Voués à la mort
La révolution a pour habitude d’être magnanime avec précipitation. Elle s’empresse de renoncer à quantité de choses. Au mot katorga « bagne », par exemple. Que voilà pourtant un beau mot, un mot de poids, rien de commun avec cette espèce d’avorton de Dopr, ce glissant ITL. « Bagne », c’est un mot qui s’abat sur vous du haut de l’estrade des juges comme une guillotine à retardement, dès la salle d’audience il vous brise l’épine dorsale du condamné, il vous fracasse tout espoir. Le mot « bagnards » est si terrible que les autres détenus, les non-bagnards, se disent entre eux : ceux-là, pour sûr, quel ramassis de bourreaux ! (Voilà bien une faculté froussarde et salvatrice de l’homme : se représenter qu’on n’est pas le pire ni le plus mal loti. Les bagnards portent des numéros ! vous vous rendez compte ? des durs de durs, il faut croire ! Avec nous autres, avec vous et moi, on n’en viendra tout de même pas là !… Patience, patience, on y viendra !)
Staline raffolait des vieux mots, se rappelant que les États peuvent reposer sur eux pendant des siècles. Sans la moindre nécessité prolétarienne, il regreffa des mots qui avaient été tranchés dans la hâte : « officier », « général », « directeur », « suprême ». Et vingt-six ans après que la révolution de Février eut supprimé le bagne, Staline le rétablit. On était en février 1943 : Staline sentit alors qu’il était, comme qui dirait, sorti de l’auberge. Les premiers fruits civils de la victoire du peuple à Stalingrad furent donc : l’oukase sur la militarisation des voies ferrées (qui déférait gamins et femmes au conseil de guerre) et, le surlendemain (17 avril), l’oukase sur l’introduction du bagne et de la potence. (La potence est, elle aussi, une bonne et antique institution, sans rien de commun avec le claquement d’un revolver, elle étire la mort et permet de l’exhiber d’un coup et dans ses moindres détails à une grande foule.) Toutes les victoires qui suivirent traînèrent dans les bagnes et au pied de la potence de nouveaux contingents d’hommes voués à la mort : depuis le Kouban et le Don, pour commencer, ensuite depuis l’Ukraine de la rive gauche du Dnepr, depuis Koursk, Orel, Smolensk. Juste après les armées arrivaient les tribunaux militaires, et les uns étaient pendus séance tenante, les autres prenaient le chemin des camps de bagnards nouvellement créés.
Le premier de ce genre a sans doute été celui de la mine n° 17 à Vorkouta (et d’autres bientôt à Norilsk et Djezkazgane). Le but de l’opération n’était guère dissimulé : il s’agissait de mettre à mort les bagnards. C’était une machine à tuer bien franche, mais dans la tradition du Goulag, étirée dans le temps, pour que les victimes aient à souffrir plus longtemps et à fournir encore du travail avant leur mort.
On les logea dans ces « tentes » de sept mètres sur vingt, courantes dans le Nord. Habillées de planches et recouvertes de sciure de bois, elles devenaient des sortes de baraques légères. Pareille tente était prévue pour quatre-vingts personnes en cas de « wagonnets », pour cent personnes en cas de châlits continus. Les bagnards, eux, y étaient logés à raison de deux cents.
Mais n’allez pas voir là un tassement ! ce n’était que judicieuse utilisation de la surface habitable. Les bagnards fournissaient douze heures de travail en deux équipes sans jour de repos : par conséquent, il y en avait toujours cent au travail et cent dans la baraque.
Pendant le travail, ils étaient entourés d’un cordon de gardes avec leurs chiens, on les battait à qui mieux mieux, on les stimulait à la mitraillette. En route pour la zone, on pouvait à sa guise arroser leur formation d’une rafale et personne ne demandait de comptes aux soldats pour ceux qui avaient péri. La colonne exténuée des bagnards était facile à distinguer de loin d’une colonne de simples prisonniers – tant les gens s’y traînaient avec peine, l’air égaré.
On leur faisait bonne mesure de toute la longueur de leurs douze heures de travail. (Pour creuser à la main une roche dure dans les blizzards polaires de Norilsk, ils avaient droit, en douze heures de temps, à une seule fois dix minutes de chauffoir.) Et on employait de la façon la plus inepte possible leurs douze heures de repos. On prenait sur ce temps-là pour les conduire d’une zone à l’autre, pour les faire mettre en rangs, pour les passer à la fouille. Arrivés dans la zone d’habitation, on les introduisait immédiatement dans une tente jamais aérée – une baraque sans fenêtres – et on les y enfermait à clef. Tout l’hiver durant s’y concentrait un air d’une puanteur, d’une humidité, d’une âcreté telles qu’un homme non habitué n’eût pu y tenir deux minutes. La zone d’habitation était encore moins accessible aux bagnards que la zone de travail. Cabinets, réfectoire, infirmerie – ils n’avaient droit à rien de cela. Pour tous usages, une tinette et un guichet. Ce que manifeste le bagne stalinien des années 1943-1944 : la conjugaison du pire qui existe au camp avec le pire qui existe en prison.
Le bagne tsariste, selon le témoignage de Tchékhov, était beaucoup moins inventif. De la prison d’Alexandrov (à Sakhaline), les bagnards pouvaient non seulement sortir vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour aller dans la cour ou aux cabinets (ils ne se servaient même pas de tinettes), mais ils pouvaient aller passer toute la journée… en ville ! Si bien que le sens véritable du mot « bagne » – l’enchaînement des rameurs au banc de nage –, seul Staline l’a pénétré.
Sur leur douze heures de « repos » était encore pris le temps des appels du matin et du soir – pas un simple contrôle du nombre de têtes de bétail comme c’est le cas pour les zeks : non, un appel détaillé, nominal, au cours duquel chacun des cent bagnards devait, sans accrocher, proclamer deux fois par jour son numéro, la liste devenue odieuse de ses nom, prénom, patronyme, date et lieu de naissance, articles du code, temps de peine, organisme qui a condamné et date de sortie, cependant que les quatre-vingt-dix-neuf autres, deux fois par vingt-quatre heures, devaient écouter tout cela, une vraie torture. Toujours sur le compte des mêmes douze heures avaient lieu les deux distributions de pitance : distribution des écuelles par le guichet et récupération de même. Aucun bagnard n’était autorisé à travailler à la cuisine, à transporter les baquets de nourriture. Tout le personnel de service était composé de truands, et plus impudemment, plus impitoyablement ceux-ci escroquaient les maudits bagnards, mieux ils vivaient eux-mêmes et plus étaient satisfaits les patrons du bagne : ici, et comme toujours aux dépens des Cinquante-Huit, coïncidaient les intérêts du NKVD et ceux de la truanderie.
Mais comme les bordereaux ne devaient pas conserver trace pour l’histoire de ce qu’on faisait de surcroît crever de faim les bagnards, ces mêmes bordereaux prévoyaient la distribution de misérables suppléments – trois fois pillés au passage, par-dessus le marché – sous forme de « rations de mineurs » et de « plats-primes ». Et le tout s’accomplissait au prix d’une longue procédure, toujours par le guichet, avec appel nominal et échange écuelle contre ticket. Et lorsqu’enfin, enfin on aurait pu se laisser tomber sur son châlit et sombrer dans le sommeil – re-tablette du guichet qui se rabat, re-appel nominal, c’est la distribution des mêmes tickets pour le lendemain (les simples zeks n’avaient pas à se tracasser pour leurs tickets, ceux-ci étaient touchés et remis aux cuisines par le brigadier).
Ainsi, sur les douze heures de « temps libre », c’est à grand-peine s’il en restait quatre de répit pour dormir.
En outre, bien sûr, les bagnards ne touchaient pas un sou, ils n’avaient droit ni aux colis, ni aux lettres (il fallait que dans leur tête bourdonnante, hébétée, s’éteigne leur ex-liberté et que, dans l’indiscernable nuit polaire, il ne leur reste plus rien d’autre sur cette terre que le travail et la baraque qu’on a vue).
À ce régime, les bagnards flanchaient à merveille et mouraient rapidement.
Le premier alphabet vorkoutais (vingt-huit lettres ouvrant chacune une numérotation de un à mille), les vingt-huit mille premiers bagnards de Vorkouta, donc, sont tous descendus dans la tombe en une année seulement.
Étonnant qu’il n’ait pas suffi d’un mois1.
À Norilsk, à l’usine de cobalt n° 22, alors qu’on refoulait un convoi dans la zone pour prendre livraison du minerai, les bagnards se couchèrent sous les wagons pour en finir au plus vite. Deux douzaines d’hommes, de désespoir, s’enfuirent dans la toundra. On les repéra d’avion, on les mitrailla, puis on empila les cadavres sur la place des rassemblements.
À la mine n° 2 de Vorkouta se trouvait un camp de bagnardes. Les femmes portaient des numéros dans le dos et sur leurs fichus. Elles prenaient part à tous les travaux souterrains, et même… dépassaient le plan2 !…
Mais j’entends déjà mes compatriotes et contemporains qui me jettent avec colère : arrêtez ! De qui avez-vous le front de nous parler ? Oui ! On les exterminait ainsi à petit feu – et on avait raison ! C’étaient des traîtres, des politsaï, des bourgmestres*, non ? Alors, bien fait pour eux ! Vous n’avez tout de même pas pitié d’eux ?? (Auquel cas, comme chacun sait, la critique sort du cadre de la littérature pour entrer dans le domaine des Organes.) Quant aux femmes, là-bas, mais ce sont des paillasses à Fritz ! – me lancent des voix féminines. (Vous croyez que j’exagère ? Que non : des femmes de chez nous ont bel et bien traité d’autres femmes de chez nous de paillasses.)
Le plus facile pour moi serait de répondre, la chose à présent est admise, en « dénonçant le culte ». Je raconterais quelques cas exceptionnels d’envoi au bagne (par exemple, le cas de ces trois komsomoles engagées volontaires, pilotes de bombardiers légers, qui, ayant eu peur de larguer leurs bombes sur l’objectif, les avaient larguées en rase campagne et, revenues à bon port, avaient déclaré au rapport : mission accomplie. Seulement, par la suite, l’une d’entre elles, torturée par sa conscience komsomolienne, raconta l’histoire à la secrétaire – une jeune fille, aussi – de l’organisation de l’unité à laquelle elle appartenait ; ladite secrétaire, cela va sans dire, s’en fut droit à la Section spéciale, et les trois coupables récoltèrent chacune vingt ans de bagne). Et je m’exclamerais : voyez, voyez quels honnêtes Soviétiques étaient livrés à l’arbitraire du châtiment stalinien ! Et je vitupérerais ensuite non point à proprement parler contre l’arbitraire, mais contre les erreurs fatales, aujourd’hui fort heureusement réparées, qui ont été commises vis-à-vis de komsomols et de communistes.
Il serait indigne, cependant, de ne pas prendre le problème dans toute sa profondeur.
Parlons des femmes, pour commencer, des femmes, comme chacun sait, aujourd’hui libérées. Libérées non pas, à vrai dire, de leur double travail, mais du mariage religieux, du joug que faisait peser sur eux le mépris de la société, et des Kabanikha. Mais quoi ? n’est-ce pas se montrer pire que la Kabanikha que de leur imputer à crime d’antipatriotisme relevant du droit commun la libre disposition de leur corps et de leur personne ? Mais n’est-ce pas l’ensemble de la littérature mondiale (préstalinienne) qui a célébré l’amour libéré des ségrégations nationales ? libéré du caprice des généraux et des diplomates ? Tandis que nous, jusque dans ce domaine, nous avons appliqué l’aune stalinienne : défense d’entrer en contact sans y être autorisé par un oukase du Présidium du Soviet Suprême. Ton corps appartient avant tout à la Patrie.
Question préliminaire : qui étaient-elles de par leur âge, ces femmes, à l’époque où elles entraient en contact avec l’adversaire non pas au combat, mais au lit ? Sûrement pas des plus de trente ans, pour ne pas dire vingt-cinq. Autrement dit, depuis l’âge de leurs premières impressions d’enfants, elles avaient été élevées après Octobre, dans des écoles soviétiques et dans l’idéologie soviétique ! Qu’est-ce à dire ? Nous nous serions emportés contre l’œuvre de nos mains ? Certaines de ces jeunes filles avaient bien retenu ce que nous leur serinions depuis quinze ans, à savoir que la patrie n’existe pas, que l’idée de patrie est une invention réactionnaire. D’autres étaient lasses du puritanisme insipide de nos réunions, de nos meetings, de nos manifestations, de notre cinéma sans baisers, de nos danses sans étreintes. Les troisièmes ont été subjuguées par l’amabilité, la galanterie de l’homme, par les détails extérieurs de sa mise et de sa façon de faire la cour, toutes choses que personne n’avait enseignées aux gars de nos plans quinquennaux et aux gradés sortis de l’Académie Frounzé. Les quatrièmes, eh bien, les quatrièmes avaient tout simplement faim, oui, faim d’une faim primitive, c’est-à-dire qu’elles n’avaient rien à se mettre sous la dent. Quant aux cinquièmes, peut-être ne voyaient-elles pas d’autre moyen de se sauver, elles-mêmes et leurs parents, ou de ne pas être séparées d’eux.
À Starodoub, ville de la province de Briansk où je me trouvais sur les traces toutes fraîches de l’ennemi en retraite, on me raconta que longtemps y avait tenu garnison une troupe hongroise, destinée à protéger la ville des partisans. Puis était arrivé un ordre de transfert et des dizaines de femmes du patelin, arrivées toute honte bue à la gare, s’étaient mises à sangloter en faisant leurs adieux aux occupants, comme « elles ne l’avaient pas fait » (ajoutait un cordonnier railleur) « pour leurs maris mobilisés ».
Le tribunal militaire fit son entrée à Starodoub quelques jours plus tard. Sûr qu’il n’a pas manqué de prêter attention aux dénonciations. Sûr qu’il a expédié à la mine n° 2 de Vorkouta certaines des pleureuses de Starodoub.
Mais à qui la faute, là-dedans ? À qui ? À ces femmes ? ou bien à nous, à nous tous, mes compatriotes et contemporains ? Quelle sorte d’hommes avons-nous été, oui, nous, pour que nos femmes nous quittent et aillent se jeter dans les bras des occupants ? N’est-ce point là le prix, l’un des innombrables prix que nous payons et devrons longtemps encore payer pour la voie que nous suivons, cette voie communiste adoptée dans la hâte et parcourue dans la confusion, sans égard pour les pertes, sans regard vers l’avant ?
Toutes ces femmes et ces jeunes filles, peut-être fallait-il les vouer à la réprobation morale (mais après les avoir elles aussi écoutées), peut-être fallait-il les railler avec causticité, – mais pour ce qu’elles avaient fait, les envoyer au bagne ? dans cette chambre à gaz polaire ??
Mais c’est Staline qui les y a envoyées ! C’est Béria !
Ah non, pardon ! Ceux qui les y ont envoyées, qui les y ont maintenues, qui les y ont achevées, c’est eux qui siègent aujourd’hui dans les commissions de retraités et veillent à ce que nous continuions à faire preuve de moralité. Et nous, tous tant que nous sommes ? eh bien, nous entendons : « paillasses à Fritz » – et nous opinons du bonnet. Voilà bien le plus terrible : nous opinons du bonnet. Qu’aujourd’hui encore, nous tenions toutes ces femmes pour coupables, voilà qui recèle un bien plus grand danger pour nous que même le fait qu’elles aient été coffrées en leur temps.
« Bon, bon, mais les hommes, eux, s’ils se sont retrouvés là-bas, c’était pour du sérieux, non ?! Ce sont des traîtres à la patrie et des traîtres sociaux. »
Ici encore, on pourrait se défiler. On pourrait rappeler (et ce serait la vérité) que les principaux criminels ne sont pas restés sur place à attendre l’arrivée de nos tribunaux et de nos potences. Ils ont foncé vers l’Ouest comme ils ont pu, et beaucoup ont réussi à partir. Si bien que nos enquêtes punitives (fortement aidées en l’occurrence par les dénonciations des voisins) ne sont parvenues aux chiffres voulus qu’aux dépens des agneaux : celui-là, Dieu sait pourquoi, les Allemands ont campé dans son appartement – quelles raisons avaient-ils de le prendre en affection ? cet autre, il a livré du foin aux Allemands sur son traîneau : collaboration directe avec l’ennemi3.
Ainsi donc, on pourrait minimiser et, une fois de plus, tout mettre sur le dos du culte : il y a eu des bavures, aujourd’hui réparées. À présent, tout est normal.
Mais puisque nous avons commencé, continuons.
Et les enseignants ? Ces instituteurs que notre armée, dans sa retraite panique, avait abandonnés avec leurs écoles et leurs élèves, qui pour un, qui pour deux, qui pour trois ans. Parce que notre intendance s’était montrée stupide et mauvais nos généraux – que devaient faire maintenant les instituteurs ? instruire ou ne pas instruire les enfants ? Et que devaient faire les gamins – pas ceux qui avaient déjà quinze ans, déjà en âge de gagner leur vie ou de rejoindre les rangs des partisans –, non, les petits gamins ? aller en classe ou bien glandouiller pendant deux ou trois ans pour racheter les fautes du Commandant en chef suprême ? Papa ne m’a pas donné de bonnet de fourrure, mes oreilles n’ont plus qu’à geler, c’est bien ça ?…
Semblable question, on ne sait trop pourquoi, ne s’est posée ni au Danemark, ni en Norvège, ni en Belgique, ni en France. Dans ces pays, on n’a pas considéré que, livré sans difficulté au pouvoir des Allemands par des dirigeants déraisonnables ou en vertu de circonstances écrasantes, le peuple, du coup, devait totalement cesser de vivre. Dans ces pays, les écoles ont fonctionné, et les chemins de fer, et les administrations locales.
Mais il y en a (c’est eux, bien sûr !) qui ont le cerveau tourné à 180 degrés. Car chez nous, les instituteurs recevaient des lettres clandestines expédiées par les partisans : « Défense de faire la classe ! Vous le paierez cher ! » Car le travail aux chemins de fer était devenu lui aussi un acte de collaboration avec l’ennemi. Pour ne rien dire de la participation à l’administration locale : une trahison inouïe.
Tout le monde sait qu’un enfant qui a décroché de l’école risque de ne plus y revenir par la suite. Or donc, si le Génial Stratège de tous les temps et de tous les peuples a fait une boulette, quel doit être le sort de l’herbe, en attendant : doit-elle continuer à pousser, ou se dessécher sur place ? doit-on instruire les enfants ou ne pas le faire ?
Bien sûr, tout cela se paie. Il aura fallu emporter hors de l’école les portraits moustachus et y apporter, peut-être, des portraits moins moustachus. Le sapin aura servi non plus pour le premier de l’an, mais pour Noël, et le directeur aura été amené à prononcer à cette occasion (et encore à quelque autre anniversaire du Reich au lieu d’Octobre) un discours à la gloire de notre vie nouvelle et remarquable, alors que la vie, en réalité, était plutôt moche. Mais ne s’en prononçait-il pas avant, déjà, des discours à la gloire de notre vie remarquable – et tout aussi moche ?
Autrement dit, auparavant, on était amené à transiger bien davantage avec sa conscience et à conter bien plus de sornettes aux enfants, car le mensonge avait eu le temps de se décanter et de s’infiltrer dans les programmes tout au long de leur diligente et vétilleuse élaboration par des cohortes de méthodologistes et d’inspecteurs de l’éducation. À l’occasion de chaque leçon, à temps comme à contre-temps, que l’on étudiât la structure du ver de terre ou les conjonctions de subordination, il fallait obligatoirement donner un coup de patte à Dieu (même si vous-même croyiez en Lui) ; il fallait ne pas manquer l’occasion de célébrer notre liberté sans limite (même si vous veniez de passer une nuit sans sommeil à attendre qu’on frappe à votre porte) ; déclamant du Tourguéniev ou déplaçant votre baguette le long du cours du Dnepr, il fallait absolument maudire la misère passée et exalter l’abondance présente (alors que sous votre propre nez, sous le nez des enfants, depuis bien longtemps avant la guerre, périssaient des villages entiers et que la carte d’alimentation des enfants, dans les villes, ne donnait droit qu’à trois cents grammes de pain).
Et rien de tout cela n’était réputé crime ni contre la vérité, ni contre l’âme de l’enfant, ni contre l’Esprit saint.
Tandis qu’à présent, sous le régime temporaire encore mal affermi de l’occupant, les sornettes à raconter étaient beaucoup moins nombreuses, seulement voilà, dans l’autre sens, dans l’autre sens ! Et c’est la raison pour laquelle la voix de la Patrie et le crayon du raïkom clandestin interdisaient langue maternelle, géographie, arithmétique et sciences naturelles. Vingt ans de bagne pour qui s’est livré à ce genre de travail !
Compatriotes, opinez du bonnet ! Voyez-les là-bas qui regagnent leur baraque à tinette, surveillés par des chiens. Lapidez-les : ils ont fait la classe à vos enfants.
Mais mes compatriotes (en particulier les retraités du MVD et du KGB, ces espèces d’armoires à glace retraitées à quarante-cinq ans) s’approchent de moi, le poing brandi : je défends qui ? des bourgmestres ? des starostes ? des politsaï ? des interprètes ? un ramassis de roulures et d’écume ?
Eh bien, descendons, descendons plus profond encore. Nous en avons trop fait sans voir dans les hommes autre chose que des bâtons qu’on aligne. De toute façon, l’avenir nous contraindra à réfléchir un peu aux causes.
On attaque, on entonne « Qu’une noble fureur… », et comment les cheveux ne se dresseraient-ils pas sur les têtes ? Notre patriotisme inné – interdit, bafoué, persécuté, maudit – le voilà soudain autorisé, encouragé, proclamé saint même, et comment ne pas renaître, nous tous, les Russes, comment ne pas unir nos cœurs émus de reconnaissance, comment, avec toute la générosité de notre nature, ne pas pardonner, tant qu’à faire, à nos bourreaux bien de chez nous alors qu’approchent des bourreaux d’outre-frontière ? Pour n’en montrer ensuite – réprimant de vagues doutes et notre générosité hâtive – que plus d’ensemble et de fureur à maudire les traîtres, ces rancuniers si manifestement pires que nous ?
Depuis onze siècles qu’existe la Russie, elle a connu bien des ennemis et mené bien des guerres. Mais des félons, y en a-t-il eu beaucoup en Russie ? Les félons sont-ils sortis en foule de son sein ? Non, semble-t-il. Ses ennemis non plus, semble-t-il, n’ont jamais accusé le caractère russe de félonie, de versatilité, d’infidélité. Et le tout sous un régime hostile au peuple travailleur.
Mais qu’éclate la plus juste des guerres sous le plus juste des régimes, et voilà notre peuple qui découvre soudain en son sein des dizaines et des centaines de milliers de félons.
D’où sortent-ils ? Et pourquoi ?
Peut-être est-ce le retour de flamme d’une guerre civile mal éteinte ? Les Blancs mal vaincus ? Eh non ! On a déjà eu plus haut l’occasion de mentionner que de nombreux émigrés blancs (dont le mille fois maudit Dénikine) ont pris parti pour la Russie soviétique et contre Hitler. Ils avaient la liberté du choix, et leur choix a été celui-là4.
Tandis que ces dizaines et centaines de mille – politsaï et membres des commandos de représailles, starostes et interprètes – sont tous sortis des rangs des citoyens soviétiques. Et les jeunes, parmi eux, ne manquaient pas, devenus grands eux aussi après Octobre.
Qu’est-ce qui les a fait agir ainsi ?… Qui sont-ils ?
Eh bien, ce sont d’abord et avant tout ceux dont les familles, ceux qui eux-mêmes étaient passés sous les chenilles des années Vingt et Trente. Qui, dans les troubles Flots de nos canalisations, avaient perdu des parents, des proches, des êtres chers. Ou qui eux-mêmes avaient plongé puis émergé de camp en relégation et de relégation en camp, plongeant sans cesse et réémergeant. Dont les jambes, à force de sur-place, avaient eu tout le loisir de geler en faisant la queue au guichet des colis. Ceux aussi à qui, en ces cruelles décennies, on avait coupé, on avait cisaillé l’accès à ce qu’il y a de plus cher sur cette terre : la terre elle-même, promise, soit dit en passant, par le grand Décret* et pour laquelle, entre autres, ils avaient eu à verser leur sang pendant la guerre civile. (Rien à voir avec les villas majoratées des officiers de l’armée soviétique, ni avec les fiefs palanqués des environs de Moscou : ça, c’est pour nous, c’est permis.) Plus ceux qu’on avait ramassés « pour cueillette d’épis ». Plus ceux qu’on avait privés du droit de vivre là où ils l’entendaient. Ou du droit de s’adonner au métier artisanal chéri et ancestral (nous avons fanatiquement liquidé tous les métiers artisanaux, mais la chose est déjà oubliée).
En parlant de tous ces gens-là, on dit chez nous (et le disent doublement les propagandistes, et triplement les octobristes-napostoviens*) avec une moue méprisante : « des gens qui ont eu à se plaindre du pouvoir soviétique », « des anciens “réprimés” », « des fils de koulak », « des individus nourrissant une noire rancœur vis-à-vis du pouvoir soviétique ».
L’un le dit, et l’autre opine du bonnet. Comme si tout était devenu clair. Comme si le pouvoir populaire avait le droit de donner à ses propres citoyens des raisons de se plaindre. Comme si c’était cela, le vice originel caché, la plaie principale : des gens qui ont eu à se plaindre… des gens qui ruminent…
Et personne n’ira leur crier : mais enfin, permettez ! mais que la peste vous étouffe, enfin ! Mais enfin quoi, l’être, pour vous, bon sang de bois, il détermine la conscience, oui ou non ? Ou bien il ne la détermine que lorsque ça vous arrange ? Et quand ça ne vous arrange pas, alors défense de déterminer ?
Autre chose encore que l’on sait fort bien dire chez nous, le front rembruni par une ombre légère : « Oui, il a été commis certaines erreurs. » Et toujours cette forme impersonnelle, innocemment vicelarde : il a été commis, seulement on ne sait pas par qui. Commis par les travailleurs, on finirait par le croire, par les dockers et par les kolkhoziens. Personne n’a le cran de dire : commis par le parti communiste ! commis par les inamovibles et irresponsables dirigeants soviétiques ! Car qui accuser, sinon ceux qui détenaient le pouvoir ? Mettre tout sur le dos du seul Staline ? Il faudrait tout de même avoir le sens de l’humour. Staline a commis, bon, mais vous autres, où étiez-vous, dirigeants qui vous comptiez par millions ?
Au demeurant, ces erreurs se sont elles aussi dissoutes sous nos yeux dans une sorte de tache nébuleuse, vague, aux contours incertains, elles ne sont plus enregistrées comme le fruit de la stupidité, du fanatisme et de la méchanceté, non, toutes les erreurs reconnues consistent uniquement dans le fait que des communistes ont coffré d’autres communistes. Et que de quinze à dix-sept millions de paysans aient été ruinés, envoyés à l’extermination, dispersés aux quatre coins du pays avec défense de se souvenir et de prononcer le nom de leurs parents, eh bien ça, il faut croire, ça n’a pas été une erreur. Et tous les Flots de nos canalisations, que nous avons examinés au début de ce livre, eh bien, là encore, il faut croire, ça n’a pas été une erreur. Et que nous n’ayons absolument pas été prêts à affronter Hitler, que nous ayons fanfaronné malhonnêtement, reculé honteusement, changeant de slogans en cours de route, et que seuls Ivan et « pour la Sainte Russie » aient fini par arrêter l’Allemand sur la Volga, – eh bien tout cela, désormais, se retrouve être non pas une boulette, mais quasi le plus grand mérite de Staline.
En deux mois, nous avons abandonné à l’adversaire le tiers ou presque de notre population, y compris toutes ces familles mal anéanties, des camps de plusieurs milliers de personnes qui s’égaillaient en tous sens lorsque s’enfuyait l’escorte, y compris les prisons d’Ukraine et des pays Baltes, toutes fumantes encore des tirs qui fusillaient les Cinquante-Huit.
Tant que la force avait été de notre côté, nous avions opprimé, persécuté tous ces malheureux, refusé de leur donner du travail, nous les avions chassés de leurs appartements et contraints de crever. Lorsque se fut fait jour notre faiblesse, nous leur enjoignîmes sur-le-champ d’oublier tout le mal qui leur avait été causé, d’oublier leurs parents et leurs enfants morts de faim dans la toundra, d’oublier les fusillés, d’oublier leur ruine et notre ingratitude à leur égard, d’oublier les interrogatoires et les tortures du NKVD, d’oublier les camps de la faim, et, séance tenante, de rejoindre les rangs des partisans ou la clandestinité et de défendre la Patrie au péril de leur propre vie. (Mais ce n’était pas nous qui devions changer ! Et personne ne leur laissait espérer qu’une fois réinstallés, nous leur ferions subir un autre traitement que re-persécutions, re-expulsions, re-emprisonnement et re-exécutions.)
Les choses ayant été ce qu’elles furent, de quoi faut-il s’étonner le plus sûrement : qu’il y ait eu trop de monde à se réjouir de l’arrivée des Allemands ? Ou bien si peu ? (Les Allemands ont même eu parfois à rendre la justice, en punissant par exemple des délateurs de l’époque soviétique : voyez l’exécution du diacre de Saint-Nicolas-du-Quai à Kiev, et ce cas n’est pas isolé.)
Et les croyants ? Pendant vingt ans d’affilée, la foi avait été persécutée et les églises fermées. Les Allemands arrivent… et se mettent à rouvrir les églises. (Après le départ des Allemands, les nôtres éprouvèrent une certaine gêne à les refermer illico.) À Rostov-sur-le-Don, par exemple, la réouverture solennelle des églises suscita une jubilation massive et donna lieu à un grand concours de peuple. Et pourtant il n’en fallait pas moins qu’ils maudissent les Allemands pour l’avoir fait, n’est-ce pas ?
Toujours à Rostov, dans les premiers jours de la guerre est arrêté l’ingénieur Alexandre Pétrovitch Maliavko-Vyssotski, il meurt dans sa cellule en cours d’instruction, sa femme tremble de peur, plusieurs mois durant, dans l’attente de sa propre arrestation, et ce n’est qu’avec l’arrivée des Allemands qu’elle peut se mettre au lit tranquillement : « Maintenant, enfin, je vais au moins dormir une bonne fois ! » Eh bien, non ! Il fallait qu’elle prie pour le retour de ses bourreaux.
En mai 1943, à Vinnitsa, sous l’occupation allemande, on entreprit par hasard de fouiller dans le parc de la rue Podlesnaïa (entouré d’une haute clôture, au début de 1939, sur ordre du Soviet municipal et déclaré « zone interdite du Commissariat du peuple à la Défense ») des tombes recouvertes d’une herbe drue et déjà totalement invisibles ; on y découvrit trente-neuf fosses communes de trois mètres sur quatre et profondes de trois mètres cinquante. Dans chaque fosse, on trouvait pour commencer une couche constituée par les vêtements de dessus des tués, puis les cadavres empilés tête-bêche. Tous avaient les mains liées, tous avaient reçu une balle dans la nuque, tirée par un pistolet de petit calibre. Ils avaient été visiblement tués dans la prison et ensuite transportés nuitamment. Les papiers de certains s’étaient conservés et permirent de reconnaître les condamnés de 1938 à « vingt ans sans droit de correspondance ». Voici (pages 22-23) une scène de ces fouilles : des habitants de Vinnitsa sont venus pour voir ou pour identifier les corps de leurs proches. Plus on continuait les fouilles, plus on en trouvait. En juin on se mit à creuser à proximité du cimetière orthodoxe, près de l’hôpital Pirogov, et l’on découvrit quarante-deux fosses encore. Puis vint le tour du « parc Gorki de culture et de repos », dans lequel, sous les anciennes attractions, sous la salle des miroirs déformants, les terrains de jeu et les plateaux de danse, on trouva encore quatorze fosses communes. En tout, 95 fosses et 9 439 cadavres. Cela pour la seule ville de Vinnitsa, où ces découvertes avaient été le fruit du hasard. Cela en fait combien de cachés dans toutes les autres villes ? Et on voudrait que la population, après avoir contemplé ces cadavres, ait foncé rejoindre les rangs des partisans ?
Peut-être serait-ce justice d’admettre une bonne fois que si vous et moi, nous avons mal lorsqu’on nous piétine, nous et ce que nous aimons, cela fait pareillement mal à ceux qui sont piétinés par nous. Peut-être ne serait-ce que justice d’admettre une bonne fois que ceux que nous exterminons ont le droit de nous haïr ? Ou bien non, ils ne l’ont pas, ce droit ? Ils doivent mourir en nous disant merci ?
Nous attribuons à ces politsaï, à ces bourgmestres, une sorte de rancœur initiale, pour ne pas dire innée, or, cette rancœur, c’est nous-mêmes qui l’avons semée en eux, elle correspond, dirons-nous, à nos « résidus de fabrication ». Comment formulait-il cela, Krylenko ? « À nos yeux, chaque crime est le produit d’un système social donné5. » Donc de votre système, camarades ! Il faut garder en tête sa Doctrine !
N’oublions pas, en outre, que les rangs de ceux de nos compatriotes qui marchèrent contre nous et discoururent contre nous comptaient aussi des gens parfaitement désintéressés, à qui on n’avait confisqué aucun bien (ils ne possédaient rien) et qui n’avaient jamais séjourné dans les camps, ni même personne de leur famille, mais qui depuis longtemps périssaient d’asphyxie du fait de l’ensemble de notre système, de son mépris pour les destins individuels ; de la persécution des convictions ; de la ritournelle odieuse sur le
pays où l’on respire si librement ;
de ces prosternations dévotes aux pieds du Guide ; de ce crayon qui vous harcèle : « souscris, souscris bien vite à l’emprunt ! » ; des applaudissements se transformant en ovation. Pouvons-nous admettre que ces gens-là, des gens normaux, étouffaient dans notre air fétide ? (On faisait grief au père Fiodor Floria d’avoir eu le front, sous l’occupation roumaine, de raconter les abominations staliniennes. Il répondit : « Mais que pouvais-je dire d’autre sur votre compte ? J’ai dit ce que je savais. J’ai dit ce qui avait été. » La bonne conduite soviétique est : mens, transige avec ta conscience et péris toi-même, ce qui compte est de servir le Pouvoir ! Mais du coup, dirait-on, ce n’est plus là du matérialisme, non ?)
Il s’est trouvé qu’en septembre 1941, juste avant mon départ pour l’armée, ma femme et moi, jeunes instituteurs débutants, nous louions, dans la cité ouvrière de Morozovsk, que les Allemands occuperaient l’année suivante, un appartement donnant sur la même courette que celui de deux autres locataires : le couple sans enfant des Bronévitski. L’ingénieur Nikolaï Guérassimovitch Bronévitski, âgé d’une soixantaine d’années, était un intellectuel de l’espèce tchékhovienne, extrêmement avenant, doux, intelligent. Je veux, en ce moment, me rappeler son visage allongé, et je le vois toujours avec un lorgnon, alors que ce n’était peut-être nullement le cas. Plus douce et plus gentille encore était sa femme, plutôt fanée, avec des cheveux tirés couleur de lin, de vingt-cinq ans plus jeune que son mari, mais qui, de par son comportement, n’avait plus rien de jeune. Nous les aimions bien, ils nous le rendaient vraisemblablement, en particulier par contraste avec l’avide famille de nos propriétaires.

Les fusillés de Vinnitsa
Le soir, nous nous asseyions à quatre sur les degrés du perron. Il faisait de douces et chaudes soirées au clair de lune, pas encore déchirées par le grondement des avions et les explosions des bombes, mais l’angoisse de l’avance allemande arrivait sur nous comme d’invisibles mais étouffants nuages arrivaient, dans le ciel laiteux, sur la petite lune sans défense. Chaque jour, à la gare, s’arrêtaient de nouveaux convois roulant vers Stalingrad. Les réfugiés emplissaient le marché local de rumeurs, de frayeurs, d’extravagants billets de cent roubles qu’ils extrayaient de leurs poches, puis ils reprenaient la route. Ils citaient des noms de villes perdues sur lesquelles le Bureau d’information soviétique, dans sa peur d’annoncer la vérité au peuple, allait faire longtemps encore le silence. (De ces villes, Bronévitski ne disait pas « nous les avons perdues », mais « ils les ont prises ».)
Assis sur les marches, nous devisions. Nous autres, jeunes mariés, étions pleins de vie et d’angoisse pour la vie, mais, au fond, nous ne pouvions guère en dire de choses plus intelligentes que ce qui s’en disait dans les journaux. Nous n’éprouvions donc aucune gêne avec les Bronévitski : tout ce que nous pensions, nous le disions sans remarquer de différences entre notre façon et la leur de percevoir les événements.
Tandis qu’eux, sans doute, contemplaient avec étonnement ces deux jeunes veaux, représentants de la jeunesse. Nous venions tout juste de vivre les années Trente, et c’était comme si nous les avions pas vécues. Ils nous demandaient ce que nous avions retenu des années 37 et 38. Eh bien, mais la bibliothèque universitaire, les examens, les joyeuses sorties sportives, les danses, l’activité artistique d’amateur, bon, et puis l’amour, bien sûr, nous étions à l’âge de l’amour. Et dans ce temps-là, on n’a pas coffré de professeurs à vous ? Si, effectivement, on en a coffré deux ou trois, semble-t-il. Ils ont été remplacés par des chargés de cours. Et les étudiants, on n’en a pas coffré ? Les souvenirs reviennent : si, effectivement, on a coffré quelques étudiants des années au-dessus de nous. Et alors ?… Eh bien, rien, nous dansions. Et parmi vos proches, on n’a… on n’a mis la main sur personne ?… Ben non…
Tout cela est terrible, et je tiens à me le rappeler avec exactitude. Il en était vraiment ainsi. Et c’est d’autant plus terrible que je n’appartenais justement pas à la jeunesse sportive et dansante, ni à la catégorie des maniaques retranchés dans leur science et leurs formules. J’éprouvais un intérêt aigu pour la politique, cela depuis l’âge de dix ans, j’étais encore un morveux que déjà je ne faisais plus confiance à Krylenko et étais frappé par le caractère fabriqué des fameux procès, mais rien ne me poussait à aller plus loin, à relier ces minuscules procès de Moscou (ils paraissaient grandioses) avec la progression dans le pays de l’énorme roue qui écrasait tout (le nombre de ses victimes passait plus ou moins inaperçu). J’avais passé mon enfance à faire des queues : pour le pain, pour le lait, pour le gruau (nous ne savions pas alors ce que c’était que la viande), mais j’étais bien incapable de comprendre qu’absence de pain signifiait ruine des campagnes et d’où venait cette ruine. Il faut ajouter qu’on tenait une autre formule à notre disposition : « difficultés temporaires ». Dans notre grande ville, chaque nuit, on n’arrêtait pas de coffrer, de coffrer, de coffrer encore, mais la nuit, je n’étais pas dans la rue. Et de jour, les familles des arrêtés ne mettaient pas à la fenêtre un drapeau de deuil, et mes camarades de cours ne disaient mot de leurs pères qu’on venait d’emmener.
Cependant que, dans les journaux, tout vous prenait un petit air guilleret et sans nuage.
Et un jeune a tellement besoin de croire que tout va bien.
Aujourd’hui je comprends tout le danger qu’il y avait, pour les Bronévitski, à nous raconter des choses. Il nous en a tout de même fait entrevoir pas mal, ce vieil ingénieur, victime de l’un des coups les plus cruels du Guépéou. Il avait perdu la santé dans les prisons, connu plus d’un coffrage et plus d’un camp, mais la passion n’éclatait que dans un seul de ses récits, sur les débuts de Djezkazgane : son eau empoisonnée de cuivre ; son air délétère ; les assassinats ; la vanité des plaintes adressées à Moscou. Le mot même de Djez-kaz-gane vous râpait autant le cuir que ses histoires sans pitié. (Et puis ? ce Djez-kaz-gane a-t-il marqué un tournant, si minime soit-il, dans notre perception du monde ? Bien sûr que non. Ça n’est pas la porte à côté, voyez-vous. Ça ne nous concerne pas. C’est intransmissible. Le plus facile est de n’y plus penser. D’oublier.)
C’est là-bas, à Djezkazgane, une fois désescorté, que Bronévitski avait été rejoint par la jeune fille qui allait devenir sa femme. Ils s’étaient mariés là-bas, à l’ombre des barbelés. Le début de la guerre les avait trouvés par miracle en liberté, à Morozovsk, munis, bien sûr, de passeports plombés. Lui travaillait dans Dieu sait quel minable bureau de construction, elle était comptable.
Ensuite je partis pour l’armée, ma femme quitta Morozovsk. La ville fit partie des territoires occupés. Puis elle fut libérée. Et un jour ma femme m’écrivit au front : « Tu te rends compte, on dit qu’à Morozovsk, sous les Allemands, Bronévitski a été bourgmestre ! Quelle infamie ! » Et moi aussi je fus frappé et pensai : « Quelle abomination ! »
Mais les années passèrent. Étendu sur les sombres châlits de je ne sais plus quelle prison et fouillant dans ma mémoire, je me souvins de Bronévitski. Et je ne trouvai plus en moi-même l’enfantine légèreté de le condamner. On l’avait injustement privé de travail, puis on lui avait donné un travail indigne de lui, on l’avait enfermé, torturé, battu, affamé, on lui avait craché au visage – et lui, pendant ce temps ? Il était de son devoir de croire que tout cela était le progrès, et que sa propre vie, corporelle et spirituelle, celle de ses proches, la vie tenaillée de tout son peuple, n’avaient rigoureusement aucune importance.
Aujourd’hui, derrière la nappe de brouillard du « culte de la personnalité » émise à notre intention et derrière les couches temporelles que nous avons traversées en nous transformant (et d’une couche à l’autre il y a réfraction et déviation du rayon lumineux), nous nous voyons nous-mêmes et voyons les années Trente à un endroit et sous un aspect qui ne correspondent pas à la réalité d’alors. Cette divinisation de Staline, cette foi en tout, sans doutes ni limites, n’étaient nullement l’état mental de tout le peuple, mais seulement celui du Parti, du Komsomol, de la jeunesse écolière et étudiante des villes, du succédané d’intelligentsia mis à la place des exterminés et des fusillés, et aussi, en partie, de la petite bourgeoisie urbaine (la classe ouvrière6) qui ne fermait jamais le haut-parleur de la radio depuis le carillon matinal de la tour du Sauveur jusqu’à l’Internationale de minuit, pour qui la voix de Lévitane était devenue la voix même de la conscience. (Je dis « en partie » parce que les oukases sur le régime de travail – les « vingt minutes de retard » aussi bien que l’assujettissement à l’usine – ne s’étaient guère non plus recruté de défenseurs.) À côté de cela, il existait dans les villes une minorité, et pas si faible – plusieurs millions de personnes en tout cas – qui, aussitôt qu’elle l’osait, débranchait avec dégoût le haut-parleur, qui dans chaque page de chaque journal ne voyait que mensonge déversé à longueur de colonnes ; et pour ces millions-là, le jour des élections était une journée de souffrance et d’humiliation. Aux yeux de cette minorité, la dictature qui régnait chez nous n’était ni celle du prolétariat, ni celle du peuple, ni non plus (pour ceux qui se rappelaient avec exactitude le sens du mot) celle des soviets, mais la dictature usurpatrice d’une minorité communiste de nature bestiale.
L’humanité est presque incapable d’acquérir une connaissance sans y mêler d’émotion, de sentiment. Ce qu’un homme a discerné comme le mal, il lui est quasi impossible de se forcer à y voir également du bien. Tout n’était pas d’un bout à l’autre dégoûtant dans notre vie, tout mot n’était pas mensonge dans les journaux, mais cette minorité traquée, harcelée, investie par les mouchards, ressentait la vie du pays tout entière comme une dégoûtation et les pages des journaux tout entières comme du mensonge. Rappelons qu’il n’existait pas, à l’époque, d’émissions occidentales en russe (les récepteurs, d’ailleurs, n’existaient qu’en nombre infime), que la seule et unique information accessible aux gens était celle de nos journaux et de la radio officielle, elle que, justement, Bronévitski et ses pareils avaient éprouvée comme mensonge indécrottable et obsédant, ou peureuse dissimulation. Et tout ce qui était dit de l’étranger, aussi bien sur le naufrage irrévocable du monde occidental en 1930 que sur la trahison des socialistes occidentaux ou l’élan unanime qui dressait l’Espagne entière contre Franco (et, en 1942, sur l’aspiration traîtresse de Nehru à la liberté des Indes, ce qui, n’est-ce pas, affaiblissait l’Empire britannique, notre allié), tout cela s’était également révélé mensonge. L’insupportable propagande haineuse basée sur le principe « qui n’est pas avec nous est contre nous » n’avait jamais distingué les positions de Maria Spiridonova de celles de Nicolas II, Léon Blum de Hitler, le parlement anglais du Reichstag. Et les récits d’apparence fantastique qui évoquaient des autodafés de livres sur les places publiques d’Allemagne et la résurrection de Dieu sait quelles atrocités teutonesques (n’oublions pas que, pendant la Première Guerre mondiale, les journaux russes eux aussi avaient répandu pas mal de bobards sur les atrocités teutonnes), pourquoi Bronévitski aurait-il dû leur faire un sort, les mettre à part comme autant de vérités et reconnaître dans le nazisme germanique (vilipendé à peu près dans les mêmes termes – autrement dit les plus extrêmes – qu’auparavant Poincaré, Pilsudski et les conservateurs anglais) un quadrupède digne de celui, bien réel, en chair et en os qui depuis un quart de siècle étranglait, asphyxiait et fouillait de ses griffes jusqu’au sang sa propre personne, et l’Archipel, et la ville russe, et la campagne russe ? Et tous les zigzags des journaux s’agissant des hitlériens – d’abord les rencontres amicales de nos braves sentinelles dans cette sale Pologne, et toute la vague de sympathie journalistique pour ces guerriers valeureux dressés contre les banquiers anglo-français, et les discours de Hitler, mot à mot, sur toute une page de la Pravda ; puis brusquement, un matin (le second matin de la guerre), une explosion de titres comme quoi l’Europe entière pousse des gémissements affreux sous leur botte –, tout cela ne faisait que confirmer la versatilité du mensonge journalistique et n’aurait jamais pu convaincre Bronévitski qu’il existait sur cette terre des bourreaux susceptibles d’être comparés aux nôtres, que lui en tout cas connaissait pour de vrai. Et si maintenant, pour le convaincre, on lui avait mis chaque jour sous les yeux le bulletin d’information de la BBC, tout ce dont, au mieux, on aurait pu le persuader, c’est que Hitler, pour la Russie, était l’ennemi public n° 2, mais puisque Staline était là, en aucun cas le n° 1. Seulement la BBC ne lui mettait rien sous les yeux et le Bureau soviétique d’information, dès le premier jour de sa naissance, avait joui d’autant de crédit que l’agence Tass ; quant aux bruits rapportés par les réfugiés, ils n’étaient pas non plus de première main (ne venant ni d’Allemagne ni des territoires occupés, desquels n’était encore sorti aucun témoin vivant) ; de première main, il ne connaissait que le camp de Djezkazgane, et 1937, et la famine de 1932, et la dékoulakisation, et la mise à sac des églises. Alors, au fur et à mesure que se rapprochait l’armée allemande, Bronévitski (et des dizaines de milliers d’isolés comme lui) éprouvait le sentiment que son heure était proche, cette heure unique, nonpareille, inespérée depuis vingt ans, qui ne peut échoir qu’une seule fois à un homme étant donné la brièveté de notre vie comparée à la lenteur des déplacements historiques, l’heure où il (où lui et les autres) pourrait proclamer son (leur) désaccord avec ce qui s’était passé, avec ce qui avait été perpétré, dilapidé, piétiné dans tout le pays, et servir la patrie en perdition par une voie encore peu claire et même totalement inconnue, travailler à la renaissance d’une vie publique russe. Oui, Bronévitski avait tout retenu et n’avait rien pardonné. Et en aucun cas ne pouvait être cher à son cœur le pouvoir qui avait martyrisé la Russie, l’avait réduite à la misère kolkhozienne, à la dégénérescence morale et, pour finir, à cette abasourdissante défaite militaire. Et il suffoquait en me contemplant, en nous contemplant, nous les jeunes veaux, incapable qu’il était de nous faire changer d’avis. Il attendait quelqu’un, n’importe qui, pour remplacer le pouvoir stalinien ! (Inversion des pôles bien connue : n’importe quoi d’autre, mais pas la chose nauséabonde que nous connaissons si bien ! Est-il Dieu possible de se représenter quelqu’un au monde qui soit pire que les nôtres ? À signaler qu’on était au pays du Don : la moitié de la population attendait les Allemands exactement comme ça.) C’est ainsi qu’après avoir vécu toute une vie en créature apolitique, Bronévitski décida, dans la septième dizaine de ses ans, de faire un pas politique.
Il accepta de se mettre à la tête de la municipalité…
Et puis, je crois, il vit bien vite dans quel guêpier il s’était fourré : la Russie, pour les arrivants, était une chose encore plus insignifiante, encore plus répugnante que pour les partants. Seuls les sucs de la Russie étaient nécessaires au vampire, le corps pouvait bien périr. Pas de vie publique russe à diriger, pour le nouveau bourgmestre, mais des sous-verges de la police allemande. Seulement voilà, il était emmanché sur son axe, il ne lui restait plus, pour le meilleur et pour le pire, qu’à tourner. Libéré des premiers bourreaux, qu’à en aider d’autres. Et l’idée de la patrie qu’il se figurait pourtant aux antipodes de l’idée des Soviets, voici qu’il la reconnut soudain, fondue avec l’idée soviétique : d’inconcevable façon, comme à travers un tamis, elle était passée, de la minorité lucide qui l’avait conservée, à la majorité abrutie : qu’on eût fusillé des gens pour la combattre, qu’on l’eût ridiculisée, tout était oublié ; elle était maintenant le tronc majeur de l’arbre des autres.
Selon toute vraisemblance, peur et conscience de l’impasse devinrent alors son (leur) lot. Le défilé s’était resserré, il ne restait plus qu’une issue : la mort ou la condamnation au bagne.
Tous, certes, n’étaient pas des Bronévitski. Certes, ce bref festin pendant la peste a vu aussi un grand rassemblement de corbeaux amateurs de pouvoir et de sang. Mais ceux-là, où donc ne se rassemblent-ils pas ! Ils ont tout aussi bien convenu au NKVD. Voyez Mamoulov, Antonov (de Doudinka), et un quelconque Poïsouïchapka : est-il possible d’imaginer bourreaux plus répugnants ? Et ces princes-là vous gouvernent pendant des dizaines d’années, et ils démolissent cent fois plus de monde. Voyez aussi le surveillant Tkatch (3e partie, chap. 20) : celui-là a réussi à faire son trou dans les deux camps.
Nous avons parlé de la ville, n’oublions pas la campagne. Dans les milieux libéraux d’aujourd’hui, c’est une attitude répandue que d’accuser la campagne d’incompréhension obtuse en matière politique et de conservatisme. Mais la campagne d’avant-guerre était tout entière, dans son écrasante totalité, lucide, incomparablement plus lucide que la ville, elle ne prenait pas la moindre part à la déification de Staline notre père (et au culte de la révolution mondiale non plus). Elle était tout simplement normale sous le rapport de la raison et gardait parfaitement en mémoire la façon dont on lui avait promis, puis confisqué la terre ; la façon dont elle vivait, mangeait, s’habillait avant les kolkhozes et après leur instauration ; dont on avait emmené des fermes le veau, la brebis, la poule même ; dont on avait profané et souillé les églises. En ce temps-là, la radio ne nasillait pas encore dans les isbas, on ne trouvait pas dans chaque village un homme instruit qui lût les journaux, et tous ces Tchang Tso-lin, Mac Donald et autres Hitler étaient, pour la campagne russe, autant de mannequins étrangers qui se valaient et dont elle n’avait que faire.
Dans un village de la province de Riazan, le 3 juillet 1941, les moujiks s’étaient rassemblés du côté de la forge pour écouter le discours de Staline. Et à peine le père et chef, si dur jusqu’à présent, si inexorable aux larmes des paysans russes, avait-il lâché, dans son larmoyant désarroi : « Frères et sœurs !… », qu’un paysan répliqua à l’adresse du noir gosier de carton-pâte :
« Alors, sale pute, et ça, t’aurais pas voulu, hein ? » en gratifiant le haut-parleur du geste grossier cher aux Russes qui consiste à faire semblant de couper le bras droit à la hauteur du coude et à agiter l’avant-bras.
Et moujiks de s’ébaudir.
Si on faisait le tour de tous les villages et interrogeait tous les témoins, c’est une dizaine de milliers de cas de ce genre que l’on récolterait, et en plus cinglant encore.
Voilà quel était donc, au début de la guerre, l’état d’esprit des campagnes russes et, partant, des réservistes qui buvaient leur dernière chopine à la petite gare du chemin de fer, dansant dans la poussière avec leurs parents. Ajoutez-y l’avalanche d’une défaite inouïe de mémoire de Russe, les immenses étendues de campagne, les nombreux millions de paysans en un rien de temps soustraits au pouvoir des kolkhozes, et il apparut – assez de mensonges, voyons, assez de retouches à l’histoire ! – que les Républiques de l’Union n’avaient qu’un désir : l’indépendance ! les villages : être libérés des kolkhozes, et les ouvriers, des oukases qui les asservissaient ! Et si les arrivants n’avaient pas été aussi irrémédiablement bornés et arrogants, s’ils n’avaient point conservé pour la Grande Allemagne la si commode administration étatique des kolkhozes, s’ils ne s’étaient mis en tête l’abominable projet de réduire la Russie à l’état de colonie, eh bien, l’idée nationale ne s’en serait pas retournée loger là où on n’avait cessé de l’étouffer, et sans doute ne nous aurait-il pas été donné de célébrer le vingt-cinquième anniversaire du communisme russe. (Et s’agissant des partisans, il se trouvera bien quelqu’un, un jour, pour raconter que ça n’était pas du tout par choix que s’en allaient les rejoindre les paysans des territoires occupés. Pour raconter qu’au début, ils s’armaient contre les partisans pour ne pas avoir à leur remettre leur grain et leur bétail.)
Qui se rappelle le grand exode de la population du Caucase-Nord, en janvier 1943, et qui lui trouvera un analogue dans l’histoire du monde ? Qu’une population, rurale qui plus est, parte en masse avec l’ennemi défait, avec des étrangers, pour éviter coûte que coûte de rester chez ses compatriotes vainqueurs : des files, des files et des files de chariots, dans le froid féroce et les vents de janvier !
Voyez : c’est là que gisent les racines sociales de ces centaines de milliers de volontaires qui, en dépit même de la monstruosité hitlérienne, ont endossé par désespoir l’uniforme de l’ennemi. Et voici venu le moment de nous expliquer une seconde fois sur les vlassoviens.
Dans la première partie de cet ouvrage, le lecteur n’était pas encore préparé à accueillir toute la vérité (aussi bien ne la possédé-je point tout entière, on écrira là-dessus des études spéciales, ce n’est pour moi qu’un thème secondaire). Au début, tant que le lecteur n’avait pas encore parcouru en notre compagnie tout l’itinéraire des camps, ou s’était borné à lui présenter une mise en alerte, une invitation à réfléchir. Maintenant, après tous les transferts, les prisons de transit, les abattages d’arbres et les fosses à ordures des camps, peut-être le lecteur acquiescera-t-il plus facilement. Dans la première partie, je lui parlais des vlassoviens qui avaient pris les armes par désespoir, pour échapper à la famine des camps de prisonniers, à une situation sans issue. (Ici aussi, d’ailleurs, il y a de quoi réfléchir : car, au début, les Allemands n’utilisèrent les prisonniers de guerre russes que comme auxiliaires de leurs propres troupes, à l’arrière et dans des unités non combattantes, – la meilleure issue, semble-t-il, pour qui ne cherchait qu’à sauver sa peau. Pourquoi donc prendre les armes et vouloir affronter directement l’Armée rouge ?)
Maintenant, impossible de remettre à plus tard, il faut parler aussi de ceux qui, dès avant 1941, n’avaient qu’une idée en tête : s’armer et cogner sur ces commissaires rouges, tchékistes et collectiviseurs. Rappelez-vous Lénine : « Une classe opprimée qui n’aspire pas à apprendre à manier les armes, à avoir des armes, mérite seulement qu’on la traite comme on traite des esclaves7. » Eh bien voilà, la guerre germano-russe a montré, pour notre fierté, que nous n’étions point ces esclaves que dépeignent outrageusement toutes les études des historiens libéraux : ce ne sont point des esclaves qui portèrent la main à leur sabre pour faire voler la tête de Staline notre père. (Point des esclaves non plus ceux qui, de ce côté-ci, se sont redressés dans leur capote de l’Armée rouge, forme complexe d’éphémère liberté impossible à prévoir sociologiquement.)
Ces gens-là qui avaient souffert dans leur propre chair vingt-quatre années de bonheur communiste, savaient dès 1941 ce que personne au monde ne savait encore : qu’il n’a jamais existé sur la planète entière ni tout au long de l’histoire de régime plus méchant, plus sanglant et, en même temps, plus perfidement industrieux que le régime bolchévique usurpateur du nom de « soviétique ». Que sous aucun rapport – nombre des martyrisés, enracinement dans la durée, portée du dessein, totalitarisme unifié omniprésent – aucun régime sur cette terre ne soutient avec lui la comparaison, pas même celui de ce novice de Hitler qui obscurcissait à l’époque les yeux de tout l’Occident. Et voici que les temps étaient venus, que ces gens avaient la possibilité d’entrer en possession d’une arme : devaient-ils vraiment se contenir, permettre au bolchévisme de traverser ce péril mortel pour se réinstaller solidement dans la plus cruelle des oppressions – et alors seulement engager le combat (un combat qui, aujourd’hui encore, n’est engagé à peu près nulle part au monde) ? Non certes, ce qui était naturel, c’était de reprendre la méthode du bolchévisme : de même que ce dernier avait planté ses crocs dans le corps de la Russie affaibli par la Première Guerre mondiale, s’attaquer maintenant à lui dans un moment comparable, au cours de la Seconde !
Déjà, d’ailleurs, la guerre soviéto-finlandaise, en 1939, avait montré notre peu de désir de combattre. C’est cet état d’esprit que s’était efforcé d’utiliser B. G. Bajanov, anciennement proche collaborateur de Staline : il s’agissait de retourner, sous le commandement d’officiers émigrés, les prisonniers de l’Armée rouge contre le front soviétique, non pour combattre mais pour convaincre. L’expérience s’arrêta avec la capitulation brusquée de la Finlande.
Lorsque commença la guerre germano-soviétique – dix ans après la collectivisation exterminatrice, huit ans après la grande famine en Ukraine (six millions de morts, même pas remarqués par l’Europe voisine), quatre ans après le démoniaque déchaînement du NKVD, un an après les lois esclavagistes sur le travail, et tout cela avec quinze millions de détenus dans les camps et le souvenir encore clair, dans toute la partie assez âgée de la population, de ce qu’était la vie avant la révolution –, l’impulsion naturelle du peuple fut de souffler et de se libérer, son sentiment naturel, le dégoût pour le pouvoir qui régnait chez lui. Et ce ne sont pas le « frappé à l’improviste » ou la « supériorité numérique de l’aviation et des tanks » (à ce propos, toutes les supériorités numériques étaient du côté de la RKKA) qui bouclèrent si aisément des poches catastrophiques – à chaque fois 300 000 (Bélostok, Smolensk) ou 650 000 (Briansk, Kiev) hommes armés –, qui désorganisèrent des Fronts entiers et précipitèrent les armées dans un reflux aussi violent et aussi profond, comme la Russie n’en avait pas connu dans ses mille ans d’existence, ni sans doute aucun pays dans aucune guerre ; ce fut la paralysie soudaine d’un pouvoir nul, devant lequel ses sujets eurent un mouvement de recul comme on recule devant un cadavre au bout d’une corde. (Raïkoms et gorkoms furent soufflés en cinq sec, et Staline pris de suffocation.) Et, en 1941, l’ébranlement aurait pu aller jusqu’au fond. En décembre 1941, 60 millions d’hommes sur les 150 de la population soviétique se trouvaient déjà hors du pouvoir de Staline ! Ce n’est pas pour rien que son ordre du jour du 16 juillet (n° 0019) sonnait le tocsin : « Tous ( !) les Fronts comptent de nombreux ( !) éléments qui vont jusqu’à courir à la rencontre de l’ennemi et à jeter leurs armes dès la première prise de contact avec lui. » (Dans la poche de Bélostok, au début de ce mois de juillet, sur 340 000 prisonniers de guerre il y avait 20 000 transfuges !) La situation paraissait si désespérée à Staline qu’en octobre 1941, il proposa télégraphiquement à Churchill de débarquer de vingt-cinq à trente divisions anglaises sur le territoire soviétique : y a-t-il un communiste qui ait jamais perdu courage plus profondément ?
Voici l’état d’esprit de l’époque : le 22 août 1941, le commandant Kononov, à la tête du 436e régiment de fusiliers, déclara ouvertement à son régiment qu’il passait aux Allemands pour se fondre dans l’Armée de libération destinée à renverser Staline, et il invita les volontaires à le rejoindre. Non seulement il ne rencontra aucune résistance, mais le régiment entier le suivit ! Trois semaines plus tard, Kononov constitue déjà de l’autre côté un régiment de volontaires cosaques (lui-même était un cosaque du Don). Il arrive dans un camp de prisonniers de guerre près de Moghiliov pour recruter des volontaires : des cinq mille prisonniers qui se trouvent là, quatre mille expriment sur-le-champ le désir de le rejoindre, mais il ne peut les prendre avec lui. La même année, dans un camp près de Tilsit, la moitié des prisonniers soviétiques – 12 000 hommes – signent une déclaration affirmant que le temps est venu de transformer la guerre en guerre civile.
Nous n’avons pas oublié non plus le mouvement populaire de Lokot Brianski : création d’une auto-administration russe autonome dès avant l’arrivée des Allemands et indépendamment d’eux, un territoire stable et florissant composé de huit rayons*, avec plus d’un million d’habitants. Les exigences des Lokotiens étaient tout ce qu’il y a de plus nettes : gouvernement national russe, auto-administration russe dans tous les territoires occupés, déclaration d’indépendance de la Russie dans les frontières de 1938 et constitution d’une armée de libération sous commandement russe.
C’est en offrant le pain et le sel que les villages cosaques du Don accueillirent eux aussi les Allemands. Ils n’avaient pas oublié le massacre par les communistes de tous leurs hommes âgés de 16 à 65 ans.
En août 1941, dans les environs de Louga, un étudiant en médecine de Léningrad, nommé Martynovski, créa un détachement de partisans où dominaient les étudiants soviétiques : il s’agissait de se libérer du communisme. En septembre, près de Porkhov, un détachement anticommuniste du même type, réunissant des étudiants de Léningrad (du quartier de l’île Vassilievski) et des soldats qui avaient été encerclés, fut constitué par le lieutenant Routtchenko, récemment encore étudiant de maîtrise à Léningrad. Mais les Allemands les embarquèrent pour servir d’auxiliaires à leurs propres unités.
Avant 1941, la population de l’URSS voyait tout naturellement les choses ainsi : arrivée d’une armée étrangère égale renversement du régime communiste, impossible d’imaginer un autre sens à ladite arrivée. On attendait un programme politique délivrant du bolchévisme.
Je vous demande si, là où nous étions, séparés d’eux par le brouillard compact de la propagande soviétique et par toute l’épaisseur de l’armée hitlérienne, il nous était facile de croire que nos alliés occidentaux étaient entrés dans cette guerre pour défendre non la liberté en général, mais leur seule liberté occidentale, uniquement pour combattre le national-socialisme, qu’ils utiliseraient au mieux les armées soviétiques – et s’en tiendraient là ? S’il n’était pas plus naturel de notre part d’imaginer que nos alliés étaient fidèles au principe même de la liberté – et qu’ils ne nous abandonneraient pas au joug d’une tyrannie encore plus féroce ?… Il est vrai que ces mêmes alliés pour lesquels nous avions déjà donné nos vies durant la Première Guerre mondiale, avaient déjà alors abandonné notre armée en déconfiture, pressés qu’ils étaient de retourner à leur bien-être. Mais l’expérience est chose trop cruelle : notre cœur se refuse à l’assimiler.
Ayant appris à juste titre à ne pas croire un seul mot de la propagande soviétique, tout naturellement nous ne croyions rien des fables qui avaient cours, comme quoi les nazis voulaient faire de la Russie une colonie, et de nous les esclaves des Allemands : impossible de concevoir que pareille stupidité pouvait germer dans des cerveaux du xxe siècle, impossible d’y ajouter foi sans l’avoir réellement expérimenté sur soi-même. En 1942 encore, la formation russe d’Ossintorf attirait plus de volontaires que n’en pouvait accueillir l’unité en instance d’organisation ; dans la région de Smolensk et en Biélorussie, à titre d’autodéfense des habitants de la campagne contre les partisans dirigés par Moscou, s’était constituée une « milice populaire » de cent mille volontaires (interdite avec effroi par les Allemands). Et même au printemps de 1943, c’est encore un élan général qui accueillit Vlassov dans ses deux tournées de propagande, celle de Smolensk et celle de Pskov. À cette époque encore, la population attendait : quand donc aurons-nous un gouvernement indépendant bien à nous et une armée indépendante bien à nous ? J’ai un témoignage émanant du rayon de Pojérévitsy, province de Pskov, qui décrit l’attitude cordiale de la population paysanne vis-à-vis de l’unité vlassovienne de l’endroit : l’unité ne pillait pas, ne faisait pas la bringue, portait l’ancien uniforme russe, aidait à rentrer la moisson, était ressentie comme un pouvoir russe non kolkhozien. Venaient s’y inscrire des volontaires issus des rangs de la population civile (tout comme à Lokot, auprès de Voskoboïnikov) – ce qui mérite tout de même réflexion : quel besoin les poussait ? pas celui de sortir d’un camp de prisonniers, cette fois ! d’ailleurs, les Allemands interdisaient aux vlassoviens d’accepter des renforts (ils n’ont qu’à s’engager comme politsaï !). En mars 1943 encore, dans un camp de prisonniers de guerre près de Kharkov, furent lus des tracts sur le mouvement (imaginaire à ce moment-là) de Vlassov, et 730 officiers paraphèrent la demande d’admission dans l’armée russe de libération, et cela avec l’expérience de deux années entières de guerre, beaucoup d’entre eux étaient des héros de la bataille de Stalingrad, parmi eux – des commandants de division, des commissaires de régiment ! Ajoutez qu’il s’agissait d’un camp bien nourri, ce n’est pas le désespoir de la faim qui les incita à signer. (Trait caractéristique, toutefois, de l’obtusité allemande : des 730 signataires, 722 ne furent jamais libérés de leur camp avant la fin de la guerre ni appelés à l’action.) Même en 1943, sur les traces de l’armée allemande en retraite, c’est par convois entiers que se traînaient, depuis les territoires soviétiques, des dizaines de milliers de fugitifs : tout plutôt que de rester au pouvoir du communisme.
Je prendrai sur moi de dire : mais enfin, notre peuple n’aurait rien valu, c’eût été un peuple d’incurables esclaves s’il avait raté l’occasion offerte par cette guerre de menacer de son fusil, fût-ce à distance, le gouvernement stalinien, l’occasion de lever au moins le poing et de lâcher une bordée à l’adresse du Père entre les pères. Les Allemands ont eu un complot de généraux, – et nous ? Au sommet, nos généraux étaient (et sont restés jusqu’à aujourd’hui) des nullités dépravées par l’idéologie du parti et l’appât du gain, qui n’avaient pas conservé l’esprit national comme on sait le faire dans d’autres pays. Seul le menu peuple soldato-moujiko-cosaque a levé le poing et frappé. Rien que le menu peuple : minime, presque imperceptible, fut la participation de l’ancienne noblesse de l’émigration ou des anciennes couches riches de la population, ou de l’intelligentsia. Et s’il avait été loisible à ce mouvement de donner librement sa mesure comme à son début, dans les premières semaines de la guerre, cela aurait abouti à quelque chose comme une nouvelle révolte de Pougatchov : par l’ampleur et le niveau des couches sociales entraînées, le soutien de la population, la participation cosaque, l’esprit général – régler leur compte aux satrapes scélérats –, par l’énergie élémentaire de la poussée et la faiblesse de la direction. En tout cas, ce mouvement était celui du peuple, du simple peuple, – ô combien davantage que tout le « mouvement de libération » de l’intelligentsia de la fin du xixe siècle à février 1917, avec ses objectifs pseudo-populaires et ses fruits de Février et Octobre. Mais son destin ne fut pas de se déployer, il fut de périr honteusement et stigmatisé : trahison de notre sainte Patrie !
Nous avons perdu le goût de donner aux événements des explications sociales, pratique qui n’est plus chez nous qu’une galipette : on dit ce qui nous arrange à tel ou tel moment. Voyons, et le pacte d’amitié avec Ribbentrop et Hitler ? Et les fanfaronnades molotoviennes et vorochiloviennes à la veille de la guerre ? Et ensuite, la nullité, l’impréparation, l’incapacité ébouriffantes (et la honteuse fuite du gouvernement hors de Moscou) et le demi-million d’hommes abandonné à chaque fois dans les poches – cela, ce n’est pas une trahison de la patrie ? Et plus lourde de conséquences ? Ceux-là, ces traîtres-là, pourquoi leur assurons-nous une vie bien tranquille dans les appartements de la rue Granovski ?
Ô, qu’il serait long, mais long ! oui, qu’il serait long, le banc sur lequel prendraient place tous les bourreaux et tous les traîtres de notre peuple, si on entreprenait de les y asseoir, des plus ceci… aux plus cela… !
À question incommode, chez nous, pas de réponse. On garde le silence. À la place, voici ce qu’on nous crie :
« Mais le principe, voyons ! le principe en soi ! Un Russe a-t-il le droit, pour arriver à ses fins politiques – qui lui paraissent justes, admettons-le – de s’appuyer sur le bras de l’impérialisme allemand ? !… Qui plus est, au milieu d’une guerre sans merci ? »
Voilà bien, certes, la question cardinale : pour des fins qui te semblent nobles, est-il permis d’utiliser le soutien de l’impérialisme allemand en guerre avec la Russie ?
Tout le monde, aujourd’hui, répondra unanime : non ! non ! non !
Mais d’où vient-il alors, le wagon allemand exterritorial Suisse – Suède avec détour (comme nous le savons maintenant) par Berlin ? Toute la presse, des menchéviks aux Cadets, criait aussi : non ! non ! Mais les bolchéviks expliquèrent fort bien que si, c’était permis, et qu’il était même ridicule de leur en faire reproche. Et puis, du reste, il n’y a pas eu que ce wagon-là. Pendant l’été de 1918, combien de wagons n’ont-ils pas été expédiés hors de Russie par les bolchéviks – chargés tantôt de vivres, tantôt d’or – et toujours dans la gueule béante de Guillaume ? Transformer la guerre en guerre civile, cela, Lénine l’avait proposé bien avant les vlassoviens.
« Mais les fins, en quoi consistaient-elles, leurs fins ?! »
Justement, en quoi ? Et où sont-elles, ces fins ?…
« Mais c’était Guillaume, le Kaiser ! le gentil Kaiser ! Rien à voir avec Hitler, tout de même ! Et puis en Russie, voyons, c’était-il vraiment un gouvernement ? provisoire, il était… »
Au demeurant, emportés par une impulsivité toute militaire, il fut un temps où, parlant du Kaiser, nous ne disions pas autrement que « cruel » et « sanguinaire », – des soldats du Kaiser, nous criions avec imprévoyance qu’ils fracassaient les crânes des bébés contre la pierre. Enfin, admettons, le Kaiser, d’accord. Seulement il y avait aussi le Provisoire : un gouvernement qui n’avait pas de Tchéka, qui ne vous révolvérisait pas la nuque, qui ne vous collait pas dans des camps, qui ne vous embringuait pas de force dans des kolkhozes. Provisoire : pas stalinien.
Ça compense.
*
N’allez surtout pas croire que quelqu’un se soit ému de voir mourir les alphabets de bagnards ; non, simplement la guerre touchait à sa fin, pareil épouvantail n’était plus de mise, de nouveaux corps de politsaï ne risquaient plus de se constituer, le pays avait besoin de main-d’œuvre, tandis qu’au bagne les gens mouraient sans profit. Et dès avant 1945, les baraques des bagnards cessèrent d’être les cellules de prison qu’elles étaient jusqu’alors, les portes furent décadenassées pour la journée, les tinettes transportées aux cabinets, les bagnards reçurent le droit de se rendre à l’infirmerie par leurs propres moyens et on les fit aller au réfectoire – au trot, pour se donner du cœur au ventre. On les débarrassa des truands qui leur volaient leur nourriture et on prit parmi eux du personnel de service. Puis on se mit à leur permettre d’écrire des lettres : deux fois l’an.
En 1946-1947, la frontière entre bagne et camp commença à passablement s’effacer : les autorités, des ingénieurs peu regardants en politique et qui couraient après la réalisation du plan de production, se mirent (en tout cas à Vorkouta) d’une part à muter les bagnards bons spécialistes dans des camps ordinaires – où du bagne il ne restait vraiment plus rien au détenu que son numéro –, de l’autre à expédier, à titre de renfort, le bétail manouvrier des camps ITL dans les camps de bagnards.
Et c’est ainsi que de déraisonnables administrateurs auraient fait péricliter la grande idée stalinienne de résurrection du bagne si, en 1948, Staline ne s’était avisé d’une nouvelle idée, à savoir diviser en deux catégories les indigènes du Goulag, séparer les truands et droit-co socialement-proches des Cinquante-Huit socialement-irrécupérables.
Le tout faisait partie d’un dessein encore plus grandiose de Renforcement de l’Arrière (le nom montre que Staline se préparait à une guerre prochaine). On créa les Camps spéciaux8, dotés d’un statut particulier : un rien plus doux que le bagne en ses débuts, mais plus rudes que les camps ordinaires.
Pour les distinguer, on imagina de donner auxdits camps des noms non plus géographiques, locaux, mais fantastico-poétiques. Furent installés : les ensembles Gorlag (Camps des Mines) à Norilsk, Berlag (Camps du Littoral) à la Kolyma, Minlag (des Minerais) sur l’Inta, Retchlag (des Rivières) sur la Petchora, Doubravlag (des Chênaies) à Potma, Oziorlag (des Lacs) à Taïchet, Steplag (des Steppes), Pestchanlag (des Sables) et Louglag (des Prairies) au Kazakhstan, Kamychlag (des Roseaux) dans la province de Kémérovo.
Dans les camps ITL commencèrent à rôder de sombres bruits, comme quoi les Cinquante-Huit allaient être envoyés dans des camps spéciaux d’extermination. (Ni les exécutants ni les victimes, bien entendu, n’eurent un seul instant l’idée que l’opération pût exiger quelque chose comme une nouvelle sentence.)
Le travail se mit à bouillonner dans les Ourtch9 et les sections tchékistes opérationnelles. On dressait de mystérieuses listes, emportées Dieu sait où pour coordination. Puis on assemblait de longs convois rouges, on voyait arriver des compagnies d’alertes troupes d’escorte aux pattes d’épaule rouges, avec mitraillettes, chiens et maillets, – et les ennemis du peuple, leurs noms criés sur listes, inéluctablement, inexorablement extraits de leurs baraquements réchauffés, partaient pour un transfert lointain.
Mais on n’extrayait pas tous les Cinquante-Huit jusqu’au dernier. Ensuite seulement, en raisonnant d’après ceux qu’ils connaissaient, les détenus comprirent quels étaient ceux qu’on avait laissés en compagnie des droits-communs dans les îles ITL : avaient été laissés les 58-10 tout nus, autrement dit la simple agitation antisoviétique, autrement dit l’agitation solitaire, celle qui ne s’adresse à personne, qui n’a partie liée avec personne, l’antisoviétisme à corps perdu. (Et il avait beau être quasi impossible de se représenter pareils agitateurs, le fait est que des millions d’entre eux furent enregistrés et laissés sur les vieilles îles du Goulag.) Mais si nos agitateurs s’étaient retrouvés à deux ou à trois, s’ils avaient eu le moindre penchant à s’écouter les uns les autres, à s’entrehéler ou bien à former un chœur, ils avaient droit à l’appendice 58-11, le « paragraphe de groupe », et partaient, en tant que levain d’organisations antisoviétiques, pour les Camps spéciaux. Prenaient le même chemin, cela va de soi, les traîtres à la Patrie (58-1a et 1b), les nationalistes bourgeois et les séparatistes (58-2), les agents de la bourgeoisie mondiale (58-4), les espions (58-6), les diversionnistes* (58-7), les terroristes (58-8), les nuiseurs (58-9) et les saboteurs de l’économie (58-14). Là également trouvaient fort commodément leur place les prisonniers de guerre allemands (Minlag) et japonais (Oziorlag) que l’on se proposait de garder encore après 1948.
Restaient en revanche dans les camps ITL les non-dénonciateurs (58-12) et les auxiliaires de l’ennemi (58-3). Inversement, les bagnards coffrés précisément pour intelligence avec l’ennemi prenaient à présent le chemin des Camps spéciaux en compagnie de tout le monde.
Cette division avait une signification encore plus profonde que nous ne l’avons indiqué. En vertu de certains critères encore incompréhensibles restaient dans le système ITL tantôt des traîtresses condamnées à vingt-cinq ans (Ounjlag), tantôt, de-ci de-là, des camps entiers composés uniquement de Cinquante-Huit, y compris vlassoviens et politsaï : il ne s’agissait pas de Camps spéciaux, on n’y portait pas de numéros, mais le régime y était féroce (voir par exemple Krasnaïa Glinka, dans la boucle de Samara, sur la Volga ; le camp de Touim, dans le rayon de Chira, en Khakassie ; celui de Ioujno-Sakhalinsk). Ces camps se révélèrent très durs, et il n’était pas plus facile d’y vivre que de vivre dans les Camps spéciaux.
Et pour éviter que la Grande Partition de l’Archipel, une fois réalisée, n’aboutisse de nouveau à la confusion, on institua, à partir de 1949, la pratique suivante : tout indigène nouveau traité par la machine devait avoir dans son dossier personnel, en plus de sa sentence, une décision (du GB de la province et de la procurature) indiquant dans quelle catégorie de camps détenir ledit biquet.
Ainsi, tel le grain qui meurt pour donner une plante, le grain du bagne stalinien germa en Camps spéciaux.
Les convois rouges partirent selon les diagonales de notre Patrie et de l’Archipel, transportant le nouveau contingent.
Sur l’Inta, on eut la bonne idée de faire simplement sortir le troupeau par un portail et rentrer par un autre.
Tchékhov se plaignait de l’absence de « définition juridique du bagne et du besoin qu’on a de lui ».
Mais c’était encore dans le civilisé xixe siècle ! Nous autres, hommes des cavernes au milieu du xxe, nous n’éprouvions pas le besoin de comprendre et de définir. Le Vieux avait décidé que ça serait comme ça, fin de la définition.
Et nous d’opiner.
1- Au bagne de Sakhaline, du temps de Tchékhov, le recensement donnait – combien diriez-vous ? – 5 905 personnes, six lettres auraient suffi. À peu près la dimension de notre Ekibastouz ; Spassk, lui, était bien plus grand. Il n’y a que le mot de terrifiant : « Sakhaline », vous vous rendez compte ! mais, dans la réalité, une simple subdivision de camp ! Rien qu’au Steplag, il y en avait douze comme ça. Et des camps comme le Steplag, dix. Comptez combien ça fait de Sakhaline.
2- À Sakhaline, il n’existait pas de travaux forcés pour femmes-bagnardes (Tchékhov).
3- Pour que justice soit sauve, n’oublions pas qu’à partir de 1946 ceux-là ont été parfois rejugés et leurs vingt ans de KTR (travaux forcés au bagne) remplacés par dix ans d’ITL.
4- Ils n’avaient point tâté en même temps que nous des années Trente, et, depuis l’Europe, au loin, il leur était loisible de s’enthousiasmer pour « le grand exploit patriotique du peuple russe » sans rien voir des douze années de génocide intérieur.
5- N. V. Krylenko, Za piat let. 1918-1922 [Cinq années]. Réquisitoires prononcés lors des principaux procès tenus devant le Tribunal Révolutionnaire de Moscou et le Tribunal Révolutionnaire Suprême.
6- C’est précisément à partir des années 30 que la classe ouvrière s’est mise à constituer le principal contingent de notre petite bourgeoisie : elle s’y est tout entière agrégée. Comme l’a fait, du reste, une grande partie de l’intelligentsia soviétique.
7- V. I. Lénine, Polnoïé sobranie sotchinéniï [Œuvres complètes] en 55 volumes, 5e édition, Éditions d’État de littérature politique, Moscou, 1958-1965, t. 30, p. 153.
8- Cf., en 1921, les camps à Destination spéciale.
9- Sections de comptabilité et de répartition.