PROLOGUE
C'est en mai 1871, alors qu'agonise la Commune de Paris, que Martial Castagnier, vingt-sept ans, négociant en vins venu de Lodève à Paris pour ses affaires, sauve des mains des soldats Pauline, petite repasseuse de dix-huit ans, et prend avec elle la route du Sud.
Et c'est peu après, sur le chemin du Languedoc, dans une ferme abandonnée, proche de Brive, où ils ont fait halte, qu'ils rencontrent Antoine Leyrac, vingt-six ans, qui revient de guerre. Cette ferme ruinée par un incendie, c'est la sienne. On l'appelle les Fonts-Miallet – un nom qui va courir tout au long de l'histoire : là, sont les racines d'Antoine ; là, un jour, il reviendra…
Antoine et Pauline se marient, cependant que Martial épouse Rosemonde, une belle jeune femme de Bordeaux. Martial, qui a le goût du commerce et des grandes entreprises, persuade ses amis de s'embarquer pour le Chili, qui s'ouvre alors au monde. Les deux jeunes couples savent à peine où ce pays se situe sur les cartes, encore moins ce qu'il leur promet. Mais ils partent, pour rompre avec la pauvreté ou la routine. Ils s'installent à Santiago.
Menant des chariots de western, les hommes s'en vont très loin dans les contreforts des Andes proposer aux paysans, aux Indiens et aux prospecteurs des outils, des vêtements ; le métis Joaquin, qui sait tout du pays et des hommes qui le peuplent, devient le fidèle compagnon d'Antoine. À la ville, les femmes tiennent un comptoir commercial ; bientôt, elles ouvriront au cœur de la capitale un magasin de mode parisienne et de produits d'alimentation qui fait courir tout Santiago : « La Maison de France ». À force de travail, d'audace, d'épreuves surmontées, l'aisance vient et presque la fortune. Des enfants naissent : bonheurs et soucis ; des drames surviennent – tremblements de terre, incendies – qui réduisent leurs efforts en cendres. Mais toujours ils repartent, poussant plus loin leurs entreprises : avec des jeunes banquiers, un Français et un Anglais, Edmond d'Erbault et Herbert Halton, Antoine et Martial créent une société de commerce, la Sofranco.
Il y a les affaires, qui prospèrent. Il y a aussi les êtres, qui vivent souvent difficilement l'établissement dans un pays si différent de la France et parfois si violent. Ainsi, surtout, de Rosemonde, la femme de Martial : l'exil et la terreur des tremblements de terre l'ont jetée dans une dépression si profonde que Martial doit consentir à reprendre avec elle et leur fille Armandine le chemin de la France. Pauline, à qui trois enfants sont nés – les jumeaux Pierrette et Marcelin, puis Silvère – et qui développe avec succès « La Maison de France », souffre cependant des longues absences d'Antoine : un jour, il va jusqu'au Mexique accompagner le père Damien, leur vieil ami, qui y mourra. Antoine lui-même est parfois las de ces voyages périlleux : lorsqu'un grand propriétaire terrien, Pedro de Morales, lui propose de prendre la direction d'une immense hacienda, Tierra Caliente, il accepte : lui qui ne possédait pas plus de deux hectares en Corrèze se retrouve à la tête de vingt-huit mille hectares de terres magnifiques !
Mais la nécessité le rejette dans l'aventure. Leur ami Herbert a disparu dans l'impitoyable désert du Nord Chili, qu'il était allé prospecter. Zone dangereuse, parcourue par des bandes de brigands sanguinaires, les « rateros » et les « rabonas ». À grand péril, et avec le secours impromptu d'un jeune aventurier français, Romain Deslieux, Antoine et Joaquin parviennent à sauver Herbert. À Santiago, Romain s'intègre à l'équipe de la Sofranco.
Cependant une guerre sauvage – dite guerre du Pacifique ou guerre du Guano – a éclaté entre le Pérou, la Bolivie et le Chili pour la possession de terres riches en minerais. La Sofranco voit s'ouvrir à elle un immense marché, et c'est ainsi que Martial, qui dépérissait d'inactivité à Bordeaux, regagne le Chili à la tête d'une cargaison d'armes destinées aux troupes chiliennes. Et voici nos amis jetés dans un conflit sans merci où ils jouent leur fortune, leur bonheur et leur vie. Lors de la bataille d'Arica, ils arracheront de justesse à la mort le docteur Portales, le médecin fidèle de Santiago. Lima, capitale du Pérou, conquise par les Chiliens, livrée à la furie de la populace, est le théâtre de scènes dantesques où manque périr Clorinda Santos, l'amie passionnée de Romain.
Et puis la guerre s'éteint. De retour au Chili, Antoine retrouve Pauline, ses enfants et Tierra Caliente où s'accrochent ses rêves de travail et de paix. Mais, à cinq mille kilomètres de là, un chantier fabuleux vient de s'ouvrir : celui du canal interocéanique de Panamá, terres nouvelles offertes aux ambitions de la Sofranco.
Martial et Romain sont partis les premiers. Quand Martial, victime du paludisme, doit abandonner, Antoine prend sa place – dans l'enfer.
Nous sommes en 1887.