De Pilate à son cher Titus
Ces dernières heures furent déroutantes. La situation résiste à ma logique. Je ne fais pourtant pas partie des exaltés qui rêvent la réalité plutôt qu’ils ne la voient, qui lui prêtent, telle une maîtresse lointaine entraperçue, mille qualités, mille paroles non prononcées, mille intentions inavouées qui les réconfortent, mille silences qui s’expliqueront heureusement, non, je ne suis pas de ces amants en imagination, fabricateurs de beauté, artisans de bonté, doreurs d’idéal, démiurges de la félicité. La réalité, moi, je la connais ; pis même, je la suspecte. Je m’attends à ce qu’elle soit toujours plus laide qu’elle n’apparaît, plus violente, plus sinueuse, plus torturée, captieuse, revancharde, égoïste, radine, agressive, injuste, versatile, bref, en un mot : plus décevante. Aussi, je ne la quitte pas, la réalité, je la traque, je lui colle au cul, je suis à l’affût de toutes ses faiblesses et de ses mauvaises odeurs, je la presse de rendre son jus immonde.
Cette lucidité donne à ma vie un drôle de goût, âpre, mais elle fait de moi un préfet efficace. Aucun discours, même le plus flatteur, le plus mielleux, le plus fleuri de promesses, ne m’empêche de saisir les forces en présence. Parce que mon esprit ressemble à un couteau de boucher qui coupe juste, je me trompe peu. Habitué à négliger les perspectives optimistes, je vais souvent droit au but, et j’y vais vite.
Or ces dernières heures m’ont plutôt donné l’impression que je piétinais en rond dans un manège.
L’après-midi d’hier, mes hommes avaient retrouvé la trace des disciples. Les sectateurs de Yéchoua s’étaient réfugiés dans une ferme abandonnée, non loin de Jérusalem.
Je pris une escorte de vingt hommes et je quittai le palais. Après les portes de la ville, nous dépassâmes les pèlerins qui retournaient dans leur province ; volés par les hôteliers, exploités par les marchands, détroussés par les prêtres, ils affichaient cependant le visage lisse et l’œil satisfait des hommes qui viennent de remplir leur devoir religieux.
Derrière nous, au fond de la vallée, se dressait Jérusalem, ceinturée de murailles, exhibant orgueilleusement les tours du palais d’Hérode le Grand, les élancements monumentaux du Temple, avec ses portiques de marbre blanc étincelant rehaussé de dorure. Je haussai les épaules : c’était une capitale, certes, mais une capitale orientale, excessive, prétentieuse, clinquante, la capitale du mensonge religieux, la capitale de l’exploitation des âmes naïves, la capitale de la manipulation des esprits par la culpabilité et le repentir, une citadelle d’inanité que le magicien de Nazareth avait dénoncée avec violence et, sur ce point, je dois admettre que j’étais d’accord avec lui.
Une fois le col passé, Burrus désigna du doigt une bergerie en contrebas, à la toiture crevassée.
— Ils se cachent ici.
Je divisai mon détachement afin que nous arrivions de toutes parts en empêchant les hommes de s’enfuir. Puis, sur mon signe, nous galopâmes vers le bâtiment.
Personne ne bougea entre les murs. Il fallut sortir un à un les disciples qui tremblaient, telles des sauterelles.
On rangea les hommes devant moi. Leurs corps me jetaient au nez une puissante odeur animale, l’odeur de la peur panique, l’odeur de ceux qui vont mourir. Ils pensaient que j’allais les arrêter pour leur faire subir le même sort que leur maître, et, à la perspective de la crucifixion, dégoulinant de sueur, veines gonflées et yeux exorbités, ils réagissaient de manière beaucoup plus instinctive que celui-ci.
Je ne m’étais pas trompé : ils étaient en nombre suffisant pour avoir fait rouler la pierre silencieusement et transporté le cadavre. On avait raconté qu’ils avaient fui Jérusalem le jour même de l’arrestation de Yéchoua, et qu’ils n’avaient pas assisté à son exécution, craignant que les prêtres ou la foule ne s’en prennent aux disciples après le maître. Mais qu’est-ce qui le prouvait ? Peut-être s’étaient-ils cachés pendant le supplice, puis, à l’insu de tout le monde, avaient subtilisé le corps dans une mise en scène si parfaite qu’on serait obligé de croire que le magicien avait disparu de lui-même, exerçant son pouvoir au-delà de la mort. Cet élément de mystère leur suffirait pour vivre, quelques années encore, du culte de Yéchoua en abusant les crédules.
— Où est le corps ?
Aucun ne répondit. Ils ne semblaient même pas comprendre la question.
— Où est le corps ?
Ils fuyaient mon regard, de plus en plus terrorisés. Ils me craignaient tellement que je les sentis presque désireux de me répondre.
L’un d’eux tomba à genoux.
— Pitié, seigneur, pitié.
Les autres le suivirent. Ils se prosternaient tous, bafouillant des excuses.
— Nous avons cru Yéchoua, nous nous sommes laissé avoir par ses promesses. Il nous a bien barbouillés de miel mais nous n’avons rien fait de mal, jamais ! C’est lui qui a renversé les étals des marchands du Temple, c’est lui qui a chassé les changeurs et les vendeurs au fouet ! Nous, nous étions restés derrière, en retrait, sous la porte de Suse, surpris par sa colère. C’est lui qui critiquait le Sabbat, pas nous. Notre seule faute fut de l’avoir un peu trop écouté. Mais nous le regrettons aujourd’hui. Depuis qu’il est mort sans réagir sur une croix, comme un voleur, nous avons mesuré notre erreur. Quand on pense que nous avons quitté notre famille et notre travail pour lui…
Ils arboraient de vraies têtes de cocus outragés. Selon mes espions, certains suivaient depuis quatre ans Yéchoua, ayant épousé sa misère, sa foi, ses luttes, sa vision, et voilà que leur rêve était fauché par la mort de leur champion dans la force de l’âge ; leur songe venait de se fracasser contre une croix ! Aujourd’hui, ils comprenaient qu’ils étaient des naïfs ; demain, on les traiterait d’imbéciles. Jusqu’à la fin de leurs jours on les moquerait sans répit, et – plus grave encore – ils seraient contraints de se gausser d’eux-mêmes.
C’étaient de pauvres Juifs, des hommes du peuple encore jeunes mais que les rudesses des voyages, le soleil, la mendicité faisaient paraître plus vieux que des Romains du même âge. En hardes, le dos trempé, ils s’aplatissaient à mes pieds.
— Pourquoi n’êtes-vous que dix ?
Je venais de me souvenir que, dans les rapports de mes espions, on me parlait de douze sectateurs.
— L’un de nous s’est pendu.
— Et le douzième ?
— Mon frère Yohanân est resté à Jérusalem.
Burrus se pencha vers moi et me glissa dans l’oreille que Yohanân et Jacob appartenaient à une famille riche, influente, liée au grand prêtre Caïphe.
— Yohanân nous a quittés ce matin pour se rendre au tombeau.
— Et pas vous ?
— Nous, nous rentrons chez nous. Nous avons compris notre erreur.
— Où étiez-vous cette nuit ?
— Ici.
Ils avaient l’air sincères. Des menteurs n’auraient pas eu des attitudes aussi coupables. Des menteurs auraient brandi avec force leur alibi.
J’ordonnai à mes hommes de fouiller la bergerie et les alentours. Ils ne trouvèrent pas le cadavre. Les disciples ne semblaient même pas avoir conscience de ce que je cherchais, ils continuaient à plaider leur cause auprès de moi en accusant le magicien.
Le plus acharné à accabler son ancien maître était Syméon, un colosse aux épaules larges, aux muscles saillants, au cou puissant parcouru de multiples veines violettes, comme un réseau de vers de terre. Il mettait une telle énergie à brûler ce qu’il avait adoré que j’imaginai avec quel excès, par le passé, il avait dû vénérer et aimer Yéchoua.
Tout cela commençait à me fatiguer. Il était évident que ces misérables avaient tout perdu et qu’ils étaient persuadés que nous n’étions venus que pour les arrêter, que leur avenir était la prison du fort Antonia, le procès du sanhédrin, et sans doute la mort. S’ils avaient pu donner un élément pour se défendre, ils l’auraient déjà lâché.
À cet instant, une forme blanche apparut sur le chemin. Accourant de Jérusalem, arrivait un beau garçon de dix-huit ans, au corps bien découplé, qui semblait être en proie à une émotion extrême. Négligeant ma troupe, ma présence, il se précipita vers les disciples et leur cria :
— Yéchoua n’est plus dans son tombeau !
Les Juifs furent tellement abasourdis qu’on aurait pu douter, à leur immobilité, qu’ils eussent bien entendu. Le jeune homme répéta joyeusement la nouvelle, surpris de ne pas obtenir de réaction. Sans l’écouter, les disciples me regardaient du coin de l’œil, essayant de faire comprendre au jeune homme que j’étais là.
Le jeune homme se retourna alors vers moi et, sans se démonter une seconde, me sourit.
— Bonjour, Ponce Pilate. Je suis Yohanân, le fils de Zébédée. Je viens leur annoncer ce que tout Jérusalem sait désormais : Yéchoua a quitté son tombeau !
Effectivement, Yohanân avait l’assurance insolente des fils de grande famille. Comme je ne supporte pas que l’on m’adresse la parole sans que j’aie parlé d’abord, je ne répondis pas et fis signe à mon escorte de se rassembler.
Je toisai les disciples.
— Je ne vous arrête pas. Rentrez chez vous. Et ne remettez plus les pieds à Jérusalem.
À ces mots, les visages se détendirent comme la terre sèche cesse de craqueler à la première pluie. Ils se regardaient les uns les autres, interloqués : ils étaient libres ! Ils s’inclinèrent devant moi, sauf Yohanân ; Syméon, éperdu de reconnaissance, m’embrassa même les pieds, pas le moins du monde gêné de témoigner aussi bassement sa joie.
Je les admonestai cependant une dernière fois :
— Rentrez chez vous, reprenez votre travail, oubliez le magicien et cessez de colporter la nouvelle que son cadavre a disparu. Dans quelques heures, nous l’aurons retrouvé et nous mettrons en prison les voleurs.
Yohanân éclata de rire et je vis ces belles dents de jeune homme heureux se moquer de moi avec insolence. Je saisis mon fouet pour le frapper quand il m’arrêta en me disant très vite :
— Je sais qui a pris le corps de Yéchoua.
Il semblait sincère. Était-ce ma réaction qui l’avait ramené à des sentiments respectueux ? Il insista en me fixant dans les yeux.
— Je sais qui c’est.
Je pris le temps de ranger mon arme à ma ceinture. Après tout, cette expédition n’avait pas été inutile.
— Comment le sais-tu ?
— C’était prévu. Il y avait un plan.
— Intéressant. Eh bien ?
— Tout s’est déroulé dans l’ordre.
— Intéressant. Et qui a volé le cadavre ?
— L’ange Gabriel.
Je contemplai longuement le pauvre garçon. De toutes les forces de son jeune corps, de sa jeune âme, il croyait à ce qu’il disait. Pour ta gouverne – car fort heureusement tu ignores, mon cher frère, ces sottises hébraïques – sache que les anges – une spécialité d’ici, au même titre que les oranges, les dattes ou le pain sans levain – sont des messagers du Dieu unique, des créatures spirituelles qui prennent des formes humaines, une troupe de soldats immatériels et sans sexe qui sont intervenus, paraît-il, maintes fois pour écrire l’histoire de ce peuple. Pour aller et venir entre le ciel et la terre, ils empruntent une échelle que je n’ai jamais vue. Ils sont très anti-romains aujourd’hui, comme ils furent anti-égyptiens dans le passé, car ils se solidarisent magnifiquement avec les Juifs dans toutes leurs querelles. Ceux-ci les font intervenir lorsque leur raison trébuche, c’est-à-dire très souvent. Ce jeune homme avait donc interprété ce qui lui échappait par une intervention divine, et, pour donner plus de crédibilité à son explication, nous révélait même le nom de l’ange : Gabriel. Car ces étranges créatures, bien que personne ne les appelle, ont néanmoins un prénom dont la terminaison « el » indique qu’ils viennent de Dieu. Mickaël, Raphaël, Gabriel. Tu mesures, à ce galimatias, ce que signifie être préfet de Judée… Je ne suis pas seulement exposé quotidiennement aux désordres des hommes – rivalités, soulèvements, émeutes – mais aussi aux désordres de leurs idées. Comme un vin qui fait perdre toute clarté, la Judée rend fou. Le paradoxe de cette terre sèche, nette, parfois désertique, sans brume et sans nuages, c’est qu’elle produit des brouillards de pensée.
J’ordonnai à mes troupes de rentrer et, sans un commentaire, nous abandonnâmes les disciples car je savais désormais où nous devions nous rendre pour récupérer le cadavre.
Lorsque j’avais saisi que les disciples, trop lâches pour entreprendre quoi que ce fût, n’auraient jamais pipé les dés, j’avais tout de suite deviné d’où venait le subterfuge. Il fallait quelqu’un d’établi qui puisse mobiliser une troupe de voleurs efficaces, discrets et silencieux, puis cacher un cadavre sans éveiller de soupçons.
Je mis le cap sur le domaine agricole où prospérait le riche et respecté Yoseph d’Arimathie.
Comment n’y avais-je pas songé plus tôt ? Yoseph était évidemment l’homme qui tirait toutes les ficelles depuis deux jours…
La ferme apparut à l’est de Jérusalem après une mer d’oliviers. Tout autour s’élançaient des vignes à perte de vue. Grâce au vin qu’il en tire, Yoseph passe pour être un des hommes les plus fortunés d’ici, ce qui lui permet de siéger au sanhédrin, l’assemblée qui rend la justice sur les affaires religieuses, celle-là même qui fit le procès du magicien. Le sanhédrin comprenant trois classes – les prêtres, les docteurs de la Loi et les grandes familles aisées –, c’est à ce titre que Yoseph y siège et il y tient un discours modéré, loin des excès religieux habituels. Cependant, il s’était intéressé plus que de raison à Yéchoua. Au soir de la crucifixion, Yoseph vint me demander le droit de le décrocher, de l’embaumer et de l’ensevelir dans son tombeau tout neuf qu’il venait de faire aménager.
Parce qu’il semblait gêné de m’exposer cette requête, j’avais soupçonné qu’il avait voté, avec le sanhédrin la mort de Yéchoua par discipline de vote, mais qu’il avait plus d’intérêt religieux qu’il n’en avait laissé paraître. Sans trop poser de questions, j’acceptai sa proposition d’ensevelir Yéchoua, d’autant qu’il fallait faire vite, avant le coucher du soleil ; sinon le Sabbat et la Pâque allaient interdire toute activité. De plus, j’avais toujours estimé Yoseph, sage marchand, bon père de famille et modéré au sein de ce sanhédrin que j’essaie de contrôler autant que possible.
Sur le moment, je n’avais pas imaginé à quel plan tortueux j’étais en train d’acquiescer.
Notre troupe passa le portail du domaine et le trouva dans un étrange état. Portes et fenêtres étaient ouvertes mais les femmes ne s’interpellaient pas de l’une à l’autre ; la grange était béante, l’enclos des poules entrebâillé, mais aucun berger, aucun palefrenier, aucune fille n’y circulait. Nous avancions dans un monde figé, impressionnés par le silence. Des tas de foin avaient été répandus au sol, des outils jetés à bas, des bâtons se dressaient, plantés dans le trou à fumier.
Nous mîmes pied à terre et découvrîmes qu’à l’intérieur de la ferme la bizarrerie continuait : les coffres étaient vidés, les sacs éventrés, le linge dispersé, les meubles renversés, les lits retournés, les paillasses déchirées, les rideaux arrachés. Aucun doute : des brigands venaient d’attaquer la ferme.
Mais où étaient les habitants ? Je craignais le pire. Pourvu que nous ne retrouvions pas que des cadavres !
J’envoyai mes hommes fouiller la grange, l’écurie, les alentours. Burrus et moi parcourions la maison.
J’arrivai dans la chambre principale, celle de Yoseph et son épouse. Tout avait été mis sens dessus dessous mais il n’y avait pas de traces de sang. En regardant le lit, mes yeux s’écarquillèrent. Au milieu des draps froissés était répandu le contenu d’un coffre, bijoux, bagues, bracelets, pièces d’or…
Comment expliquer cela ?
Des voleurs étaient donc venus chez Yoseph et n’avaient rien pris ? Ils auraient laissé une fortune derrière eux, au mépris des risques encourus, des coups donnés ? Mais que cherchaient-ils donc ? Autre chose ?
— La cave ! Il faut aller dans la cave !
Burrus me suivit sans comprendre. Lorsque nous nous approchâmes de la lourde porte basse, j’entendis les gémissements et je sus que j’avais raison : tous les gens de la ferme, femmes, hommes, enfants, vieillards, étaient là, ligotés, bâillonnés au milieu des hautes jarres et des cuves.
Je défis moi-même les liens de Yoseph et je le soutins pour remonter au jour. Il a un de ces visages dont les rides franches et précises, en soleil autour des yeux pâles et bleus, résument l’honnêteté d’une vie. Tout y est harmonie. Seuls les sourcils exubérants témoignent d’un peu de fantaisie.
— Yoseph qu’est-il arrivé ?
— Des hommes sont venus. Ils recherchaient le cadavre.
Il se tourna vers moi et eut un petit sourire ironique.
— Ils ont fait le même raisonnement que toi.
— Qui était-ce ?
— Ils étaient masqués.
Je compris ce que Yoseph me signifiait par là : si les hommes étaient masqués, c’est qu’ils pouvaient être reconnus de Yoseph ; si Yoseph pouvait les reconnaître, c’est qu’ils étaient de Jérusalem. Et qui, à Jérusalem, voulait récupérer le cadavre pour empêcher tout culte posthume gênant, sinon les hommes du sanhédrin ?
Je murmurai, pensif :
— Caïphe ?
Yoseph d’Arimathie ne répondit pas, seule manière honorable pour un Juif de livrer un secret à un Romain.
— Est-ce que Caïphe est reparti bredouille ?
Yoseph d’Arimathie me fixa longuement.
— Oui ! Et si tu ne me crois pas, va donc lui demander. Vous m’avez tous les deux prêté des intentions que je n’ai jamais eues. Fort heureusement d’ailleurs. Car je suis ravi de voir, sans avoir levé le petit doigt, la tournure que prennent les événements… Maintenant, il ne nous reste plus qu’à attendre.
— Attendre quoi ?
— La confirmation que le corps a bien été volé. Il va falloir que Caïphe et toi vous le prouviez.
— Nous n’avons pas à prouver qu’un cadavre qui disparaît est un cadavre volé : c’est l’évidence.
— De moins en moins ! Et j’ai peur pour toi que, chaque jour qui passe, l’évidence ne s’appelle l’ange Gabriel.
Nous étions dans la cuisine ombreuse, les aromates pendaient des poutres, trois poulets aussi qui attendaient d’être plumés. Les femmes s’agitaient autour d’un domestique, un valet grand et maigre, qui avait été blessé lorsqu’il s’était opposé aux hommes masqués.
— Yéchoua n’était pas un homme ordinaire, reprit Yoseph. Sa vie ne fut pas ordinaire. Sa mort ne le sera pas non plus.
— Pourquoi as-tu voté sa mort si tu penses du bien de lui ?
Yoseph s’assit et se frotta le front. Il s’était posé mille fois la question que je lui adressais. Il nous servit du vin.
— Pour Caïphe, notre grand prêtre, les choses sont toujours simples. Il voit clairement le bien et le mal. Là où un esprit ordinaire hésite, lui tranche. C’est en cela qu’il mérite d’être un chef. Pour moi, les choses sont toujours plus complexes. Yéchoua m’intéressait, me troublait. J’étais impressionné par ses miracles, quoique lui-même les détestât. Caïphe avait pris Yéchoua en grippe, il lui reprochait de blasphémer, et, ce qui est plus grave, de blasphémer en se faisant applaudir par le peuple. Tout ce que disait Yéchoua n’était pas contre nos livres, mais Caïphe percevait en Yéchoua un danger pour l’institution du Temple. Il ne faisait pas de nuances pour le condamner énergiquement.
— Alors tu as obéi à Caïphe lors du procès ?
— Non, j’ai obéi à Yéchoua.
— Pardon ?
— Au moment du vote, alors que je comptais l’épargner, Yéchoua s’est tourné vers moi, comme s’il m’entendait penser. Ses yeux m’ont dit clairement : « Yoseph, ne fais pas cela, vote la mort avec les autres. » Je ne voulais pas lui obéir, mais résonnait de plus en plus fort au fond de mon crâne ce que son regard me criait. Il ne me lâchait plus, j’étais sa proie. Alors, je lui ai cédé. J’ai voté la mort.
— Vous n’en aviez pas besoin de cette unanimité ?
— Non, la majorité aurait suffi.
— Alors ?
— Yéchoua le désirait ainsi.
Ainsi Yoseph, comme Claudia Procula mon épouse, s’était rallié à l’idée que Yéchoua tenait à mourir. L’admiration fait faire d’étranges calculs. Parce qu’ils admiraient Yéchoua, et parce qu’ils n’admettaient pas sa mort stupide, Claudia et Yoseph devaient croire désormais que Yéchoua l’avait provoquée. Leur héros demeurait un héros s’il avait souhaité et maîtrisé sa mort. Quelles contorsions ridicules ! Quel refus de voir le monde tel qu’il est ! Pour ne pas perdre l’estime d’eux-mêmes, Claudia et Yoseph devaient continuellement grandir le magicien.
Je quittai Yoseph.
Au moment de passer le portail, je me retournai vers lui.
— Je ne voudrais pas être à ta place, Yoseph. Yéchoua était un homme singulier, illuminé mais un brave homme, qui n’a jamais fait de mal à personne et ne s’en est jamais pris à Rome. J’ai tout fait pour lui épargner une exécution injuste. Je ne m’y suis soumis qu’après le choix de la foule, et en m’en lavant ostensiblement les mains. J’ai la conscience en paix. Mais toi, comment as-tu pu, au sein du sanhédrin, alors que tu pouvais voter non, qu’aucune pression ne te contraignait à rejoindre la majorité, comment as-tu pu condamner un innocent ? Tu as tué un homme juste !
Yoseph ne parut pas ébranlé par mon discours. Il me répondit simplement :
— Si Yéchoua avait été un homme, j’aurais condamné un homme juste. Mais Yéchoua n’était pas un homme.
— Ah bon ? Et qui d’autre ?
— Le Fils de Dieu.
J’abandonnai la discussion et rentrai à Jérusalem. Vois-tu où je me trouve, mon cher frère ? Sur une terre où, non seulement on voit des Fils de Dieu dans la rue, au milieu des pastèques et des melons, mais où encore on les condamne, ces Fils de Dieu, à périr crucifiés sous un soleil ardent ! Sans doute est-ce le meilleur moyen de se gagner les faveurs du Père !…
En tout cas me voici sans nouvelle piste, retenu à Jérusalem pour courir après un cadavre qui se décompose, mais que j’ai intérêt à reconfier officiellement aux vers avant que son absence ne pourrisse davantage les esprits de Palestine. Souhaite-moi bonne chance et porte-toi bien.