qui prit une bonne gorgée, même si la plus grande partie dégoulina sur son pantalon.
— Désolée ! dit Grace, paniquée.
Connor savait pourquoi.
— Ne t’inquiète pas. Je dirai à Argent que je me suis pissé dessus. Il ne peut pas se mettre en colère pour ça.
— Il trouvera un moyen.
Connor regarda Grace dans les yeux. Il y vit une naïveté qui se brisait peu à peu.
— Il ne te traite pas très bien, n’est-ce pas ?
— Qui ? Argie ? Nan, ça va. Il est juste fâché contre le monde entier, mais le monde est pas là. Il y a que moi.
Cela fit sourire Connor.
— Tu es plus maligne qu’Argent le croit.
— Peut-être, dit Grace, pas très convaincue.
Elle se tourna vers la porte fermée de la cave, puis de nouveau vers Connor.
— J’aime bien ton tatouage, dit-elle. Un grand requin blanc ?
— Requin-tigre, rectifia Connor. Mais ce n’est pas le mien. Il était à un mec qui a essayé de m’étrangler avec ce même bras. Il n’a pas réussi. Il s’est dégonflé au dernier moment. Puis il a été fragmenté et j’ai fini avec son bras.
Grace secoua la tête, s’empourprant légèrement.
— Tu dis n’importe quoi. Tu crois que je suis assez bête pour croire que l’Évadé d’Akron prendrait le bras d’un fragmenté ?
— Je n’ai pas eu le choix. Ils m’ont collé ce truc pendant que j’étais dans le coma.
— Tu mens.
— Détache-moi et je te montrerai la cicatrice.
— Bien essayé.
— Ouais, surtout que je n’ai pas de chemise, rien ne t’empêche de regarder.
Grace s’approcha, s’agenouilla et examina l’épaule de Connor.
— C’est un bras greffé !
— Ouais, et ça fait très mal. Il ne faut pas attacher un bras greffé comme ça.
Grace le regarda – peut-être cherchait-elle les yeux de Connor comme il avait cherché les siens.
— Tu as aussi eu de nouveaux yeux ? demanda Grace.
— Un seul.
— Lequel ?
— Le droit. Le gauche est à moi.
— Tant mieux, dit Grace. Parce que j’ai déjà décidé que celui-là était sincère.
Elle tendit les mains derrière Connor pour attraper la corde.
— Je ne vais pas te détacher – je ne suis pas aussi stupide –, mais je vais relâcher un peu les liens sur ce bras pour que ça ne tire pas autant sur ton épaule.
— Merci, Grace.
Connor sentit les cordes se détendre. Il n’avait pas menti : la tension lui brûlait l’épaule. Alors que la corde se relâchait, Connor tendit sa main. Elle glissa hors du nœud et sa main – celle de Roland – fut libre. Elle se referma instinctivement en poing prêt à frapper. L’instinct premier de Connor fut de le faire, mais la voix de Risa, toujours présente dans sa tête, comme si elle y avait été transplantée, l’arrêta.
« Réfléchis, aurait dit Risa. Ne fais rien d’inconsidéré. »
Le problème, c’était qu’une seule de ses mains était libre. Parviendrait-il à assommer Grace d’un seul coup, à libérer son autre main et à s’échapper avant le retour d’Argent ? Dans son état, serait-il capable de les maîtriser tous les deux et quelles seraient les conséquences s’il échouait ? Tout cela traversa la tête de Connor en une fraction de seconde. Grace avait toujours le regard fixé sur le poing de Connor, en état de choc, ne sachant que faire. Connor prit sa décision. Il inspira profondément, détendit les doigts et secoua sa main.
— Merci. Ça va beaucoup mieux, dit-il. Vite, maintenant. Rattache ma main avant qu’Argent revienne, mais pas aussi serré qu’avant.
Soulagée, Grace refit le nœud et Connor la laissa faire sans résister.
— Tu lui diras pas que j’ai fait ça, hein ? demanda Grace.
Connor lui sourit. Il était plus facile d’afficher un sourire pour Grace que pour Argent.
— Ce sera notre secret.
Peu après, Argent était de retour avec un sandwich aux crudités plein de mayonnaise. Il nourrit Connor à la main, sans remarquer l’évolution subtile de la dynamique. Grace faisait désormais plus confiance à Connor qu’à son propre frère.
1. En français dans le texte.
Les Éclairés
9782702440629_couverture.xhtml
9782702440629_pagetitre_1_1_8.xhtml
9782702440629_isbn_1_1_7.xhtml
9782702440629_collec_1_1_11.xhtml
9782702440629_dedi_1_1_17.xhtml
9782702440629_part_1_3_1.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_7.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_8.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_9.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_10.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_11.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_12.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_13.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_14.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_15.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_16.xhtml
9782702440629_chap_1_3_1_17.xhtml
9782702440629_part_1_3_2.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_4.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_5.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_7.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_8.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_9.xhtml
9782702440629_chap_1_3_2_10.xhtml
9782702440629_part_1_3_3.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_4.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_5.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_7.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_8.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_9.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_10.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_11.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_12.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_13.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_14.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_15.xhtml
9782702440629_chap_1_3_3_16.xhtml
9782702440629_part_1_3_4.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_4.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_5.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_7.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_8.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_9.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_10.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_11.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_12.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_13.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_14.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_15.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_16.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_17.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_18.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_19.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_20.xhtml
9782702440629_chap_1_3_4_21.xhtml
9782702440629_part_1_3_5.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_4.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_5.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_7.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_8.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_9.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_10.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_11.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_12.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_13.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_14.xhtml
9782702440629_chap_1_3_5_15.xhtml
9782702440629_part_1_3_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_4.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_5.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_6.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_7.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_8.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_9.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_10.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_11.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_12.xhtml
9782702440629_chap_1_3_6_13.xhtml
9782702440629_appen_1_4.xhtml
9782702440629_appen_1_5.xhtml
9782702440629_appen_1_6.xhtml
9782702440629_collec_1_7.xhtml