De Pilate à son cher Titus
Nous voici de retour à Césarée.
Tous les jours, je contemple la mer et je tente d’imaginer que Rome, toi, la maison de notre enfance et le parc aux mille cyprès, vous êtes tapis derrière l’horizon, intacts, et que vous m’attendez. Non, je ne cherche pas une excuse pour avoir cessé de t’écrire pendant plusieurs semaines ; je n’en ai pas. Sois assuré, mon cher frère, que je t’aime autant, sinon davantage. Cependant, la nécessité quotidienne de correspondre s’est évanouie ; je me suis rendu compte que j’adressais d’abord ces lettres à moi-même et que, dans chacune, je cherchais surtout à vérifier mon appartenance à Rome. J’envoyais mes pensées à ma terre pour renforcer mes racines, crier que je n’étais pas d’ici, de Palestine. Je te parlais parce que tu es toi, certes, mais aussi parce que tu es mon frère, mon image peinte, mon visage resté sur une fresque romaine.
Aujourd’hui cela me semble si vain. Être d’ici ou d’ailleurs, quelle importance ? Est-ce seulement possible ? Épouser un pays, ses particularités, c’est épouser ce qu’il a de petit. S’en tenir à sa terre, c’est ramper. Je veux me redresser. Ce qui m’intéresse dans les hommes, désormais, ce n’est pas ce qu’ils ont de romain, de grec ou d’égyptien, c’est ce qu’ils pourraient avoir de beau, de généreux, de juste, ce qu’ils peuvent inventer qui rendrait le monde meilleur et habitable.
Pour l’instant je m’acquitte de mes tâches. J’assure l’ordre : je menace, je surveille, je punis. Bientôt, dès que notre enfant sera né, nous rentrerons à Rome où je veux raconter, par moi-même, à Tibère ce qui vient de se passer ici. La vieille marionnette peinte ne m’écoutera sans doute pas. Claudia est d’ores et déjà persuadée que l’empereur me révoquera de mes fonctions et, bien qu’elle ait fait autrefois jouer ses relations pour m’obtenir cette promotion, elle s’en moque désormais. Son ventre s’arrondit, nous parlons de Yéchoua, elle considère l’avenir avec sérénité.
J’avoue que je suis loin de partager son calme. Je ne peux vivre constamment à l’altitude du mont Tabor. Après tout qu’ai-je vu ? Rien. Qu’ai-je compris ? Rien.
Je n’ai rencontré Yéchoua qu’une fois. Mais peut-on appeler cela une rencontre ? Une rencontre, c’est quelque chose de décisif, une porte, une fracture, un instant qui marque le temps et crée un avant et un après. À ces conditions, je n’ai pas rencontré Yéchoua.
Ce jour-là, on m’avait amené un prisonnier.
Situation mille fois vécue…
Maître des exécutions, je pouvais accepter ou refuser la sentence de mort demandée par le tribunal religieux.
Situation mille fois vécue…
Les juges le trouvaient coupable, l’accusé s’estimait innocent.
Situation mille fois vécue…
L’ai-je seulement regardé ? Ai-je détaillé ses traits ?
Pourquoi aurais-je ouvert plus particulièrement les yeux ? Fonctionnaire romain, je me concentrais sur ma tâche. Au nom de quoi aurais-je donné à ce moment banal une attention différente ?
On ne voit jamais les autres tels qu’ils sont. On n’en a que des visions partielles, tronquées, à travers les intérêts du moment. On essaie de tenir son rôle dans la comédie humaine, rien que son rôle – c’est déjà si difficile. Nous étions deux acteurs cette nuit-là. Yéchoua jouait la victime d’une erreur judiciaire. Et moi, Pilate, je jouais le préfet romain, juste et impartial.
— Es-tu le roi des Juifs ?
— Je n’ai jamais dit cela.
— On le dit pourtant.
— Qui ?
— Les hommes qui t’accusent, les hommes qui t’amènent à moi, tout le sanhédrin.
— C’est injuste. Eux le clament, pas moi, et pour me perdre, ils me reprochent de l’affirmer.
— Pourtant tu prétends bien fonder un royaume ?
— Oui.
— Alors ?
— Mon Royaume n’est pas de ce monde.
Il semblait triste, amer, comme dévasté par ce constat d’échec.
Puis il se reprit et me lança avec énergie :
— Si je voulais être roi en ce monde, j’aurais empêché qu’on m’arrête, je ne serais pas là en face de toi. Non, mon Royaume n’est pas de ce monde.
— Tu es donc roi ?
— Oui, je suis roi, roi d’un autre monde, d’où je viens, où je vais retourner, et qui reste, ici, à faire. Je suis venu en Palestine pour parler de la vérité. Tout homme qui s’intéresse à la vérité écoute mes paroles.
— Qu’est-ce que la vérité ?
J’avais dit cela comme on hausse les épaules, pour me débarrasser d’un visiteur importun. Qu’est-ce que la vérité ? Il y a la tienne, il y a la mienne, et celle des autres. En bon Romain formé au scepticisme grec, je relativisais. Toute vérité n’est que la vérité de celui qui la dit. Il y a autant de vérités que d’individus. Seule la force impose une vérité avec ses armes ; par le glaive, par le combat, par le meurtre, par la torture, par le chantage, par la peur, par le calcul des intérêts, elle oblige les esprits à s’entendre provisoirement sur une doctrine. La vérité au singulier, c’est une victoire, c’est la défaite des autres, au mieux un armistice. Mais la vérité n’est jamais une ; c’est pour cela qu’elle n’existe pas.
— Qu’est-ce que la vérité ?
J’avais dit cela autant pour moi que pour lui. Je me tranquillisais. Or, à ma grande surprise, ce Juif m’avait bien entendu et s’était mis à trembler.
J’étais surpris.
Cet homme doutait.
D’ordinaire, les fanatiques écrasent leurs doutes en braillant leur foi. En revanche, Yéchoua se remettait sincèrement en question, semblait craindre d’avoir fait entièrement fausse route, se demandait, tout bonnement, si je n’avais pas raison…
Puis, maîtrisant ses frissons, rassemblant ses forces, il soutint mon regard et prononça lentement :
— En effet : qu’est-ce que la vérité ?
Il me renvoyait la question.
Par un retour de balle, c’était moi qui, maintenant, tremblais sous le coup de l’interrogation et commençais à avoir peur. Non, je ne détenais pas la vérité, je possédais juste le pouvoir, le pouvoir aberrant de décréter ce qui est bon et mauvais, le pouvoir exorbitant de vie et de mort, l’obscène pouvoir.
Le silence s’installa.
La balle s’était perdue entre nous deux.
Nous nous taisions.
Le silence bavardait entre nous. Il disait mille choses rapides, confuses, mouvementées, indécises.
Ce silence, curieusement, me parlait de moi. Que fais-tu là ? me demandait le silence. Qui te donne le droit de disposer des existences ? Qui t’éclaire pour prendre des décisions ? Un sentiment d’usure me gagna. Ce n’était pas la fatigue du pouvoir, celle-là, je la connaissais déjà, elle n’a besoin que de repos pour disparaître ; c’était une lassitude plus insinuante, plus lente, qui m’engourdissait le corps comme un poison paralysant : l’absurdité du pouvoir. Qu’avais-je de plus que ce mendiant juif ? Une naissance romaine, un poste qui me donnait les soldats et les armes… Mais est-ce que cela avait de la valeur ?
— Qu’est-ce qui vaut ?
Voilà comment le Juif avait transformé ma question sur la vérité. Qu’est-ce qui mérite qu’on se batte ? Qu’on meure ? Qu’on vive ? Qu’est-ce qui vaut vraiment ?
Plus le silence bruissait, plus je me sentais seul. Mais, curieusement, il y avait quelque chose de délicieux à flotter dans cet état : j’étais libre. Ou plutôt libéré de fers, de liens et de chaînes dont j’ignorais jusqu’ici la morsure profonde, des chaînes qui n’étaient pas celles de l’esclavage, mais du pouvoir…
Après cette longue rêverie, l’impatience des prêtres derrière la porte me fit revenir à ma charge et je tentai en vain de sauver Yéchoua.
Donc, qu’ai-je vu ? Rien. Qu’ai-je compris ? Rien non plus, sinon que quelque chose pouvait échapper à ma compréhension. Dans l’affaire Yéchoua, j’ai essayé de sauver la raison, la sauver coûte que coûte contre le mystère, sauver la raison jusqu’à l’irraisonnable… Échec ! J’ai compris qu’il existait de l’incompréhensible. Cela m’a rendu un peu moins arrogant, un peu plus ignorant. J’ai perdu des certitudes – la certitude de maîtriser ma vie, la certitude de connaître les hommes – mais qu’ai-je gagné ? Je m’en plains souvent à Claudia : auparavant, j’étais un Romain qui savait ; maintenant je suis un Romain qui doute. Elle rit. Elle bat des mains comme si je lui faisais un numéro de jongleur.
— Douter et croire sont la même chose, Pilate. Seule l’indifférence est athée.
Je refuse qu’elle m’embrigade ainsi dans les sectateurs de Yéchoua. D’abord, mon poste me l’interdit : mes alliés objectifs, les prêtres du Temple menés par Caïphe, réagissent avec violence contre cette nouvelle foi et font la chasse aux disciples, aux Nicodème, aux Yoseph d’Arimathie, aux Chouza, même à ce pauvre Syméon de Cyrène, le passant qui porta par hasard la croix. Ensuite, j’ai trop de questions en suspens pour arriver à me construire une opinion.
Te souviens-tu de cette maxime que nous répétait Craterios lorsque nous étudiions avec lui ? « Ne jamais croire ce qu’on est disposé à croire. » Lors de nos discussions, je l’ai plusieurs fois opposée à la foi de Claudia.
— Tu voulais croire ce que disait Yéchoua, Claudia, avant même qu’il ne prouve qu’il était l’envoyé de son Dieu.
— Naturellement. J’ai envie de croire que la bonté vaut quelque chose, que l’amour doit l’emporter sur tous les préjugés, que la richesse n’est pas ce après quoi nous devons courir, que le monde a un sens et que la mort n’est pas à craindre.
— Si tu as besoin de l’espérer, tu ne fais que satisfaire un besoin, tu ne réponds pas aux exigences de la vérité.
— Que seraient les exigences de la vérité ? Le déplaisir ? L’angoisse ? Selon toi, on ne devrait croire que ce qui nous déplaît ?
— Je n’ai pas dit cela non plus.
— Ah, tu vois ! Ni le plaisir ni le déplaisir ne peuvent constituer les critères du vrai. Or, ici, il ne s’agit pas de raisonner ni de connaître. Il s’agit de croire, Pilate, de croire !
Cette foi demande trop d’activité. Pour l’instant, elle n’exige aucun culte, à la différence des rites grecs ou romains, mais elle mobilise l’esprit d’une façon dévorante.
Pour cela même, je pense qu’elle n’aura pas d’avenir.
Je l’explique souvent à Claudia. Tout d’abord, cette religion est née dans un mauvais endroit ; la Palestine demeure une toute petite nation qui n’a ni importance ni influence dans le monde d’aujourd’hui. Ensuite, Yéchoua n’a enseigné qu’à des analphabètes, de rudes pêcheurs du lac Tibériade qui, à part Yohanân, ne savent parler que l’araméen, à peine l’hébreu, très mal le grec. Que va devenir son histoire quand les derniers témoins seront morts ? Yéchoua n’a rien écrit, sinon sur du sable et de l’eau ; ses disciples non plus. D’ailleurs savait-il seulement lire ? Enfin, sa grande faiblesse fut de partir trop vite : il n’a pas pris le temps de convaincre assez de gens, ni surtout les gens importants. Que ne s’est-il rendu à Athènes ou à Rome ? Pourquoi même a-t-il quitté la Terre ? S’il est bien Fils de Dieu, comme il le prétend, pourquoi ne pas demeurer parmi nous à jamais ? Et par là nous convaincre. Et nous faire vivre dans le vrai. S’il séjournait perpétuellement ici, personne ne douterait plus de son message.
Mes raisonnements provoquent immanquablement l’hilarité de Claudia. Elle prétend que Yéchoua n’avait aucune raison de s’installer. Il suffit qu’il soit venu une fois. Car il ne doit pas apporter trop de preuves. S’il se montrait avec évidence, il obligerait les hommes à se prosterner. Or il a fait l’homme libre. Il tient compte de cette liberté en nous laissant la possibilité de croire ou de ne pas croire. Peut-on être forcé d’adhérer ? Peut-on être forcé d’aimer ? On doit s’y disposer soi-même, consentir à la foi comme à l’amour. Yéchoua respecte les hommes. Il nous fait signe par son histoire, mais nous laisse interpréter le signe. Il nous respecte trop pour nous contraindre. C’est parce qu’il nous estime qu’il nous donne à douter. Cette part de choix qu’il nous laisse, c’est l’autre nom de son mystère.
Je suis toujours troublé par ce discours. Et jamais convaincu.
Les figures du poisson se multiplient dans le sable et la poussière de Palestine ; les pèlerins les tracent du bout de leur bâton comme la clé secrète d’une communauté qui s’élargit. Mes espions viennent de me rapporter que les sectateurs de Yéchoua s’étaient aussi trouvé un nom : les chrétiens, les disciples du Christ, celui qui a été oint par Dieu, et qu’ils ont désormais un autre signe de reconnaissance qu’ils portent souvent en pendentif : la croix.
J’ai frémi en apprenant cette bizarrerie. Quelle idée barbare ! Pourquoi pas une potence, une hache, un poignard ? Comment espèrent-ils rassembler les fidèles autour de l’épisode le moins glorieux, le plus humiliant de l’histoire de Yéchoua ?
Lorsque je l’appris à Claudia elle réfléchit à voix haute :
— Ils n’ont pas tort. Même si le signe est horrible, c’est sur la croix que Yéchoua nous manifesta l’essentiel. S’il s’est laissé crucifier, c’est par amour pour les hommes. S’il est ressuscité, c’est pour montrer qu’il avait raison d’aimer. Et qu’il faut toujours, en toute circonstance, même si l’on est démenti, avoir le courage d’aimer.
Mon cher frère, je ne veux pas t’importuner plus longtemps avec mon trouble et mes réflexions. Nous aurons tout le loisir d’en discuter bientôt, quand nous débarquerons à Rome. Peut-être que, pendant la traversée, toutes mes idées disparaîtront d’elles-mêmes et que j’apprendrai, en posant le pied sur le quai d’Ostie, qu’elles devaient rester en Palestine ? Le christianisme, cette histoire juive, est peut-être soluble dans notre mer ? Mais peut-être me suivront-elles jusque là-bas… Qui sait le chemin que prennent les idées ?
Porte-toi bien.
Post-scriptum. Ce matin, je disais à Claudia qui se prétend – sache-le – chrétienne, qu’il n’y aura jamais qu’une seule génération de chrétiens : ceux qui auront vu Yéchoua ressuscité. Cette foi s’éteindra avec eux, lorsque l’on fermera les paupières du dernier vieillard qui aura dans sa mémoire le visage et la voix de Yéchoua vivant.
— Je ne serai donc jamais chrétien, Claudia. Car je n’ai rien vu, j’ai tout raté, je suis arrivé trop tard. Si je voulais croire, je devrais d’abord croire le témoignage des autres.
— Alors peut-être est-ce toi, le premier chrétien ?