De Pilate à son cher Titus
J’aurais préféré ne pas vivre cette journée. Pour la première fois dans notre correspondance, je souhaiterais laisser une page blanche, tant j’aurai de la peine à revivre les événements en te les narrant. Cependant, je sens que si je néglige de te les rapporter, demain je ne t’écrirai plus, après-demain ma plume séchera, ma voix se tarira et tu perdras ton frère. Je me forcerai donc, quelque répugnance que j’en aie, à te raconter ce jour, à ne pas couper le fil de l’écriture, car ce fil tendu de Jérusalem à Rome est le fil de notre amitié.
À l’aube, le centurion Burrus demanda une audience. J’espérais qu’il allait m’annoncer qu’il avait retrouvé le cadavre du magicien. J’avais en effet ordonné – te l’ai-je dit ? – que l’on fouillât systématiquement les maisons de Jérusalem pendant la nuit. Mes hommes ne devaient en aucun cas dire ce qu’ils cherchaient – car cela aurait amplifié la rumeur d’un mystère –, ils devaient ouvrir toute trappe, tout coffre, toute malle susceptible de dissimuler un corps.
Sans avoir eu le temps de passer aux bains, Burrus se tenait raidement devant moi, le menton bleu, le cheveu poussiéreux et la paupière rougie.
Il n’apportait pas le cadavre mais il tenait une piste. Par hasard, il avait retrouvé dans une taverne les gardes du tombeau en train de se cuiter consciencieusement, chacun ayant déposé une trentaine de deniers devant lui. C’était une grosse somme, plusieurs mois de salaire, et cela avait mis la puce à l’oreille de Burrus. On les avait payés. Pour faire quelque chose ? Ne pas le faire ? Dire quelque chose ? Se taire ? Il fallait les interroger.
Je descendis avec Burrus dans le prétoire où l’on alluma des torches, car le jour pointait paresseusement, et l’on fit entrer les deux Juifs, ou plutôt on les traîna jusqu’à moi car ils étaient tellement soûls qu’ils n’avaient pas encore compris qu’ils se trouvaient chez le préfet.
— D’où vous vient cet argent ?
— Qui es-tu ?
— Un ami.
— T’as à boire ?
— Qui vous a donné cet argent ?
— …
— Pour quoi faire ?
— …
— Vous allez me répondre, par Jupiter !
— T’as vraiment rien à boire ?
Pleins comme des amphores, on ne pouvait rien en tirer, sinon une sueur aux relents de vinaigre.
Je leur tendis une carafe de vin, ils se jetèrent dessus plus avidement que des chameaux après quinze jours de désert.
Je soupesais les bourses d’argent lorsque, soudain, une sorte de lumière se fit dans mon esprit. Trente deniers ! Cela me rappelait quelque chose… Oui ! C’était le tarif de toutes les trahisons, les délations, les dénonciations qui rythmaient la vie de Jérusalem. Quelques jours auparavant, mes hommes avaient retrouvé la même somme, intacte, sur un pendu qu’ils avaient décroché, Yehoûdâh, le trésorier de Yéchoua, qui pour ce montant avait vendu son maître à Caïphe.
Je m’approchai des deux gardes ivres.
— C’est bien Caïphe qui vous a payés ? Encore un peu à boire ? C’est Caïphe, n’est-ce pas ?
Ils approuvèrent de la tête. Je pris alors les deux sacs.
— Tenez, Caïphe vous donne encore, à chacun, trente deniers de plus pour que vous me racontiez tout.
Les deux hommes chancelaient de joie sans se rendre compte que je leur tendais leur argent.
— Allons, dites-moi.
— Le problème, c’est qu’on sait rien.
— Vous vous moquez de moi ?
— Non, on n’a rien vu, patron. On dormait. Au matin, les femmes nous ont réveillés pour ouvrir le tombeau. Lorsqu’elles ont découvert qu’il était vide, elles ont crié, elles ont dit que c’était un miracle, que le Galiléen avait été emmené par l’ange Gabriel. Elles y croyaient dur comme fer. Ça fait un choc, au réveil. Alors nous, quand Caïphe est arrivé – bien avant les Romains, patron, bien avant – on a préféré causer comme elles, on a juré qu’on avait vu de nos yeux vu l’ange Gabriel avec le Galiléen. Ça faisait moins crétin que d’avouer qu’on n’avait rien capté du tout à cause qu’on pionçait au lieu de surveiller. Alors là, on a dû faire une erreur, parce que Caïphe il est entré dans une colère épouvantable qu’il a manqué s’en faire péter les veines du cou. Il a hurlé qu’on savait pas ce qu’on racontait, qu’on devait la fermer, et que si jamais on parlait devant qui que ce soit de l’ange Gabriel, il nous faisait lapider. Nous, on en claquait des genoux, parce qu’on sait que le grand prêtre, quand il vous annonce des catastrophes, il tient toujours ses promesses. Puis il s’est calmé, il nous a souri et il nous a même donné de l’argent en nous faisant bien répéter ce qu’on devait dire. Ou plutôt ce qu’on devait pas dire.
— Au fond, Caïphe vous a payé pour révéler la vérité.
— Voilà.
— Et la vérité, c’est que vous n’avez rien vu ?
— Rien de rien, patron.
Je leur rendis leurs bourses. Ces abrutis partirent en chantant et dansant, persuadés de posséder désormais soixante deniers chacun…
Je m’isolai ensuite dans la salle du conseil pour réfléchir.
Une absence m’intriguait depuis dimanche, celle de Caïphe. Pourquoi le grand prêtre n’était-il pas immédiatement venu me voir ? S’il recherchait lui aussi le cadavre, s’il avait encore plus intérêt que moi à ce qu’aucune fantasmagorie religieuse ne s’accroche à cette disparition, pourquoi ne me proposait-il pas de le chercher ensemble en joignant nos forces ? Caïphe ne m’avait pas habitué à autant de discrétion. Il me doit sa nomination à la tête du sanhédrin et me couvre de cadeaux pour garder ma faveur. Bien mieux que son beau-père, Annas, le précédent grand prêtre que nous avons dû déposer, il a l’intelligence de sa situation et collabore avec Rome. Dans l’affaire Yéchoua, en fin politicien, il craignait autant le magicien que ma réaction, redoutant que la popularité de Yéchoua ne m’inquiète et ne durcisse mon pouvoir. Lors du procès, il voulut garantir l’ordre public : « Mieux vaut qu’un seul homme meure pour tout un peuple et que la nation entière ne périsse pas. »
Pourquoi Caïphe se cloîtrait-il au Temple, sans solliciter mon aide ni me proposer la sienne depuis que la sépulture avait été violée ?
Il menait son enquête parallèle. Plus rapide, il me précédait partout au tombeau, chez Yoseph d’Arimathie… Pourquoi seul ? Caïphe, alors que l’heure était grave, ne rejoignait pas son seul et habituel allié objectif ! Qu’est-ce que cela cachait ?
Je m’approchai de la fenêtre et contemplai Jérusalem. Au loin les gradins blancs du théâtre me décochèrent au cœur une flèche de nostalgique. À regarder cet odéon désert, qui servait si peu, que les Juifs n’aimaient pas malgré les troupes et les pièces brillantes que j’avais fait venir ici, je songeai douloureusement à Rome et je regrettai d’être parti. En plissant les yeux, j’aperçus une toge blanche qui s’agitait sur la scène, et je reconnus Marcellus, notre convive de la veille, qui agitait les bras face aux bancs de pierre vides. Il devait déclamer un de ses poèmes, tester le poids des mots, la dynamique de sa phrase. Ou peut-être même s’essayait-il à l’écriture tragique ?
Et là, l’idée m’illumina : Caïphe faisait semblant ! Ses recherches n’étaient qu’une mise en scène ! Il savait parfaitement où gisait le cadavre puisque c’était lui qui avait pris la précaution de l’y mettre !
Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Caïphe avait tout prévu. Le plan est simple. Il fait surveiller le tombeau du magicien par ses gardes, mais, dans le même temps, il les drogue. Ceux-ci s’endorment. D’autres gardes arrivent, font rouler la pierre, enlèvent le cadavre, referment le tombeau. Deux précautions valent mieux qu’une : ayant déposé le corps ailleurs, Caïphe est maintenant certain d’éviter tout culte posthume. Mais les choses ne se passent pas exactement comme prévu car les femmes proches de Yéchoua font rouvrir la tombe, découvrent la disparition et se mettent à délirer en invoquant l’ange Gabriel. Catastrophe, les gardes, honteux, répètent la bêtise à leur tour ! Caïphe, furieux, fait taire tout le monde, en payant ce qu’il faut. Mais la rumeur est lancée… la nouvelle vient jusqu’à moi… je me mets à chercher, Caïphe l’apprend. Pour ne pas attirer les soupçons sur lui, il fait aussi semblant d’enquêter. Ses fouilles chez Yoseph d’Arimathie ne sont qu’une mise en scène qui m’est destinée, un pur écran de fumée.
Je respirai. L’affaire n’allait pas tarder à se terminer. Caïphe allait bientôt ressortir le cadavre. Peut-être même allait-il s’arranger pour que mes hommes le trouvent… Tout, très rapidement, allait rentrer dans l’ordre. Caïphe, bon stratège, agirait dans les justes délais.
J’en riais presque. J’étais content d’avoir ici un partenaire comme Caïphe, malin, rusé, efficace, soucieux de la paix, une paix aussi nécessaire pour lui que pour moi. Soulagé, je me versai un verre de vin que je portai en l’air.
— Je trinque à ta santé, Caïphe. Ce matin, le lion remercie le renard.
C’est à ce moment-là que j’entendis un grand éclat de voix derrière mes portes. Les battants furent violemment poussés.
Caïphe, le grand prêtre, apparut, poursuivi par mes vigiles qui pointaient leurs lances contre lui.
Caïphe, furieux, brandit son doigt vers moi, me lançant d’une voix désespérée :
— Yéchoua ! Il a réapparu.
J’éclatai de rire, amusé qu’un Juif puisse avoir un goût du théâtre si prononcé.
— Naturellement qu’il a réapparu. Je m’y attendais, Caïphe. J’avais cependant imaginé que tu aurais la délicatesse de laisser mes hommes le découvrir à l’endroit où tu l’as caché.
Il me regarda comme si j’avais parlé le langage des oiseaux.
— Pilate, tu n’as pas écouté ce que je te dis. Yéchoua est réapparu ! Vivant !
— Vivant ?
— Vivant !
Je regardai sa grande carcasse, plus fragile qu’à l’ordinaire, ses yeux gris pâle, exorbités. Il avait l’air sincère, pire : surpris. Caïphe ne se livrait à aucune de ces contorsions que font généralement les menteurs pour convaincre mais semblait être en proie à un malaise profond.
— Je te le jure, Pilate, sur Celui-qui-n’a-pas-de-nom, on dit que Yéchoua est revenu des morts. Qu’il parle et vit. En bref, on dit qu’il est ressuscité.
— Soyons sérieux, ce ne peut être qu’une rumeur.
— Évidemment.
— Et d’où vient-elle ?
— D’une femme.
— D’une femme ? Heureusement.
— Oui, c’est moins crédible.
Sache, mon cher frère, qu’ici, loin de la Rome moderne, à part Claudia Procula, les femmes n’ont ni pouvoir ni importance : elles n’existent que par leur ventre, s’il est fécond, et on ne demande pas à un ventre d’avoir des pensées, des opinions, des sentiments. En Palestine, on n’accorde aucun crédit aux paroles des femmes et l’on ne perçoit dans leurs déclarations éventuelles qu’une équivalence mentale de leurs menstrues.
— Personne n’y croit encore, dit Caïphe, mais on jase, on s’y intéresse. Il suffirait que d’autres témoignages s’y ajoutent pour que le mouvement se crée. Il faut absolument que nous retrouvions le cadavre, Pilate. Quelqu’un l’a volé intentionnellement pour pouvoir faire croire, aujourd’hui, qu’il est ressuscité.
Caïphe avait raison : un plan minutieusement préparé, destiné à embrouiller les esprits et à nous entourer de fumées irrationnelles se réalisait.
— Qui est la femme qui prétend l’avoir vu ? m’écriai-je. Forcément une complice ! À partir d’elle, nous pouvons remonter jusqu’à l’instigateur.
Un frisson parcourut Caïphe de l’arête du nez à la pointe de la barbe.
— Qui est-ce ? insistai-je.
Caïphe hésitait à prononcer le nom puis le lâcha en détournant la tête :
— Salomé.
Je crus avoir mal entendu.
— Salomé ? La femme qui… ?
Caïphe répondit faiblement, le sourcil torturé :
— Oui, la femme qui…
Te rappelles-tu, mon cher frère, un courrier d’il y a quelques années où je te racontais l’histoire de la coupeuse de tête ? J’y ai souvent fait allusion, depuis, car cette farce macabre a modifié le caractère de ses acteurs.
Hérode Antipas, tétrarque qui gouverne la Galilée, réussit ce grand écart précieux d’être, à la fois, un Juif très religieux, éminent protecteur du mosaïsme, et un grand admirateur de Tibère qu’il couvre de cadeaux, et dont il vient de donner le nom, Tibériade, à la belle ville neuve qu’il a construite au bord du lac Génésareth. Sur ses berges et sur celles du Jourdain s’époumonait, il y a quelques années, un illuminé ermite colérique et tyrannique, qui rassemblait des foules autour d’un rite étrange, l’immersion du corps dans l’eau pour le purifier de ses fautes.
Yohanân le Plongeur, comme on l’appelait, m’avait d’abord inquiété mais, comme Yéchoua plus tard, il ne s’adressait pas qu’aux Juifs, au seul peuple élu, il parlait pour tous les hommes sans chercher à les unir contre Rome. Pacifiste, violemment moraliste, il paraissait dépourvu de toute visée politique.
Malheureusement, il avait la langue trop prompte à l’insulte. Par une sorte d’excès incontrôlé de pureté, il crachait de colère devant toute mauvaise conduite et avait eu des mots de pierre contre Hérode et Hérodiade, sa nouvelle reine. Il condamnait le tétrarque d’avoir répudié sa première épouse pour s’unir à la femme de son frère. Hérodiade ne le laissa pas la critiquer longtemps. Cette longue Juive haute aux ongles pointus, ruisselante de bijoux comme si elle portait des trophées de guerre, belle quoique trop fardée, cette Hérodiade a du feu dans le corps, des regards de flèches et tue quiconque entrave son chemin. Elle fit arrêter Yohanân le Plongeur qu’on boucla dans la forteresse Machéronte. Cependant Hérode refusait de l’exécuter car cet homme pieux croyait reconnaître un prophète en son prisonnier. Alors Hérodiade, après une guerre d’usure, sortit une autre de ses armes, bien plus déconcertante, bien plus efficace : sa fille Salomé. Salomé dansa devant son beau-père d’une façon si lancinante, sensuelle et langoureuse qu’Hérode lui promit de réaliser le vœu qu’elle émettrait, quel qu’il soit. Sa mère lui souffla de demander la tête de Yohanân et Hérode, piégé, fit décapiter le prophète pour servir son crâne à Salomé sur un plateau d’argent. Depuis, Hérode a changé ; il s’en veut ; profondément inquiet, rongé par le remords, cauteleux, agressif car aisément agressé, il s’enferme, craint la vengeance de son Dieu. Naturellement, Hérodiade profite de cette peur pour manipuler le tétrarque vieillissant et en prendre le contrôle. Je ne sais jusqu’où l’ambition de cette femme les mènera mais je crains une issue fatale. Car Hérodiade aime le pouvoir pour lui-même, elle s’en grise, elle s’en enivre ; pour l’heure, cela la rend forte ; un jour, cela pourrait l’asphyxier.
Caïphe me proposa d’aller rencontrer Salomé.
Il fallait fendre une foule compacte pour parvenir au petit palais d’Hérode. Déjà, les badauds excités s’agglutinaient, bourdonnant mille sottises, et ma garde personnelle peinait à nous frayer un chemin. Mes hommes haussèrent le ton et commencèrent à bousculer les Juifs. Je craignis une émeute… Leur ordonnant de nous attendre, je poursuivis seul, sans protection, avec Caïphe, jouant des coudes, montant sur des pieds, tirant sur les manteaux.
Nous franchîmes le portail aux sculptures ornementales dans ce style ostentatoire que je vomis, orientalo-romain, destiné à séduire Tibère au cas où il se déciderait un jour à visiter Hérode, puis là, nous nous résolûmes à nous laisser porter par les vagues de la foule. Le courant nous amenait au centre de la cour. Sur une estrade, une très jeune fille entourée de plusieurs nourrices regardait la foule avec des yeux immenses, des yeux élargis par des drogues, des yeux trop fixes, des yeux de pythie qui hypnotise.
— C’est elle, la princesse Salomé ? m’étonnai-je.
Caïphe approuva. J’étais déçu.
— Elle est beaucoup moins bien qu’on le dit.
— C’est ce qu’on croit d’abord.
Salomé devait avoir seize ans. Ce n’était pas une femme, c’était l’esquisse d’une femme. Tout était petit chez elle, la taille, les hanches, les fesses, la poitrine, mais tout était rond, légèrement charnu, et l’on éprouvait devant elle la brûlure qu’on ressent aux premières heures du printemps… À la voir ainsi, innocente et suggestive, svelte et lourde dans ses voiles de gaze, on se prenait à penser que, même nue, elle n’aurait été qu’une promesse de nudité…
Je ne saisissais pas le lien entre cette adolescente et sa réputation de femme fatale. Sans doute Salomé devait-elle correspondre aux goûts juifs plutôt qu’aux goûts romains.
Je l’avais crue silencieuse mais je découvris qu’elle racontait quelque chose. Hommes et femmes devaient s’approcher d’elle, au plus près, sous l’estrade, pour entendre les paroles que ses lèvres, presque immobiles, laissaient à peine échapper, comme un souffle, en une mélodie chantonnée.
Caïphe grommela que sa timidité n’était qu’une feinte. Une fois sous ses jambes et dans son parfum, les hommes se retrouvaient pris au filet.
Effectivement, je me sentis soudain engourdi, entêté par une fragrance de musc, les yeux collés à ses chevilles déliées comme un poignet de harpiste, entourées de chaînes fines où tintaient des petits grelots… Je levai la tête pour boire à ses lèvres l’étrange récit qu’elle recommençait sans fin. Elle parlait d’elle en se nommant, comme si elle était devenue une spectatrice hallucinée de sa propre vie.
— Salomé rentre au palais, le palais grand et sombre sous la lune. Salomé revient du cimetière où elle a pleuré la mort de Rabbi. Salomé est triste, et le soir est froid, et la terre est noire. Tout d’abord, Salomé ne voit pas l’homme sous le porche. Mais la voix l’arrête : « Pourquoi pleures-tu Salomé ? » L’homme est grand et mince, un capuchon d’ombre sur la tête. Salomé ne répond pas d’abord aux inconnus. Mais la voix ne laisse pas passer Salomé. « Tu pleures Yéchoua, je le sais, et tu as tort. » « De quoi te mêles-tu ? Je pleure qui je veux ! » L’homme s’approche et Salomé éprouve un grand trouble. « Tu ne dois plus pleurer Yéchoua. S’il était mort hier, aujourd’hui il est ressuscité. » L’homme se tient tout près, ses grandes mains pendantes. Sa voix rappelle quelque chose, ses yeux aussi. Mais la pénombre du palais haut et sombre a couvert les yeux de Salomé. « Qui es-tu ? » Alors il enlève sa capuche et Salomé le reconnaît. Elle tombe à genoux. « Salomé, relève-toi. C’est toi que j’ai choisie pour être la première. Tu as beaucoup péché, Salomé, mais je t’aime, et je t’ai pardonné. Va porter la bonne parole à tous les hommes. Va ! » Mais Salomé pleure trop pour bouger et lorsqu’elle essuie ses larmes, il n’est déjà plus là. Mais Salomé a reçu la bonne nouvelle : Yéchoua l’aime. Il est revenu. Il est ressuscité. Et Salomé dira et redira la bonne nouvelle à tous les hommes.
Ce qui m’était apparu, de loin, comme un spectacle, m’était donné maintenant comme une confidence. Je croyais que Salomé n’avait parlé et bougé que pour moi. Ses yeux laissaient couler de longues larmes noires, ses bras nus s’ouvraient, ses jambes bougeaient, impudiques, sous ses voiles et sa voix me semblait une pêche goûteuse à mordre au plus fort de l’été.
J’aurais bien supporté une deuxième, voire une troisième audition du récit, mais nous fumes déportés sur le côté, chassés par les nouveaux spectateurs.
Revenus dans la rue, nous nous dégourdissions les membres par quelques pas, mais nos pensées restaient dans la cour, fixées sur Salomé.
— C’est vrai que, finalement, elle n’est pas mal, dis-je pour rompre un silence embarrassé.
Caïphe cracha à terre.
— Pire que si elle était belle.
Nous marchâmes encore sans plus échanger un mot. Le charme de Salomé, insinué en nous, nous avait fait oublier pourquoi nous étions allés l’entendre.
Nous finîmes par nous arrêter près d’une fontaine. L’ombre du platane, le rire de l’eau nous apaisèrent et redonnèrent un peu de fraîcheur à nos idées.
— Qu’est-ce qu’elle a raconté ? demandai-je.
— Un gazouillis incohérent selon lequel elle aurait vu Yéchoua vivant. Au début, elle ne le reconnaît pas. Il a une bonne nouvelle pour elle : il l’aime.
— Qui cela intéresse-t-il ?
— Personne. Tout le monde viendra au petit palais mais personne n’y prêtera vraiment attention. On va voir Salomé pour la voir, pas pour l’entendre. Salomé demeure inoffensive, les hommes se rinceront l’œil et les femmes médiront. Rien d’autre.
— Crois-tu qu’elle soit manipulée par quelqu’un ? demandai-je à Caïphe.
— Non. Et cela me rassure. Il n’y a peut-être pas de plan derrière tous ces phénomènes. Il n’y a peut-être pas de rapport direct entre le cadavre volé et le délire de Salomé. Cette fille est folle, tout simplement. C’est la folle de la maison Hérode. Chacun en a une dans sa famille ou dans son village. La rumeur de résurrection n’ira pas plus loin.
Nous étions rassurés. L’exercice du pouvoir rend inquiet ; parce qu’il exige d’anticiper sur les catastrophes, après plusieurs années, il creuse en nous une tendance à imaginer toujours le pire. Le matin, nous avions craint que la situation ne nous échappât ; après avoir rencontré Salomé, nous avions recouvré la tranquillité. Il n’en demeurait pas moins qu’il fallait retrouver le cadavre et nous convînmes d’harmoniser nos recherches.
— Quand nous aurons récupéré la dépouille de Yéchoua, m’écriai-je, je l’exposerai sous les remparts de la cité, à la mode grecque, et, bien gardée par mes légionnaires, je la laisserai pourrir une semaine, le temps que tout rentre dans l’ordre.
Au moment où nous nous séparions, Caïphe me retint par le bras pour me désigner un attroupement qui se formait au coin de la place.
Une femme avançait sur un âne, une très belle femme mûre, aux lèvres fines, aux traits purs, au nez découpé, un de ces visages si dessinés que, même de face, ils vous donnent le sentiment de se tenir de profil.
Caïphe murmura son nom : « Myriam de Magdala ».
Je la découvrais avec émerveillement. Il y avait quelque chose de noble dans la clarté de son front, l’élégance de la coiffure, une coiffure sans coiffure, ses lourds cheveux noirs étant simplement ramenés sur l’avant de l’épaule. Du haut de son âne, elle incarnait la royauté souveraine.
Caïphe m’apprit qu’il s’agissait d’une prostituée du quartier nord.
Les femmes accouraient au-devant d’elle, comme attirées par la force qui en émanait.
— Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! Il est ressuscité.
Elle disait cela d’une voix grave et chaude, aussi sensuelle que son œil charbonné et ses longs cils étonnés.
Elle descendit de sa monture et embrassa ses compagnes.
— Réjouissez-vous. Il est ressuscité. Où est sa mère ? Je veux le lui annoncer.
On s’écarta.
D’une pauvre maison de pisé, une paysanne sortit. Sa vieille face portait les peines d’une vie de travail, les fatigues d’une existence difficile et les bouffissures de chagrins récents. Cette mère qui venait de perdre un de ses fils dans un supplice humiliant trouvait encore la force d’ouvrir les bras à qui venait la voir.
La prostituée tomba à ses pieds.
— Myriam, ton fils vit ! Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. La voix m’était familière, les yeux aussi. Mais il portait un capuchon. Comme tout ce que me disait cet inconnu m’allait droit au cœur, je me suis approchée. C’est alors que je l’ai identifié. Il m’a embrassée et il m’a dit : « Va proclamer la Bonne Nouvelle au monde entier. Yéchoua est mort pour vous tous et, pour vous tous, il est ressuscité. » Ton fils vit, Myriam ! Il est vivant !
La veuve ne bougeait plus. Elle écoutait en silence les paroles de la Magdaléenne. Loin d’être soulagée, elle semblait accablée, je crus même qu’elle allait s’effondrer.
Puis deux larmes, lentement, se lovèrent sur ses paupières rougies. C’était, enfin, le chagrin qui partait, qui allait s’écouler. Mais aucun sanglot ne descendit. La lumière des yeux changea, revint à la vie, et maintenant brillait dans ce masque de peau plissé, son magnifique, son éblouissant, son grand, son bel amour pour son fils, radieux comme une aube sur la mer.
Caïphe serra mon coude si fort que je crus qu’il me mordait.
— Nous sommes perdus !
Je n’eus pas la force de lui répondre. Le plantant là, je rentrai en courant au palais. Quelque chose m’avait ému sur cette place, que je ne pouvais lui dire et que je n’avouerai qu’à toi : dans les yeux de cette vieille Juive, j’avais retrouvé, un instant, le regard de notre mère.
Voilà que le souvenir m’empoigne à nouveau… Je continuerai mon récit plus tard. Reçois l’affection de ton frère, et porte-toi bien.