De Pilate à son cher Titus

Comment ai-je fini ma lettre d’hier ?

Je ne sais plus.

Je pense avec difficulté.

Les faits se dérobent à toute logique, s’emballent, galopent, prennent des pistes inconnues, filent dans le désert. Claudia m’assure qu’il faut les suivre, les faits, et reconstruire sa pensée à partir d’eux. J’en suis incapable. Je ne peux pas abandonner le bon sens, rivé à une alternative qui exige que l’on soit ou bien mort ou bien vivant, mais pas les deux. Ces derniers jours, comme tu l’as lu, j’ai multiplié les astuces de raisonnement pour garder ma confiance… dans le raisonnement. Chaque fois, j’ai été démenti. Chaque fois, j’ai été giflé par la réalité, une réalité têtue, absurde, impensable, inacceptable, effrayante, ahurissante.

Non seulement Claudia a revu Yéchoua pendant que je tenais son sosie enfermé dans une cellule du fort Antonia, mais, cette même nuit, Yéchoua s’est aussi montré à sa mère, puis à Chouza, l’intendant d’Hérode. À chacun, il annonçait « la Bonne Nouvelle ».

Je ne comprends pas ce qu’est cette bonne nouvelle. J’ai d’abord estimé que c’était sa propre résurrection car ce doit être agréable de revenir d’entre les morts mais Claudia m’assure qu’il ne peut s’agir d’une pensée aussi égoïste et personnelle. Selon elle, Yéchoua n’a pas vécu pour lui, il n’est pas mort pour lui, il ne revient pas non plus pour lui.

Elle en est d’autant plus certaine qu’il a choisi de se montrer à elle, une Romaine. Or, malgré cette élection, elle s’estime encore incapable de bien saisir l’enjeu et demeure persuadée qu’il va envoyer d’autres signes…

Imagine ma situation… Je peux mettre tous les témoignages en doute sauf un, celui de Claudia Procula. En apparaissant à mon épouse, Yéchoua, je le soupçonne, a décidé de m’atteindre. Il veut me convaincre. Mais de quoi ?

Pourquoi se cacher et se montrer à la fois ? Pourquoi ce mélange de présence et d’absence ? Si j’étais, comme lui, injustement condamné, et si, par prodige, je revenais de la mort, que ferais-je ? Soit je fuirais à l’étranger pour me protéger de mes bourreaux. Soit j’exploiterais ce miracle en me montrant crânement et en me protégeant ainsi par une réputation d’invulnérabilité. Mais j’aurais une attitude nette. Ou bien disparaître. Ou bien me manifester. Yéchoua échappe à cette logique. Il ruse, il finasse, il biaise, il désarçonne, il s’enveloppe de mystère.

Comment puis-je traquer un adversaire que je ne comprends pas ?

J’ai essayé, en interrogeant Claudia, de la faire accoucher d’une explication, cependant, presque aussi troublée que moi quoique pour d’autres raisons, elle peine aussi à démêler les intentions du Nazaréen.

— Il faudrait, me dit-elle, mieux connaître les textes de la Loi juive.

J’ai donc décidé d’aller consulter Nicodème, membre du sanhédrin, qu’on dit savant docteur, expert des plus infimes détails de la religion mosaïque.

Claudia me supplia d’assister à cette consultation. Dissimulés sous de grands manteaux de pèlerins car on pourrait s’étonner que le préfet et la préfète de Rome rendissent visite à Nicodème, emmitouflés, encapuchonnés, nous avons gagné le quartier des potiers, dépassé la place des Innocents et frappé à la porte basse.

Nicodème mit longtemps à nous ouvrir. Lorsqu’il nous scruta à travers la lucarne grillagée, je relevai légèrement la tête pour me faire reconnaître. Les loquets jouèrent, il nous fit entrer et referma soigneusement derrière nous.

Je ne m’attendais pas à ce que la maison d’un docteur de la Loi fut ainsi : je l’avais imaginée pleine de rouleaux, de manuscrits or je ne voyais que des étagères vides et une cruche cassée.

Nicodème devina mon étonnement.

— Mes biens viennent de m’être confisqués. Caïphe me reproche d’avoir trop prêté l’oreille à Yéchoua, d’avoir voulu lui éviter le procès puis de l’avoir accompagné jusqu’au tombeau. Depuis qu’il est réapparu, ils passent leur colère sur moi. Comme ils ragent d’impuissance, ils m’ont transformé en bouc émissaire.

Le petit homme souriait.

— Pour l’heure, ils me laissent encore la maison de mon père. À mon avis, dans une semaine, ils la prendront aussi et je serai totalement spolié.

Cela ne semblait pas l’affecter. Heureux, volubile, il nous versa de l’eau dans les bols qui lui restaient.

— Nous vivons un moment extraordinaire ; c’est un privilège insigne de voir l’Éternel devenir temporel. Quel honneur ! Pourquoi nous ? Pourquoi ici et maintenant ? Merci Seigneur ! Moïse le premier annonça qu’un jour, un prophète viendrait et créerait la nouvelle Alliance. Puis David, Ézéchiel, Osée, et surtout Jérémie ont, par voie d’inspiration, prédit l’œuvre à venir du Messie. Et Yéchoua se montra. Lui, à la différence de tous les autres vrais prophètes et faux messies, oui, lui seul accomplit une à une toutes les prophéties. D’abord, il avait été prévu que le Messie naîtrait à Bethléem, Yéchoua y naquit. Que le sommet de sa prédication se passerait à Jérusalem, Yéchoua vint y créer des émeutes. Lorsqu’il atteignit l’âge mûr, Yohanân le Plongeur, dernier prophète avant le Messie, le reconnut au milieu d’une foule anonyme, s’agenouilla devant lui et déclara qu’il était arrivé sur la terre de Palestine. Après cela, les événements se précipitent et Yéchoua multiplie les confirmations prophétiques. « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient vers toi : il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un âne tout jeune. » Comme l’avait prédit Ézéchiel, Yéchoua entra dans Jérusalem monté sur un mulet que personne n’avait encore bâté ; les gens, reconnaissant le signe, étendirent sur le chemin leurs manteaux, d’autres des rameaux coupés dans la campagne ; ceux qui marchaient devant comme ceux qui suivaient criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » C’est là, au mont des Oliviers, que Dieu devait apparaître à la fin des temps selon Zacharie. Les prêtres du Temple, furieux, ordonnent aux enfants de se taire et Yéchoua leur répond : « Vous n’avez donc jamais lu dans l’Écriture : De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter la louange ? » Bien sûr, certains ont alors prétendu que Yéchoua se servait de sa connaissance des Écritures pour préparer ses répliques et ses déplacements. Mais alors, s’il n’est qu’un escroc, pourquoi prend-il lui-même le risque de prédire l’avenir ? Souvenez-vous de sa colère au Temple, lorsqu’il renversa les comptoirs des changeurs, les sièges des marchands, les barrières retenant les bœufs et les brebis, lorsqu’il expulsa les commerçants avec un fouet… S’il justifie son acte par l’Écriture : « Ma maison s’appellera maison des prières pour toutes les nations, vous en avez fait une taverne de bandits », il s’aventure ensuite à prophétiser à son tour : « Détruisez ce Temple et, en trois jours, je le relèverai. » Sur le coup, les prêtres n’ont rien compris et ils ont ricané. « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, en trois, tu le relèverais ! » C’est pourtant ce qu’il a fait, nous ne le comprenons qu’aujourd’hui. Le Temple dont il parlait, c’est son corps. Et son corps, il l’a ressuscité en trois jours ! Trois jours !

Devant cette affirmation péremptoire, j’allais suggérer que c’était jouer avec les mots lorsqu’une pression de Claudia sur ma main me retint.

— Les prophéties exigeaient-elles aussi, demanda Claudia, que votre Messie fut exécuté sur une croix, comme un vulgaire voleur ?

— Naturellement. Isaïe nous en avait avertis. « Mon Serviteur réussira, dit le Seigneur, il montera, s’élèvera, il sera exalté ! La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme. Il sera arrêté, puis jugé, supprimé et enterré parmi les mécréants. Maltraité, il n’ouvre pas la bouche ; comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » Vous, les Romains et les Grecs, vous ne pouvez pas imaginer un de vos dieux s’accomplissant dans l’humiliation, vous confondez la sainteté et l’héroïsme. Mais nous, nous pouvons saisir le sens de ce supplice. Le Messie accepte la mort pour le salut de tous. Sur sa croix, il ne porte pas ses péchés, mais ceux du peuple. « Le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous, disait Isaïe. Il a fait de sa vie un sacrifice d’expiation. Il portait le péché des multitudes et il intercédait pour les pécheurs. » Parce qu’il a connu la souffrance, parce qu’il l’assume, il se charge de toutes nos fautes. Il nous demande de les reconnaître, de les expier et, comme lui, de renaître peu après. Oh, si vous saviez, même d’infimes détails de l’Écriture se sont réalisés. On disait « aucun de ses os ne sera brisé », et toi, Pilate, tu ne l’as ni amputé ni écartelé ; on l’a descendu de croix intact, je peux en témoigner, j’y étais, en compagnie de Yoseph d’Arimathie. L’Écriture disait : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé », annonçant tes légionnaires au pied de la croix. « Des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur », et je peux témoigner que, lorsque ton soldat planta sa lance dans sa poitrine, de l’eau mêlée de sang jaillit de sa poitrine. N’est-ce pas merveilleux ? Pourtant cet après-midi-là, moi-même j’ai douté. Moi aussi, comme Caïphe, comme les prêtres, comme la plupart d’entre nous, j’avais attendu un Messie glorieux, un homme fort, puissant, grand général ou grand roi. Et puis, à cause de ma formation de docteur de la Loi, j’avais tendance à saisir les choses au pied de la lettre. Ainsi, quand David disait que le Messie délivrerait le peuple de ses ennemis, j’avais d’abord songé qu’il nous débarrasserait des Romains. Je n’avais pas tout de suite saisi que les ennemis dont Yéchoua délivre, ce sont les péchés.

Je ne crus pas devoir poursuivre l’entretien. J’étais allé au plus loin où je pouvais m’aventurer dans les folies juives, mais je butais sur deux choses auxquelles je ne saurais souscrire : croire en ces textes prophétiques déposés par des barbus enragés pendant des siècles sur les terres instables de Palestine ou envisager que Yéchoua, ressuscité, était l’homme providentiel annoncé par ce tissu d’âneries.

— Que vas-tu faire Nicodème ?

— Prendre la route de Nazareth. La semaine de sa mort, lors du dernier repas avec ses disciples, il leur a annoncé : « Une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » Nous savons donc qu’il se manifestera et parlera sur le chemin de Galilée. Maintenant, ce n’est plus nous qui attendons le Messie, c’est lui qui nous attend. Il faut simplement que je trouve une litière…

— Pourquoi ?

Nicodème désigna sa hanche.

— Celle-ci n’avance plus. Elle ne supporte ni de marcher ni de monter une bête. Il n’y a guère qu’allongé que je peux accomplir de grandes distances. Et maintenant que le sanhédrin m’a spolié, je n’en ai plus les moyens. Mais je trouverai bien un ami…

Cette infirmité m’amusa cruellement. Après cette avalanche de nébulosités religieuses, j’étais presque content de voir Nicodème buter sur un détail concret.

— C’est curieux, Nicodème. Pourquoi Yéchoua ne t’a-t-il pas guéri lorsque tu l’as rencontré ?

— Parce que je ne le lui ai pas demandé.

Nicodème m’avait répondu avec candeur.

Agacé, je lui claquai la porte au nez et nous retournâmes au palais.

Crépuscule.

La nuit tombe et ne m’apaise pas. Les lumières finissantes s’enfoncent dans l’horizon sans emporter mes soucis. Par la fenêtre, je vois les collines, la masse sombre des montagnes appuyées contre l’obscurité. Le silence me meurtrit ; il se tait ; il dort sur ses secrets ; il me les dissimule.

Je t’écris et la pâleur de ces feuilles se communique à ma pensée. Je ne pense plus, j’attends. Je refuse ce choix entre une parole sage et une parole folle. J’attends que la raison me revienne. J’attends que le bon sens réorganise les faits.

Tout à l’heure, j’ai subitement ressenti le besoin de parler avec Claudia, de l’embrasser. Mon sang s’accélérait dans ma poitrine. J’ai eu le sentiment que j’allais manquer un rendez-vous auquel j’étais convié. Je suis monté dans notre chambre et là, j’ai compris pourquoi j’avais le cœur battant.

Claudia était partie. Elle m’avait laissé, posé en évidence sur le lit, un mot. Une branche de mimosa empêchait le papyrus de s’envoler.

« Ne t’inquiète pas. Je reviens bientôt.»

Comme tu le sais, je suis habitué à ces petits billets qui m’annoncent des heures de solitude forcée. Claudia est coutumière de ces fugues, je sais qu’elle ne cède qu’à des inspirations irrépressibles et je ne serais plus son époux si je m’avisais de ne pas les supporter.

Je m’allongeai sur la couverture de soie.

La chambre était pleine d’elle, de son parfum ambré, de son goût délicat pour les étoffes rares, les chaises sculptées incrustées de pierres colorées, les bustes étranges rapportés de nos voyages. Partout où nous avons été, au gré des mutations, je ne me suis senti chez moi que dans le lit et dans l’odeur de Claudia. Cette fois, je sais où elle se trouve. Cette fois, elle n’est pas allée suivre une caravane, ou remplacer une mère défaillante auprès de ses enfants, ou passer quelques jours au bord de la mer, la tête au-dessus d’un coquillage, cherchant son secret, absorbée dans une de ses méditations qui lui ôtent le boire et le manger. Cette fois, elle a pris la route de Nazareth…

Je dois la laisser aller au bout de son illusion et moi chercher, ici, la solution.

Curieusement, j’ai le sentiment que tout ainsi rentre dans l’ordre. Je me suis dédoublé. Ma force, mes muscles et mon bon sens demeurent ici, au fort Antonia, pendant que ma moitié, ma moitié rêveuse, ma moitié sensible, imaginative, ma moitié qui pourrait céder aux mirages de l’irrationnel, accompagne Claudia sur les chemins pierreux de Galilée.

J’ai déposé un baiser sur la branche de mimosa, ne doutant pas que ma femme, où qu’elle soit, recevrait sur son front la chaleur de mes lèvres.

Où es-tu, toi-même, mon cher frère ? Où liras-tu cette missive ? Je ne sais rien des gens qui t’entoureront alors, des arbres et des maisons qui te protégeront, de la couleur du ciel sous lequel tu me déchiffreras. Je t’écris de mon silence pour rejoindre le tien, je t’écris pour abolir la distance, aller de ma solitude à la tienne. Oui, c’est cela. Ma solitude, la tienne. La solitude. Seule chose en quoi, à coup sûr, nous sommes égaux. Seule chose qui nous sépare et nous rapproche. Porte-toi bien.